HISTOIRE DU CONSULAT
ET DE
L'EMPIRE
FAISANT SUITE
À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
PAR M. A. THIERS
TOME SEPTIÈME
[Illustration: Emblème de l'éditeur.]
PARIS
PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
60, RUE RICHELIEU
1847
L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en
Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
Espagnole et Italienne.
Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la
Librairie), le 15 juillet 1847.
PARIS, IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, RUE DE VAUGIRARD, 36.
HISTOIRE
DU CONSULAT
ET
DE L'EMPIRE.
LIVRE VINGT-CINQUIÈME.
IÉNA.
Situation de l'Empire français au moment de la guerre de Prusse.
-- Affaires de Naples, de la Dalmatie et de la Hollande. --
Moyens de défense préparés par Napoléon pour le cas d'une
coalition générale. -- Plan de campagne. -- Napoléon quitte Paris
et se rend à Wurzbourg. -- La cour de Prusse se transporte aussi
à l'armée. -- Le roi, la reine, le prince Louis, le duc de
Brunswick, le prince de Hohenlohe. -- Premières opérations
militaires. -- Combats de Schleitz et de Saalfeld. -- Mort du
prince Louis. -- Désordre d'esprit dans l'état-major prussien. --
Le duc de Brunswick prend le parti de se retirer sur l'Elbe, en
se couvrant de la Saale. -- Promptitude de Napoléon à occuper les
défilés de la Saale. -- Mémorables batailles d'Iéna et
d'Awerstaedt. -- Déroute et désorganisation de l'armée
prussienne. -- Capitulation d'Erfurt. -- Le corps de réserve du
prince de Wurtemberg surpris et battu à Halle. -- Retraite
divergente et précipitée du duc de Weimar, du général Blucher, du
prince de Hohenlohe, du maréchal Kalkreuth. -- Marche offensive
de Napoléon. -- Occupation de Leipzig, de Wittenberg, de Dessau.
-- Passage de l'Elbe. -- Investissement de Magdebourg. -- Entrée
triomphale de Napoléon à Berlin. -- Ses dispositions à l'égard
des Prussiens. -- Grâce accordée au prince de Hatzfeld. --
Occupation de la ligne de l'Oder. -- Poursuite des débris de
l'armée prussienne par la cavalerie de Murat, et par l'infanterie
des maréchaux Lannes, Soult et Bernadotte. -- Capitulation de
Prenzlow et de Lubeck. -- Reddition des places de Magdebourg,
Stettin et Custrin. -- Napoléon maître en un mois de toute la
monarchie prussienne.
[En marge: Sept. 1806.]
[En marge: Imprudence de la Prusse, commençant la guerre sans alliés.]
C'était, de la part de la Prusse, une grande imprudence que d'entrer
en lutte avec Napoléon, dans un moment où l'armée française, revenant
d'Austerlitz, était encore au centre de l'Allemagne, et plus capable
d'agir qu'aucune armée ne le fut jamais. C'était surtout une grande
inconséquence à elle de se précipiter seule dans la guerre, après
n'avoir pas osé s'y engager l'année précédente, lorsqu'elle aurait eu
pour alliés l'Autriche, la Russie, l'Angleterre, la Suède, Naples.
Maintenant au contraire l'Autriche, épuisée par ses derniers efforts,
irritée de l'indifférence qu'on lui avait témoignée, était résolue à
demeurer à son tour paisible spectatrice des malheurs d'autrui. La
Russie se trouvait replacée à sa distance naturelle par la retraite de
ses troupes sur la Vistule. L'Angleterre, courroucée de l'occupation
du Hanovre, avait déclaré la guerre à la Prusse. La Suède avait suivi
cet exemple. Naples n'existait plus. Il est vrai que tout ami de la
France, devenu son ennemi, pouvait certainement compter sur un prompt
retour de l'Angleterre et des auxiliaires qu'elle avait à sa solde.
Mais il fallait s'expliquer avec le cabinet britannique, et commencer
tout d'abord par la restitution du Hanovre, ce qui ne serait jamais
résulté, du moins sans compensation, des plus mauvaises relations avec
la France. La Russie, quoique revenue de ses premiers rêves de gloire,
était cependant disposée à tenter encore une fois la fortune des
armes, en compagnie des troupes prussiennes, les seules en Europe qui
lui inspirassent confiance. Mais il devait s'écouler plusieurs mois
avant que ses armées pussent entrer en ligne, et d'ailleurs il s'en
fallait qu'elle voulût les porter aussi loin qu'en 1805. La Prusse
était donc, pour quelque temps, exposée à se trouver seule devant
Napoléon. Elle allait le rencontrer en octobre 1806 au milieu de la
Saxe, comme l'Autriche l'avait rencontré en octobre 1805 au milieu de
la Bavière, avec cette différence fort désavantageuse pour elle, qu'il
n'avait plus à vaincre l'obstacle des distances, puisqu'au lieu d'être
campé sur les bords de l'Océan, il était au sein même de l'Allemagne,
n'ayant que deux ou trois marches à faire pour atteindre la frontière
prussienne.
[En marge: Illusion de l'Europe à l'égard des troupes prussiennes.]
Il n'y avait que le plus fatal égarement qui pût expliquer la conduite
de la Prusse; mais tel est l'esprit de parti, telles sont ses
illusions incurables, que de toutes parts on regardait cette guerre
comme pouvant offrir des chances imprévues, et ouvrir à l'Europe
vaincue un avenir nouveau. Napoléon avait triomphé, disait-on, de la
faiblesse des Autrichiens, de l'ignorance des Russes, mais on allait
le voir cette fois en présence des élèves du grand Frédéric, seuls
héritiers des véritables traditions militaires, et peut-être au lieu
d'Austerlitz il trouverait Rosbach! À force de répéter de semblables
propos, on avait presque fini par y croire, et les Prussiens, qui
auraient dû trembler à l'idée d'une rencontre avec les Français,
avaient pris en eux-mêmes la plus étrange confiance. Les esprits sages
néanmoins savaient ce qu'il fallait penser de ces folles espérances,
et à Vienne on ressentait un mélange de surprise et de satisfaction en
voyant ces Prussiens si vantés, mis à leur tour à l'épreuve, et
opposés à ce capitaine qui n'avait dû sa gloire, assurait-on, qu'à la
dégénération de l'armée autrichienne. Il y eut donc un moment de joie
chez les ennemis de la France, qui crurent que le terme de sa grandeur
était arrivé. Ce terme devait arriver malheureusement, mais pas sitôt,
et seulement après des fautes, dont aucune alors n'avait été commise!
[En marge: Opinion de Napoléon sur les chances de la guerre de
Prusse.]
Napoléon n'avait pas, quant à lui, le moindre souci au sujet de la
prochaine guerre. Il ne connaissait pas les Prussiens, car il ne les
avait jamais rencontrés sur le champ de bataille. Mais il se disait
que ces Prussiens, auxquels on prêtait tous les mérites depuis qu'ils
étaient devenus ses adversaires, avaient obtenu contre les Français
inexpérimentés de 1792, encore moins de succès que les Autrichiens, et
que, s'ils n'avaient pu l'emporter sur des volontaires levés à la
hâte, ils ne l'emporteraient pas davantage sur une armée accomplie,
dont il était le général. Aussi écrivait-il à ses frères, à Naples et
en Hollande, qu'ils ne devaient concevoir aucune inquiétude, que la
lutte actuelle serait encore plus promptement terminée que la
précédente, que la Prusse et ses alliés, quels qu'ils fussent,
seraient écrasés, mais que cette fois il en finirait avec l'Europe, et
_mettrait ses ennemis dans l'impuissance de remuer de dix ans_. Ces
expressions sont contenues textuellement dans ses lettres aux rois de
Hollande et de Naples.
[En marge: Pensée qui dirige les préparatifs militaires de Napoléon.]
En chef aussi prudent qu'audacieux, il se donna pour réussir autant de
soins que s'il avait eu à combattre des soldats et des généraux égaux ou
supérieurs aux siens. Bien qu'il ne pensât pas des Prussiens tout ce
qu'on affectait de publier sur leur compte, il usa à leur égard du vrai
précepte de la prudence, qui conseille de priser au juste l'ennemi que
l'on connaît, et plus haut qu'il ne mérite l'ennemi que l'on ne connaît
pas. À cette considération s'en joignait une autre pour stimuler son
active prévoyance: il était résolu de pousser à outrance la lutte contre
le continent, et, désespérant de ses moyens maritimes, il voulait
vaincre l'Angleterre dans ses alliés, en les poursuivant jusqu'à ce
qu'il eût fait tomber les armes de leurs mains. Sans être fixé sur
l'étendue et la durée de cette nouvelle guerre, il présumait qu'il
aurait à s'avancer très-loin vers le nord, et que peut-être il lui
faudrait aller chercher la Russie jusque sur son propre territoire.
Étonné des derniers actes de la Prusse, n'ayant pu démêler, à la
distance de Paris à Berlin, les causes diverses et compliquées qui la
faisaient agir, il croyait qu'en septembre 1806 comme en septembre 1805,
une grande coalition, sourdement préparée, était près d'éclater; que
l'audace inaccoutumée du roi Frédéric-Guillaume n'en était que le
premier symptôme; et il s'attendait à voir toute l'Europe fondre sur
lui, l'Autriche comprise, malgré les protestations pacifiques de
celle-ci. La défiance fort naturelle que lui avait inspirée l'agression
de l'année précédente le trompait néanmoins. Une nouvelle coalition
devait certainement résulter de la résolution que venait de prendre la
Prusse, mais elle en serait l'effet au lieu d'en être la cause. Tout le
monde au surplus était en Europe aussi surpris que Napoléon de ce qui se
passait à Berlin, car on ne veut voir chez les cabinets que des calculs,
jamais des passions. Ils en ont cependant, et ces irritations subites,
qui, dans la vie privée, s'emparent quelquefois de deux hommes, et leur
mettent le fer à la main, sont tout aussi souvent, plus souvent même
qu'un intérêt réfléchi, la cause qui précipite deux nations l'une sur
l'autre. Le malaise moral de la Prusse, naissant de ses fautes, et des
traitements que ces fautes lui avaient attirés de la part de Napoléon,
était bien plus qu'une trahison méditée la cause véritable de ses
emportements soudains, inintelligibles, que personne ne parvenait à
s'expliquer.
[En marge: La sollicitude de Napoléon étendue à toutes les parties de
l'Empire.]
Croyant donc à une nouvelle coalition, et voulant la poursuivre cette
fois jusqu'au fond des régions glacées du Nord, Napoléon proportionna
ses préparatifs aux circonstances qu'il prévoyait. Il pourvut
non-seulement aux moyens d'attaque contre ses adversaires, moyens qui
se trouvaient tout préparés dans la grande armée réunie au sein de
l'Allemagne, mais aux moyens de défense pour les vastes États qu'il
devait laisser derrière lui, pendant qu'il se porterait sur l'Elbe,
sur l'Oder, peut-être sur la Vistule et le Niémen. À mesure que sa
domination s'étendait, il fallait que sa sollicitude se proportionnât
à l'étendue croissante de son Empire. Il avait à s'occuper de l'Italie
du détroit de Messine à l'Isonzo, et même au delà, puisque la Dalmatie
lui appartenait. Il avait à s'occuper de la Hollande, devenue d'État
allié un royaume de famille. Il fallait pourvoir à la garde de ces
nombreuses contrées, et de plus à leur gouvernement, depuis que ses
frères y régnaient.
[En marge: Difficulté de l'établissement de Joseph Bonaparte à
Naples.]
On ne doit pas se dissimuler qu'en plaçant dans sa famille la couronne
des Deux-Siciles, Napoléon avait ajouté autant à ses difficultés qu'à
sa puissance. En examinant de près les soucis, les dépenses d'hommes
et d'argent que lui coûtait le nouvel établissement de son frère
Joseph à Naples, on est conduit à croire qu'au lieu de chasser les
Bourbons de l'Italie méridionale, il eût peut-être mieux valu les y
laisser soumis, tremblants, punis de leur dernière trahison par de
fortes contributions de guerre, par des réductions de territoire, et
par la dure obligation d'exclure les Anglais des ports de la Calabre
et de la Sicile. Il est vrai qu'on n'aurait pas achevé ainsi de
régénérer l'Italie, d'arracher ce noble et beau pays au système
barbare sous lequel il vivait opprimé, de l'associer complétement au
système social et politique de la France; il est vrai qu'on aurait
toujours eu dans les cours de Naples et de Rome deux ennemis cachés,
prêts à appeler les Anglais et les Russes. Mais ces raisons, qui
étaient puissantes assurément, et qui justifiaient Napoléon d'avoir
entrepris la conquête de la péninsule italienne, depuis l'Isonzo
jusqu'à Tarente, devenaient alors des raisons décisives, non pas de
limiter ses entreprises au midi de l'Europe, mais de les limiter au
nord, car la Dalmatie exigeait vingt mille hommes, la Lombardie
cinquante mille, Naples cinquante mille, c'est-à-dire cent vingt mille
pour l'Italie seule; et s'il en fallait encore deux ou trois cent
mille du Danube à l'Elbe, il était à craindre qu'on ne pût pas
long-temps suffire à de telles charges, et qu'on succombât au nord
pour s'être trop étendu au midi, ou au midi pour avoir trop tenté au
nord. Nous répéterons en cette occasion ce que nous avons dit
ailleurs, qu'à se borner quelque part, il valait mieux se borner au
nord, car la famille Bonaparte cherchant à s'étendre en Italie ou en
Espagne, comme l'avait fait l'ancienne maison de Bourbon, agissait
dans le vrai sens de la politique française, bien plus qu'en
travaillant à se créer des établissements en Allemagne.
Joseph, bien accueilli par la population éclairée et riche que la
reine Caroline avait maltraitée, applaudi même un instant par le
peuple comme une nouveauté, surtout dans les Calabres, qu'il venait de
parcourir, avait pu cependant s'apercevoir bientôt de l'immense
difficulté de sa tâche. N'ayant ni matériel dans les magasins et les
arsenaux, ni fonds dans les caisses publiques, car le dernier
gouvernement n'avait pas laissé un ducat, obligé de créer tout ce qui
manquait, et craignant de charger d'impôts un peuple dont il
recherchait l'attachement, Joseph était plongé dans de cruels
embarras. Demander à un pays son argent, quand on avait à lui demander
aussi son amour, c'était peut-être se faire refuser l'un et l'autre.
Il fallait pourtant fournir aux besoins de l'armée française, que
Napoléon n'était pas habitué à solder lorsqu'elle était employée hors
de France, et Joseph tirait sur le trésor impérial des traites,
auxquelles il suppliait son frère de faire honneur. Sans cesse il
réclamait des subsides et des troupes, et Napoléon lui répondait qu'il
avait sur les bras l'Europe entière, secrètement ou publiquement
conjurée, qu'il ne pouvait pas payer, outre l'armée de l'Empire,
l'armée des royaumes alliés, que c'était bien assez de prêter ses
soldats à ses frères, mais qu'il ne pouvait pas encore leur prêter ses
finances. Toutefois les événements survenus dans le royaume de Naples
avaient obligé Napoléon à ne plus rien refuser de ce qu'on sollicitait
de lui.
[En marge: Siége de Gaëte.]
Gaëte, la place forte du continent napolitain, était la seule ville du
royaume qui ne se fût pas rendue à l'armée française. Cette
forteresse, construite à l'extrémité d'un promontoire, baignée par la
mer de trois côtés, ne touchant à la terre que par un seul, et de ce
côté dominant le sol environnant, défendue en outre par des ouvrages
réguliers, à trois étages de feux, était fort difficile à assiéger.
Elle retenait devant ses murs une partie de l'armée française, occupée
à des cheminements qu'il fallait souvent exécuter dans le roc, tandis
qu'une autre partie de cette armée gardait Naples, et que le reste,
dispersé dans les Calabres, pour contenir la révolte prête à éclater,
ne présentait partout que des forces disséminées. La fin de l'été, si
funeste en Italie aux étrangers, avait décimé les troupes françaises,
et on n'aurait pas pu réunir six mille hommes sur un même point.
[En marge: Sévères conseils de Napoléon à son frère Joseph.]
Napoléon dont la correspondance avec ses frères devenus rois,
mériterait d'être étudiée comme une suite de leçons profondes sur
l'art de régner, gourmandait quelquefois Joseph, avec une sévérité
inspirée par sa raison, nullement par son coeur. Il lui reprochait
d'être faible, inactif, livré à toutes les illusions d'un caractère
bienveillant et vain. Joseph n'osait pas lever des impôts, et
cependant il voulait composer une armée napolitaine, il prétendait
former une garde royale, il retenait autour de lui pour sa sûreté
personnelle une grande partie des troupes mises à sa disposition, il
dirigeait mal le siége de Gaëte, il ne faisait enfin aucun préparatif
pour l'expédition de Sicile.
Ce que vous devez à vos peuples, lui écrivait Napoléon, c'est l'ordre
dans les finances, mais vous ne pouvez leur épargner les charges de la
guerre, car il faut des impôts pour payer la force publique. Naples
doit fournir cent millions, comme le vice-royaume d'Italie, et sur ces
cent millions trente suffisent pour payer quarante mille hommes.
(Lettre du 6 mars 1806.) N'espérez pas vous faire aimer par la
faiblesse, surtout des Napolitains. On vous dit que la reine Caroline
est odieuse, et que déjà votre douceur vous rend populaire: chimère de
vos flatteurs! Si demain je perdais une bataille sur l'Isonzo, vous
apprendriez, ce qu'il faut penser de votre popularité, et de la
prétendue impopularité de la reine Caroline. Les hommes sont bas,
rampants, soumis à la force seule. Supposez un revers (ce qui peut
toujours m'arriver), et vous verriez ce peuple se lever tout entier,
crier _mort aux Français! mort à Joseph! vive Caroline!_ Vous
viendriez dans mon camp! (Lettre du 9 août 1806.) _C'est un sot
personnage que celui d'un roi exilé et vagabond._ Il faut gouverner
avec justice et sévérité, supprimer les abus de l'ancien régime,
établir l'ordre partout, empêcher les dilapidations des Français
comme des Napolitains, créer des finances, et bien payer mon armée,
par laquelle vous existez. (Lettre du 22 avril 1806.) Quant à une
garde royale, c'est un luxe, digne tout au plus du vaste empire que je
gouverne, et qui me paraîtrait même trop coûteux, si je ne devais
faire des sacrifices à la majesté de cet empire, et à l'intérêt de mes
vieux soldats, qui trouvent un moyen de bien-être dans l'institution
d'une troupe d'élite. Quant à composer une armée napolitaine,
gardez-vous d'y songer. Elle vous abandonnerait au premier danger, et
vous trahirait pour un autre maître. Formez, si vous le voulez, trois
ou quatre régiments, et envoyez-les-moi. Je leur ferai acquérir, ce
qui ne s'acquiert qu'à la guerre, la discipline, la bravoure, le
sentiment de l'honneur, la fidélité, et je vous les renverrai dignes
de former le noyau d'une armée napolitaine. En attendant prenez des
Suisses, car je ne pourrai pas long-temps vous laisser cinquante mille
Français, fussiez-vous en mesure de les payer. Les Suisses sont les
seuls soldats étrangers qui soient braves et fidèles. (Lettre du 9
août.) Ayez dans les Calabres quelques colonnes mobiles composées de
Corses. Ils sont excellents pour cette guerre, et la feront avec
dévouement pour notre famille. (Lettre du 22 avril 1806.) Ne
disséminez pas vos forces. Vous avez cinquante mille hommes: c'est
beaucoup plus qu'il n'en faudrait, si vous saviez vous en servir. Je
voudrais avec vingt-cinq mille seulement garder toutes les parties de
votre royaume, et le jour d'une bataille être plus fort que l'ennemi
sur le terrain du combat. Le premier soin d'un général doit consister
à distribuer ses forces de manière à être prêt partout. Mais, ajoutait
Napoléon, c'est là le véritable secret de l'art, que personne ne
possède, personne, pas même Masséna, si grand pourtant dans les
dangers.--
Napoléon voulait qu'on se bornât à garder Naples avec deux régiments
de cavalerie et quelques batteries d'artillerie légère; qu'on disposât
ensuite l'armée en échelons, depuis Naples jusqu'au fond des Calabres,
avec un fort détachement placé en face de la Sicile, d'où pouvait
venir une armée anglaise, et qu'on se tînt de la sorte en mesure de
réunir en trois marches un corps considérable, soit à Naples, soit
dans les Calabres, soit sur le point présumé d'un débarquement. Il
voulait surtout qu'on se hâtât de prendre Gaëte, dont le siége
absorbait une partie des forces disponibles, qu'après avoir terminé ce
siége, on s'occupât de créer une grande place forte, qui servît
d'appui à la royauté nouvelle, qui fût située au centre même du
royaume, dans laquelle un roi de Naples pût se jeter avec son trésor,
ses archives, les Napolitains restés fidèles à sa cause, les débris de
ses armées, et résister six mois à une force assiégeante de soixante
mille Anglo-Russes. (Lettre du 2 septembre 1806.) Napoléon ne jugeait
pas que la position de Naples fût propre à une telle destination;
d'ailleurs, suivant lui, un roi étranger ne pouvait sans quelque
danger se placer au milieu d'une population nombreuse, nécessairement
ennemie. Il désirait que cette place forte eût action sur la capitale,
sur la mer et sur l'intérieur du royaume. Tout examiné, après avoir
discuté divers points, notamment Naples et Capoue, il avait préféré
Castellamare, à cause de son voisinage de Naples, de son site
maritime, et de sa position centrale. Ce choix fait sur la carte, il
avait ordonné des études sur le terrain, pour décider de la nature des
ouvrages. On doit, avait-il ajouté dans ses lettres, on doit consacrer
cinq à six millions par an à cette grande création, continuer ainsi
pendant dix ans, mais de manière qu'à chaque dépense de six millions,
il y ait un degré de force obtenu, et qu'à la seconde ou troisième
année vous puissiez déjà vous enfermer dans cette vaste forteresse,
car ni vous, ni moi, ne savons ce qui arrivera dans deux, trois, ou
quatre ans. _Les siècles ne sont pas à nous!_ Et si vous êtes
énergique, vous pouvez dans un tel asile, tenir assez long-temps pour
braver les rigueurs de la fortune, et en attendre les retours!--
Napoléon voulait enfin qu'on préparât peu à peu les moyens de passer
le détroit de Messine avec dix mille hommes, force suffisante à son
avis pour conquérir la Sicile, et de plus aisément transportable sur
les felouques, dont la mer d'Italie abonde. En conséquence il avait
recommandé d'entreprendre sur-le-champ, à Scylla ou à Reggio, des
travaux défensifs, pour y réunir en sûreté la petite force navale dont
on avait besoin. Mais avant tout il pressait le siége de Gaëte, qui
devait rendre disponible une moitié de l'armée, il conjurait son frère
de répartir autrement ses forces, car, lui répétait-il sans cesse,
vous aurez avant peu une descente et une insurrection, et vous ne
serez pas plus en mesure de repousser l'une que de réprimer l'autre.
[En marge: Efforts de Joseph pour se conformer aux conseils de son
frère.]
[En marge: Débarquement des Anglais dans le golfe de Sainte-Euphémie.]
[En marge: Soulèvement des Calabres.]
Joseph comprenait ces conseils profonds, se plaignait quelquefois du
langage dans lequel ils étaient donnés, et les suivait dans la mesure
de ses talents. Entouré de quelques Français, ses amis personnels, de
M. Roederer, qui s'occupait activement de réformes administratives et
financières, du général Mathieu Dumas, qui s'appliquait avec
intelligence à l'organisation de la force publique, il faisait de son
mieux pour créer un gouvernement, et pour régénérer le beau pays
confié à ses soins. Le Corse Saliceti, homme spirituel et courageux,
dirigeait sa police avec la vigueur que commandaient les
circonstances. Mais tandis que Joseph s'efforçait de remplir sa royale
tâche, les Anglais, justifiant les prévisions de Napoléon, avaient
profité de la longueur du siége de Gaëte, qui divisait l'armée, des
fièvres qui la décimaient, pour débarquer dans le golfe de
Sainte-Euphémie, et y avaient paru au nombre de huit mille hommes,
sous les ordres du général Stuart. Le général Reynier, placé à
Cosenza, put à peine rassembler quatre mille Français, et courut
hardiment au point du débarquement. Cet officier, savant et brave,
mais malheureux, que Napoléon avait consenti à employer à Naples,
malgré le souvenir des fautes commises en Égypte, ne fut pas plus
favorisé par la fortune en cette occasion, qu'il ne l'avait été
autrefois dans les champs d'Alexandrie. Attaquant le général Stuart,
au milieu d'un terrain marécageux, où il lui était impossible de faire
agir ses quatre mille hommes avec un ensemble qui compensât leur
infériorité numérique, il fut repoussé, et contraint de se retirer
dans l'intérieur des Calabres. Cet insuccès, quoiqu'il ne dût pas être
considéré comme une bataille perdue, en eut cependant les
conséquences, et provoqua le soulèvement des Calabres sur les
derrières des français. Le général Reynier eut des combats acharnés à
soutenir pour réunir ses détachements épars, vit ses malades, ses
blessés lâchement assassinés, sans pouvoir les secourir, et fut obligé
pour se faire jour, de brûler des villages, et de passer des
populations insurgées au fil de l'épée. Du reste, il se conduisit avec
énergie et célérité, et sut se maintenir au milieu d'un effroyable
incendie. Le général Stuart, en cette occasion, tint une conduite qui
mérite d'être citée avec honneur. L'assassinat des Français était si
général et si horrible, qu'il en fut révolté. Cherchant à suppléer par
l'amour de l'argent à l'humanité qui manquait à ces féroces
montagnards, il promit dix ducats par soldat, quinze par officier,
amené vivant, et il traita ceux qu'il réussit à sauver, avec les
égards que se doivent entre elles les nations civilisées, lorsqu'elles
sont condamnées à se faire la guerre.
[En marge: Prise de Gaëte.]
Ces événements, qui prouvaient si bien la sagesse des conseils de
Napoléon, devinrent un actif stimulant pour le nouveau gouvernement
napolitain. Joseph accéléra le siége de Gaëte, afin de pouvoir
reporter l'armée entière vers les Calabres. Il avait auprès de lui
Masséna, dont le nom seul faisait trembler la populace napolitaine. Il
lui avait confié le soin de prendre Gaëte, mais en différant de l'y
envoyer jusqu'au jour où les travaux d'approche étant achevés, il
faudrait déployer une grande vigueur. Les généraux du génie Campredon
et Vallongue étaient chargés de diriger les opérations du siége. Ils
suivirent les prescriptions de Napoléon, qui voulait qu'on réservât
l'action de la grosse artillerie pour le moment où l'on serait arrivé
très-près du corps de place. Obligés d'ouvrir la tranchée dans un sol
où la pierre se rencontrait fréquemment, ils cheminèrent avec lenteur,
et supportèrent sans y répondre, le feu d'une quantité énorme de
canons et de mortiers. Les assiégeants reçurent 120 mille boulets et
21 mille bombes, avant d'avoir riposté une seule fois à cette masse de
projectiles. Arrivés enfin à la distance convenable pour établir les
batteries de brèche, ils commencèrent un feu destructeur. Les fortes
murailles de Gaëte, fondées sur le roc, après avoir résisté d'abord,
finirent par s'écrouler tout à coup, et présentèrent deux brèches
larges et praticables. Les soldats demandaient l'assaut avec instance,
comme prix de leurs longs travaux, et Masséna, ayant formé deux
colonnes d'attaque, allait le leur accorder, lorsque les assiégés
offrirent de capituler. La place fut livrée, le 18 juillet, avec tout
le matériel qu'elle contenait. La garnison s'embarqua pour la Sicile,
après s'être engagée à ne plus servir contre le roi Joseph. Ce siége
avait coûté mille hommes aux assiégeants, et autant aux assiégés. Le
général du génie Vallongue, l'un des officiers les plus distingués de
son arme, y avait perdu la vie; le prince de Hesse-Philipstadt,
gouverneur de la place, y avait été gravement blessé.
[En marge: Masséna se porte vers les Calabres avec les troupes qui ont
pris Gaëte.]
[En marge: Soumission des Calabres.]
Masséna partit immédiatement avec les troupes que la prise de Gaëte
rendait disponibles, traversa Naples, le 1er août, et courut au
secours du général Reynier, qui se maintenait à Cosenza, au milieu des
Calabres soulevées. Le renfort qu'amenait Masséna portait à 13 ou 14
mille hommes notre principal rassemblement. C'était plus qu'il n'en
fallait, sans compter la présence de Masséna, pour jeter les Anglais à
la mer. Ils s'y attendaient si bien, qu'à la seule nouvelle de
l'approche de l'illustre maréchal, ils s'embarquèrent le 5 septembre.
Masséna n'eut plus que des insurgés à combattre. Il les trouva plus
nombreux, plus acharnés qu'il ne l'avait d'abord supposé. Il fut
réduit à la nécessité de brûler plusieurs bourgades, et de détruire
par le fer les troupes de brigands qui égorgeaient les Français. Il
déploya en cette occasion sa vigueur accoutumée, et parvint en peu de
semaines à réduire sensiblement le feu de l'insurrection. Au moment où
commençaient en Prusse les grands événements que nous allons raconter,
le calme renaissait dans l'Italie méridionale, et le roi Joseph
pouvait se croire établi, pour quelque temps au moins, dans son
nouveau royaume.
[En marge: Événement en Dalmatie.]
À la même époque, des événements graves se passaient en Dalmatie. Les
Russes retenaient toujours les bouches du Cattaro. Napoléon,
s'autorisant de leur conduite sur ce point, et surtout de leur manière
d'occuper Corfou, dont ils avaient usurpé la souveraineté, avait
résolu de s'emparer de la petite république de Raguse, qui séparait
Cattaro du reste de la Dalmatie. Il y avait envoyé son aide-de-camp
Lauriston, avec une brigade d'infanterie, pour s'y établir. Celui-ci
s'était bientôt vu enveloppé par les Monténégrins soulevés, et par un
corps russe de quelques mille hommes. Bloqué par les Anglais du côté
de la mer, assiégé du côté de la terre par des montagnards féroces et
par une force régulière russe, il se trouvait dans un véritable
danger, auquel, d'ailleurs, il faisait face avec courage. Heureusement
le général Molitor, compagnon d'armes aussi loyal qu'officier ferme et
habile en présence de l'ennemi, volait à son secours. Ce général, ne
suivant pas l'exemple trop fréquent dans l'armée du Rhin, de laisser
en péril un voisin qu'on n'aimait pas, se porta spontanément sur
Raguse à marches forcées, avec un corps de moins de deux mille hommes,
attaqua résolument le camp des Russes et des Monténégrins, l'emporta
quoiqu'il fût fortement retranché, et dégagea ainsi les Français qui
se trouvaient dans la place. Il passa au fil de l'épée un grand nombre
de Monténégrins, et les découragea pour long-temps de leurs incursions
en Dalmatie.
[En marge: Situation de Louis Bonaparte en Hollande.]
[En marge: Les difficultés du gouvernement de la Hollande proviennent
surtout de l'état des finances.]
Ce n'était pas sans peine, comme on le voit, que s'établissait la
domination française sur ces contrées lointaines. Il avait fallu de
grandes batailles pour les obtenir de l'Europe, il fallait des combats
journaliers pour les obtenir des habitants. À l'autre extrémité de
l'Empire, la fondation d'un second royaume de famille, celui de
Hollande, offrait des difficultés différentes, mais tout aussi
sérieuses. Les graves et paisibles Hollandais n'étaient pas gens à
s'insurger comme les montagnards des Calabres ou de l'Illyrie; mais
ils opposaient au roi Louis leur inertie, et ne lui suscitaient pas
moins d'embarras que les Calabrais à Joseph. Le gouvernement
stathoudérien avait laissé beaucoup de dettes à la Hollande; les
gouvernements qui s'étaient succédé depuis, en avaient contracté à
leur tour de très-considérables, pour suffire aux charges de la
guerre, de sorte que le roi Louis, à son arrivée en Hollande, y avait
trouvé un budget composé d'une dépense de 78 millions de florins, et
d'un revenu de 35. Dans ces 78 millions de dépenses, le service des
intérêts de la dette figurait seul pour 35 millions de florins. Le
surplus était affecté au service de l'armée, de la marine et des
digues. Malgré cette situation, les Hollandais ne voulaient entendre
parler ni de nouveaux impôts, ni d'une réduction quelconque dans les
intérêts de la dette, car ces prêteurs de profession, habitués à louer
leurs capitaux à tous les gouvernements, nationaux ou étrangers,
regardaient la dette comme la plus sacrée des propriétés. L'idée d'une
contribution sur les rentes, à laquelle on avait été amené, parce que
les rentes étaient en Hollande la plus répandue, la plus importante
des valeurs, et par conséquent la plus large base d'impôt, cette idée
les révoltait. Il avait fallu y renoncer. On était donc menacé, non
pas d'une insurrection, comme à Naples, mais d'une interruption de
tous les services. Au demeurant, les Hollandais n'étaient pas hostiles
à la nouvelle royauté, par haine de la monarchie, ou par suite de leur
attachement pour la maison d'Orange, mais ils souhaitaient ardemment
la paix maritime, et regrettaient cette paix, source de leurs
richesses, encore plus que la république ou le stathoudérat. Ayant
avec les Anglais de grandes relations d'intérêt, et des conformités
non moins grandes de moeurs, ils auraient été portés vers eux, si
l'Angleterre n'avait pas notoirement convoité leurs colonies.
Vainement leur disait-on que, sans la difficulté naissant de ces
mêmes colonies, la paix serait plus facile de moitié, que leur
participation aux dépenses de la guerre était le juste prix des
efforts que faisait la France dans toutes les négociations pour
recouvrer leurs possessions maritimes, et qu'on serait en droit de les
abandonner s'ils ne voulaient pas contribuer à soutenir la lutte;
vainement leur disait-on tout cela, ils répondaient qu'ils
renonceraient volontiers à leurs colonies pour obtenir la paix. Ils
parlaient ainsi, prêts à pousser de justes clameurs, si la France eût
traité sur une pareille base. On peut juger du reste aujourd'hui par
la richesse de Java, si c'était un médiocre intérêt que celui que
défendait la France, en défendant leurs colonies. Le roi Louis prit le
parti qui lui semblait le plus facile, ce fut d'entrer dans les vues
des Hollandais, et de se les attacher en accédant à leurs désirs. Sans
doute quand on accepte le gouvernement d'un pays, on doit en épouser
les intérêts; mais il faut distinguer ses intérêts durables de ses
intérêts passagers, il faut servir les uns, se mettre au-dessus des
autres, et si on est devenu roi d'une nation étrangère par les armes
de sa patrie, il faut renoncer à un rôle qui vous obligerait à trahir
l'une ou l'autre. Le roi Louis n'était pas dans cette dure nécessité,
car la vraie politique des Hollandais aurait dû consister à s'unir
fortement à la France, pour lutter contre la suprématie maritime de
l'Angleterre. Au triomphe de cette suprématie ils devaient perdre la
liberté des mers, sur lesquelles se passait leur vie, et leurs
colonies, sans lesquelles ils ne pouvaient subsister. Cherchant plutôt
à leur plaire qu'à les servir, le roi Louis accepta un système de
finances conforme à leurs vues du moment. Aux 35 millions de florins
de revenu, on ajouta environ 15 millions de contributions nouvelles,
ce qui portait le revenu total à 50 millions de florins, et pour
ramener la dépense de 78 millions à 50, on réduisit proportionnément
l'armée et la marine. Le roi de Hollande écrivit à Paris qu'il allait
abdiquer la royauté, si ces réductions n'étaient pas agréées. Napoléon
retrouvait ainsi chez ses propres frères l'esprit de résistance des
peuples alliés, qu'il avait cru s'attacher plus étroitement par
l'institution des royautés de famille. Il en fut profondément blessé,
car sous cet esprit de résistance se cachait beaucoup d'ingratitude,
tant de la part des peuples que la France avait affranchis, que des
rois qu'elle avait couronnés. Toutefois il ne laissa pas éclater ses
sentiments, et il répondit qu'il consentait aux réductions proposées,
mais que la Hollande ne devrait pas être étonnée, si, dans les
négociations présentes ou futures, on l'abandonnait à ses propres
moyens. La Hollande avait bien, disait-il, le droit de refuser ses
ressources, mais la France avait bien aussi le droit de refuser son
appui.
Les plus intimes secrets sont bientôt pénétrés par la malice des
ennemis. À une certaine attitude du roi Louis, on devina sa résistance
à Napoléon, et il en devint extrêmement populaire. Ce monarque
affectait de plus une sévérité de moeurs, qui était dans les goûts
d'un pays économe et sage, et il en devint plus agréable encore au
peuple hollandais. Cependant, tout en affichant la simplicité, ce même
roi voulait faire la dépense d'un couronnement et d'une garde royale,
espérant par ce double moyen se mieux assurer la possession du trône
de Hollande, auquel il tenait plus qu'il ne voulait l'avouer. Napoléon
blâma l'institution d'une garde royale par les raisons déjà données à
Joseph, et s'opposa péremptoirement à la cérémonie d'un couronnement,
dans un instant où l'Europe allait être embrasée des feux d'une guerre
générale. Ainsi dès les premiers jours, on voyait éclater les
difficultés inhérentes à ces royautés de famille, que Napoléon, par
affection et par système, avait songé à fonder. Des alliés
indépendants, qu'il eût traités suivant les services qu'il en eût
reçus, auraient certainement beaucoup mieux valu pour sa puissance et
pour son coeur.
[En marge: Situation de l'armée à la fin de 1806.]
[En marge: Organisation des dépôts.]
[En marge: Conscription de 1805 et 1806.]
Telle était la marche générale des choses, dans la vaste étendue de
l'Empire français, au moment même de la rupture avec la Prusse.
Indépendamment des troupes de la confédération du Rhin et du royaume
d'Italie, Napoléon avait environ 500 mille hommes, parmi lesquels il
faut comprendre les Suisses servant en vertu de capitulations, plus
quelques Valaisans, Polonais et Allemands passés au service de France.
Après la défalcation ordinaire des gendarmes, vétérans, invalides,
restaient 450 mille hommes de troupes actives. Dans ce nombre il y en
avait 130 mille au delà des Alpes, dépôts compris, 170 mille à la
grande armée, cantonnés dans le haut Palatinat et la Franconie, 5
mille laissés en Hollande, 5 mille placés en garnison sur les
vaisseaux, et enfin 140 mille répandus dans l'intérieur. Ces derniers
comprenaient la garde impériale, les régiments non employés au dehors,
et les dépôts. Excepté quelques régiments d'infanterie qui comptaient
quatre bataillons, tous les autres en avaient trois, dont deux
bataillons de guerre destinés à faire campagne, et un bataillon de
dépôt placé généralement à la frontière. Les bataillons de dépôt de la
grande armée étaient rangés le long du Rhin, depuis Huningue jusqu'à
Wesel, quelques-uns au camp de Boulogne. Ceux de l'armée d'Italie se
trouvaient en Piémont et en Lombardie. Napoléon apportait à
l'organisation des dépôts un soin extrême. Il voulait y faire arriver
les conscrits un an d'avance, pour que pendant cette année, instruits,
disciplinés, habitués aux fatigues, ils devinssent capables de
remplacer les vieux soldats, que le temps ou la guerre emportaient. La
conscription de 1805 appelée tout entière à la fin de 1805, et la
moitié de celle de 1806 appelée dès le commencement de 1806, avaient
rempli les cadres de sujets aptes au service, et dont un bon nombre
déjà formé avait été envoyé en Allemagne et en Italie. Napoléon fit
appeler en outre la seconde moitié de la classe de 1806, qualifiée du
titre de réserve dans les lois de cette époque. Le contingent annuel
fournissait alors 60 mille hommes, véritablement propres à être
incorporés, et, chose digne de remarque, on évitait encore d'appliquer
la loi de la conscription dans sept ou huit départements de la
Bretagne et de la Vendée. C'étaient donc 30 mille hommes de plus qui
allaient affluer dans les cadres. Mais le départ des hommes déjà
instruits devait y produire un vide suffisant pour faire place aux
nouveaux venus. Napoléon, d'ailleurs, voulait diriger une grande
partie de ces derniers vers l'Italie. Il prenait à l'égard des
conscrits destinés à passer les Alpes, des précautions particulières.
Même avant leur incorporation, il les faisait partir en gros
détachements, conduire par des officiers, et vêtir de l'habit
militaire, afin de ne pas montrer hors de l'Empire des hommes isolés,
marchant en habits de paysans.
Après avoir pourvu à l'accroissement de l'armée, Napoléon répartit,
avec une habileté consommée, l'ensemble de ses ressources.
[En marge: Distribution de l'armée dans les différentes parties de
l'Empire.]
[En marge: Instructions au général Marmont pour la défense de la
Dalmatie.]
L'Autriche protestait de ses intentions pacifiques. Napoléon y
répondait par des protestations semblables; mais il avait résolu
néanmoins de prendre ses mesures pour le cas où, profitant de son
éloignement, elle songerait à se jeter sur l'Italie. Le général
Marmont occupait la Dalmatie avec 20 mille hommes. Napoléon lui
enjoignit, après avoir échelonné quelques détachements depuis le
centre de la province jusqu'à Raguse, de tenir le gros de ses forces à
Zara même, ville fortifiée et capitale du pays, d'y amasser des
vivres, des armes, des munitions, d'en faire enfin le pivot de toutes
ses opérations défensives ou offensives. S'il était attaqué, Zara
devait lui servir de point d'appui, et lui permettre une longue
résistance. Si, au contraire, il était obligé de s'éloigner pour
concourir aux opérations de l'armée d'Italie, il avait dans cette même
place un lieu sûr, pour y déposer son matériel, ses blessés, ses
malades, tout ce qui n'était pas propre à la guerre active, et tout
ce qu'il ne pouvait pas traîner après lui.
[En marge: Précautions pour la garde de l'Italie.]
Eugène, vice-roi d'Italie, et confident des pensées de Napoléon, avait
ordre de ne rien laisser en Dalmatie, de ce qui n'y était pas
absolument indispensable, en matériel ou en hommes, et de réunir tout
le reste dans les places fortes d'Italie. Ces places, depuis la
conquête des États vénitiens, avaient été l'objet d'une nouvelle
classification, habilement calculée, et elles étaient couvertes de
travailleurs, qui construisaient les ouvrages proposés par le général
Chasseloup, ordonnés par Napoléon. La principale d'entre elles, et la
plus avancée vers l'Autriche, était Palma-Nova. C'était après la
fameuse citadelle d'Alexandrie, celle dont Napoléon poussait le plus
activement les travaux, parce qu'elle commandait la plaine du Frioul.
Venait ensuite un peu à gauche, fermant les gorges des Alpes
juliennes, Osopo, puis sur l'Adige Legnago, sur le Mincio Mantoue, sur
le Tanaro enfin Alexandrie, base essentielle de la puissance française
en Italie. Ordre avait été donné de renfermer dans ces places
l'artillerie, qui montait à plus de 800 bouches à feu, et de ne pas
laisser hors de leur enceinte un objet quelconque, canon, fusil,
projectile, pouvant être enlevé par une surprise de l'ennemi. Venise,
dont les défenses n'étaient pas encore perfectionnées, mais qui avait
pour elle ses lagunes, se trouvait ajoutée à cette classification.
Napoléon avait choisi pour la commander un officier d'une rare
énergie, le général Miollis. Il avait prescrit à ce dernier d'y
exécuter à la hâte les travaux nécessaires pour mettre à profit les
avantages du site, en attendant qu'on pût construire les ouvrages
réguliers, qui devaient rendre la place inexpugnable. C'est dans ces
réduits d'Osopo, de Palma-Nova, de Legnago, de Venise, de Mantoue,
d'Alexandrie, que Napoléon avait distribué les dépôts. Ceux qui
appartenaient aux armées de Dalmatie et de Lombardie étaient répartis
dans les places, depuis Palma-Nova jusqu'à Alexandrie, afin d'y tenir
garnison, et de s'y instruire. Ceux qui appartenaient à l'armée de
Naples avaient été réunis dans les légations. C'est vers ces dépôts
que devaient se diriger les quinze ou vingt mille conscrits destinés à
l'Italie. Napoléon, répétant sans cesse que des soins donnés aux
bataillons de dépôt dépendaient la qualité et la durée d'une armée,
avait prescrit les mesures nécessaires pour que la santé et
l'instruction des hommes y fussent également soignées, et pour que ces
bataillons pussent toujours fournir, outre le recrutement régulier des
bataillons de guerre, les garnisons des places, et de plus une ou deux
divisions de renfort, destinées à se porter sur les points où
viendrait à se produire un besoin imprévu. La défense des places étant
ainsi assurée, l'armée active devenait entièrement disponible. Elle
consistait pour la Lombardie en 16 mille hommes, répandus dans le
Frioul, et en 24 mille échelonnés de Milan à Turin, les uns et les
autres prêts à marcher. Restait l'armée de Naples, forte d'environ 50
mille hommes, dont une grande partie était en mesure d'agir
immédiatement. Masséna était sur les lieux: si la guerre éclatait avec
l'Autriche, il avait pour instruction de se reporter sur la haute
Italie, avec 30 mille hommes, et de les réunir aux 40 mille qui
occupaient le Piémont et la Lombardie. Il n'y avait pas d'armée
autrichienne capable de forcer l'opiniâtre Masséna, disposant de 70
mille Français, ayant en outre des appuis tels que Palma-Nova, Osopo,
Venise, Mantoue, Alexandrie. Enfin, pour ce cas, le général Marmont
lui-même devait jouer un rôle utile, car, s'il était bloqué en
Dalmatie, il était assuré de retenir devant lui 30 mille Autrichiens
au moins, et s'il ne l'était pas, il pouvait se jeter sur le flanc ou
sur les derrières de l'ennemi.
Telles étaient les instructions adressées au prince Eugène pour la
défense de l'Italie. Elles se terminaient par la recommandation
suivante: «Lisez tous les jours ces instructions, et rendez-vous
compte le soir de ce que vous aurez fait le matin pour les exécuter,
mais sans bruit, sans effervescence de tête, et sans porter l'alarme
nulle part.» (Saint-Cloud, 18 septembre 1806.)
[En marge: Précautions prises en Allemagne pour couvrir la Bavière.]
[En marge: Moyens de défense préparés à Braunau.]
Napoléon, toujours préoccupé de ce que pourrait tenter l'Autriche
pendant qu'il serait en Prusse, ordonna de semblables précautions du
côté de la Bavière. Il avait enjoint au maréchal Soult de laisser une
forte garnison à Braunau, place de quelque importance, à cause de sa
situation sur l'Inn. Il avait recommandé d'y exécuter les travaux les
plus urgents, et d'y accumuler les bois qui descendent des Alpes par
l'Inn, disant _qu'avec des bras et du bois, on pouvait créer une place
forte, là où il n'existerait rien_. Il avait mis en garnison à Braunau
le 3e de ligne, beau régiment à quatre bataillons, dont trois de
guerre, plus 500 hommes d'artillerie, 500 hommes de cavalerie, un
détachement bavarois, de nombreux officiers du génie, le tout
présentant une force d'environ 5 mille hommes. Il y avait amassé des
vivres pour huit mois, une grande quantité de munitions, une somme
considérable d'argent; il avait ajouté à ces précautions le choix d'un
commandant énergique, en lui donnant des instructions dignes de servir
de leçon à tous les gouverneurs de villes assiégées. Ces instructions
contenaient l'ordre de se défendre à outrance, de ne se rendre qu'en
cas de nécessité absolue, et après avoir supporté trois assauts
répétés au corps de place.
Napoléon avait décidé en outre qu'une partie de l'armée bavaroise,
laquelle était à sa disposition en vertu du traité de la confédération
du Rhin, serait réunie sur les bords de l'Inn. Il avait ordonné de
former une division de 15 mille hommes de toutes armes, et de la
placer sous le canon de Braunau. De telles forces, si elles ne
pouvaient tenir la campagne, étaient cependant un premier obstacle
opposé à un ennemi débouchant à l'improviste, et un point d'appui tout
préparé pour l'armée qui viendrait au secours de la Bavière. Napoléon,
en effet, quelque avancé qu'il fût en Allemagne, pourrait toujours,
après avoir éloigné les Prussiens et les Russes par une bataille
gagnée, faire volte-face, se jeter par la Silésie ou par la Saxe sur
la Bohême, et punir sévèrement l'Autriche, si elle osait tenter une
nouvelle agression. Après s'être mis en garde contre l'Autriche, il
songea aux parties de l'Empire que les Anglais menaçaient d'un
débarquement.
[En marge: Précautions pour la défense de la Hollande, du bas Rhin et
des côtes de l'Océan.]
[En marge: Emploi des gardes nationales.]