christianisme défend la résistance, ordonne d'obéir aux puissances
injustes, exige le silence et la résignation,--bref, damne la liberté.
Dire une république chrétienne, c'est dire un triangle carré. Cela est
évident. Et il ne s'agit pas des tendances seulement, mais du fond
même du dogme. _Le salut par un seul_, c'est le dogme chrétien, et
c'est aussi le dogme monarchique. MM. de Bonald et de Maistre, qui ont
repris la thèse, n'ajoutent pas grand chose aux arguments solides,
irréfutables, de Bossuet.
Cela avait arrêté Grotius. Il établit le droit de résistance pour
l'homme, _mais non pour le chrétien_, lié par l'Évangile. Milton ne
reprend pied qu'en laissant l'Évangile et s'appuyant sur l'Ancien
Testament. Il en est de même de Sidney, dans son livre si fort, si
net, mais très-biblique encore. Milton, Sidney sont des Anglais; la
liberté de Milton ne s'appuierait que sur une Chambre des lords non
héréditaire, et la liberté de Sidney sur la monarchie mixte et
tempérée des trois pouvoirs.
Sidney, du reste, n'était pas imprimé. Locke n'avait pas écrit.
Jurieu, en 1689, est seul contre Bossuet. Seul, nullement appuyé des
siens. Bien plus, désavoué de Genève, de l'école d'obéissance. Bien
plus, moqué de Bayle, des indifférents, des sceptiques. Le doux
Saurin, le pacifique Basnage feront bien plus; ils agiront pour
supprimer les résistances, et rendront à Louis XIV l'essentiel service
d'énerver l'élan des Cévennes.
Jurieu, sans se troubler, dit à Bossuet que si l'exemple des premiers
chrétiens implique la non-résistance sans exception, il prouve trop.
Eux-mêmes ne purent être fidèles au principe de tout souffrir. S'ils
l'eussent appliqué à la lettre, ils n'eussent pas résisté aux voleurs,
qui sont aussi une puissance. Ils n'eussent point conservé de bien, et
il n'y eût pas eu de propriété chez les nations chrétiennes. De là, il
pousse Bossuet l'épée aux reins, ne le laisse plus respirer. Il lui
prouve que tout devoir implique un droit, que l'inférieur a droit, que
même notre droit sur l'animal n'est pas sans bornes, ni notre droit
sur nos enfants, que même le pouvoir _absolu_ (qui parfois sort des
circonstances) n'est nullement _sans bornes_. La conquête ne fait pas
droit. Le peuple ne peut qu'_engager_ la souveraineté, mais elle lui
retourne toujours. Il fait les rois, et, comme source du droit, il
leur est supérieur. Mais il ne peut leur donner le droit de le
détruire, puisqu'il n'a pas ce droit lui-même.
La stérilité de Bossuet est ici curieuse. Les vieilleries de la
_paternité royale_ et de l'_État famille_, les sophismes usés de
Hobbes, voilà tout son soutien. Il a recours aux plus pauvres moyens.
Il croit l'embarrasser en lui demandant _où et quand_ le contrat s'est
fait entre le prince et le peuple. Belle demande! C'est à peu près
celle d'un élève en géométrie qui ne voudrait admettre les propriétés
du triangle _qu'autant qu'il aurait vu des corps_ triangulaires. Que
de tels corps existent ou n'existent pas, cela ne fait rien à
l'affaire. Le triangle n'en subsiste pas moins d'une vérité éternelle.
En justice, c'est comme en justesse; les rapports légitimes ne
tiennent nullement à tel fait matériel, moins encore à la durée, à
l'antiquité de ce fait.
Si les Anglais ont dit très-justement: _Notre glorieuse Constitution_,
ce n'est pas parce qu'ils retrouvèrent un parchemin troué dans le
tombeau des rois normands, c'est parce que, pour la première fois, fut
posée simplement, hors du nuage théologique, la pure lumière du droit
invariable qui toujours avait existé.
Voilà les deux athlètes. Bossuet, transpercé par Jurieu, par le bon
sens et l'idée pure du droit, veut lui jeter le lacet de l'histoire,
l'embarrasser par le passé, le lier d'un câble sacré. Mais le câble
rompt comme un fil. On ne lie pas le Droit; il est la liberté, il est
le libre souverain des mortels et des immortels. Les religions ne sont
religions qu'autant qu'elles entrent dans le droit.
C'est avec une audace, mais avec une autorité extraordinaire et
décisive que Jurieu proclame ceci: Dieu même a fait pacte avec
l'homme; il n'use point du pouvoir sans bornes. Il veut régner selon
le droit. Nous devons dire que si, par impossible, Dieu pouvait cesser
d'être juste, ruiner sans cause des sociétés innocentes, il n'aurait
plus autorité sur elles. Si Dieu damnait un juste, il ne serait plus
Dieu. Quelle chose monstrueuse est-ce donc d'attribuer à des hommes
une puissance que le roi des rois ne s'attribue pas à lui-même?
(_Lettres_, III, 377.)
Telle est la base commune de toutes les libertés, religieuse, sociale,
économique et politique, de celles du foyer et de la conscience. La
liberté politique est logiquement la première, parce qu'elle enveloppe
et protége les autres. L'État libre garde seul le foyer, la foi, la
pensée. À tort, la pensée solitaire, dans son orgueil stoïque,
croirait se sauver seule: on ne peut se sauver qu'ensemble. À tort la
foi et la famille, s'enveloppant de leur innocence, croiraient
subsister seules. Regardez la Révocation; voyez nos protestants,
humbles royalistes et martyrs, que devinrent-ils au martyre de leurs
femmes et de leurs enfants? La plupart succombèrent et ne purent
conserver la foi.
Donc, rien de plus légitime, de plus juste devant Dieu que l'évolution
protestante de 1688, où la religion s'engendra sa gardienne, sa
Minerve armée qui la couvre de la lance et du bouclier, la sainte
Liberté politique en sa déclaration des droits.
L'écho des deux rivages est admirable ici. Aux pleurs de la Révocation
a répondu la Révolution d'Angleterre. À cette Révolution répond du
continent le livre de Jurieu: _Les Soupirs de la France esclave_, qui
paraît coup sur coup, par feuilles détachées, d'août 1689 à juillet
1690.
Livre tout politique. C'est l'évolution de Jurieu; le théologien
devient publiciste. Il parle au nom des catholiques, pour eux, pour
tous, pour sa pauvre patrie. Il y montre, de classe en classe, la
terrible asphyxie où est tombée la France, et combien les classes même
oppressives y sont opprimées. Il y invoque les États généraux.
Livre chaleureux et sincère, très-noble par sa modération, par
l'omission volontaire de certaines choses. Pas un mot sur les moeurs
du roi. Devant les vices monarchiques, son austérité baisse les yeux.
À tort, pourtant, à tort. Ces vices firent le destin du monde.
Que de choses aussi il ignore. Que de _soupirs_ étouffés, contenus,
eussent pu ajouter à ce livre! S'il eût vécu en France, il aurait vu
mille détails douloureux dans l'écrasement des catholiques. Un surtout
est frappant et trop peu remarqué, la manière outrageuse dont on
traitait Paris, ses vieilles gaietés innocentes assommées à coups de
bâton. Pour un mot de plaisanterie sur l'aqueduc de Maintenon, les
bourgeois enlevés, et forcés de _gâcher_ pour les maçons, de porter la
hotte et de faire le mortier.
Partout où brille encore une faible étincelle vitale, à l'instant
étouffée! Le Jansénisme, pour avoir persécuté les protestants, n'en
est pas moins persécuté. Les velléités de libre pensée qui surgissent
de l'Oratoire, sont rudement réprimées. Son grand penseur Malebranche
est âprement censuré par Bossuet. Son grand critique, Richard Simon,
savant dans la langue hébraïque, a le tort de deviner par quels
accroissements a végété l'arbre mystérieux de la Bible, d'en donner
la physiologie. Bossuet l'accable de sa fière ignorance. Menacé,
mordu, poursuivi, il désespère et meurt, brûle ses manuscrits dont on
eût abusé.
À ce moment où la langue française s'étend et pénètre partout, elle
est persécutée en France. L'Académie française la met sous clef et
prétend la tenir étouffée, étranglée, dans son petit lexique du
langage poli. Son directeur, Charpentier, immortel par le ridicule et
la boursouflure des inscriptions, avec le concours de Bossuet, arrête
l'entreprise séditieuse de donner à la nation sa langue complète dans
un dictionnaire encyclopédique. Le très-savant, très-spirituel
Furetière, qui a fait ce travail immense, meurt à la peine (1688). Son
livre, qui paraît après sa mort et en Hollande, est à l'instant volé
par les Jésuites, qui lui prennent tout, jusqu'à ses fautes, et ne
suppriment que son nom. Siècle d'or pour les gens de lettres. Décimés
par Boileau, asservis par Colbert et (pour coup mortel) _protégés_,
ils finissent en deux académies. L'âge vert et fort du grand Corneille
enfanta celui-ci, qui n'enfantera rien. Vers la fin du siècle, il
tarit, attaqué du mal qui achève les vieillards, étisie et
consomption.
Qu'il faudrait ajouter encore au livre des _Soupirs_, si l'on parlait
encore des autres classes, des parlementaires, par exemple.
Existent-ils encore? Reconnaîtrai-je nos magistrats austères, ou même
au moins nos frondeurs intrépides, dans ces imitateurs ridicules des
nobles, ces danseurs, ces joueurs, qui le matin arrivent au Palais
sans avoir le temps de changer l'habit de bal, cachant Arlequin sous
l'hermine? La justice est évanouie!
Où aura-t-il écho, ce livre des _Soupirs_, dans la servitude
envieillie?
Cependant, l'excès des misères donnait certainement une prise. Les
expédients extraordinaires dont vécut Pontchartrain, l'un des
successeurs de Colbert, les municipalités vendues, les maires
héréditaires, la banqueroute des monnaies par refonte (_lisez_
filoutage), l'essor rendu aux gens d'affaires, à l'armée des vautours,
voilà qui pouvait bien ouvrir les oreilles du peuple aux appels de la
liberté.
À ce début de guerre immense, et dans ce dénûment, le roi jette des
millions à Marly, en donne deux de dot à sa bâtarde. Il envoie sa
vaisselle d'argent à la Monnaie, et il achète des diamants. Il en fait
des loteries aux dames de la cour. L'intérieur même, madame de
Maintenon, les honnêtes et faibles Beauvilliers et Chevreuse, leur
ami, le nouveau précepteur Fénelon, sont effrayés de sa folie.
La corde allait casser, ce semble, si, de gré ou de force, on ne
revenait au bon sens.
Le candide Vauban, bon coeur, vrai patriote, qui (hors son positif
terrible dans l'art de tuer) était fort romanesque, osa espérer
tellement de la magnanimité du roi qu'il rétractât tout ce qu'il avait
fait depuis cinq ans, fît rentrer les protestants, leur rebâtît leurs
temples, consacrât la liberté religieuse. Vain projet, où la petite
cour dévote des honnêtes gens dont j'ai parlé se garda bien de
l'appuyer. Même la fameuse lettre que Fénelon écrivit plus tard sur la
misère du peuple, ne dit pas un mot pour les protestants.
Tout ce qu'on fit, ce fut de dire qu'on pourrait rendre les biens des
fugitifs aux héritiers. Mais les financiers qui les tiennent sont trop
dévots pour les rendre, sinon aux gens bien convertis, et se
constituent juges de leur sincérité. La maltôte devient inquisition.
C'est à ses bureaux qu'on produit des billets de confession, la preuve
«qu'on fait son devoir de la religion catholique.»
Nul espoir de secours sans une révolution complète. Les revers les
plus grands, dix batailles perdues n'eussent rien fait sur ce froid
orgueil, sur un si long, si profond endurcissement. Il eût fallu
l'abandon général, le délaissement où se trouva Jacques en Angleterre,
un refus des armées de marcher (pieds nus et sans pain) dans une folle
guerre où la France combattait pour sa propre destruction, se
rencontrait elle-même, se massacrait dans les avant-gardes ennemies.
Nos réfugiés étaient toujours en tête; perte ou victoire, n'importe,
c'était toujours aux dépens de la France.
Si l'émigration protestante ne s'était dispersée, elle avait un
modèle. La petite tribu des Vaudois osa rentrer chez elle à main armée
(août 89), se rétablit dans ses rochers, s'y maintint invincible,
malgré les efforts de deux monarchies. L'histoire de ce fait
incroyable est: _La glorieuse rentrée, par M. Arnaud, colonel et
pasteur des Vallées._ Ils étaient mille. Leur mort semblait certaine.
Mais les nôtres rougirent de les voir partir seuls. Ils firent en leur
faveur une audacieuse diversion. Deux officiers (roturiers, à coup
sûr, ils s'appelaient Bourgeois et Couteau) se chargèrent, avec une
poignée de volontaires, de contenir Catinat et une armée de vingt
mille hommes. Ils y périrent, mais les Vaudois passèrent.
Pourquoi les nôtres n'en firent-ils pas autant chez nous? Pourquoi ne
rentrèrent-ils pas au nom de la France sous le drapeau des États
généraux? La chose n'était pas impossible. Ils y pensaient en Suisse,
ils y pensaient dans les Cévennes. On se rappelle ce Vivens, un
cardeur de laine d'Anduze, petit boiteux très-jeune, mais une âme de
fer et de feu. Cruellement trompé par Basville qui avait cru le perdre
avec son peuple, il se jugea délié du serment, revint fièrement en
France. Replacé dans son droit d'homme et sa royauté de nature, il
déclara, lui Vivens, la guerre à Louis XIV. Contre Saül il se sentit
David, proclama sa justice, ses justes représailles, et dit qu'il
pendrait les bourreaux. Vivens, avec un vrai génie, pensait que dix
mille hommes aux Cévennes seraient invincibles, et il appelait à lui
la masse des réfugiés. Elle versait son sang partout, pour tous,
excepté pour la France. Elle aidait à la délivrance de l'Angleterre,
des Alpes; pourquoi pas à la sienne? à celle de sa propre patrie?
Les envoyés de Vivens furent saisis. Ce vaillant juge d'Israël périt
dans une obscure rencontre. Son plan était fort raisonnable. Cependant
nos fiers gentilshommes se seraient-ils rendus à l'appel du cardeur de
laine? Ils songeaient à rentrer, mais par le Dauphiné.
Ils envoyèrent le plan de leur expédition à Londres, pour être mis
sous les yeux de Schomberg.
La vraie difficulté du moment était celle-ci. Nos réfugiés semblaient
devoir, avant tout, affermir Guillaume qui, solide une fois, leur
donnerait l'appui de l'Angleterre. D'autre part, si leur rentrée en
France ne s'exécutait en 89, tout au plus en 90, il était à craindre
qu'elle ne se fît jamais, qu'établis peu à peu en divers États de
l'Europe, divisés pour toujours, ils ne pussent plus agir d'ensemble.
Tous voulaient revenir. M. Weiss établit parfaitement que, bien loin
de haïr la France, ils s'obstinaient à y rentrer, et ils le voulurent
pendant vingt-sept ans! Comment y réussir?
La plupart s'arrêtèrent à l'idée de mériter ce retour par
l'affermissement de Guillaume, qui ensuite le leur obtiendrait. C'est
la France qu'ils cherchaient en s'en allant combattre dans les marais
d'Irlande. Pour elle, à la bataille décisive de la Boyne, à travers la
rivière, et contre une armée supérieure, ils firent cette première
charge qui refoula l'ennemi. Mais Schomberg et son fils furent tués.
Véritable malheur. C'était le seul homme de haute autorité militaire
et morale qui aurait pu les réunir, les ramener d'ensemble, organiser
dans le midi la légitime guerre des résistances nationales.
La défaite définitive de Jacques, sa fuite misérable à la Boyne, la
capacité, le courage que Guillaume y avait montrés, le rendaient
inébranlable sur le trône. La ligue d'Augsbourg armait lentement, mais
en revanche l'Angleterre confiante votait à son roi des subsides
énormes de guerre (par an cent millions, cent vingt-cinq millions,
sommes inouïes alors). Le contraste était grand avec l'indigence de
Louis XIV. Guillaume se trouvait le roi le plus riche de l'Europe. Ces
ressources immenses ne furent pas employées avec génie.
On vit, en cette affaire, que le génie est surtout dans le coeur.
Ce politique, de coeur haineux, ingrat, étendait à la France la haine
qu'il avait pour Louis XIV. C'est la destruction de la France qu'il
eût voulue, et non pas son salut. Toute sa vie, il avait sourdement
combattu la liberté en Hollande: il n'avait garde de la vouloir chez
nous. Appelé en Angleterre par quelques lords, préférant en secret les
tories, ses ennemis, aux whigs qui l'avaient fait, libéral en religion
par son indifférence, il eût été despote en politique, s'il avait pu.
Au fond, il sympathisait fort peu avec nos calvinistes, dont Rohan
avait dit: «Ils sont républicains.» Il sut se servir d'eux, mais il
trouvait en eux une déplaisante ressemblance avec les puritains
anglais.
Ceux-ci, dans leurs plus fameux chefs, comme le chaudronnier Banyan,
touchent nos prophètes des Cévennes. Guillaume ne craignit rien tant
que ces enthousiastes. Il fut constamment poursuivi d'un mauvais rêve,
de l'idée d'un parti républicain, qui, dit Macaulay, n'existait plus
en Angleterre. Cette crainte, la vive antipathie de la majorité pour
le puritanisme, contribua plus qu'aucune chose à rendre très-timide la
constitution de 88, à resserrer la belle Déclaration des droits, à
affermir les pesantes aristocraties locales.
Un Anglais, M. Wall, nullement exagéré, un froid et ferme esprit, dans
une très-belle lettre à Milton, dit que les révolutions anglaises
n'atteignent pas les masses. Elles ne les affranchissent pas, dit-il,
du vasselage normand des vieilles lois. Votre _Habeas corpus_ garde
mon corps d'être en prison. Mais s'il est prisonnier de la misère et
de la faim, serf de la volonté du riche? Le cinquième de la nation
était à la mendicité en 1685. Sa grande liberté fut l'exil. Jean _sans
terre_ se jette à la mer, devient le pauvre Robinson qui leur a fait
l'empire du monde.
Une telle société, foncièrement aristocratique, n'avait pas grande
sympathie pour la démocratie calviniste.
À l'arrivée des nôtres, les Anglais furent très-généreux; ils
souscrivirent pour des sommes étonnantes. Quatre-vingt mille Français
à Londres, bien accueillis, trouvèrent à travailler. Mais quand nos
officiers, quand nos régiments protestants eurent amené Guillaume,
versé leur sang à la Boyne et partout, la sympathie n'augmenta pas.
Cet élément ardent de vie et trempé au feu du martyre, il eût fallu,
dans l'intérêt commun des deux pays, le concentrer, l'unir en un
foyer, le fortifier des fugitifs de Suisse, d'Allemagne, de Hollande,
les porter d'ensemble aux Cévennes, où la vraie France les eût joints
pour convoquer en Languedoc les États généraux.
Il eût fallu aussi que les ministres laissassent là leur funeste
moutonnerie chrétienne, la recommandation de se laisser égorger, ne
secondassent plus les bourreaux; qu'au contraire, ils rappelassent
tous nos protestants dispersés à la délivrance de la patrie.
Eût-on réussi! Je ne sais. Mais l'initiative de la chose eût été de
gloire immortelle pour l'Angleterre. Cette grande soeur, émancipée,
aurait dû entreprendre quelque chose pour la France. On aida ceux de
Quiberon à nous rapporter l'esclavage. Que n'aida-t-on, cent ans plus
tôt, ceux de la Boyne et des Cévennes dans l'appel à la liberté?
Hélas! la France des Cévennes, héroïque, mais si ignorante, sauvage,
insensée de misères, les sages en eurent horreur et détournèrent les
yeux. Elle n'eût pas été cela, si elle eût été appuyée de l'élément
sain, calme et fort, des réfugiés, qui eût aidé ce fanatisme aveugle à
se transformer et devenir patriotisme. Elle fut effroyable. Mais votre
abandon la fit telle.
En attendant, voilà que, pendant dix ans (jusqu'à Ryswick), dans une
guerre maladroite où les alliés se font battre par le vieux éreinté,
on disperse, on prodigue sur tous les champs de bataille nos réfugiés.
Toujours à l'avant-garde, toujours cruellement décimés dans la fureur
des premiers coups. C'est sur eux que s'essaye la nouvelle arme, la
baïonnette meurtrière.
On les use en détail. On emploie leur persévérance à résister de poste
en poste contre les grandes armées de Louis XIV. Jamais ils ne
reculent. À la Marsaille, massacrés; à Neerwinde, taillés en pièces.
Les blessés bien soignés; le roi les réserve aux galères.
Ceux qui survivent imaginent, à Ryswick, que l'on va stipuler pour
eux, que Guillaume, exigeant du roi humilié qu'il le reconnaisse,
obtiendra bien encore le retour du pauvre petit reste de tant de gens
tués pour lui.
Ils sont sacrifiés, mais ne renoncent pas. Ils gardent jusqu'à la paix
d'Utrecht (dix-sept années de plus) leur espoir invincible, leur
indomptable amour pour cette France cruelle, adorée.
Personne, au fait, n'avait envie de renvoyer ces colonies utiles. Ils
avaient fait un jardin des sables de la Prusse et de Holstein, porté
la culture en Islande, donné à la rude Suisse les légumes et la vigne,
l'horlogerie, enseigné à l'Europe les assolements, le mystère de
fécondité. Aux bords de la Baltique, on les croyait sorciers, leur
voyant pratiquer l'art innocent de doubler, panacher les fleurs. Par
Lyonnet et Bonnet, ils continuaient Swammerdam, ouvraient le sein de
la nature. Par Jurieu, Saurin, ils préparaient Rousseau. Leur Papin
porte à l'Angleterre le secret qui, plus tard, donnera à quinze
millions d'hommes le bras de cinq cents millions (donc la richesse et
Waterloo).
On ne les lâcha pas, et l'on se garda bien de leur rouvrir les voies
vers la patrie.
De l'Angleterre un peuple était sorti en une fois, la grande tribu des
puritains qui a fait l'empire d'Amérique.
De la France sortit une France dispersée, une rosée vivante sur
l'Europe énervée. Toute la terre parla notre langue. L'universel
triomphe de cette langue de lumière, commencé par l'admiration,
s'acheva par la plainte de la liberté exilée. Aux _arbres de la
Révocation_, que les nôtres plantèrent et qu'ils visitaient chaque
année, tous les enfants entendaient le français. Tous comprirent et
pleurèrent. Ils ne l'ont jamais oublié.
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
NOTE I.--LA COUR, MADAME. 1661-1670.
Madame Henriette, pensant vivre peu, voulut que son amie, madame la
Fayette, écrivît son histoire sous ses yeux, et (chose singulière qui
témoigne d'une grande supériorité d'esprit) qu'elle écrivît au vrai et
au complet, sans passer rien, ni supprimer ses fautes. Elle croyait
avec raison que cette franchise lui ferait obtenir des circonstances
atténuantes au jugement de la postérité. Cette dame, la plus fine
plume du temps, a tout conté réellement, mais avec une extrême
délicatesse. Tout y est, rien pour l'oeil grossier. Quand on lit et
relit, on voit reparaître à la longue maints caractères, invisibles
d'abord, et qui reviennent peu à peu comme ce qu'on écrit avec l'encre
de sympathie. Il faut aider ses yeux d'un bon verre un peu
grossissant. Ce verre, je le prends dans Cosnac, ou chez la grande
Mademoiselle, dans Molière et ses biographes, etc. Voici les
résultats, plus nettement que dans mon récit: