des Huber, devenu plus tard une gloire de Genève. Qui ne connaît les
trois, de père en fils, illustres? _Huber des oiseaux_, _Huber des
abeilles_, _Huber des fourmis_. Leur ancêtre, dans son journal, fait
le récit suivant: «Nous arrivâmes, un soir, dans un petit bourg,
enchaînés, ma femme et mes enfants, pêle-mêle avec quatorze galériens.
Les prêtres vinrent nous proposer la délivrance moyennant
l'abjuration. On avait convenu de garder le plus grand silence. Après
eux, vinrent les femmes et les enfants, qui nous couvrirent de boue.
Je fis mettre tout mon monde à genoux, et nous prononçâmes la prière
que tous les fugitifs répétaient: «Bon Dieu, qui vois les injures où
nous sommes exposés à toute heure, donne-nous de les supporter et de
les pardonner charitablement. Affermis-nous de bien en mieux.» Ils
s'étaient attendus à des injures, à des cris; nos paroles les
étonnèrent. Nous achevâmes notre culte en chantant le psaume CXVI. Ce
entendant, les femmes se mirent à pleurer. Elles lavèrent la boue dont
le visage de nos enfants était couvert, obtinrent qu'on nous mît dans
une grange séparément des galériens. Ce qui fut fait.»
Dur et cruel exil! Laisser tout, partir ruiné! Voilà ce que la
clémence du roi accorde aux protestants. N'importe. Ils en profitent.
Toute la bourgeoisie fait sans bruit son petit paquet, se précipite à
la frontière. Et alors le roi se repent. On fait dans les familles une
barbare distinction. On laisse aller les hommes, mais on garde les
femmes plus fidèles à leur foi. Elles restent enfermées aux couvents
ou aux cachots des citadelles, pour pleurer toute leur vie, à jamais
séparées de leurs maris, de leurs enfants.--S'ils partent, ces maris,
c'est pour porter leur épée au prince d'Orange. Le roi regrette alors
d'avoir été si bon; il referme les frontières, occupe les routes et
les passages, refait de la France un cachot. Il emploie son armée à
garder ses sujets.
Du reste, la plupart étaient cloués au sol par la misère, n'ayant pas
même le petit viatique qui rend la fuite possible. Les trois cent
mille qui partent, ce sont des gens aisés, pour la plupart. Les sept
ou huit cent mille qui restent sont les pauvres.
Grand peuple infortuné, dont on sait peu l'histoire, sinon dans le
Midi. Rien ou presque rien n'est connu de ce qu'il souffrit dans le
Nord et le Centre. Il est cruel que ses douleurs ensevelies soient
dérobées à la pitié de l'avenir! Elles subsistent seulement, les lois
de fer qui ont pesé sur lui, lois imprimées, réimprimées aux temps de
Louis XV, et réunies alors dans un terrible Code qu'on n'eût qu'à
copier pour avoir les lois de 93.
De temps à autre, des lettres de ministres, d'autres actes
administratifs, nous montrent l'autorité civile réprimant faiblement
les aggravations arbitraires que le clergé ajoutait à ces lois. Il
sentait trop qu'il n'arrivait à rien, n'atteignait pas à l'âme. De là
une profonde fureur, et mille outrages, mille violences capricieuses,
contre ces foules soumises. On les faisait mentir. Puis, on leur
disait qu'ils mentaient. On ne leur rendait pas leurs enfants enlevés.
Si on les leur laissait, on les forçait de recevoir un enseignement
que la mère désolée croyait idolâtrique et de damnation. Il fallait
que l'enfant apprît et désapprît, eût deux dogmes et sût deux
langages.
On voyait aux églises, dans un coin réservé, sur des bancs séparés,
ces malheureuses familles forcées d'assister là, toujours sous le
regard. On les tannait d'offices indéfinis, de fêtes qu'il leur
fallait fêter. Malgré les défenses du roi, on en faisait, sur listes,
des appels continuels. Malgré le roi, encore, on exigeait sans cesse
qu'ils prouvassent, par certificats, leur communion, leur assiduité à
faire des sacriléges.
La difficulté et l'angoisse étaient extrêmes aux grands moments de la
vie. Les naissances, les mariages, ces solennels bonheurs de l'homme,
étaient des crises d'inquiétude. On pleurait d'être mère. On avait
peur de naître. On ne savait comment mourir. Mais vivait-on vraiment?
En alerte toujours et l'oreille dressée, comme le lièvre au sillon.
Cela dura cent ans, jusqu'aux premières lueurs de la Révolution.
Pendant tout un long siècle, ce peuple de près d'un million d'âmes eut
plus que la Terreur et plus que la _Loi des suspects_.
CHAPITRE XXVI
LES PETITS PROPHÈTES
1688
Le XVIIe siècle peut se vanter d'un fait original, unique et inouï,
qu'on ne vit pas avant, qu'on ne vit pas après. C'est que tout un
grand peuple, de la France méridionale, tomba malade de douleur,
frappé d'extases et de somnambulisme. Femmes, filles, enfants,
sanglotaient dans les convulsions, prêchaient la pénitence, voyaient
des choses parfois très-éloignées, et parfois à venir.
Isaïe fut, dit-on, scié en deux. Toute sibylle, tout prophète est
victime. Mais dans les temps anciens, ce don cruel frappe un individu,
non pas la race, n'est pas héréditaire. Ici, ce fut bien pis: il passa
dans la génération, et la pauvre sibylle continua son malheur par
l'enfantement. Le ventre de la femme prophétisa; l'enfant y
tressaillait, trépignait de cette fureur. On eut ce spectacle
effrayant, contre nature et monstrueux, de voir le nourrisson, sous
l'accès meurtrier, prêcher déjà dans le berceau!
Les faits sont constatés, indubitables, et, quoique étonnants,
naturels, fort peu miraculeux. C'est le somnambulisme aggravé par
l'horreur d'une situation unique, par l'anxiété habituelle, et devenu
une condition de race. De là cette précocité étonnante de prédication.
Quant aux prophéties mêmes, elles étaient généralement vagues.
Seulement pour les circonstances présentes, le péril du moment,
l'arrivée des dragons ou une trahison imminente, les somnambules en
avaient connaissance et en donnaient, presque toujours à temps, des
avis fort précis.
Fléchier et les autres peuvent rire de ce désolant phénomène, en faire
de fades plaisanteries, supposer que tout cela est artificiel et
appris. Ils vont chercher bien loin. La vraie cause, aisée à trouver,
c'est celle même dont ils sont coupables. Le désespoir fit ce miracle
affreux.
Ils content qu'un M. de Serre, gentilhomme verrier, avait rapporté cet
esprit de Genève, qu'il le communiqua aux enfants des montagnes, tint
école de prophétie, fit par centaine des héros, des martyrs, des gens
qui riaient aux supplices. La belle explication! Est-ce qu'on enseigne
l'héroïsme? En fait, d'ailleurs, le contraire est exact. Fléchier et
ceux qui répètent ce conte, se démentent, étant obligés d'avouer que
la raisonneuse Genève fut contraire à nos inspirés, les maudit, les
chassa. Les ministres, comme prêtres, détestaient ce sacerdoce
populaire. À Londres, ils prêchaient contre. Nos pauvres fanatiques y
auraient été lapidés, si l'excellent Misson, avec un Anglais
charitable, n'avait écrit pour eux son _Théâtre sacré des Cévennes_
(1707).
Une difficulté plus grave qui m'est venue, c'est de comprendre comment
l'inquisition d'Espagne, si cruellement persécutrice, n'amena pas chez
ses _Nouveaux chrétiens_ ce renversement de la vie nerveuse
qu'éprouvent nos _Nouveaux catholiques_ des Cévennes. Elle brûla par
milliers des hommes. Mais ce n'est pas la mort apparemment qui
désespère le plus l'espèce humaine. L'inquisition, avec la grossière
milice de ses familiers, atteignit de moins près l'existence
intérieure. Sa barbarie n'eut pas à son service l'ordre moderne,
l'esprit exact de la bureaucratie, cette perfection de police à
laquelle rien n'échappe.
Le clergé du Languedoc eut à ses ordres l'administration habile des
élèves de Colbert, un administrateur de premier ordre, Basville,
second fils de Lamoignon, un cadet qui avait sa fortune à faire, homme
d'énergie peu commune, servit les prêtres mieux que s'il les eût
aimés. On savait qu'en principe il n'approuvait pas la Révocation;
d'autant plus cruellement, en pratique, il l'exécuta pour rester en
faveur. Il avait carte blanche. On le laissa former, avec l'argent de
la province, une armée régulière, huit régiments d'infanterie. On le
laissa créer une milice immense, 52 régiments de catholiques. Toutes
les confréries du Midi, ainsi armées au nom du roi, donnèrent aux
curés double force, la violence populaire autorisée par la loi même.
Les primes de cette terreur étaient très-fortes. Un curé de village
avait le traitement de nos sous-préfets (Peyrat). Tant de maisons, de
biens, étaient abandonnés, que les zélés n'avaient qu'à prendre.
Ajoutez le menu casuel de la persécution. Ce qui restait de
protestants aisés obtenaient, pour argent, certaines tolérances de
leurs surveillants ecclésiastiques.
Basville, s'il n'avait été serf du clergé, aurait compris que rien ne
pouvait affermir un peuple si sérieux dans la foi protestante plus que
les missions des capucins. Il était insensé de lui montrer le
catholicisme par son aspect le plus choquant. Mais ce fut, ce semble,
un supplice que l'on voulait lui infliger.
Cet ordre avait le privilége de mener les suppliciés à l'échafaud, de
persécuter l'agonie, et sa robe sinistre rappelait le sang des
martyrs. D'autant plus indignaient les lazzi des moines gascons, leur
batelage, mêlé de sorties colériques. Ces farces devant le Pont du
Gard! dans ces paysages bibliques, au bord de ces torrents, aussi
âpres, plus purs, que le Jourdain et le Cédron! c'était un dur
contraste. La terre même était indignée. On doit quelque respect à de
tels lieux. L'immense théâtre des Cévennes, cette longue chaîne de
volcans éteints, verse, de ses cratères, aujourd'hui verdoyants, je ne
sais combien de fleuves, la bénédiction de la France, l'Hérault au
sud, l'Ardèche et le Gardon à l'est vers le Rhône, à l'Occident le
Lot, le Tarn, et les deux voyageurs, la Loire et l'Allier, qui vont
faire deux cents lieues ensemble. Quoi de plus grand? Qu'on les
parcoure, ces lieux, ou qu'on lise le sévère et splendide tableau de
M. Peyrat, un sentiment de religion vous saisit l'âme. Monuments
imposants des vieilles révolutions du globe, ils ne le sont que trop
aussi des sauvages fureurs de l'homme. Que de malheurs les ont
frappés!
Malheurs non mérités. Ces populations qu'on transforma si cruellement
étaient des tribus pastorales, de moeurs très-pures, d'un caractère
fort doux, dans leur sauvagerie. Les romanciers de la vie bucolique,
les d'Urfé et les Florian, ont choisi pour théâtre de leurs bergeries
amoureuses les versants de ces montagnes. L'Astrée, c'est le Forez, la
Haute-Loire, et Némorin, c'est le Gardon. De tels lieux, un tel
peuple, pouvaient inspirer mieux que ces fades fictions. La réalité y
est fort sérieuse et la nature sévère, l'été brûlant, mais l'hiver
dur. Sous les neiges, le cardeur de laine a de longues veillées pour
écouter la Bible. L'idylle, s'il y en a, serait celle de l'Ancien
Testament, dans la mélancolie de Ruth et la gravité de Tobie.
Imbus de la douceur de l'Évangile, ils résistèrent longtemps à toute
tentation de vengeance. Bien plus, en pleine guerre, alors si
fanatiques, et effarouchés de supplices, nous les voyons par deux
fois, par trois fois, lorsqu'ils saisissent un traître qui va les
livrer à la mort, le renvoyer vivant, afin qu'il s'améliore, et lui
dire seulement: «Repens-toi!» (_Théâtre sacré des Cévennes._)
La patience de ce peuple, fort dispersé d'ailleurs, et faible de sa
dispersion, encouragea à faire sur lui de cruelles expériences. Le
chef des missions, archiprêtre des Cévennes, le violent du Chayla, en
usa, abusa, longtemps à son plaisir. Il avait vécu en Orient dans les
pays d'esclaves, il avait amené à Versailles l'ambassade du roi de
Siam, qui, plus qu'aucune chose, flatta Louis XIV. Né de noble
famille, il était de haute taille, de grande mine et guerrière,
insolent. Dans sa longue tyrannie sans contrôle chez ces pauvres
sauvages, qu'il regardait comme un bétail, il ne se gêna guère. Il fut
tout à la fois dictateur et inquisiteur, sultan de la montagne. Qui
eût osé se plaindre? Intendant, juges et généraux, tout craignait son
crédit. Des familles de bergers, isolées dans leurs maisonnettes,
dispersées par étages dans les hautes prairies, n'avaient ni défense,
ni voix. La sombre Mende (un puits sous la montagne) était la capitale
de ce terrible prêtre, d'où l'été il portait son quartier général dans
les terres supérieures. Il ne s'en fiait pas aux lointaines autorités.
Il avait ses soldats pour enlever les gens. Ses caves étaient fournies
de prisonniers et prisonnières qu'il dragonnait lui-même.
Cela dura seize ans. On peut juger de ce que furent (autorisés par
cette tyrannie) les tyrans inférieurs. Chacun, dans la gorge profonde,
gardé par ses torrents, faisait ce qu'il voulait. À la seconde année
(88), comble fut la mesure, le désespoir extrême, l'étincelle jaillit
de partout.
On a vu en 85 qu'au premier moment du grand deuil des voix furent
entendues du ciel. Elles résonnent encore, mais intérieures. Les
jeunes coeurs surtout entendent, au plus profond d'eux-mêmes, ce mot
mystérieux: «Mon enfant!»
Il n'y a rien de surnaturel et rien d'artificiel. Voix de douleur,
voix de tendre pitié, en présence de si grands malheurs! Mais nulle
idée de résistance. Des soupirs, des larmes, et c'est tout.
Cela éclate tout à coup sur une ligne de cent lieues, dans le
Bas-Languedoc, dans les monts du Vélay, et sur la Drôme en Dauphiné.
Presque partout ce sont des filles, innocentes sibylles, qui consolent
le peuple de ce chant de colombes. Elles pleurent et défaillent,
tombent dans un sommeil extatique. Les yeux fermés, à travers les
soupirs, les sanglots, elles tirent de leur sein oppressé deux voix
diverses, un dialogue ardent. Tantôt la voix du ciel (_Mon enfant, je
te dis... Mon enfant retiens bien_, etc.). Tantôt répond le peuple et
l'immense douleur: «Grâce! grâce! miséricorde!» Beaucoup de passages
bibliques, et le tout en français. Chose toute simple, la Bible
n'étant pas traduite dans nos langues du Midi.
La plus célèbre de ces filles est la _belle Ysabeau_, si intéressante,
que Fléchier même, qui essaye de tourner en risée ces choses
douloureuses, ne peut s'empêcher d'en être touché. C'était une enfant
dauphinoise. À dix ans, elle avait eu une vue terrible, qui ne la
quitta plus. Le premier sang versé (près de Bordeaux), une grande
scène d'incendie, de massacre. D'abord l'horreur de la cavalerie
chargeant, sabrant, les femmes et les enfants. Un ministre intrépide
arrêtant court trois régiments, et défendant son peuple dans le
temple... Et puis soudain la flamme!... Tout brûlant, peuple et
temple, la colonne de feu montant avec le chant des psaumes... Cette
grande vision lui resta, et, gardant les troupeaux, elle la revoyait
toujours. Son père, cardeur de laine, très-pauvre, ne pouvant la
nourrir, l'avait mise petite servante et bergère, dans une famille,
chez la femme de son parrain. Ces gens étaient très-fiers de
l'admirable enfant, mais craignaient d'être compromis par sa naïveté
héroïque. À peine elle eut quinze ans, que son coeur s'échappa; le don
fatal lui vint, l'extase, l'éloquence du rêve. Elle versa ses larmes
en prophéties.
On venait la voir de très-loin. Un avocat vint exprès de Grenoble,
l'observa et en fut ravi. Il a laissé une relation authentique.
C'était une toute petite fille, fort brune, de traits irréguliers, de
forte tête et de front large, de beaux yeux, grands et doux. Quand
l'extase la saisissait et que le sommeil la jetait sur un lit, elle
gardait cette présence d'esprit de se couvrir d'un drap, craignant
l'immodestie involontaire de ses mouvements. Dans les plus grands
transports, elle ramenait sans cesse ce drap pour garantir son sein.
Rien de violent, mais des plaintes et des pleurs. Elle chantait
d'abord les Commandements de Dieu, puis un psaume d'une voix basse et
languissante. Elle se recueillait un moment. Puis commençait la
lamentation de l'Église, torturée, exilée, aux galères, aux cachots.
Tous ces malheurs, elle en accusait uniquement nos péchés et appelait
à la pénitence. Là, s'attendrissant de nouveau, elle parlait
angéliquement de la bonté divine. Son inspiration bouillonnait,
abondante et inépuisable, comme une eau longtemps contenue. Les mots
coulaient d'un cours impétueux, jusqu'à s'embarrasser en finissant. Sa
parole alors était comme un chant, une douce cantilène, peu variée,
qui allait au coeur. Elle rougissait et se transfigurait d'une beauté
merveilleuse. Tous criaient: «C'est l'ange de Dieu.»
Elle ne se cachait pas, faisant si peu de mal. On la prit et on
l'amena à l'intendant du Dauphiné. Elle ne se troubla point et lui dit
doucement: «Monsieur, je puis mourir. D'autres viendront qui parleront
bien mieux.» Il la trouva très-innocente. Qu'avait-elle prêché? la
pénitence, l'amendement des moeurs. L'on convenait que partout les
inspirés obtenaient le succès d'une réforme morale. Qu'avait-elle
demandé à Dieu, prédit, promis? la délivrance de l'Église? mais cette
délivrance, on pouvait l'obtenir de la bonté du roi. Le seul danger
était que la jeune sibylle ne devînt une légende. L'intendant jugea
sagement que, pour cela, il fallait la montrer, la laisser voir à tout
le monde. Elle fut mise à l'hôpital; chacun la visita et on vit une
petite fille toute simple, dont l'humble apparence n'indiquait
nullement de tels dons.
On ne peut trop le dire, à ce début, le point où s'accordaient Genève
et les Cévennes, les ministres et les inspirés, les raisonneurs et les
prophètes, c'étaient le respect du roi et la résignation. L'illustre
Brousson de Nîmes, un homme de courage, de douceur admirables, qui
plus tard fut martyr, avait rédigé dans ce sens la supplique générale
de 1683, et constamment il en adressa d'autres, très-touchantes, dans
l'espoir de changer le coeur de Louis XIV. Tout au plus admettait-il
une intercession de l'Europe, liguée pour la défense. Envoyé à Berlin
par nos réfugiés de Suisse, il n'agit près de l'électeur que pour un
pacte défensif qui modérât le roi, le ramenât à un esprit de paix.
Jurieu, bien plus ardent, est cependant bien loin de toute idée
agressive. S'il commence, en 88, à soutenir le droit de résistance,
c'est qu'il y est conduit, provoqué par Bossuet.
Les effrontés apologistes de la Révocation, Maimbourg, Bruéys,
Varillas, osaient écrire et imprimer qu'on n'avait point persécuté.
Mais Bossuet ajoutait qu'on avait le _droit_ de persécuter.
«L'Église ne le fait pas, dit-il, car elle est faible. Mais les
princes ont reçu de Dieu l'épée pour seconder l'Église et lui
soumettre les rebelles.» Les exemples ne lui manquent pas. Il prouve
parfaitement que, dès les premiers siècles, le christianisme, arrivé à
l'Empire, s'aida du glaive des empereurs, que les ariens, nestoriens,
pélagiens, furent persécutés. C'est sur ce _droit_ de forcer la
conscience que s'engage la querelle, le duel des deux athlètes
par-devant l'Europe, duel si grand, que la Révolution d'Angleterre
semble n'en être qu'un incident. Jurieu commence en septembre 88 à
publier par quinzaines, souvent par semaines, ses _Lettres
pastorales_, redoutable journal où le monde trouvait à la fois et les
principes et la légende, la théorie du droit de résistance et les
actes des nouveaux martyrs. Bossuet n'échappe aux prises de Jurieu
qu'en s'enfonçant dans sa barbare doctrine, en soutenant,--contre la
nature, la pitié, la justice,--le faux droit de la tyrannie. Mais,
pendant la dispute, le pied lui glisse dans le sang. Le succès de
Guillaume, la révolution d'Angleterre et le grand changement de
l'Europe, coupent la voix au prélat altier.
Avocat de la force, la force vous échappe. Dieu la transfère ailleurs.
Rendez hommage au jugement de Dieu.
Ces lettres de Jurieu eurent un effet incalculable. Chaque semaine,
arrivaient ensemble la voix du droit et la voix des souffrances, les
arguments et les récits. On y lisait avidement les nouvelles de
France, les fuites et les tortures, l'histoire des cachots, des
galères, les saints confesseurs de la foi traînés au bagne, mourant
sous le bâton. Une doctrine qui venait ainsi sanctifiée devait être
invincible. Ajoutez l'émotion des grandes choses populaires, les
psaumes qu'on entendit chantés au ciel, les touchantes assemblées du
désert, les révélations des enfants, tout cela, transmis par Jurieu,
allait au coeur des exilés, les exaltait au sacrifice.
Ils donnèrent leur sang, leur argent, à l'entreprise d'Angleterre. Le
peu qu'ils avaient emporté, leur dernier sou, le pain de leur famille,
ils le jetèrent dans cette loterie.
De l'argent qu'emporta Guillaume, nos réfugiés, si pauvres, donnent le
tiers. Dans sa petite armée, ils donnent le général et presque tous
les officiers, les chefs du génie, de l'artillerie, trois régiments
invincibles. Mais tout ceci n'est rien. Ce qu'ils donnèrent surtout,
c'est le souffle brûlant qui enleva la Hollande, lui fit risquer sa
flotte, enfla les voiles de Guillaume. Le froid calculateur, en
passant le détroit, sentait de son côté bien autre chose que l'appel
de cinq ou six seigneurs anglais. Il avait l'âme d'un grand peuple
immolé des Cévennes aux vallées vaudoises, et des Alpes au Palatinat.
CHAPITRE XXVII
RÉVOLUTION D'ANGLETERRE
1688
Ni la Hollande, ni l'Angleterre, n'étaient prêtes pour l'événement.
C'est ce qui ressort invinciblement du très-beau récit de Macaulay. On
y sent à merveille le changement qui s'était fait en Angleterre de 78
à 88. La violente horreur du papisme qu'elle montra en 78 était fort
attiédie. C'était déjà un grand peuple éclairé, calme, occupé
d'affaires, surtout de la grande affaire qui était de profiter de la
décadence de la Hollande. Jacques, papiste obstiné, et, comme tel,
exclu du trône, n'en avait pas moins été bien reçu par l'Église
anglicane. Celle-ci enseignait l'obéissance à tout prince, «fût-il
Néron même.» On était bien loin du temps de Milton. Sidney, si récent,
était oublié. L'affaire de Monmouth et sa cruelle répression nuisit à
Jacques bien moins qu'on n'aurait cru. L'odieux fut pour Jefferies,
pour le roi la victoire.
Les nations ont des entr'actes dans leur longue vie. On avait tant
jasé dans les cafés de Charles II, qu'on n'avait plus envie d'agir.
Tous les partis étaient blasés. Ce peuple très-avancé et qui avait
passé par tant d'événements et de discussions, qui avait un trésor
d'expériences tel que nul en Europe n'en avait un semblable, était
très-fatigué quant aux forces de la volonté. Il savait et voyait, mais
voulait peu, agissait peu.
Loin de se défier du roi papiste, le parlement de 85 lui avait voté un
gros revenu permanent, et lui avait arrangé à souhait les corporations
électorales. À chaque pas qu'il fit contre les libertés publiques, il
lui vint des adresses flatteuses. Son drapeau hypocrite, où se
ralliaient tous les tièdes, les douteurs qui se croyaient des esprits
forts, c'était le beau mot: _Tolérance_, suppression des lois
restrictives, l'indulgence et la liberté.
_Indulgence_ pour remplir l'armée, la flotte, de catholiques dévoués au
pouvoir absolu.--_Indulgence_ pour mettre aux tribunaux les hommes imbus
du droit divin, pour qui le roi est la loi même.--_Indulgence_ pour
appeler les Irlandais sauvages ou les dragons de France.--_Indulgence_
pour mettre les Jésuites au Conseil, et les moines partout.--Enfin, pour
un centième du peuple, _liberté_ d'opprimer le reste.
Les catholiques étant si peu nombreux, Jacques voulait d'abord les
appuyer des anglicans. Quand nos calvinistes français arrivèrent, il
dit qu'ils n'auraient pas un sou d'aumône, s'ils ne communiaient selon
le rite anglican. Mais l'Église établie ne fut pas dupe de ces
avances. Il dut se chercher des alliés ailleurs, s'adressa aux
puritains, et parvint en effet à s'en concilier quelques-uns, tant
les haines étaient amorties! Il s'enhardit alors, sur le conseil du
Jésuite Pètre, ignorant et ambitieux, à faire le pas hardi. En Écosse
d'abord, _au nom de son pouvoir absolu_, il suspendit les lois contre
les catholiques et les dissidents modérés. De même en Angleterre (mars
87), en ajoutant ce mot qui aigrissait plutôt: «Sauf la décision des
chambres, _quand il nous plaira_ de les assembler.»
Pour soutenir cela, il remplissait l'armée de catholiques et même
d'Irlandais. Il fit des catholiques évêques. Il osa même, pour
terrifier l'Église anglicane, ressusciter la commission ecclésiastique
d'Élisabeth, qui devait s'enquérir de la conduite des évêques et faire
au besoin leur procès. Acte agressif qui leur donna le courage de la
résistance. Ils refusèrent de lire aux églises la Déclaration
d'indulgence, furent arrêtés, mais absous par le jury, avec
applaudissement général. La nation était fort aigrie, quand une
grossesse de la reine et son accouchement avant le jour prévu, donna
la perspective d'un futur roi papiste. On croyait l'enfant supposé.
Sept lords appelèrent Guillaume à délivrer l'Angleterre, à chasser son
beau-père, à faire sacrer sa femme, fille de Jacques II (30 juin
1688).