diable, l'évêque condamna Madeleine, que la visite justifiait, à un
éternel _in pace_. Son départ, disait-on, calmerait le couvent. Il
n'en fut pas ainsi. Le diable sévit encore plus; une vingtaine de
religieuses criaient, prophétisaient, se débattaient. Ce spectacle
attirait la foule curieuse de Rouen, et de Paris même. Un jeune
chirurgien de Paris, Yvelin, qui déjà avait vu la farce de Loudun,
vint voir celle de Louviers. Il avait amené avec lui un magistrat fort
clairvoyant, conseiller des aides à Rouen. Ils y mirent une attention
persévérante, s'établirent à Louviers, étudièrent pendant dix-sept
jours. Du premier jour, ils virent le compérage. Une conversation
qu'ils avaient eue avec le pénitencier d'Évreux, en entrant à la
ville, leur fut redite (comme chose révélée) par le diable de la soeur
Anne. Chaque fois, ils vinrent avec la foule au jardin du couvent. La
mise en scène était fort saisissante. Les ombres de la nuit, les
torches, les lumières vacillantes et fumeuses, produisaient des effets
qu'on n'avait pas eus à Loudun. La méthode était simple, du reste; une
des possédées disait: «On trouvera un charme à tel point du jardin.»
On creusait, et on le trouvait. Par malheur, l'ami d'Yvelin, le
magistrat sceptique, ne bougeait des côtés de l'actrice principale, la
soeur Anne. Au bord même d'un trou que l'on venait d'ouvrir, il serre
sa main, et la rouvrant, y trouve le charme (un petit fil noir)
qu'elle allait jeter dans le trou.
Les exorcistes, pénitencier, prêtres et capucins qui étaient là furent
couverts de confusion. L'intrépide Yvelin, de son autorité, commença
une enquête et vit le fond du fond. Sur cinquante-deux religieuses, il
y en avait six _possédées_ qui eussent mérité correction. Dix-sept
autres, les _charmées_, étaient des victimes, un troupeau de filles
agitées du mal des cloîtres. Il le formule avec précision; elle sont
réglées, mais hystériques, gonflées d'orages à la matrice, lunatiques
surtout, et dévoyées d'esprit. La contagion nerveuse les a perdues. La
première chose à faire est de les séparer. Il examine ensuite avec une
verve voltairienne les signes auxquels les prêtres reconnaissaient le
caractère surnaturel des possédées. _Elles prédisent_, d'accord, mais
ce qui n'arrive pas. Elle traduisent, d'accord, mais ne comprennent
pas (exemple: _ex parte Virginis_, veut dire le départ de la Vierge).
_Elles savent le grec_ devant le peuple de Louviers, mais ne le
parlent plus devant les docteurs de Paris. _Elles font des sauts, des
tours_, les plus faciles, montent à un gros tronc d'arbre où monterait
un enfant de trois ans. Bref, ce qu'elles font de terrible est
vraiment _contre nature_, c'est de dire des choses sales qu'un homme
ne dirait jamais.
Ce que Madeleine dit des moeurs immondes et de la vie contre nature
des supérieures et de leurs confidentes, est moins invraisemblable
quand on voit leur entente dans ces ruses et leur friponnerie
constatée. Le chirurgien rendait grand service à l'humanité en leur
ôtant le masque. On voulait pousser loin la chose. Outre les charmes,
on trouvait des papiers qu'on attribuait à David ou à Picart, sur
lesquels telle ou telle personne était nommée sorcière, désignée à la
mort. Chacun tremblait d'être nommé. De proche en proche gagnait la
terreur ecclésiastique.
C'était déjà le temps pourri de Mazarin, le début de la faible reine.
Plus d'ordre, plus de gouvernement. «Il n'y avait plus qu'un mot dans
la langue: _la reine est si bonne_.» Cette bonté donnait au clergé une
chance pour dominer. L'autorité laïque étant enterrée avec Richelieu,
évêques, prêtres et moines allaient régner. L'audace impie du
magistrat et d'Yvelin compromettait ce doux espoir. Des voix
gémissantes vinrent à la bonne reine, non celles des victimes, mais
celles des fripons pris en flagrant délit. On s'en alla pleurer aux
pieds d'Anne d'Autriche pour la religion outragée. Yvelin n'attendait
pas ce coup; il se croyait solide en cour, ayant depuis dix ans un
titre de chirurgien de la reine. Avant qu'il revint de Louviers à
Paris, on obtint de la faiblesse d'Anne d'Autriche, d'autres experts,
ceux qu'on voulait, un vieux sot en enfance, un Diafoirus de Rouen et
son neveu, deux clients du clergé. Ils ne manquèrent pas de trouver
que l'affaire de Louviers était surnaturelle, au-dessus de tout art
humain. Tout autre qu'Yvelin se fût découragé. Ceux de Rouen, qui
étaient médecins, traitaient de haut en bas ce chirurgien, ce barbier,
ce frater. La cour ne le soutenait pas. Il s'obstina. Dans une
brochure qui restera, il accepte ce grand duel de la science contre le
clergé, déclare (comme Wyer au XVIe siècle) «que le vrai juge en ces
choses n'est pas le prêtre, mais l'homme de science.» À grand'peine,
il trouva quelqu'un qui osât imprimer, mais personne qui voulût
vendre. Alors ce jeune homme héroïque se fit en plein soleil,
distributeur du petit livre. Il se posta au lieu le plus passager de
Paris, au Pont-Neuf, aux pieds d'Henri IV, donna son factum aux
passants. On trouvait à la fin le procès-verbal de la honteuse fraude,
le magistrat prenant dans la main des diables femelles la pièce sans
réplique qui constatait leur infamie.
Revenons à la misérable Madeleine, que le pénitencier d'Évreux, son
ennemi, qui l'avait fait piquer (en marquant la place aux aiguilles!
p. 67), emportait, comme sa proie, au fond de l'_in pace_ épiscopal de
cette ville. Sous une galerie souterraine plongeait une cave, sous la
cave une basse-fosse, où la créature humaine fut mise dans les
ténèbres humides. Ces terribles compagnes, comptant qu'elle allait
crever là, n'avaient pas même eu la charité de lui donner un peu de
linge pour panser son ulcère (p. 45). Elle en souffrait et de douleur
et de malpropreté, couchée sur son ordure. La nuit perpétuelle était
troublée d'un va-et-vient inquiétant de rats voraces, redoutés aux
prisons, sujets à manger des nez et des oreilles. Mais l'horreur de
tout cela n'égalait pas encore celle que lui donnait son tyran, le
pénitencier. Il venait chaque jour, dans la cave au-dessus, parler au
trou de l'_in pace_, menacer, commander, et la confesser malgré elle,
lui faire dire ceci et cela contre d'autres personnes. Elle ne
mangeait plus. Il craignit qu'elle expirât, la tira un moment de l'_in
pace_, la mit dans la cave supérieure. Puis, furieux du factum
d'Yvelin, il la remit dans son égout d'en bas.--La lumière entrevue,
un peu d'espoir saisi et perdu tout à coup, cela combla son désespoir.
L'ulcère s'était fermé et elle avait plus de force. Elle fut prise au
coeur d'un furieux désir de la mort. Elle avalait des araignées,
vomissait seulement, n'en mourait pas. Elle pila du verre, l'avala. En
vain. Ayant trouvé un méchant fer coupant, elle travailla à se couper
la gorge, ne put. Puis, prit un endroit mou, le ventre, et s'enfonça
le fer dans les entrailles. Quatre heures durant, elle poussa, tourna,
saigna. Rien ne lui réussit. Cette plaie même se ferma bientôt. Pour
comble, la vie si odieuse lui revenait plus forte. La mort du coeur
n'y faisait rien. Elle redevint une femme, hélas! et désirable encore,
une tentation pour ses geôliers, valets brutaux de l'évêché, qui,
malgré l'horreur de ce lieu, l'infection et l'état de la malheureuse,
venaient se jouer d'elle, se croyaient tout permis sur la sorcière. Un
ange la secourut, dit-elle. Elle se défendit et des hommes et des
rats. Mais elle ne se défendit pas d'elle-même. La prison déprave
l'esprit. Elle rêvait le diable, l'appelait à la visiter, implorait le
retour des joies honteuses, atroces, dont il la navrait à Louviers. Il
ne daignait plus revenir. La puissance des songes était finie en elle,
les sens dépravés, mais éteints. D'autant plus revint-elle au désir du
suicide. Un geôlier lui avait donné une drogue pour détruire les rats
du cachot. Elle allait l'avaler, un ange l'arrêta (un ange ou un
démon?), qui la réservait pour le crime.
Tombée dès lors à l'état le plus vil, à un indicible néant de
lâcheté, de servilité, elle signa des listes interminables de crimes
qu'elle n'avait pas faits. Valait-elle la peine qu'on la brûlât?
Plusieurs y renonçaient. L'implacable pénitencier seul y pensait
encore. Il offrit de l'argent à un sorcier d'Évreux qu'on tenait en
prison s'il voulait témoigner pour faire mourir Madeleine (p. 68).
Mais on pouvait désormais se servir d'elle pour un bien autre usage,
en faire un faux témoin, un instrument de calomnie. Toutes les fois
qu'on voulait perdre un homme, on la traînait à Louviers, à Évreux.
Ombre maudite d'une morte qui ne vivait plus que pour faire des morts.
On l'emmena ainsi pour tuer de sa langue un pauvre homme, nommé Duval.
Le pénitencier lui dicta, elle répéta docilement; il lui dit à quel
signe elle reconnaîtrait Duval, qu'elle n'avait jamais vu. Elle le
reconnut et dit l'avoir vu au sabbat. Par elle, il fut brûlé! Elle
avoue cet horrible crime, et frémit de penser qu'elle en répondra
devant Dieu. Elle tomba dans un tel mépris, qu'on ne daigna plus la
garder. Les portes restaient grandes ouvertes; parfois elle en avait
les clefs. Où aurait-elle été, devenue un objet d'horreur? Le monde,
dès lors, la repoussait, la vomissait; son seul monde était son
cachot.
Sous l'anarchie de Mazarin et de sa bonne dame, les Parlements
restaient la seule autorité. Celui de Rouen, jusque-là le plus
favorable au clergé, s'indigna cependant de l'arrogance avec laquelle
il procédait, régnait, brûlait. Une simple décision d'évêque avait
fait déterrer Picart, jeter à la voirie. Maintenant on passait au
vicaire Boullé et on lui faisait son procès. Le Parlement écouta la
plainte des parents de Picart et condamna l'évêque d'Évreux à le
replacer à ses frais au tombeau de Louviers. Il fit venir Boullé, se
chargea du procès, et, à cette occasion, tira enfin d'Évreux la
misérable Madeleine et la prit aussi à Rouen. Il était fort à craindre
qu'on fît comparaître et le chirurgien Yvelin et le magistrat qui
avait pris en flagrant délit la fraude des religieuses. On courut à
Paris. Le fripon Mazarin protégea les fripons; toute l'affaire fut
appelée au Conseil du Roi, tribunal indulgent qui n'avait point
d'yeux, point d'oreilles, et dont la charge était d'enterrer,
d'étouffer, de faire la nuit en toute chose de justice. En même temps,
des prêtres doucereux, aux cachots de Rouen, consolèrent Madeleine, la
confessèrent, lui enjoignirent pour pénitence de demander pardon à ses
persécutrices, les religieuses de Louviers. Dès lors, quoi qu'il
advînt, on ne put plus faire témoigner contre elles Madeleine ainsi
liée. Triomphe du clergé. Le capucin Esprit Boisroger, un des fourbes
exercistes, a chanté ce triomphe dans sa _Piété affligée_, burlesque
monument de sottise où il accuse, sans s'en apercevoir, les gens qu'il
croit défendre. Dans mon volume de la _Fronde_, à propos de Loudun,
j'ai cité le beau texte du capucin Esprit, où il donne pour leçons des
anges les maximes honteuses qui eussent effrayé Molinos.
La Fronde fut, je l'ai dit, une révolution d'honnêteté. Les sots n'ont
vu que la forme, le ridicule; le fond, très-grave, fut une réaction
morale. En août 1647, au premier souffle libre, le Parlement passa
outre, trancha le noeud. Il ordonna: 1º qu'on détruisit la Sodome de
Louviers, que les filles dispersées fussent remises à leurs parents;
2º que désormais les évêques de la province envoyassent quatre fois
par an des confesseurs extraordinaires aux maisons de religieuses,
pour rechercher si ces abus ne se renouvelaient point. Cependant il
fallait une consolation au clergé. On lui donna les os de Picart à
brûler et le corps vivant de Boullé, qui, ayant fait amende honorable
à la cathédrale, fut traîné sur la claie au Marché aux poissons, où il
fut dévoré par les flammes (21 août 1647). Madeleine, ou plutôt son
cadavre, resta aux prisons de Rouen.
* * * * *
J'ai dit les efforts de Louis XIV pour que ces scandales énormes
n'éclatassent plus. Le principe de l'_impunité ecclésiastique_ (sauf
le cas du flagrant délit et du crime public, impossible à cacher) est
non-seulement pratiqué, mais avoué et posé sans détour. Les moeurs
suivent la jurisprudence. Dans le monde dévot, nous trouvons la
séparation absolue de la religion et de la morale. L'affaire de la
Brinvilliers met cela en lumière. Je l'ai donnée au long et complet,
dans la _Revue des Deux-Mondes_ (1er avril 1860). Son procès, ayant
été fait régulièrement en parlement, devait exister aux archives de
France; mais les pièces ont disparu. Heureusement la Bibliothèque en
possède un assez grand nombre de copies, et quelques-unes même
originales. On y trouve: 1º aux manuscrits, un volume d'actes, de
fragments d'interrogatoires, et un autre volume qui contient la
relation de la mort de la Brinvilliers par son défenseur (_Supplément
français_, 194, 250); 2º aux imprimés, les principaux mémoires publiés
pour ou contre la Brinvilliers (_Collection Thoisy_, Z, 2, 284).
Sauf Luxembourg, je ne vois pas qu'aucun des accusés de l'affaire des
poisons fussent des esprits forts, des douteurs, des _libertins_,
comme on disait. Je vois, au contraire, par la confession de
Sainte-Croix, qu'on trouva et brûla, par celle de la Brinvilliers,
qu'on ne brûla point, que ces gens pouvaient empoisonner, mais qu'ils
se seraient fait trop de scrupule de ne pas satisfaire aux exigences
des pratiques religieuses. Ils péchaient, mais ils s'accusaient. Ce
n'étaient pas des philosophes. La société incrédule du Temple est loin
encore; elle se forme vers la fin du siècle. Au temps dont il s'agit,
nous sommes, au contraire, dans l'époque triomphante du mysticisme. En
1674, Marie Alacoque est favorisée de la vision qui fit fonder quatre
cents couvents en vingt ans. À Paris, l'innocente Mme Guyon prêche
déjà, de 1670 à 1680, sa très-dangereuse doctrine. En 1674, à Rome,
éclate Molinos, l'apôtre de la mort de l'âme; approbation universelle,
à Rome, en Espagne et en France pendant onze années (jusqu'en 1685);
vingt éditions sur-le-champ et des traductions en toute langue. Ce
succès se comprend. Dans sa douceur morbide, ce livre répondait aux
besoins d'inertie que sentait le siècle souffrant. Aux trois quarts de
son cours, il eût voulu déjà finir, du moins ne plus rien faire. La
paralysie est son idéal. Cela n'apparaît que trop dans les hautes
théories, qui, plus fidèlement qu'on ne croit, ont le reflet des
moeurs publiques. Spinoza supprime la cause et le mouvement,
immobilise Dieu dans l'unité de la substance. Hobbes, dans son
fatalisme politique, a pétrifié l'État.--Spinoza, Hobbes et Molinos,
la mort en métaphysique, la mort en politique, la mort en morale, quel
lugubre choeur! Ils s'accordent sans se connaître, et, sans
s'entendre, se répondent d'un bout de l'Europe à l'autre.
NOTE IV.--PROTESTANTS, DRAGONNADES, ETC.
Les documents protestants de la Révocation méritent-ils confiance?
N'est-il pas imprudent de croire les victimes dans leur propre cause?
Non. Ces documents sont hautement confirmés par la meilleure autorité,
celle de leurs ennemis. Les persécutions successives dont les
protestants sont l'objet de 61 à 83 (sauf un court intervalle) sont:--1º
_constatées par l'exigence des Assemblées du clergé_, qui n'accordait
au roi de l'argent qu'à ce prix.--2º Elles sont _établies par la série
des Ordonnances, et par la Correspondance administrative_. Ce ne sont
pas là de ces lois simplement écrites, comme on en voit tant sous ce
règne. Ici, l'exécution est sérieuse, était surveillée dans chaque
localité par un corps très-puissant, dont la noblesse dépend pour avoir
part aux bénéfices, et dont la populace oisive reçoit chaque matin la
charité et le mot d'ordre. Les ordonnances sont non-seulement exécutées,
mais aggravées en fait.--3º Les récits protestants, _loin d'être
exagérés, taisent souvent_ des circonstances odieuses que nous savons
d'ailleurs; ils épargnent souvent aux victimes, qui avaient survécu et
qui lisaient leur propre histoire, le supplice d'y retrouver des détails
trop amers, de désespérants souvenirs.--4º Avec une modération
véritablement admirable, _ils fournissent des circonstances atténuantes
pour Louis XIV_. Ils établissent très-bien qu'il fut trompé, et
qu'indépendamment de son bigotisme et de l'expiation qu'il cherchait
dans cette bonne oeuvre, il fut le jouet de son entourage. Tantôt on lui
fit croire que le protestantisme n'était plus rien, qu'au premier mot
les protestants quitteraient «cette religion de dupes,» qui leur fermait
les places et tout avenir. Tantôt on lui fit croire, au contraire, que
les protestants étaient encore très-fanatiques, qu'ils enlevaient les
enfants catholiques, qu'ils formaient en dessous un grand parti armé,
etc. Il se laissait duper des récits les plus ridicules. Parfois on
émouvait sa sensibilité pour lui faire faire des choses cruelles. Par
exemple, pour obtenir de lui qu'il n'y eût plus de sages-femmes
protestantes, on lui dit que, dans les accouchements où la mère était en
péril, elles tuaient l'enfant pour sauver la mère; la petite âme, sans
baptême, partant, était damnée. Les protestants disent encore, en faveur
de leur persécuteur, que, sauf certains retours de cruauté dévote qu'on
provoqua chez lui par d'adroites piqûres (_Corr. adm._, IV, 295, 460),
sa tendance générale fut de modérer les fureurs ecclésiastiques. Ils
relèvent aussi avec soin les efforts que firent certains catholiques
charitables de toutes classes, des dames, des paysans, des soldats même,
pour faire échapper les protestants, ou diminuer les sévices qu'exerçait
sur eux le clergé.
Voilà les quatre choses, très-graves, qui garantissent l'authenticité
de leurs récits. Ajoutez-y une candeur visible. Les pièces insérées
dans Jurieu, employées dans Élie Benoît, ne sont nullement
littéraires, mais de simples procès-verbaux, des exposés naïfs,
trempés de larmes; c'est plus que la parole, c'est le fait tout chaud
et sanglant, qui tombe là, qui saisit et qui trouble. J'ai cité dans
mon texte les terribles livres du forçat _Marteilhe_, de _Jean Bion_,
l'aumônier converti par les martyrs, les _Larmes de Chambrun_.
J'aurais pu citer aussi _la Mort et les Souffrances de M. Lefebvre_,
avocat du parlement; _les Souffrances de M. de Marolles_, conseiller
du roi. Je ne connais rien de si touchant en aucune langue que la
_lettre de Marolles à sa femme_, insérée dans Jurieu (étonnantes joies
de la conscience! le paradis sur le banc des forçats!). Il y a aussi
une sérénité merveilleuse, presque gaie, dans les lettres que les
pieux galériens écrivent à des dames qui leur envoyaient des aumônes.
Nombre de détails intéressants se trouvent dispersés dans la _France
protestante_ de MM. Haag, ce monument immense qui a ressuscité un
monde,--d'autres aussi, non moins importants dans le _Bulletin
d'histoire protestante_, créé par l'honorable M. Read. Je regrette de
n'avoir pu louer autant que j'aurais dû le livre très-éloquent et
très-exact de M. Peyrat: _Pasteurs du désert_. Ceux de MM. Coquerel et
Pelletan, sous un titre analogue, et de si grand mérite, me viendront
au XVIIIe siècle.--M. Baudry a bien voulu me communiquer la partie
essentielle de la _Correspondance de Louvois et Foucault_ sur les
dragonnades qu'il va publier. Rien de plus intéressant.
Je fais des voeux pour qu'on publie un ouvrage important, le manuscrit
de M. Dumont de Bostaquet; il appartient à un de ses descendants, qui
est aujourd'hui un dignitaire de l'Église anglicane, et qui l'a
communiqué à MM. Macaulay, Weiss et Coquerel; ce dernier en a mis dans
le _Lien_ un extrait dont j'ai profité. Rien de plus important pour
faire comprendre la situation morale des protestants en Normandie,
chez des populations réfléchies, intéressées, prudentes. Grande
opposition avec le Midi et l'exaltation des Cévennes.
Un autre ouvrage, d'importance capitale, que M. Cuvier vient de
réimprimer, est le récit d'un notaire, M. Olry. La scène se passe à
Metz, sous M. de Boufflers, l'honnête homme et le modéré, qui fut
accusé d'indulgence. Elle n'en est pas moins terrible. On y voit les
angoisses d'une famille respectable et intéressante, le père, la mère,
une grande fille et une autre plus jeune, une servante. D'abord
l'attente de la catastrophe, l'indécision, l'abattement. On perd du
temps, on veut vendre ses meubles, faire de l'argent et se sauver; on
ne peut. Tout à coup trompettes et tambours! Les troupes entrent; on
craint le pillage. Toutes les boutiques se ferment. Le lendemain, les
protestants terrifiés sont mandés devant Boufflers et l'intendant, qui
ne daignent même montrer l'ordre du roi. _Se convertir sur l'heure_,
pas un mot de plus. Ils signent, moins un seul qu'on jette au cachot.
On va ensuite faire signer les femmes. Celle du notaire et sa fille
signent tremblantes. Mais elles restent désespérées. La famille ne
peut se décider à aller à la messe. Les Jésuites disent qu'elle
conspire.--On y met dix dragons, qui envoient le père chez les
rôtisseurs chercher de la volaille, et s'enferment avec les femmes
dans une seule chambre. Ils se gorgent de vin et de viande, chantent
des chansons effroyables. Les dames ont tout à craindre. Mais un
secours vient du ciel. Une courageuse voisine ose venir voir ce qui se
passe. Puis, un officier, qu'elles ont logé l'autre année, a pitié
d'elles, emmène les dragons dans une autre pièce, et les enivre tout à
fait. Mais, avant, ils ont dit qu'après souper ils reviendraient
fouetter les femmes. Pendant qu'ils dorment et roulent sous les
tables, toute la famille s'enfuit; le père chez un ami qui n'ose le
garder, puis chez un juif. La petite fille et la servante trouvent une
autre cachette. Mais la dame et la demoiselle avaient bien plus à
craindre. Éperdues, la mère et la fille allèrent presque sous l'eau
passer la nuit dans les saussaies. Morfondues, les infortunées
trouvent pour la seconde nuit un trou de mur, se cachent dans des
décombres. De là elles voyaient la chasse que l'on faisait aux
fugitifs, attrapés dans les champs, chargés de grosses chaînes de fer,
pour être expédiés à Toulon. Demi-mortes de froid et de peur, elles
revinrent comme la bête qui se réfugie entre les chasseurs mêmes,
elles rentrèrent en ville. Un juif eut la charité de leur ouvrir la
synagogue, où elles passèrent une troisième nuit sur des dalles
humides. Cela les acheva. Les pauvres brebis domptées, brisées aussi
du bonheur imprévu de retrouver le père, ne résistent plus, elles se
laissent mener chez un curé. Elles reçoivent de lui, en larmes, avec
horreur, «la marque maudite» qui seule pourra faire sortir les
dragons. Elles y rentrent. La maison présente un aspect désolant; tout
saccagé, brisé. Le lendemain la famille est forcée d'aller aux
églises, d'y entendre le catéchisme. Ce martyre ne sert à rien. Les
délations des Jésuites triomphent, le père est déporté. Sur la route,
en France et aux îles, il trouve de la compassion. Il se sauve aux
îles danoises et en Hollande, retrouve ses filles. Mais sa bonne et
chère femme est perdue à jamais, ensevelie pour toute sa vie dans un
couvent de Besançon.
Aux _registres du bagne_ de Toulon, que l'amiral Baudin a retrouvés,
il faut joindre les _registres et dossiers de la chaîne_ qui
généralement partait de Paris, et que possèdent les _Archives de la
Préfecture de Police_. M. Haag, avec une patience plus que
bénédictine, et que le coeur seul peut inspirer, a exploré l'énorme
collection du Séquestre qui est aux _Archives de France_; elle remplit
trois à quatre cents cartons. Un inventaire en existait jadis, fait
par M. Tourlet. M. Haag les a de nouveau analysés. Ce qu'il m'en
communique pour les années 1687-1690, est curieux. Nombre de bons
parents demandent la fortune des leurs. D'autres demandent sans
parenté, sans causes ni prétexte. Exemple, le cocher de Madame demande
le bien d'un protestant, dont le fils est ministre en Angleterre, etc.
À Madame d'Harcourt, le bien d'un homme suicidé (V. Lemontey).--C'est
la curée. Et cela fait penser à une affreuse cour de Versailles, qui
existe encore, et où l'on faisait, au soir de la chasse, la grasse
distribution des lambeaux aux chiens affamés. Petite, très-petite
cour, qui devait être un abîme de sang, comme un puits de carnage. Un
léger balcon intérieur permettait aux belles dames de regarder à
l'aise et d'en aspirer le parfum.
FIN DU TOME QUINZIÈME
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
PRÉFACE
MÉTHODE ET CRITIQUE 1
CHAPITRE PREMIER
LE ROI ET L'EUROPE.--FOUQUET ET COLBERT. 1661 21
CHAPITRE II
CHUTE DE FOUQUET.--MADAME ET LA VALLIÈRE.--LA TERREUR
DE COLBERT 29
CHAPITRE III
LE COMPLOT CONTRE MADAME.--LE PARTI DÉVOT PRÉVAUT CONTRE
ELLE.--MORIN BRÛLÉ. 1662-63 45
CHAPITRE IV
MADAME ET MOLIÈRE.--LES MARQUIS PROSCRITS. 1663-65. 63
CHAPITRE V
MOLIÈRE ET COLBERT.--DON JUAN.--LES GRANDS JOURS. 1665 76
CHAPITRE VI
LE MISANTHROPE.--LE ROI ATTAQUE L'ESPAGNE.--PERSÉCUTIONS,
ENLÈVEMENTS D'ENFANTS. 1662-1666 88
CHAPITRE VII
CONQUÊTE DE FLANDRE.--MONTESPAN.--AMPHITRYON. 1667 103
CHAPITRE VIII
GRANDEUR DU ROI.--CRÉATIONS DE COLBERT.--LE ROI ARRÊTÉ
PAR LA HOLLANDE. 1668 117
CHAPITRE IX
LA DÉBÂCLE DES MOEURS.--DÉPOPULATION DE L'EUROPE
MÉRIDIONALE 125
CHAPITRE X
MORT DE MADAME. 1667-1670 136
CHAPITRE XI
PRÉLUDES DE LA GUERRE DE HOLLANDE. 1670-72 151
CHAPITRE XII
GUERRE DE HOLLANDE. 1672 159
CHAPITRE XIII