Ce défi à l'Europe, ce ne fut pas assez de le mettre à Versailles,

chez le roi, on le mit à Paris sur la place publique. Les nations

vaincues, les mains liées derrière le dos, furent exposées en bronze,

comme au pilori de l'histoire. Un Cerbère sous le pied du roi

figurait l'hérésie, la France protestante, moins liée qu'écrasée. À ce

roi pape, à ce roi Dieu, qui, par delà la victoire extérieure, avait

eu la victoire sur l'âme, ce n'était plus des sujets qu'il fallait,

mais des adorateurs. Le dévot courageux qui, sans ménagement pour le

roi, au risque de déplaire, dressa l'idole et l'adora, fut le duc de

la Feuillade. Le 24 mars 1686, il donna ce spectacle à la place des

Victoires. À la façon des madones italiennes, le dieu devait avoir

sous lui une lampe toujours allumée, en faveur des fidèles qui

viendraient y faire des prières ou suspendre des _ex-voto_. Ce

luminaire fut ajourné, pour ne pas déplaire à l'Église. La Feuillade

attendit. À sa mort, la chapelle devait être son propre tombeau. Un

souterrain, partant de son hôtel et passant sous la place, permettait

de placer, sous le maître le fidèle esclave.

Le roi envoya le Dauphin pour l'érection de la statue. Il quittait peu

Versailles. Son sang s'était aigri. La violente politique de ces

dernières années, la violente alimentation qui le surexcitait, les

furieux conseils de Louvois, bombardements, proscriptions, tout

faisait fermenter en lui une humeur âcre. Les plus légères

contradictions, dans cet état de colérique orgueil, deviennent

horriblement sensibles. Le roi avait chez lui un audacieux

contradicteur,--un homme? non, nul n'aurait osé,--mais la nature

osait. Pendant qu'il se voyait aux plafonds de Versailles, plus

qu'homme, un soleil de beauté, de jeunesse et de vie, cette effrontée

nature lui disait: «Tu es homme.» Elle se permettait de le prendre à

l'endroit par où tous sont humiliés. Il avait eu des tumeurs au genou

et avait patienté. Elle lui en mit une à l'anus. Nul remède, que

chirurgical, une opération très-nouvelle, partant fort solennelle, qui

ne manquerait pas de retentir en Europe, dont la chirurgie ferait un

triomphe, une éternelle fanfare, pour glorifier l'opérateur hardi. Il

allait devenir, comme cet homme de Molière, _un illustre malade_, une

victime renommée, un fameux patient. On gardait ce secret encore, mais

il ne pouvait tarder d'éclater. Quoi de plus irritant que cette

attente? Neuf mois entiers, il résista, recula, craignant l'éclat de

cette affaire, pensant, non sans raison, que l'Europe en rirait, et

s'enhardirait par le rire.

Dans un gouvernement tellement personnel, la chose était très-grave.

Un prince si cruellement contrarié au plus haut du triomphe même,

pouvait céder aux plus cruels conseils. En réalité, Louvois régna seul

(jusqu'en novembre, jusqu'à l'opération), et fit, avec la signature de

ce malade, des choses excessives et féroces, insensées même, comme de

démolir les maisons des récalcitrants. On cassait, brisait tout. Le

prince de Condé, des fenêtres de Chantilly, voyait piller, ruiner ses

vassaux, c'est-à-dire lui-même. Dans la banlieue même de Paris, au

village de Villiers-le-Bel (Élie Benoît, 903), deux cents charretées

de meubles furent enlevées, vendues par les dragons et par les faux

dragons. Des paysans hardis prenaient cet habit pour piller.

Si on agit ainsi à deux pas de Versailles, qu'était-ce au loin, dans

les vallées vaudoises? À l'armée de Savoie, Louvois en joignit une de

quatre mille hommes. C'étaient huit ou dix mille soldats contre deux

mille paysans. Visiblement, on voulait écraser. Pour comble, au moment

même, ou pour les sauver ou pour les tromper, le duc gracieusement

leur permit de partir, ce qui les divisa. Les uns ne s'y fiaient pas,

voulaient combattre. Les autres se soumettaient, ne s'armaient pas, se

croyaient gardés par leur innocence. À la vallée de Saint-Germain,

violente résistance, qui irrita et fit faire mille actes cruels. Pour

pénétrer plus haut, ils se firent guider par des femmes dont on fit

sauter la chemise; ces pauvres créatures, ils les faisaient marcher en

les piquant derrière de la pointe de l'épée.

Dans la vallée de Saint-Martin, tout ouvert, nulle défense. On vient

amicalement au-devant des troupes, qui tuent, pillent, violent.

Ailleurs, les généraux, le Français Catinat, et le Savoyard Gabriel,

oncle du duc, donnent des paroles de paix, désarment et lient les

hommes, les envoient à Turin. Restent les femmes, les enfants, les

vieillards, que l'on donne au soldat. Des vieux et des petits, que

faire, sinon de les faire souffrir? On joua aux mutilations. On brûla

méthodiquement, membre par membre, un à chaque refus d'abjuration. On

prit nombre d'enfants, et jusqu'à vingt personnes, pour jouer à la

boule, jeter aux précipices. On se tenait les côtes de rire, à voir

les ricochets, à voir les uns, légers, gambader, rebondir, les autres

assommés, comme plomb, au fond des gouffres; tels accrochés en route

aux rocs et éventrés, mais ne pouvant mourir, restant là aux vautours.

Pour varier, on travailla à écorcher un vieux (Daniel Pellenc); mais

la peau ne pouvant s'arracher des épaules, remonter par-dessus la

tête, on mit une bonne pierre sur ce corps vivant et hurlant, pour

qu'il fît le souper des loups. Deux soeurs, les deux Vittoria,

martyrisées, ayant épuisé leurs assauts, furent de la même paille qui

servit de lit, brûlées vives. D'autres, qui résistaient, furent mises

dans une fosse, ensevelies. Une fut clouée par une épée en terre, pour

qu'on en vînt à bout. Une détaillée à coups de sabre, tronquée des

bras, des jambes, et ce tronc effroyable fut violé dans la mare de

sang.

_Memento._ Ce serait une chose trop commode aux tyrans si l'histoire

leur sauvait ces exécrables souvenirs. Les délicats peut-être, les

égoïstes, diront: «Écartez ces détails. Peignez-nous cela à grands

traits, noblement, avec convenance. Vous nous troublez les nerfs.» À

quoi nous répondrons: Tant mieux si vous souffrez, si votre âme glacée

sent enfin quelque chose. L'indifférence publique, l'oubli rapide,

c'est le fléau qui perpétue et renouvelle les maux.--Souffre et

souviens-toi: _Memento._

Pourquoi, dans les bibliothèques, des mains inconnues ont-elles

furtivement arraché partout les gravures du livre de Léger, qui

représentaient les martyres de 1655? Parce qu'ayant profité du crime,

on a voulu l'enfouir dans l'oubli, le faire disparaître.--Je n'ai pas

de gravures, mais je mets à la place ces tableaux véridiques des

martyres de 1686, ces pages arrachées de Muston. Les archives de Turin

lui ont été ouvertes, et l'on voit en tête de son chapitre XV les

preuves de tout genre, qui ne permettent pas de chicaner et de faire

semblant de douter.

Nulle apparence que ces crimes fussent expiés jamais. Nulle voix ne

s'éleva. La Suisse ne dit pas un mot, ni la Hollande, ni l'Allemagne.

Tous étaient plus effrayés qu'indignés. Chacun tremblait pour soi. Le

succès de la dragonnade, la conversion subite de près d'un million

d'hommes faisait croire que la France avait enfin atteint sous ce roi

l'unité. La tenant en sa main, cette France, comme une épée, que n'en

pouvait-il faire? Le dernier homme et le dernier écu, il aurait pu les

prendre. Elle ne les eût pas refusés, quand elle ne refusait pas l'âme

et la conscience. Les puissances signent à petit bruit une alliance

défensive. Hollande, Suède et Brandebourg, d'autre part Espagne et

Empire, font une armée sur le papier. Armée future, possible,

éventuelle. Le triste empereur Léopold qui, sans les Polonais, n'eût

repoussé les Turcs, sera l'Agamemnon de cette armée hypothétique

(Augsbourg, 9 juillet 86). En supposant qu'elle existât, on avait vu

avec combien de peine ces corps hétérogènes agissent. C'est l'histoire

du dragon à plusieurs têtes et plusieurs queues, dont parle la

Fontaine, monstre effrayant, paralytique, qui ne peut faire un pas. On

en rit à Versailles. Le roi en fut si peu ému, qu'il prit ce moment

même pour réduire sa marine, voulant en employer l'argent à amener

dans son parc les eaux de l'Eure. OEuvre babylonienne qui ne fut

jamais achevée, mais dont les ruines maussades ennuient, attristent

l'oeil. C'est l'effet général du Versailles aquatique. Les très-rares

promeneurs qui visitent, de réservoir en réservoir, cette énorme cité

des eaux, sont étonnés, épouvantés. Ce que les Romains firent pour

les plus nobles buts, pour assainir, abreuver des provinces, donner à

des peuples entiers l'élément de la vie, de la fécondité, a coûté

moins que ce joujou.

De la cour retournons au peuple. Envisageons l'aspect que présentait

la foule des nouveaux convertis. C'était fort peu de leur avoir

arraché une signature. Il fallait leur apprendre leur religion

nouvelle, la leur faire pratiquer. Beaucoup tombaient malades

sérieusement pour en venir là. Les curés étaient furieux. À

grand'peine les tiraient-ils de leurs maisons pour les faire aller à

l'église, où, sur des listes écrites, on les passait en revue. À la

conversion du Béarn, on fit une procession générale où on les fit

marcher entre des lignes de soldats. Feu d'artifice, décharges de

mousqueterie, _Te Deum_, rien ne manquait à la fête. Ni la comédie

désolante de ceux qu'on y poussait, et qui semblaient plus morts que

vifs. On les mettait à genoux, on leur faisait subir la messe. Mais,

quand il était question de les faire communier, les lèvres

contractées, les dents serrées, se refusaient; à peine on leur

fourrait l'hostie. Plus d'un, pâle, hâve, au retour s'alitait pour ne

pas se relever. Une femme, menée à la communion par les dragons, ne

parvint jamais à avaler. Elle rendit l'hostie dans un coin. Elle eût

été brûlée vive, si elle n'eût réussi à s'évader. Elle le fut en

effigie devant sa maison. (Lettre insérée dans Jurieu, t. II, XIII,

387.)

Dans un état si violent, on pouvait s'attendre à d'étranges choses. De

résistance, aucune. Mais justement parce qu'il n'y avait aucun acte,

la douleur s'exaltait et les têtes malades semblaient dans un pénible

enfantement. État contagieux. Même les catholiques étaient troublés.

Dès que les temples furent interdits ou détruits, vers 1685, les

oreilles tintèrent. On croyait entendre des psaumes. La nuit, vers

minuit ou deux heures, ils éclataient. Et cela, non pas seulement dans

les montagnes des Cévennes où l'on eût pu y voir l'écho des chants

lointains de secrètes assemblées, mais à Orthez en plaine découverte,

en Champagne à Vassy. Tel en distinguait les paroles; tel y goûtait

une vague mélodie, attendrissante, un concert d'anges, s'agenouillait,

pleurait. Des femmes y reconnaissaient des voix plaintives. (V. les

certificats dans Jurieu, Lettres, I, VII, 151-3.)

On défendit sous peine de mille livres d'amende d'aller écouter ces

chants de nuit. Mais on les entendait aussi bien des maisons, passer,

repasser sur les villes. Nul moyen d'atteindre cela. On y courait, et

il n'y avait personne. Seulement, dans les airs, une grande voix de

douleur planant par toute la contrée.

Elle prit corps, cette voix, en 1686. Au rude mois de janvier, sous le

ciel, à la bise, par les longues nuits sombres, les ouragans neigeux

d'hiver, le peuple, sans pasteur, pasteur lui-même et prêtre, commence

d'officier sous le ciel. Celui qui avait sauvé sa Bible l'apportait;

son psautier? l'apportait. Celui qui savait lire, lisait, un enfant

parfois, une fille. Et qui savait parler, parlait. On chantait à

mi-voix, craignant l'écho trop fort du ravin, des gorges voisines. Car

la montagne émue eût chanté elle-même, au rhythme des forêts de

châtaigniers battus des vents.

Louvois en eut avis, mais il n'y comprit rien. Il crut que ces

lecteurs, ces prêcheurs, étaient des ministres revenus de Genève.

Noailles, qui connaissait mieux ce peuple, avait dit qu'on ne ferait

rien, si on ne l'enlevait des montagnes. Opération immense et

difficile. On recula. On essaya la ruse. L'intendant du Languedoc, le

fils de Lamoignon, Basville, fit dire à l'homme principal, un garçon

de vingt ans, le Cévenol Vivens, cardeur de laine, que, s'il émigrait,

il emmènerait qui il voudrait. On le trompait indignement. On lui

donna des guides qui le menèrent en Espagne aux pas les plus affreux

des Pyrénées, sur terre d'inquisition. Ainsi ce pauvre peuple, qui ne

demandait qu'à partir, fut refoulé sur lui-même, sur les dragons, sur

les supplices. L'exaltation doubla. Bientôt les femmes tombèrent dans

des extases. Les enfants eurent des visions.

Qui aurait gardé sa raison dans ces extrémités terribles? L'un des

esprits les plus sévères du siècle, le fort lutteur contre Bossuet,

Jurieu, pasteur de Rotterdam, qui, à cette entrée de la Hollande,

voyait, sans fin, arriver le naufrage, frappé profondément, parut

délirer de douleur, s'aveugler, radoter. Tous en rirent. Le docteur

Bayle en rit. Et le triomphateur Bossuet demande, en haussant les

épaules, si M. Jurieu ne voit pas qu'il devient la risée des siens.

Les _amis_ de Jurieu, ravis de le voir imbécile, firent frapper à sa

gloire la médaille ironique, où sa maigre figure, sous un chapeau de

quaker, cheveux courts et barbe pointue, dans son air extatique, fait

dire: «Il est devenu fou.»

Voilà un homme perdu. Voyons pourtant ce livre de dérision:

«L'Accomplissement des prophéties, ou la Délivrance prochaine de

l'Église.» Il paraît le 16 mars 1686, précisément cinq mois après la

Révocation. Un de ses caractères singuliers, c'est qu'il frappe à la

fois et les catholiques, et les protestants. Il l'adresse aux juifs de

Hollande. Trois signes ont annoncé que Dieu va se créer un peuple,

absolument nouveau: 1º la Renaissance, la subite éruption des

sciences; 2º l'imbécillité catholique, qui, tout en croyant que

l'hostie est Dieu, la profane outrageusement; le délire du roi de

France qui abreuve les protestants d'affronts, mais ne les tue pas, et

se crée par toute la terre de furieux ennemis; 3º le fait étonnant,

inouï, le grand signe, c'est de voir un peuple (l'immense majorité des

protestants) brusquement converti du blanc au noir. Spectacle

très-contraire à celui de l'Église primitive, où les persévérants

furent innombrables. Donc, Dieu veut abîmer ce peuple, s'en faire un,

renouveler la face du monde.

Voilà la base terrible, âprement révolutionnaire, qu'il pose pour

bâtir par dessus. Le règne de l'Anti-Christ, commencé au Ve siècle, va

expirer. Jurieu calcule sur les nombres de l'Apocalypse. En comptant

les jours pour années, il trouve trois ans et demi, 42 mois. Le

premier coup sera frappé en avril 1689.--En effet, le 11 avril 1689,

fut couronné dans Westminster le champion du protestantisme, Guillaume

d'Orange, et l'Angleterre ressuscitée devint, contre Louis XIV, le

centre de la résistance européenne. Étonnante divination qui saisit

tout le monde, et qui, prise au sérieux, ne contribua pas peu à

réaliser l'événement à la date indiquée.

Après ce coup, l'Anti-Christ languira et ne fera plus que traîner.

Mais enfin, dans les derniers temps qui précéderont le Jugement, y

aura-t-il encore des rois, des monarchies? Jurieu ne le sait pas. Ce

qu'il sait, et dont il est sûr, c'est que tout doit entrer dans

l'Unité définitive, former un seul État, la République d'Israël.

CHAPITRE XXV

TENSION EXCESSIVE DE LA SITUATION--LE ROI OPÉRÉ--LA DÉTENTE--LES

SUSPECTS

1686-1687

Tel le roi, telle la France. Elle subit toutes les variations de sa

santé. La proscription s'aigrit avec le mal du roi. L'opération amène

une détente subite, une faiblesse, une énervation générale. Résultat

pitoyable qui n'est point d'amélioration. La Révocation, en 86, est

une fureur; en 87, _une affaire_. On surseoit aux martyres, on se rue

sur les biens.

Le roi, triste et violent, dans sa pénible attente, en lutte avec les

chirurgiens qui, dès l'été, voudraient agir, en fait pâtir l'Europe. À

la nouvelle de la ligue d'Augsbourg, quoiqu'on lui remontre humblement

qu'elle est purement défensive, il fait sur le Rhin un acte agressif,

plus qu'un acte, une fondation. C'est un fort qu'il bâtit sur la rive

allemande, en face d'Huningue, et près de Bâle. Défi à la Suisse, défi

à l'Empire. Tête de pont pour passer quand on voudra. Voilà pour le

haut Rhin. Il y tenait déjà l'Alsace. Mais, plus bas, il réclamait une

grande part du Palatinat au nom de la duchesse d'Orléans, soeur du duc

de Bavière. Plus bas encore, il aurait eu Cologne, sous le nom de

Furstemberg, son agent, son traître gagé, qui déjà lui avait fait

ouvrir Strasbourg. Immobile cette année et ne pouvant chasser, il se

lançait d'autant plus sur la carte avec Louvois, dans cette grande

chasse allemande. L'électeur de Cologne, qui se mourait, était aussi

l'évêque de Liége, et il avait encore les évêchés d'Hildesheim et de

Munster, en Westphalie. Louvois par Furstemberg qu'il allait faire

élire de force, donnait tout cela au roi, la Meuse centrale et le bas

Rhin. Il plongeait au coeur de l'Empire. L'empereur, occupé des Turcs

et des Hongrois, n'y pouvait rien.

Le seul obstacle, c'était cette affaire intérieure de la Révocation

que l'on disait finie et qui traînait. Elle était cependant menée avec

vigueur. Mais l'on émigrait d'autant plus. L'argent fuyait par toutes

les frontières. Les rebelles échappaient, tout au moins par la mort.

Soumis de leur vivant, ils avaient la malice d'attendre l'agonie pour

se dédire, rétracter tout et se dire protestants. Là, une scène

violente. Le confesseur faisait venir le juge au lit, et l'on

signifiait à l'agonisant qu'il allait être traîné nu sur la claie. À

Dijon, une femme y fut mise avant d'expirer (Élie B., 985-987). À

Arvert, près de la Rochelle, une demoiselle, près de se marier,

meurt, et son pauvre corps, suivi du fiancé en larmes, repaît les yeux

d'une foule cruelle. Ne l'ayant eue vivante, du moins il ne la quitta

pas, la garda, et la nuit l'ensevelit de ses mains.

À Rouen, la dame Vivien est traînée, mais non enterrée. Trois jours

durant, elle amusa les petits garçons du collége, écoliers des

Jésuites. À Cani, en Caux, un gardien fit une exhibition de la femme

Diel, à tant par tête, pour voir le «corps d'une damnée.» Les

personnes les plus respectables ne furent point exceptées. Le vicomte

de Novion, vieil officier, la vénérable mademoiselle de Montalembert,

qui avait quatre-vingts ans, furent ignominieusement traînés. Tels

enterrés d'abord, mais condamnés plus tard, furent, dans l'état le

plus horrible, exhumés, pleins de vers, empestant l'air, effrayant la

nature. Chacun fermait ses portes et ses fenêtres au passage des

hordes qui traînaient ces charognes. Un bourreau renonça, s'enfuit.

Mais il lui fallut revenir sous peine de mort. Cela fit créer un

supplice. M. Mollières de Montpellier, faible et malade, fut condamné

à traîner un corps mort. Il tomba en faiblesse. Les soldats le

frappèrent. En vain. Il était mort; on le mit sur la même claie.

Celui au nom duquel on faisait tout cela craignait la mort lui-même.

L'ulcération se déclarait; il fallait opérer. Auparavant, il voulut

faire un acte de piété. Il était touché, non des maux des hommes, mais

de l'indigne et cruel traitement que subissait l'hostie, donnée à des

bouches indignes. Il défendit de faire communier personne qui n'y

consentît librement. Mais qui n'y consentait, pouvait en revenant

retrouver les dragons chez lui.

L'intendant Foucauld, qui vint à Versailles au moment de l'opération,

et qui le vit après, le trouva adouci. Il désirait du moins que la

persécution fût plus habile, que les évêques et curés ne prissent pas

si ouvertement les fonctions de police, qu'ils s'abstinssent dans

leurs sermons de menaces militaires. Il blâma la férocité imprudente

des confesseurs qui, au premier refus d'un mourant, forçaient le juge

de venir, de procéder publiquement. Le spectacle hideux de la claie

irritait trop. Plusieurs, exaspérés, proclamèrent qu'ils défiaient ce

supplice, le désiraient d'avance, comme honteux aux persécuteurs. Le

roi recommanda (8 décembre) de prendre en douceur ces refus de

mourants et de n'en pas faire bruit. Il défendit aussi une aggravation

révoltante qu'on donnait à ses ordonnances. Les femmes enfermées

devaient d'abord être rasées; mais, par excès de zèle, on leur rendait

la chose effrayante, infamante: elles étaient tondues par la main du

bourreau (Corresp. admin., IV, 373).

On commençait à réfléchir sur l'effet de la dragonnade. Lâcher ainsi

le soldat chez les riches et les gens aisés, qu'était-ce sinon

soulever toutes les convoitises des pauvres? Le soldat n'était rien

qu'un paysan en uniforme qui pouvait fort bien être imité par le

paysan. Dans les environs de Paris, plusieurs prenaient ce métier

lucratif, s'affublaient en dragons, et, sous le terrible habit vert,

pillaient, rançonnaient les maisons, sans trop s'informer de la foi

des maîtres. Ainsi la jacquerie militaire, lancée à l'étourdie, eût eu

ce noble fruit de faire un peuple de voleurs.

On contint les soldats, mais comment contenir la cour? Elle était bien

tentée. Le roi, fort affaibli, était entouré d'une foule frémissante

dont les mains démangeaient. Le père la Chaise, tout désintéressé,

était moins importun. Il ne prit qu'une chose, et si petite! une

feuille de papier. Quelle? La _Feuille des bénéfices_, le maniement

complet de l'Église de France, la nomination aux évêchés, abbayes,

cures, etc., autrement dit, la disposition d'un bien de quatre

milliards.

Les autres grappillaient. Ils fondirent sur les biens vacants des

fugitifs. On en donnait gratis, ou on en vendait à vil prix. Pour les

non-émigrants, on pouvait par le zèle des dénonciations en faire des

émigrants, les dépouiller. Si quelques catholiques s'honorèrent en

sauvant la fortune des fugitifs, beaucoup d'autres effrontément, dans

ce moment où tout était permis, se firent héritiers d'hommes vivants,

nièrent même les dépôts confiés. Un exemple, illustre en ce genre, est

celui de M. de Harlay. Ce magistrat, entre les mains duquel Ruvigny,

en partant, avait laissé sa fortune, se fit scrupule d'être en

contravention avec les défenses du roi, se dénonça, et, ce bien

confisqué, il le reçut du roi en don.

Cela est beau, rare, héroïque. Mais sans s'élever à ces hautes vertus,

beaucoup s'enrichissaient par des spéculations fort simples. Madame de

Maintenon, personne de conscience, et peu intéressée, ne voit nulle

indélicatesse à acheter pour rien les biens pris aux proscrits. Dans

une lettre souvent citée, elle engage son frère à s'établir grandement

en achetant de ces terres; elle prévoit, espère «que la désolation des

huguenots en fera encore vendre.»

Ainsi baissait le niveau de la conscience publique. On commença à

réfléchir que l'on était bien fou de retenir les huguenots et

d'empêcher l'émigration, qu'il était plus avantageux de lâcher les

personnes et de garder les biens. On dit au roi que, s'il les laissait

libres de partir, peu en profiteraient, qu'ils resteraient plutôt par

esprit de contradiction. En mars 88, on ouvre les prisons, on ouvre

les frontières. Beaucoup sont embarqués pour l'Amérique, la plupart

conduits par des gardes aux portes du royaume, où on leur lit leur

bannissement, la confiscation de leurs biens.

Ce fut une grande scène et bien touchante, de voir ces pauvres gens,

dans leurs habits de prisonniers, maigris et les yeux caves, défiler

des prisons, puis menés militairement, et souvent avec des voleurs.

Leur douceur, leur patience, firent revenir beaucoup de catholiques.

Déjà, dans les prisons, plusieurs avaient attendri les geôliers, les

soldats. Élie Benoît a religieusement consigné, dans son histoire, les

faits qui témoignent de la bonté que témoignèrent quelques dragons, et

d'autres gens de condition différente. À Metz, M. de Boufflers avait

d'abord montré quelque indulgence, mais il en fut réprimandé (E. B.,

909, 981).

Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19) · 第 20 / 26 段