Pour que le peuple ne médit pas de son indifférence, elle avait soin
d'avoir un capucin «bon à mettre dans son carrosse» et dont la belle
barbe lui faisait honneur devant les bonnes gens. Du reste, ce n'était
pas un esprit fort. Elle était aussi peu amoureuse que dévote. Elle
n'aimait que ses frères, et c'est pour eux qu'elle s'immola, rechercha
la faveur du roi. Le roi, à chaque enfant qu'elle eut, témoignait une
vive joie (Motteville), et Monsieur de l'indifférence ou de la
tristesse (Cosnac).--2º La Vallière, fort simple d'esprit, née pour
l'amour et la dévotion, fut jetée sur la route de Madame par les
jeunes amis du roi (Roquelaure, Saint-Aignan, Vardes, la Feuillade,
etc.) lorsque la première grossesse de Madame la mettant au comble de
la faveur fit croire que l'influence passerait à la cour de Madame et
Monsieur, c'est-à-dire aux Grammont, Guiche, Marillac, etc. Madame,
alors si jeune, était déjà consultée par les deux rois sur les plus
hautes affaires. (Exemple: le roi ira-t-il arrêter Fouquet à Nantes?
Le roi d'Angleterre vendra-t-il Dunkerque? etc.) La reine mère et les
dévots, après avoir essayé de détacher le roi de la Vallière,
comprirent qu'il ne la quitterait que pour retourner à Madame, ne
luttèrent plus avec les jeunes courtisans et subirent la Vallière, peu
dangereuse et incapable de prendre influence. Nous devons à madame de
Motteville cette précieuse lumière qui éclaire toute l'époque. Quelle
que soit sa faiblesse pour sa maîtresse Anne d'Autriche, elle devient
hardie à la fin. Le roi, quoique mécontent des coquetteries de Madame,
se rapproche d'elle en 63, et elle devient enceinte le 16 octobre. À
ce moment, la ligue agissait vivement. Les marquis rendaient aux
dévots le service d'attaquer la pièce de l'_École des femmes_; les
marquis la disaient de mauvais ton, et les dévots impie. Le roi voulut
que Molière répondît et qu'il éreintât les marquis.
En réalité, la cause de Madame et de Molière semblait être la même.
Molière-Arnolphe ne pouvait-il pas être le père d'Agnès, comme le roi
amoureux de sa soeur (belle-soeur, c'est la même chose au point de vue
canonique)? Le mariage de Molière restera toujours une question
obscure. Ce qui est sûr, c'est qu'il se lia avec la mère de sa femme
et l'admit dans sa troupe en 1648, l'année où sa femme naquit. De quel
père? c'est ce que probablement ni Molière, ni la comédienne ne surent
jamais au juste. Dans le pêle-mêle de la vie des coulisses, on pouvait
s'y tromper. C'étaient les moeurs du temps, et même chez les plus
grands seigneurs que les rapports du sang n'arrêtaient guère (j'en
citerais de nombreux exemples). La Fontaine en plaisante dans ses
contes. M. Beffara n'a pu trouver l'acte de naissance de madame
Molière. L'acte de mariage qu'il a trouvé peut avoir été arrangé de
complaisance, comme le pense M. Fortia d'Urban (brochure de 1824).
Insoluble problème. Quoi qu'il en soit, Molière n'en est pas moins
Molière, et Tartufe restera Tartufe.
Les dates nous servent bien ici. Nous leur devons ce coup de lumière
électrique qui éclaire, de part en part, _le D. Juan quinze jours
avant l'arrestation de Vardes_, et la révolution de cour qui chassa
les marquis. Autre lumière chronologique: Madame, sauf son premier
enfant, devient toujours enceinte en automne (octobre ou novembre)
dans les grandes fêtes de cour. Au contraire, la Vallière, en mars ou
avril, aux environs de Pâques, dans les combats que se livraient
l'amour et la dévotion. Ce qui fut le plus fatal à Madame, ce fut le
coup d'octobre 1664. Elle était alors au mieux avec le roi, et se
remettait lentement à Vincennes d'une couche (du 24 juillet). Mais le
triomphe de la Vallière présentée par le roi à la reine mère (5
octobre) semblait la menacer. Le roi, revenu près d'elle à Vincennes
le 6, devait la quitter le 10, pour aller à Versailles (Motteville).
Ses ennemis travaillaient contre elle. Elle reçut les adieux du roi le
9, et elle resta enceinte de ce jour. Meurtrière imprudence. De là,
une santé ruinée, une beauté éclipsée. Quoiqu'elle ait eu encore une
grossesse, ce ne fut plus qu'une femme politique.
Sa fin est triste. Sa confiance était dans un prêtre violent,
intrigant, dangereux, Cosnac, l'évêque de Valence, qui, s'il eût pu,
aurait noyé l'Angleterre dans le sang. Elle flottait misérablement et
donna à son frère un très-mauvais conseil. Nul principe. On lui avait
inculqué «que tout devoir était une bassesse.» Corrompue d'enfance,
fatalement, presque innocemment, elle eut en elle toutes les misères
morales de deux grandes monarchies. Et avec cela, trois hommes
plaident pour elle dans l'avenir et voudraient désarmer l'histoire:
Molière, qui fut très-ému d'elle à son moment sublime, qui, sans elle,
n'eût risqué Tartufe;--Racine, qui l'a mise partout, dans Andromaque,
Monime et Bérénice, dont la douce lueur semble un rayon de
Madame;--enfin Bossuet, qui reçut son anneau et l'inspiration la plus
vraie qu'il ait eue. Ils la suivent, ils la défendent et lui restent
fidèles, comme les amants de son esprit.
NOTE II--POLITIQUE
La lumineuse histoire de mon savant ami M. Henri Martin, l'un des
grands travaux de ce siècle, les belles publications de M. Mignet, si
justement admirées de l'Europe, l'excellent livre de M. Chéruel sur
l'Administration et plusieurs autres ouvrages estimables ont éclairci
sous plusieurs rapports la politique de ce règne, les grandes vues de
Colbert, la dextérité de Lyonne, etc. Je crois, pourtant, que ces
écrivains auraient modifié, complété leurs tableaux, s'ils avaient
tenu compte de tant d'actes qui font juger Louis XIV plus sévèrement.
Pour l'administration il ne faut pas voir seulement ce que Colbert
voulut, mais _ce qui se fit réellement_, ne pas donner seulement les
mesures générales, mais _les innombrables mesures exceptionnelles_ qui
les rendaient vaines, et surtout avouer que la plupart des grands
établissements de Colbert _ne durèrent pas_, croulèrent avant sa mort.
La _Correspondance administrative_ (éditée par M. Depping) dément à
chaque instant les ordonnances. Nulle part, selon moi, Colbert n'est
mieux jugé que dans le livre de M. Clément. Quant à la diplomatie, on
a été certainement trop indulgent pour une politique (si différente de
celle d'Henri IV et de Richelieu), qui étourdiment défie et provoque
toute l'Europe à la fois. Nulle acquisition partielle de territoire
n'équivaut à cette haine universelle du monde, qui réellement fit
périr la France, autant que peuvent périr les nations. Cette haine
n'est pas apaisée. On la retrouve brûlante, et, il faut le dire,
souvent juste, dans le savant ouvrage d'Altmeyer (_Louis XIV et le
Démembrement de la Belgique_, Bruxelles, 1850). On ne peut que
respecter, même dans ses excès, cette indignation d'honnête homme.--La
politique générale de ce temps reçoit une vive lumière de l'_Histoire
secrète du cabinet autrichien_, par M. Alfred Michiels (1859). Je
l'avais citée inexactement dans ma _Fronde_, ne la connaissant encore
que par des articles de journaux et quelques faits (de 1624) qu'il
doit à Hormayr. Il part de la guerre de Trente ans et va jusqu'à nos
jours. C'est un travail immense et de premier mérite. Nulle part le
système de la politique jésuitique n'a été plus savamment exposé et
mieux interprété. Il a été déjà traduit en allemand, en hollandais, et
le sera en toute langue.
Les satires les plus violentes contre Louis XIV en disent moins sur la
prodigieuse infatuation où il parvint que le livre grotesque de
Pélisson, intitulé: _Mémoires de Louis XIV._ Le roi certainement en
endura la lecture. Une partie même du manuscrit semble écrite _de sa
main_. Mais on sait que _sa main_, c'était le bonhomme Rose, son
faussaire patenté, dont l'écriture ne peut se distinguer de celle du
roi. L'abbé le Gendre, très-instruit des choses du temps et confident
d'Harlay de Champvallon, affirme que Louis XIV «_savait à peine lire
et écrire_» (_Mag. de librairie_, 1859, V, 102). La ferme foi qu'il
avait cependant que les rois sont éclairés d'en haut le fit trancher
intrépidement dans les grandes choses,--de l'intérieur contre
Colbert,--et de la guerre contre Condé. Il ne regretta ni Colbert ni
Turenne, croyant sérieusement les remplacer de sa personne. Il n'en
était pas à savoir les choses élémentaires. De là cette étonnante
sécurité.--Dans un livre populaire, très-piquant et très-véridique,
qui, grâce à Dieu, ira partout et restera, M. Pelletan a marqué
parfaitement cette action personnelle du roi qui fut immense. Mais,
dans un cadre resserré, il n'a pu donner les coulisses, les luttes et
les traités des deux influences qui se disputaient cet homme superbe;
je parle des prêtres et des maîtresses.--On a dit à tort que les
femmes influèrent peu sur les affaires. Les maîtresses du roi et des
ministres eurent plus d'une fois une influence désastreuse. C'est pour
madame de Rochefort que Louvois donna à son mari l'avant-garde qui fit
manquer la campagne de Hollande en 1672. C'est pour madame de
Montespan que le roi nomma maréchal et vice-roi de Sicile son frère
Vivonne, le _Gros Crevé_, qui perdit tout. C'est sur l'avis de madame
de Maintenon que le roi, en 1686, ajourna la guerre du Rhin, qui, si
elle eût été engagée, eût certainement empêché Guillaume de passer en
Angleterre, eût sauvé Jacques II, etc., etc.--La critique n'a pas
commencé sur ce règne. Mille erreurs se répètent. La plus grave, c'est
de lui prêter des tendances populaires qu'il n'eut jamais. Le roi
n'aima jamais que la noblesse, quoi qu'en dise Saint-Simon. L'enquête
de Colbert sur les nobles n'est qu'une affaire fiscale; on vendit deux
fois la noblesse. La faveur de Molière, le second mariage, n'ont rien
du tout de démocratique. On se trompe fort aussi en étendant au delà
de 1666 _les belles années_ de ce règne. Voir Bonnemère, _Histoire des
paysans_.--Dès 1672, l'armée n'est plus nourrie. Sous Colbert, en
1672, 1675, les routes sont couvertes de bandits, c'est-à-dire de
soldats du roi mourant de faim. Les voyageurs ne partent qu'en
préparant de l'argent pour ces voleurs. _Archives de France._
_Extraits des cartons du Vatican, Lettres de particuliers_, L, 387.
NOTE III.--JANSÉNISME.--COUVENTS.--HISTOIRE DE LA RELIGIEUSE DE
LOUVIERS.
On nous a tellement ennuyés, tannés de jansénisme dans les derniers
temps, que j'ai pris le parti de n'en pas dire un mot. Cette question
fort secondaire d'une petite secte catholique, à force d'être
exagérée, étendue, épaissie, est devenue comme un mur pour empêcher de
voir la grande affaire du temps, l'énorme révolution qui tua la
France. Qu'on me laisse donc tranquille sur le jansénisme, et qu'on le
cherche dans le très-charmant livre de Sainte-Beuve, exquis et
pénétrant, à mon sens, le travail le plus délicat de l'époque. Au
commencement de son troisième volume, il juge son sujet avec une rare
indépendance d'esprit. Il pense que Jansénius, Saint-Cyran et Pascal,
les trois grands hommes du parti, ne l'auraient pas laissé étouffer,
et _auraient soutenu_ la Grâce (le christianisme même) _contre le
Saint-siége_. Pascal dit: «Après que Rome a parlé et condamné la
vérité, il faut crier d'autant plus haut. Le Port-Royal craint, et
c'est une mauvaise politique.» Ceux qui suivirent, Arnauld en tête,
dit très-bien Sainte-Beuve, «furent inconséquents et associèrent,
moyennant l'appareil logique, toutes sortes de contradictions.» De là
leur impuissance et leur stérilité réelle. La paix fourrée de 1668 que
leur fit faire madame de Longueville n'aboutit qu'à faire de ce fier
parti, du vieux lion rugissant Arnauld, une meute de dupes lancée (au
profit des Jésuites) contre les protestants persécutés. Sainte-Beuve
marque encore ici, avec une remarquable impartialité, la supériorité
de Claude, Jurieu, etc., sur Nicole, dans cette polémique.--Avec tout
cela, ce beau livre, minutieusement vrai, laisse pourtant une
impression fausse, comme tout ce qu'on a écrit de nos jours sur le
jansénisme. Il nous occupe tant d'une exception, qu'on prend le change
sur les moeurs générales. Il n'y avait pas un couvent en France comme
Port-Royal. Concentrer toute l'attention sur cette maison singulière
et unique, c'est sanctifier et spiritualiser le siècle casuiste, le
siècle quiétiste, l'âge matériel de Molinos, de Marie Alacoque, etc.
Les trente mille directeurs quiétistes que dénonça déjà le P. Joseph
nous donnent de bien autres idées. Le gouffre fut fermé soigneusement
par Richelieu, et plus soigneusement par Louis XIV. Cependant la
triste lumière éclate partout.
Celui qui voudra faire l'histoire sérieuse des moeurs de ce siècle
peut avec confiance suivre le fil que je donne ici:
1º _La femme est sacrifiée au mari_ par la casuistique, qui, d'après
une sotte physique, croit qu'elle n'est que réceptive dans la
génération, la dispense de tout plaisir, tout en l'asservissant au
plaisir égoïste. Elle cherche le sien ailleurs. De là, en ce siècle,
l'universalité de l'adultère, laquelle à son tour fait l'inquiétude du
père, qui craint d'avoir des enfants ou s'en débarrasse.
2º _La fille est sacrifiée._ On crée pour elle d'abord des ordres
assez doux et demi-libres, où son activité est occupée (Visitandines,
Ursulines). Mais les scandales sont trop nombreux. La clôture devient
plus sévère. Comment cette fille garderait-elle l'activité qui la
distrait un peu? Par la langue et l'intrigue. Il y avait souvent douze
parloirs dans un couvent (Furetière), où chacune, sans être entendue,
pouvait parler à son amant ou à telle intrigante plus dangereuse.
Louis XIV nettement appelle les Carmélites entremetteuses (Sévigné).
La grille, dira-t-on, les gardait. Et cependant combien la fille
devait être troublée quand elle recevait, par exemple, sa mère, riche,
brillante, mondaine, triplement entourée du mari, de l'amant et du
directeur! Quelle pénible comparaison! et quelle souffrance! Le
célibat était alors plus difficile qu'au Moyen âge, les jeûnes, les
saignées monastiques ayant diminué. Beaucoup mouraient de cette vie
cruellement inactive et de pléthore nerveuse. Elles ne cachaient guère
leur martyre, le disaient à leurs soeurs, à leur confesseur, à la
Vierge. Chose touchante, bien plus que ridicule, et digne de pitié. On
lit dans un registre d'une inquisition d'Italie cet aveu d'une
religieuse; elle disait innocemment à la Madone: «De grâce, sainte
Vierge, donne-moi quelqu'un avec qui je puisse pécher (dans Lasteyrie,
_Confession_, p. 205). Embarras réel pour le directeur. S'il était
âgé, il ne manquait guère, en les voyant si malheureuses, de leur
laisser la petite consolation des amitiés de cloîtres qui font peu de
scandale, mais souvent corrompent encore plus. Lui-même, quel que fût
son âge, était en vrai péril. On sait l'histoire d'un certain couvent
russe; un homme qui y entra n'en sortit pas vivant. Chez les nôtres,
le directeur entrait et devait entrer tous les jours. Elles n'avaient
pas besoin d'être séduites. Elles se trompaient assez elles-mêmes,
croyant communément qu'un saint ne peut que sanctifier, et qu'un être
pur purifie. Le peuple les appelait en riant les _sanctifiées_
(Lestoile). Cette croyance était fort sérieuse dans les cloîtres (V.
le capucin Esprit de Boisroger, ch. XI, p 156). Certaines visions
triomphaient des scrupules. Souvent un ange ou un démon prenait la
figure du directeur. Des trois directeurs successifs du couvent de
Louviers, en trente ans, le premier, David, est _illuminé_ et
molinosiste (avant Molinos); le second, Picart, agit _par le diable_
et comme sorcier; le troisième, Boulé, sous la figure d'_ange_. Rien
de plus important que ce procès de Louviers. Il nous donne l'histoire
naïve de la direction. Le couvent de Louviers fut connu par une
circonstance fortuite. Mais on l'eût trouvé certainement semblable à
bien d'autres, si l'on eût fait l'enquête que demandait le P. Joseph
pour les trente mille et que Richelieu refusa. Voici le livre capital:
Histoire de Magdeleine Bavent, religieuse de Louviers, avec son
interrogatoire, etc., 1652, in-4º, Rouen (Bibl. impériale, Z anc.
1016).--La date de ce livre explique la parfaite liberté avec laquelle
il fut écrit. Pendant la Fronde, un prêtre courageux, un oratorien,
ayant trouvé aux prisons de Rouen cette religieuse, osa écrire sous sa
dictée l'histoire de sa vie.
Madeleine, née à Rouen en 1607, fut orpheline à neuf ans. À douze, on
la mit en apprentissage chez une lingère. Le confesseur de la maison,
un Franciscain, y était le maître absolu; cette lingère faisant des
vêtements de religieuses, dépendait de l'Église. Le moine faisait
croire aux apprenties (cuivrées sans doute par la belladone et autres
breuvages de sorciers) qu'il les menait au sabbat, et les mariait au
diable Dagon. Il en possédait trois, et Madeleine, à quatorze ans, fut
la quatrième. Elle était fort dévote, surtout à saint François. Un
monastère de Saint François venait d'être fondé à Louviers par une
dame de Rouen, veuve du procureur Hennequin, pendu pour escroquerie.
La dame voulait que cette oeuvre aidât au salut de son mari. Elle
consulta là-dessus un saint homme, le vieux prêtre David, qui dirigea
la nouvelle fondation. Aux portes de la ville, dans les bois qui
l'entourent, ce couvent pauvre et sombre, né d'une si tragique
origine, semblait un lieu d'austérité. David était connu par un livre
bizarre et violent contre les abus qui salissaient les cloîtres, le
_Fouet des paillards_ (V. Floquet, _Parl. de Norm._, t. V, 636).
Toutefois, cet homme si sévère avait des idées fort étranges de la
pureté. Il était _adamite_, prêchait la nudité qu'Adam eut dans son
innocence. Dociles à ces leçons, les religieuses du cloître de
Louviers, pour dompter et humilier les novices, les rompre à
l'obéissance, exigeaient (en été sans doute) que ces jeunes Èves
revinssent à l'état de la mère commune. On les exerçait ainsi dans
certains jardins réservés et à la chapelle même. Madeleine qui, à
seize ans, avait obtenu d'être reçue comme novice, était trop fière
(trop pure alors peut-être) pour subir cette vie étrange. Elle déplut
et fut grondée pour avoir, à la communion, essayé de cacher son sein
avec la nappe de l'autel. Elle ne dévoilait pas plus volontiers son
âme, ne se confessait pas à la supérieure (p. 42), chose ordinaire
dans les couvents, et que les abbesses aimaient fort. Elle se confiait
plutôt au vieux David, qui la sépara des autres. Lui-même se confiait
à elle dans ses maladies. Il ne lui cacha point sa doctrine
intérieure, celle du couvent, l'illuminisme: Le corps ne peut souiller
l'âme. Il faut, par le péché qui rend humble et guérit de l'orgueil,
tuer le péché, etc. Les religieuses, imbues de ces doctrines, les
pratiquant sans bruit entre elles, effrayèrent Madeleine de leur
dépravation (p. 41 et _passim_). Elle s'en éloigna, resta à part,
dehors, obtint de devenir tourière.
Elle avait dix-huit ans lorsque David mourut. Son grand âge ne lui
avait guère permis d'aller loin avec Madeleine. Mais le curé Picart,
son successeur, la poursuivit avec furie. À la confession, il ne lui
parlait que d'amour. Il la fit sacristine, pour la voir seule à la
chapelle. Il ne lui plaisait pas. Mais les religieuses lui défendaient
tout autre confesseur, craignant qu'elle ne divulguât leurs petits
mystères. Cela la livrait à Picart. Il l'attaqua malade, comme elle
était presque mourante; et il l'attaqua par la peur, lui faisant
croire que David lui avait transmis des formules diaboliques. Il
l'attaqua enfin et réussit par la pitié, en faisant le malade
lui-même, la priant de venir chez lui. Dès lors il en fut maître, et
il paraît qu'il lui troubla l'esprit des breuvages du sabbat. Elle en
eut les illusions, crut y être enlevée avec lui, être autel et victime.
Ce qui n'était que trop vrai. Mais Picart ne s'en tint pas aux
plaisirs stériles du sabbat. Il brave le scandale, et la rendit
enceinte. Les religieuses, dont il savait les moeurs, le redoutaient.
Elles dépendaient aussi de lui par l'intérêt. Son crédit, son
activité, les aumônes et les dons qu'il attirait de toutes parts,
avaient enrichi leur couvent. Il leur bâtissait une grande église. On
a vu par l'affaire de Loudun quelles étaient l'ambition, les rivalités
de ces maisons, la jalousie avec laquelle elles voulaient se surpasser
l'une l'autre.
Picart, par la confiance des personnes riches, se trouvait élevé au
rôle de bienfaiteur et second fondateur du couvent. «Mon coeur,
disait-il à Madeleine, c'est moi qui bâtis cette superbe église. Après
ma mort, tu verras des merveilles... N'y consens-tu pas?»
Ce seigneur ne se gênait guère. Il paya pour elle une dot, et de soeur
laie qu'elle était, il la fit religieuse, pour que, n'étant plus
tourière, et vivant à l'intérieur, elle pût commodément accoucher ou
avorter. Avec certaines drogues, certaines connaissances, les couvents
étaient dispensés d'appeler les médecins. Madeleine (_Interrog._, p.
13) dit qu'elle accoucha plusieurs fois. Elle ne dit point ce que
devinrent les nouveau-nés.
Picart, déjà âgé, craignait la légèreté de Madeleine, qu'elle ne
convolât un matin à quelque autre confesseur à qui elle dirait ses
remords. Il prit un moyen exécrable pour se l'attacher sans retour. Il
exigea d'elle un testament où elle promettait _de mourir quand il
mourrait, et d'être où il serait_. Grande terreur pour ce pauvre
esprit. Devait-il, avec lui, l'entraîner dans sa fosse? Devait-il la
mettre en enfer? Elle se crut à jamais perdue. Devenue sa propriété,
son âme damnée, il en usait et abusait pour toutes choses. Il la
prostituait dans un sabbat à quatre, avec son vicaire Boullé et une
autre femme. Il se servait d'elle pour gagner les autres religieuses
par un charme magique; une hostie, trempée de son sang, enterrée au
jardin, devait leur troubler les sens et l'esprit.
C'était justement l'année où Urbain Grandier fut brûlé. On ne parlait
par toute la France que des diables de Loudun. Le pénitencier
d'Évreux, qui avait été un des acteurs de cette scène, en rapportait
en Normandie les terribles récits. Madeleine se sentit possédée,
battue des diables; un chat aux yeux de feu la poursuivait d'amour.
Peu à peu, d'autres religieuses, par un mouvement contagieux,
éprouvèrent des agitations bizarres, surnaturelles. Madeleine avait
demandé secours à un capucin, puis à l'évêque d'Évreux. La supérieure,
qui ne put l'ignorer, ne le regrettait pas, voyant la gloire et la
richesse qu'une semblable affaire avait données au couvent de Loudun.
Mais, pendant six années, l'évêque fit la sourde oreille. Richelieu
essayait alors une réforme des cloîtres.
Il voulait finir ces scandales. Ce ne fut guère qu'au moment de sa
mort et de la mort de Louis XIII, dans la débâcle qui suivit, sous la
reine et sous Mazarin, que les prêtres se remirent aux oeuvres
surnaturelles, reprirent la guerre avec le diable. Picart était mort,
et l'on craignait moins une affaire où cet homme dangereux eût pu en
accuser bien d'autres. Pour répondre aux visions de Madeleine, on
chercha, on trouva une visionnaire. On fit entrer au couvent une
certaine soeur Anne de la Nativité, sanguine et hystérique, au besoin
furieuse et demi-folle, jusqu'à croire ses propres mensonges. Le duel
fut organisé comme entre dogues. Elles se lardaient de calomnies. Anne
voyait le diable tout nu à côté de Madeleine. Madeleine jurait qu'elle
avait vu Anne au sabbat, avec la supérieure, la mère vicaire et la
mère des novices. Rien de nouveau du reste. C'était un réchauffé des
deux grands procès d'Aix et de Loudun. Elles avaient et suivaient les
relations imprimées. Nul esprit, nulle invention.
L'accusatrice Anne et son diable Léviathan avaient l'appui du
pénitencier d'Évreux, un des acteurs principaux de Loudun. Sur son
avis, l'évêque d'Évreux ordonne de déterrer Picart, pour que son
corps, éloigné du couvent, en éloigne les diables. Madeleine,
condamnée sans être entendue, doit être dégradée, visitée, pour
trouver sur elle la marque diabolique. On lui arrache le voile et la
robe; la voilà nue, misérable jouet d'une indigne curiosité, qui eût
voulu fouiller jusqu'à son sang pour pouvoir la brûler. Les
religieuses ne se remirent à personne de cette cruelle visite qui
était déjà un supplice. Ces vierges, converties en matrones,
vérifièrent si elle était grosse, la rasèrent partout, et de leurs
aiguilles piquées, plantées dans la chair palpitante, recherchèrent
s'il y avait une place insensible, comme doit être le signe du diable.
Partout elles trouvèrent la douleur; si elles n'eurent le bonheur de
la prouver sorcière, du moins elles jouirent des larmes et des cris.