était mécontente, mais cela allait-il à faire une révolution? il n'y
avait aucune apparence. Voilà ce qui d'abord frappa Guillaume. Du
reste, il n'y avait guère espoir d'entraîner la prudente Hollande dans
une affaire si hasardeuse. Si on osait la proposer, la constitution du
pays était telle, qu'une seule ville pouvait arrêter tout. Cette
ville n'eût été rien moins que la grande Amsterdam, qui ne voyait
d'appui pour la république contre la royauté possible de Guillaume que
l'alliance de la France.
Louis XIV pouvait seul, à force de folies, supprimer le parti
français. Au premier moment furieux de la Révocation, on avait saisi,
dragonné, même des étrangers, des Hollandais. Réclamation de la
Hollande. Le roi répond durement qu'il renverra ceux qui ne sont pas
naturalisés, mais gardera ceux qui ont pris qualité de Français.
C'étaient des gens attirés par Colbert pour ses manufactures. Ils
n'avaient guère prévu que toutes ces caresses aboutiraient à la
dragonnade.
Autre grief. Pour décourager l'émigration, l'ambassadeur d'Avaux se
fit une police à la Haye. Il avait des agents habiles pour tirer des
réfugiés leurs secrets de famille, savoir d'eux les parents qui
devaient leur venir de France. Un certain Tillières s'était fait
l'hôte, l'ami, le confident de nos protestants. Ceux qui arrivaient
dénués, il les plaçait, et, en attendant, leur donnait de l'argent. Il
savait tout, mandait tout à Paris. L'émigrant, parti pour Bruxelles,
s'en allait tout droit à Toulon. On surveilla Tillières, on surprit
ses rapports avec d'Avaux. On cerna sa maison. Mais le brigand ne se
laissa pas prendre, il se fit tuer et frauda l'échafaud.
Le roi fut non moins imprudent en offrant de l'argent au grand
pensionnaire Fagel, qui le dit partout. Plus maladroitement encore, il
irrita le commerce hollandais, prohiba le hareng et mit par là en
grève soixante mille pêcheurs. Nos réfugiés profitèrent de
l'irritation populaire. En longue file, habillés de deuil, ils
allèrent prier les états généraux d'intercéder pour leurs familles,
restées en France à la discrétion des dragons. Ce fut une grande
scène, ils se mirent à genoux, pleurèrent abondamment. Cette
supplication publique, continuée de rue en rue, de maison en maison,
entraînait, emportait les coeurs. Ce fut bien pis, l'émotion devint
une violente fureur quand le bruit se répandit que les réfugiés mêmes,
établis en Hollande, le roi les demandait et voulait qu'on les lui
livrât. L'honneur national en frémit, tout le monde demanda la guerre.
D'Avaux, qui voyait ce mouvement et les préparatifs que commençait
Guillaume, écrit au roi qu'il doit faire marcher son armée sur
Maëstricht, effrayer ainsi la Hollande, et clouer Guillaume au rivage.
Le roi croit qu'une parole agira autant qu'une armée. Il fait dire par
d'Avaux aux états généraux qu'il regardera tout mouvement contre
Jacques comme une attaque personnelle. Il prend aussi sous sa
protection le cardinal de Furstemberg, son électeur de Cologne.
Défense à la Hollande d'agir ou sur terre ou sur mer, en Angleterre ou
sur le Rhin.
L'orgueil de Jacques fut fort blessé d'être ainsi protégé. Il
s'obstina à refuser les secours de Louis XIV. Il croyait, non sans
apparence, qu'en acceptant ses troupes il se donnait un maître, que
ses bons amis les Français, une fois débarqués en Angleterre, ne s'en
iraient pas aisément. Le roi eût dû ne pas s'arrêter à cela, le
protéger malgré lui, du moins par une flotte qui barrât le détroit et
arrêtât Guillaume. Louvois, toujours jaloux de la marine, éloigna
cette idée, reporta le roi vers l'armée, et l'amusa à l'idée de la
conquête du Rhin. Le Dauphin, général en chef, et sous lui le duc du
Maine, le fils du coeur, escamotant la gloire, voilà le projet qui
charma le roi et madame de Maintenon. On se garda bien d'aller à
Maëstricht, où le bâtard n'eût pu briller.
Le roi n'avait désormais en Europe d'autre allié que Jacques. Il avait
contre lui et protestants et catholiques, spécialement le pape. Les
évêques, les Jésuites même, peu satisfaits d'Innocent XI, animaient le
roi contre lui. Défensive en 82, sa guerre au pape devenait offensive.
Il était tout entier à cette vieille petite question de Rome. Elle ne
pesait guère, pourtant, dans les affaires humaines. Le pape ne
comptait plus. Louis XIV eût pu le laisser vieillir doucement et
marcher sans en tenir compte. Mais l'encens de son Église française
lui porta à la tête. La gloire d'avoir martyrisé un million d'hommes
le rendit pour Innocent XI d'exigence implacable. Il l'attaqua sur
l'orthodoxie même, faisant faire par l'avocat général Talon un
réquisitoire contre lui, où on le signalait et comme ami du
Jansénisme, et comme soutien de Molinos. Il n'était que trop vrai que
ce grand docteur en dépravation avait été approuvé en 1674, sous
Clément XI, par le maître du sacré palais (le censeur personnel des
papes), que, de plus, il avait été toléré par Innocent XI pendant dix
ans. L'homme et le livre circulaient publiquement, honorablement dans
Rome, avec toutes les approbations des inquisitions romaines et
espagnoles, et des ordres religieux. Le pis, c'est qu'Innocent,
honnête, mais borné, connaissait Molinos, le recevait, le croyait un
bon prêtre. Il fallut l'insistance du roi, de son ambassadeur, pour
qu'en 85 le pape se décida enfin à le faire arrêter. Le procès fut
étrange. On brûla des disciples, et on emprisonna le maître. Sa
lâcheté, l'aveu qu'il fit de ses saletés personnelles, lui
conservèrent la vie. Il en fut quitte pour faire amende honorable en
robe jaune et pour être enfermé. On n'enferma pas sa doctrine,
répandue partout désormais avec la honte de Rome, qui l'avait si
longtemps acceptée, honorée.
Le pape le plus austère du siècle fut atteint de ce coup. D'autant
plus fière était l'Église gallicane, d'autant plus durement le roi
traitait Innocent XI. Celui-ci refusait Cologne à Furstemberg. On lui
prit Avignon, on l'outragea dans Rome même. Le roi se fit maître chez
lui. Une ambassade armée y entra solennellement pour maintenir le
droit d'asile que les ambassadeurs avaient dans leur hôtel, et
qu'Innocent, très-raisonnablement, eût voulu supprimer.
Voilà la belle guerre qui occupait Louis XIV. Il voulait faire, en
Allemagne, un archevêque malgré le pape. Son armée, en quarante jours,
a les succès les plus rapides. Les deux frères, le Dauphin et le petit
duc du Maine, bien menés par Vauban, assiégent et prennent
Philippsbourg, puis Heilbron, Heidelberg, et font trembler Augsbourg,
qui est mise à contribution. À la gauche du Rhin, Boufflers prend
Worms, Mayence et Trêves. Furstemberg n'est pas loin de saisir son
électorat. Tous ces succès arrivent coup sur coup. Le jour de la
Toussaint, la cour était à la chapelle. Vif émoi: «Philippsbourg est
pris.» Le roi interrompt le sermon, dit la grande nouvelle; puis ému,
le coeur paternel gonflé de la gloire de ses fils, il se jette à
genoux, remercie Dieu. On pleure de joie.
On eût eu lieu de pleurer autrement. Guillaume était parti. Cela
s'était fait sans mystère. Une expédition de quinze mille hommes ne se
cache pas. Lui-même, dans son manifeste, disait aller en Angleterre.
Louvois s'obstinait à croire que tout cela était une feinte, qu'il
descendrait en Normandie. Il fit même démolir les travaux que Vauban
venait de faire à Cherbourg, de peur qu'on ne s'en emparât.
Guillaume débarqua à Torbay (15 nov. 88), et fut bientôt en possession
d'Exeter. Il vit l'Angleterre autre qu'on ne lui avait dit, trouva un
froid accueil. Pendant dix jours qu'il fut à Exeter, personne ne vint
à lui. Son manifeste, combiné pour plaire à l'Église anglicane, aux
tories, aux vieux royalistes, avait ajouté de la glace à celle qui
déjà était dans le pays. Il venait, disait-il, défendre le
protestantisme, mais pas un mot pour le parti avancé du
protestantisme, presbytérien ou puritain. Les anglicans, auxquels il
s'adressait, quoique fort mécontents de Jacques, penchaient plutôt
pour lui, lui revenaient, gagnés par ses concessions, et ils lui
restèrent jusqu'au bout.
Heureusement, l'armée de Guillaume était ferme. Elle était précisément
forte par cet élément calviniste qu'il répudiait en Angleterre, je
veux dire par nos huguenots, les frères des puritains. Je m'étonne que
M. Macaulay ait cru devoir laisser cela dans l'ombre. Je ne crois
nullement que la grande Angleterre, avec toutes ses gloires, son
aînesse dans la liberté, n'avoue pas noblement la part que nos
Français eurent à sa délivrance.
Dans l'énumération homérique que l'historien fait des compagnons de
Guillaume, il compte tout, Anglais, Allemands, Hollandais, Suédois,
Suisses, avec le détail pittoresque des armes, des uniformes, tout,
jusqu'à trois cents nègres à turbans et plumes blanches que de riches
Anglais ou Hollandais ont derrière eux. Il ne voit pas les nôtres.
Apparemment, la troupe de nos proscrits, par le costume, ne fait pas
honneur à Guillaume. Plusieurs, sans doute, ont l'habit de la fuite,
poudreux, usé, troué.
Tels quels, présentons-les ici. Les chefs du génie et de l'artillerie
sont Cambon et Goulon. Les trois aides de camp de Guillaume sont aussi
des Français. Trois régiments d'infanterie, en tout, deux mille deux
cent cinquante hommes, sont Français, très-redoutable troupe, pleine
de vieux soldats de Turenne, de gentilshommes et d'officiers, qui,
dans cette guerre sainte, trouvaient bon d'être soldats. Ajoutez un
escadron français de cavalerie.
Bien plus, presque toute l'armée était française par ses cadres.
Guillaume y avait dispersé dans tous les corps, comme un ferment
d'honneur et de bravoure, sept cent trente-six de nos officiers. (Voir
les noms dans Weiss).
Ces gens-là, maintenant n'ayant rien sur la terre, nul foyer que la
place qu'ombrageait le drapeau d'Orange, seraient morts trente fois
plutôt que de ne le pas tenir ferme. Sous eux, les soldats achetés,
les mercenaires ne purent que marcher droit. Une telle armée pouvait
attendre dix jours, vingt jours ou davantage.
Macaulay ne cache pas l'extrême indécision de l'Angleterre. Il avoue
que, quand Jacques eut fui honteusement, il avait cependant pour lui
l'armée navale, et, dans la Convention nouvelle, _la moitié des Lords,
le tiers des Communes_.
Ce tiers se serait augmenté, car l'Église anglicane était pour lui, le
pressait de rester. Guillaume eut tout à craindre. Le sens de la
famille est fort en Angleterre, et la vue de ce pauvre diable, détrôné
par son gendre, sa fille aînée, trahi de la cadette, trahi du frère de
sa maîtresse, Churchill, malmené dans sa fuite et houspillé par les
marins, cela touchait beaucoup.
Quand il rentra à Londres, si misérable, on le reçut encore en roi et
on sonna les cloches. S'il n'eût pris peur, n'eût fui encore, il eût
pu donner ce spectacle d'une assemblée partagée par moitié, d'une
nation incertaine, lasse de l'un, mais n'aimant pas l'autre, et les
rejetant tous les deux.
Il est fort curieux de voir avec combien de difficultés, de façons, de
grimaces, le Parlement avala la dure pilule que présentaient les
whigs, avec combien de peine il fut traîné à l'acte glorieux qui
fonda, pour l'avenir, pour l'exemple du monde, la liberté publique.
On ne sait pas vraiment si l'opération se fût faite, sans une
maladresse insigne de Jacques, qui, de France, écrivit à l'Assemblée
de ne pas désespérer de sa clémence, assurant qu'il pardonnerait aux
traîtres, _sauf quelques-uns qu'il ne nommait pas_. «Il annonçait à
ceux qui disposaient de son sort, que, s'ils le rétablissaient, il
n'en pendrait que quelques-uns.»
Cela l'acheva, décida contre lui les Pairs qui le défendaient encore.
Ils votèrent _à l'unanimité_: Plus de roi papiste;--_à la majorité de
deux voix_: Point de régence (c'eût été un moyen indirect de continuer
Jacques et le droit divin). Enfin, _à la majorité de neuf voix_, ils
votèrent la grande hérésie, déjà votée par les Communes, reconnurent
qu'il _y avait un contrat primitif entre le prince et le peuple_.
Ce contrat (idéal? historique? il n'importe guère pour la vérité
éternelle) finit l'enchantement. Hallam le dit très-bien:
«Le meilleur de la constitution de 88, c'est qu'elle rompit la ligne
de succession. Nul remède n'eût été trouvé (les préjugés étant si
forts) contre l'éternelle conspiration du pouvoir.»
Ajoutons que ce fut le salut de l'Europe. Le grand traître depuis un
siècle était la maison de Stuart qui partout avait fait la victoire
catholique, les succès de l'Autriche d'abord, puis le triomphe de
Louis XIV. Ce tronc fatal, il fut coupé, et avec lui le droit divin,
le dogme de l'hérédité.
Si la monarchie se refit dans la quasi-hérédité que voulaient les
Anglais, ce fut cependant sur la base posée par Sidney et Jurieu,
l'élection primitive et le contrat social.
Le ciel ne croula point et le tonnerre n'intervint pas. Il est vrai
que pour rassurer la dévotion politique des Anglais, inquiète de tant
d'audace, on eut soin de faire cette chose nouvelle avec toute espèce
de vieilles formes. On prit les salles antiques et l'antique
cérémonial, toutes les comédies surannées et les mascarades gothiques.
La jeune liberté naquit sous un masque de vieille.
CHAPITRE XXVIII
ESTHER--LE PALATINAT--LES CÉVENNES--APPEL AUX ÉTATS GÉNÉRAUX
1689-1690
Les Mémoires de Dangeau, qui nous donnent l'intérieur du roi jour par
jour, font sentir qu'il vivait dans une autre planète, à une grande
distance des choses humaines et ne les percevait que par un écho
affaibli. Au jour décisif où Guillaume franchit le Rubicon (je veux
dire le détroit), 1er novembre 1688, le roi, à Fontainebleau, touchait
les écrouelles; Jacques, à Whitehall, faisait publiquement baptiser
par le nonce l'enfant qui ne devait pas régner.
Jacques arriva le 7 janvier 1689, fut noblement accueilli et établi à
Saint-Germain. Sa chute, terrible pour la France, avait pour le roi
l'agrément d'augmenter de beaucoup la splendeur de sa cour et sa
majesté personnelle. Si cette catastrophe, en réalité, lui fit perdre
le trône du monde, pour l'effet, l'apparence, elle en fit le roi des
rois. Les lords qui suivirent Jacques et la foule irlandaise qui vint
bientôt, plus tard l'électeur mort-né Furstemberg, avec quelques
Hongrois, firent autour de Louis XIV comme une représentation
permanente de l'Europe. Cela n'était pas sans grandeur. Si quelques
courtisans riaient un peu de Jacques, la plupart compatirent. La cour,
sensible pour un roi (au moment qui avait brisé la famille pour un
million d'hommes), pleurait ce père trahi par son gendre et sa fille.
On fut trop heureux que le roi tournât aussi vers ces douces émotions.
On eût craint un orage. L'imprévoyance de Louvois, qui faisait de la
France la risée de l'Europe, pouvait assombrir de nuages le soleil de
Versailles. Tout cela fondit doucement dans le délicieux
attendrissement d'_Esther_, que les demoiselles de Saint-Cyr jouèrent
le 25 janvier. Racine s'y était hasardé à célébrer d'avance la chute
de Louvois dans celle d'Aman, le triomphe d'Esther-Maintenon. La nièce
de celle-ci jouait Esther. Élise était représentée par sa fille de
coeur, le bijou passager de son âme changeante, madame de la
Maisonfort, si charmante et si malheureuse, que se disputèrent Fénelon
et Bossuet. Spectacle délicat, sensuel autant que dévot. Dans l'ardeur
innocente de leurs vives amitiés de filles, se révélait naïvement le
premier éveil des jeunes coeurs. Cent choses fines ou passionnées,
passant par ces bouches si pures, qui ne comprenaient qu'à demi,
gagnaient un prix, un charme inestimable, faisaient sourire, presque
pleurer. Elles chantèrent, pour le roi étranger et ses lords, les
plaintes de l'exil et le chant du retour: «Troupe fugitive, repassez
les monts et les mers!...» Mais quand elles en vinrent à ce mot
émouvant: «Je reverrai ces campagnes si chères! j'irai pleurer au
tombeau de mes pères!» devant les deux rois même, on ne put se tenir
qu'on ne mouillât ses yeux de larmes.
Les fictions attendrissantes ont cela de fâcheux qu'absorbant ce que
nous avons de bonté disponible, elles nous en laissent fort peu pour
la réalité. Le roi, sensible pour Esther, aussi bien que pour Jacques,
d'autant plus aisément accorda à Louvois les ordres impitoyables qu'il
demandait pour la désolation du Rhin et l'exécution des Cévennes.
C'est par là qu'Aman se soutint, mieux qu'il ne faisait dans la pièce.
Il se retrouva nécessaire pour la guerre et pour la vengeance de la
Majesté outragée par la désobéissance des Hollandais et l'entreprise
de Guillaume. Venger un Dieu! cela est difficile. Il y faudrait des
peines infinies, éternelles, si j'en crois les théologiens. Dès
février, tout nagea dans le sang. Les nouvelles premières de
l'incendie et des massacres arrivèrent dans un carnaval que le roi,
pour braver l'Europe, voulut fastueux, solennel, malgré l'extrême
épuisement.
Une guerre, avec le trésor vide, une guerre gueuse, trois cent mille
hommes, et pas un sou, ce fut une terrible aggravation aux malheurs
qu'on pouvait attendre. La dragonnade en grand! On mangea partout
l'habitant. On vécut de pillages, de contributions sur les villes.
Pour un jour de retard, brûlées! Des officiers s'illustrèrent par la
férocité. Montclar, Feuquières, Duras, effacent le souvenir des
dévastations de Turenne. La ruine imparfaite du Palatinat en 75,
qu'est-ce auprès de sa destruction radicale en 89? Pour abréger, on
fit sauter des villes avec la poudre. On achevait ensuite, on brûlait
avec soin. On rasait même les villages. On coupait, arrachait, arbres,
vignes, cultures. C'était encore l'hiver sur ce rude Rhin, encore la
neige. Quatre cent mille personnes fuyaient et couchaient en plein
champ. Toutes les routes couvertes de charrettes, de familles éplorées
qui se sauvaient sans savoir où.
On prétend que le roi crut que c'était assez, et ne voulut pas signer
la ruine de Trèves; qu'indigné, il fut même au moment de frapper
Louvois. Cette tradition ne va guère avec la sanguinaire fureur
(autorisée certainement) que l'on montra dans les Cévennes.
Pendant l'hiver, sous la protection des neiges, les assemblées du
désert s'étaient multipliées. L'accomplissement visible des prophéties
avait exalté dans ce peuple l'épidémie somnambulique. Nul souci de la
mort. Ils prêchaient devant leurs bourreaux. Un jeune homme voit
pendre son père et sa mère, est fait soldat. À peine au régiment, il
prêche, à la tête des troupes; on ne parvient à le faire taire qu'en
le mettant en morceaux. Au Vélay, deux frères et trois soeurs, avertis
par l'esprit, et certains de mourir, demandent la bénédiction
paternelle, et vont à l'assemblée où ils sont massacrés. L'une d'elles
était enceinte et avait à la main un petit enfant qui voulut aller,
prier, mourir avec sa mère. À minuit, on rapporta les six cadavres au
père, qui bénit Dieu.
Le 14 février, trois mille personnes, qui revenaient d'une assemblée,
descendant la montagne en longues files, trouvent sur le passage un
capitaine Tirbon, qui menace, injurie la foule. Elle s'irrite. Il fait
tirer. On lui répond par des pierres, des cailloux; il est écrasé. Les
soldats échappés se jettent dans une maison; la foule, qui pouvait les
brûler, leur fait grâce et chante un cantique.
Le 17 février, Basville, et son beau-frère, le général Broglie, avec
un belliqueux évêque, entraînant de gré ou de force les milices et les
gentilshommes, fondent sur l'assemblée de Privas. Elle se tenait chez
un prophète. Il sort avec Sara, sa fille, à la tête du peuple; ils
repoussent les assaillants à coups de pierres et de pistolets. Il est
tué avec douze hommes, la vaillante Sara blessée, gardée pour le
supplice.
Le plus grand massacre fut aux hautes cîmes du Meilaret. À l'approche
du colonel Folleville qui y montait, le peuple se donna le baiser de
paix et essaya de se défendre. Il y eut trois cents morts, cinquante
blessés seulement, preuve d'un acharnement féroce. On ramena à
Basville des troupeaux de gens garrottés, de quoi pendre sur les
montagnes.
Les assemblées sans armes étaient traitées de même. Les seigneurs
catholiques faisaient parfois leur cour en massacrant ce pauvre
peuple. Vers le dimanche des Rameaux, une grande assemblée eut lieu
dans une vallée profonde, sous un château des environs de Castres.
Ils lurent, chantèrent, pleurèrent. Vers minuit, une étoile filante
les rassura, les exalta encore. Une belle fille en blanc, que nul ne
connaissait, prêcha, les exhorta au repentir; elle désignait et
appelait ceux qui avaient reçu de l'argent pour leur conversion; ils
fondaient en larmes et l'assemblée priait pour eux. Cependant
quelqu'un vient: «Vous êtes perdus! voici l'ennemi!»--«Nous ne pouvons
mourir dans un meilleur état,» disent-ils; et ils continuent de
chanter. On leur dit encore qu'un baron ameutait les communes, venait
les égorger. Ils ne bougèrent. D'autre part, sur leur tête sonnait le
beffroi du château; toute la maison sortait en armes et le curé en
tête. On était presque au jour. Des deux parts arrivent deux bandes,
qui tirent au plus épais de la foule. Douze morts du premier coup,
d'innombrables blessés. Deux cordonniers, un menuisier, le suisse du
château, un laquais qui était sous-diacre, s'amusent à achever les
femmes à coups de couteaux, de barres de fer, même à coups de
fourchettes, coupant les doigts pour tirer les bagues, arrachant et
jupes et chemises. Trois curés, un vicaire, deux seigneurs,
assistaient, regardaient. Les deux derniers étaient venus par force,
et avaient tiré en l'air. Ceux du château rentrèrent avec ces nippes
sanglantes, et furent maudits de leurs femmes mêmes. Les morts
restaient aux bêtes. Un juge vit le lendemain ce champ hideux, qui
soulevait le coeur. Il y avait, entre autres, une dame écrasée à coups
de barres, la tête aplatie, le ventre crevé, d'où coulaient les
entrailles. Il lui sembla que le ciel, que le soleil, avaient horreur.
Il ne s'en alla pas qu'il n'eût fait faire un trou et n'eût caché cet
affreux pêle-mêle au fond de la terre. (V. la lettre insérée dans
Jurieu, t. III, 450, avec les noms des morts.)
Voilà la guerre civile. On commence à y prendre goût, à chercher les
dépouilles. Peu à peu, on tue froidement. On veut le linge non
sanglant. On déshabille avant tout les victimes. Agonie préalable, où
le pauvre corps nu, frissonnant, prosterné, épuise toutes les affres
dans une longue horripilation, sent et ressent vingt fois le coup
mortel.
En vérité, devant ces faits horribles, ces supplices et ces carnages,
les villes incendiées, des émigrations de peuples entiers, la
polémique eût pu faire trêve. J'admire de quel froid courage Bossuet,
dans ces années lugubres, pousse sa thèse de l'obéissance sans bornes
à l'Église, à la royauté. Son livre des _Variations_ a paru en 88; il
y ajoute en 89 celui des _Avertissements_. OEuvres superbes
d'outrageuse éloquence et de risée altière. Que n'y répondrait-on, si
l'on pouvait parler du fond des galères, des cachots, des lointaines
plages désertes? La réponse est du moins l'immense lamentation du
Rhin, le râle des mourants des Cévennes.
Le grand Jurieu (grand par le caractère, la science et la force du
coeur) avait trouvé déjà une seconde vue dans la douleur, la prophétie
puissante dont Guillaume fut armé. Ici l'âcre caustique appliqué par
Bossuet sur une plaie saignante servit encore Jurieu, le força d'avoir
du génie contre cette vaine éloquence. Un vrai génie, inventif et
fécond.
Regardons-les aux prises.
Bossuet est faible et il est fort. Il est faible quand il soutient
l'immutabilité de l'Église. Il a beau affirmer que les premiers
chrétiens furent d'aussi grands docteurs que saint Augustin même, que
le progrès des temps n'ajoutait rien à une doctrine née complète. Il a
beau entasser les témoignages des Pères qui, en changeant toujours,
disaient ne pas changer. On lui prouve invinciblement que l'Église,
modifiée de siècle en siècle, comme un arbre vivant, a poussé de
nouveaux rameaux. Rien d'immuable que la mort. Tout ce qui vit
vraiment procède par évolutions successives.