chez le roi, on le mit à Paris sur la place publique. Les nations
vaincues, les mains liées derrière le dos, furent exposées en bronze,
comme au pilori de l'histoire. Un Cerbère sous le pied du roi
figurait l'hérésie, la France protestante, moins liée qu'écrasée. À ce
roi pape, à ce roi Dieu, qui, par delà la victoire extérieure, avait
eu la victoire sur l'âme, ce n'était plus des sujets qu'il fallait,
mais des adorateurs. Le dévot courageux qui, sans ménagement pour le
roi, au risque de déplaire, dressa l'idole et l'adora, fut le duc de
la Feuillade. Le 24 mars 1686, il donna ce spectacle à la place des
Victoires. À la façon des madones italiennes, le dieu devait avoir
sous lui une lampe toujours allumée, en faveur des fidèles qui
viendraient y faire des prières ou suspendre des _ex-voto_. Ce
luminaire fut ajourné, pour ne pas déplaire à l'Église. La Feuillade
attendit. À sa mort, la chapelle devait être son propre tombeau. Un
souterrain, partant de son hôtel et passant sous la place, permettait
de placer, sous le maître le fidèle esclave.
Le roi envoya le Dauphin pour l'érection de la statue. Il quittait peu
Versailles. Son sang s'était aigri. La violente politique de ces
dernières années, la violente alimentation qui le surexcitait, les
furieux conseils de Louvois, bombardements, proscriptions, tout
faisait fermenter en lui une humeur âcre. Les plus légères
contradictions, dans cet état de colérique orgueil, deviennent
horriblement sensibles. Le roi avait chez lui un audacieux
contradicteur,--un homme? non, nul n'aurait osé,--mais la nature
osait. Pendant qu'il se voyait aux plafonds de Versailles, plus
qu'homme, un soleil de beauté, de jeunesse et de vie, cette effrontée
nature lui disait: «Tu es homme.» Elle se permettait de le prendre à
l'endroit par où tous sont humiliés. Il avait eu des tumeurs au genou
et avait patienté. Elle lui en mit une à l'anus. Nul remède, que
chirurgical, une opération très-nouvelle, partant fort solennelle, qui
ne manquerait pas de retentir en Europe, dont la chirurgie ferait un
triomphe, une éternelle fanfare, pour glorifier l'opérateur hardi. Il
allait devenir, comme cet homme de Molière, _un illustre malade_, une
victime renommée, un fameux patient. On gardait ce secret encore, mais
il ne pouvait tarder d'éclater. Quoi de plus irritant que cette
attente? Neuf mois entiers, il résista, recula, craignant l'éclat de
cette affaire, pensant, non sans raison, que l'Europe en rirait, et
s'enhardirait par le rire.
Dans un gouvernement tellement personnel, la chose était très-grave.
Un prince si cruellement contrarié au plus haut du triomphe même,
pouvait céder aux plus cruels conseils. En réalité, Louvois régna seul
(jusqu'en novembre, jusqu'à l'opération), et fit, avec la signature de
ce malade, des choses excessives et féroces, insensées même, comme de
démolir les maisons des récalcitrants. On cassait, brisait tout. Le
prince de Condé, des fenêtres de Chantilly, voyait piller, ruiner ses
vassaux, c'est-à-dire lui-même. Dans la banlieue même de Paris, au
village de Villiers-le-Bel (Élie Benoît, 903), deux cents charretées
de meubles furent enlevées, vendues par les dragons et par les faux
dragons. Des paysans hardis prenaient cet habit pour piller.
Si on agit ainsi à deux pas de Versailles, qu'était-ce au loin, dans
les vallées vaudoises? À l'armée de Savoie, Louvois en joignit une de
quatre mille hommes. C'étaient huit ou dix mille soldats contre deux
mille paysans. Visiblement, on voulait écraser. Pour comble, au moment
même, ou pour les sauver ou pour les tromper, le duc gracieusement
leur permit de partir, ce qui les divisa. Les uns ne s'y fiaient pas,
voulaient combattre. Les autres se soumettaient, ne s'armaient pas, se
croyaient gardés par leur innocence. À la vallée de Saint-Germain,
violente résistance, qui irrita et fit faire mille actes cruels. Pour
pénétrer plus haut, ils se firent guider par des femmes dont on fit
sauter la chemise; ces pauvres créatures, ils les faisaient marcher en
les piquant derrière de la pointe de l'épée.
Dans la vallée de Saint-Martin, tout ouvert, nulle défense. On vient
amicalement au-devant des troupes, qui tuent, pillent, violent.
Ailleurs, les généraux, le Français Catinat, et le Savoyard Gabriel,
oncle du duc, donnent des paroles de paix, désarment et lient les
hommes, les envoient à Turin. Restent les femmes, les enfants, les
vieillards, que l'on donne au soldat. Des vieux et des petits, que
faire, sinon de les faire souffrir? On joua aux mutilations. On brûla
méthodiquement, membre par membre, un à chaque refus d'abjuration. On
prit nombre d'enfants, et jusqu'à vingt personnes, pour jouer à la
boule, jeter aux précipices. On se tenait les côtes de rire, à voir
les ricochets, à voir les uns, légers, gambader, rebondir, les autres
assommés, comme plomb, au fond des gouffres; tels accrochés en route
aux rocs et éventrés, mais ne pouvant mourir, restant là aux vautours.
Pour varier, on travailla à écorcher un vieux (Daniel Pellenc); mais
la peau ne pouvant s'arracher des épaules, remonter par-dessus la
tête, on mit une bonne pierre sur ce corps vivant et hurlant, pour
qu'il fît le souper des loups. Deux soeurs, les deux Vittoria,
martyrisées, ayant épuisé leurs assauts, furent de la même paille qui
servit de lit, brûlées vives. D'autres, qui résistaient, furent mises
dans une fosse, ensevelies. Une fut clouée par une épée en terre, pour
qu'on en vînt à bout. Une détaillée à coups de sabre, tronquée des
bras, des jambes, et ce tronc effroyable fut violé dans la mare de
sang.
_Memento._ Ce serait une chose trop commode aux tyrans si l'histoire
leur sauvait ces exécrables souvenirs. Les délicats peut-être, les
égoïstes, diront: «Écartez ces détails. Peignez-nous cela à grands
traits, noblement, avec convenance. Vous nous troublez les nerfs.» À
quoi nous répondrons: Tant mieux si vous souffrez, si votre âme glacée
sent enfin quelque chose. L'indifférence publique, l'oubli rapide,
c'est le fléau qui perpétue et renouvelle les maux.--Souffre et
souviens-toi: _Memento._
Pourquoi, dans les bibliothèques, des mains inconnues ont-elles
furtivement arraché partout les gravures du livre de Léger, qui
représentaient les martyres de 1655? Parce qu'ayant profité du crime,
on a voulu l'enfouir dans l'oubli, le faire disparaître.--Je n'ai pas
de gravures, mais je mets à la place ces tableaux véridiques des
martyres de 1686, ces pages arrachées de Muston. Les archives de Turin
lui ont été ouvertes, et l'on voit en tête de son chapitre XV les
preuves de tout genre, qui ne permettent pas de chicaner et de faire
semblant de douter.
Nulle apparence que ces crimes fussent expiés jamais. Nulle voix ne
s'éleva. La Suisse ne dit pas un mot, ni la Hollande, ni l'Allemagne.
Tous étaient plus effrayés qu'indignés. Chacun tremblait pour soi. Le
succès de la dragonnade, la conversion subite de près d'un million
d'hommes faisait croire que la France avait enfin atteint sous ce roi
l'unité. La tenant en sa main, cette France, comme une épée, que n'en
pouvait-il faire? Le dernier homme et le dernier écu, il aurait pu les
prendre. Elle ne les eût pas refusés, quand elle ne refusait pas l'âme
et la conscience. Les puissances signent à petit bruit une alliance
défensive. Hollande, Suède et Brandebourg, d'autre part Espagne et
Empire, font une armée sur le papier. Armée future, possible,
éventuelle. Le triste empereur Léopold qui, sans les Polonais, n'eût
repoussé les Turcs, sera l'Agamemnon de cette armée hypothétique
(Augsbourg, 9 juillet 86). En supposant qu'elle existât, on avait vu
avec combien de peine ces corps hétérogènes agissent. C'est l'histoire
du dragon à plusieurs têtes et plusieurs queues, dont parle la
Fontaine, monstre effrayant, paralytique, qui ne peut faire un pas. On
en rit à Versailles. Le roi en fut si peu ému, qu'il prit ce moment
même pour réduire sa marine, voulant en employer l'argent à amener
dans son parc les eaux de l'Eure. OEuvre babylonienne qui ne fut
jamais achevée, mais dont les ruines maussades ennuient, attristent
l'oeil. C'est l'effet général du Versailles aquatique. Les très-rares
promeneurs qui visitent, de réservoir en réservoir, cette énorme cité
des eaux, sont étonnés, épouvantés. Ce que les Romains firent pour
les plus nobles buts, pour assainir, abreuver des provinces, donner à
des peuples entiers l'élément de la vie, de la fécondité, a coûté
moins que ce joujou.
De la cour retournons au peuple. Envisageons l'aspect que présentait
la foule des nouveaux convertis. C'était fort peu de leur avoir
arraché une signature. Il fallait leur apprendre leur religion
nouvelle, la leur faire pratiquer. Beaucoup tombaient malades
sérieusement pour en venir là. Les curés étaient furieux. À
grand'peine les tiraient-ils de leurs maisons pour les faire aller à
l'église, où, sur des listes écrites, on les passait en revue. À la
conversion du Béarn, on fit une procession générale où on les fit
marcher entre des lignes de soldats. Feu d'artifice, décharges de
mousqueterie, _Te Deum_, rien ne manquait à la fête. Ni la comédie
désolante de ceux qu'on y poussait, et qui semblaient plus morts que
vifs. On les mettait à genoux, on leur faisait subir la messe. Mais,
quand il était question de les faire communier, les lèvres
contractées, les dents serrées, se refusaient; à peine on leur
fourrait l'hostie. Plus d'un, pâle, hâve, au retour s'alitait pour ne
pas se relever. Une femme, menée à la communion par les dragons, ne
parvint jamais à avaler. Elle rendit l'hostie dans un coin. Elle eût
été brûlée vive, si elle n'eût réussi à s'évader. Elle le fut en
effigie devant sa maison. (Lettre insérée dans Jurieu, t. II, XIII,
387.)
Dans un état si violent, on pouvait s'attendre à d'étranges choses. De
résistance, aucune. Mais justement parce qu'il n'y avait aucun acte,
la douleur s'exaltait et les têtes malades semblaient dans un pénible
enfantement. État contagieux. Même les catholiques étaient troublés.
Dès que les temples furent interdits ou détruits, vers 1685, les
oreilles tintèrent. On croyait entendre des psaumes. La nuit, vers
minuit ou deux heures, ils éclataient. Et cela, non pas seulement dans
les montagnes des Cévennes où l'on eût pu y voir l'écho des chants
lointains de secrètes assemblées, mais à Orthez en plaine découverte,
en Champagne à Vassy. Tel en distinguait les paroles; tel y goûtait
une vague mélodie, attendrissante, un concert d'anges, s'agenouillait,
pleurait. Des femmes y reconnaissaient des voix plaintives. (V. les
certificats dans Jurieu, Lettres, I, VII, 151-3.)
On défendit sous peine de mille livres d'amende d'aller écouter ces
chants de nuit. Mais on les entendait aussi bien des maisons, passer,
repasser sur les villes. Nul moyen d'atteindre cela. On y courait, et
il n'y avait personne. Seulement, dans les airs, une grande voix de
douleur planant par toute la contrée.
Elle prit corps, cette voix, en 1686. Au rude mois de janvier, sous le
ciel, à la bise, par les longues nuits sombres, les ouragans neigeux
d'hiver, le peuple, sans pasteur, pasteur lui-même et prêtre, commence
d'officier sous le ciel. Celui qui avait sauvé sa Bible l'apportait;
son psautier? l'apportait. Celui qui savait lire, lisait, un enfant
parfois, une fille. Et qui savait parler, parlait. On chantait à
mi-voix, craignant l'écho trop fort du ravin, des gorges voisines. Car
la montagne émue eût chanté elle-même, au rhythme des forêts de
châtaigniers battus des vents.
Louvois en eut avis, mais il n'y comprit rien. Il crut que ces
lecteurs, ces prêcheurs, étaient des ministres revenus de Genève.
Noailles, qui connaissait mieux ce peuple, avait dit qu'on ne ferait
rien, si on ne l'enlevait des montagnes. Opération immense et
difficile. On recula. On essaya la ruse. L'intendant du Languedoc, le
fils de Lamoignon, Basville, fit dire à l'homme principal, un garçon
de vingt ans, le Cévenol Vivens, cardeur de laine, que, s'il émigrait,
il emmènerait qui il voudrait. On le trompait indignement. On lui
donna des guides qui le menèrent en Espagne aux pas les plus affreux
des Pyrénées, sur terre d'inquisition. Ainsi ce pauvre peuple, qui ne
demandait qu'à partir, fut refoulé sur lui-même, sur les dragons, sur
les supplices. L'exaltation doubla. Bientôt les femmes tombèrent dans
des extases. Les enfants eurent des visions.
Qui aurait gardé sa raison dans ces extrémités terribles? L'un des
esprits les plus sévères du siècle, le fort lutteur contre Bossuet,
Jurieu, pasteur de Rotterdam, qui, à cette entrée de la Hollande,
voyait, sans fin, arriver le naufrage, frappé profondément, parut
délirer de douleur, s'aveugler, radoter. Tous en rirent. Le docteur
Bayle en rit. Et le triomphateur Bossuet demande, en haussant les
épaules, si M. Jurieu ne voit pas qu'il devient la risée des siens.
Les _amis_ de Jurieu, ravis de le voir imbécile, firent frapper à sa
gloire la médaille ironique, où sa maigre figure, sous un chapeau de
quaker, cheveux courts et barbe pointue, dans son air extatique, fait
dire: «Il est devenu fou.»
Voilà un homme perdu. Voyons pourtant ce livre de dérision:
«L'Accomplissement des prophéties, ou la Délivrance prochaine de
l'Église.» Il paraît le 16 mars 1686, précisément cinq mois après la
Révocation. Un de ses caractères singuliers, c'est qu'il frappe à la
fois et les catholiques, et les protestants. Il l'adresse aux juifs de
Hollande. Trois signes ont annoncé que Dieu va se créer un peuple,
absolument nouveau: 1º la Renaissance, la subite éruption des
sciences; 2º l'imbécillité catholique, qui, tout en croyant que
l'hostie est Dieu, la profane outrageusement; le délire du roi de
France qui abreuve les protestants d'affronts, mais ne les tue pas, et
se crée par toute la terre de furieux ennemis; 3º le fait étonnant,
inouï, le grand signe, c'est de voir un peuple (l'immense majorité des
protestants) brusquement converti du blanc au noir. Spectacle
très-contraire à celui de l'Église primitive, où les persévérants
furent innombrables. Donc, Dieu veut abîmer ce peuple, s'en faire un,
renouveler la face du monde.
Voilà la base terrible, âprement révolutionnaire, qu'il pose pour
bâtir par dessus. Le règne de l'Anti-Christ, commencé au Ve siècle, va
expirer. Jurieu calcule sur les nombres de l'Apocalypse. En comptant
les jours pour années, il trouve trois ans et demi, 42 mois. Le
premier coup sera frappé en avril 1689.--En effet, le 11 avril 1689,
fut couronné dans Westminster le champion du protestantisme, Guillaume
d'Orange, et l'Angleterre ressuscitée devint, contre Louis XIV, le
centre de la résistance européenne. Étonnante divination qui saisit
tout le monde, et qui, prise au sérieux, ne contribua pas peu à
réaliser l'événement à la date indiquée.
Après ce coup, l'Anti-Christ languira et ne fera plus que traîner.
Mais enfin, dans les derniers temps qui précéderont le Jugement, y
aura-t-il encore des rois, des monarchies? Jurieu ne le sait pas. Ce
qu'il sait, et dont il est sûr, c'est que tout doit entrer dans
l'Unité définitive, former un seul État, la République d'Israël.
CHAPITRE XXV
TENSION EXCESSIVE DE LA SITUATION--LE ROI OPÉRÉ--LA DÉTENTE--LES
SUSPECTS
1686-1687
Tel le roi, telle la France. Elle subit toutes les variations de sa
santé. La proscription s'aigrit avec le mal du roi. L'opération amène
une détente subite, une faiblesse, une énervation générale. Résultat
pitoyable qui n'est point d'amélioration. La Révocation, en 86, est
une fureur; en 87, _une affaire_. On surseoit aux martyres, on se rue
sur les biens.
Le roi, triste et violent, dans sa pénible attente, en lutte avec les
chirurgiens qui, dès l'été, voudraient agir, en fait pâtir l'Europe. À
la nouvelle de la ligue d'Augsbourg, quoiqu'on lui remontre humblement
qu'elle est purement défensive, il fait sur le Rhin un acte agressif,
plus qu'un acte, une fondation. C'est un fort qu'il bâtit sur la rive
allemande, en face d'Huningue, et près de Bâle. Défi à la Suisse, défi
à l'Empire. Tête de pont pour passer quand on voudra. Voilà pour le
haut Rhin. Il y tenait déjà l'Alsace. Mais, plus bas, il réclamait une
grande part du Palatinat au nom de la duchesse d'Orléans, soeur du duc
de Bavière. Plus bas encore, il aurait eu Cologne, sous le nom de
Furstemberg, son agent, son traître gagé, qui déjà lui avait fait
ouvrir Strasbourg. Immobile cette année et ne pouvant chasser, il se
lançait d'autant plus sur la carte avec Louvois, dans cette grande
chasse allemande. L'électeur de Cologne, qui se mourait, était aussi
l'évêque de Liége, et il avait encore les évêchés d'Hildesheim et de
Munster, en Westphalie. Louvois par Furstemberg qu'il allait faire
élire de force, donnait tout cela au roi, la Meuse centrale et le bas
Rhin. Il plongeait au coeur de l'Empire. L'empereur, occupé des Turcs
et des Hongrois, n'y pouvait rien.
Le seul obstacle, c'était cette affaire intérieure de la Révocation
que l'on disait finie et qui traînait. Elle était cependant menée avec
vigueur. Mais l'on émigrait d'autant plus. L'argent fuyait par toutes
les frontières. Les rebelles échappaient, tout au moins par la mort.
Soumis de leur vivant, ils avaient la malice d'attendre l'agonie pour
se dédire, rétracter tout et se dire protestants. Là, une scène
violente. Le confesseur faisait venir le juge au lit, et l'on
signifiait à l'agonisant qu'il allait être traîné nu sur la claie. À
Dijon, une femme y fut mise avant d'expirer (Élie B., 985-987). À
Arvert, près de la Rochelle, une demoiselle, près de se marier,
meurt, et son pauvre corps, suivi du fiancé en larmes, repaît les yeux
d'une foule cruelle. Ne l'ayant eue vivante, du moins il ne la quitta
pas, la garda, et la nuit l'ensevelit de ses mains.
À Rouen, la dame Vivien est traînée, mais non enterrée. Trois jours
durant, elle amusa les petits garçons du collége, écoliers des
Jésuites. À Cani, en Caux, un gardien fit une exhibition de la femme
Diel, à tant par tête, pour voir le «corps d'une damnée.» Les
personnes les plus respectables ne furent point exceptées. Le vicomte
de Novion, vieil officier, la vénérable mademoiselle de Montalembert,
qui avait quatre-vingts ans, furent ignominieusement traînés. Tels
enterrés d'abord, mais condamnés plus tard, furent, dans l'état le
plus horrible, exhumés, pleins de vers, empestant l'air, effrayant la
nature. Chacun fermait ses portes et ses fenêtres au passage des
hordes qui traînaient ces charognes. Un bourreau renonça, s'enfuit.
Mais il lui fallut revenir sous peine de mort. Cela fit créer un
supplice. M. Mollières de Montpellier, faible et malade, fut condamné
à traîner un corps mort. Il tomba en faiblesse. Les soldats le
frappèrent. En vain. Il était mort; on le mit sur la même claie.
Celui au nom duquel on faisait tout cela craignait la mort lui-même.
L'ulcération se déclarait; il fallait opérer. Auparavant, il voulut
faire un acte de piété. Il était touché, non des maux des hommes, mais
de l'indigne et cruel traitement que subissait l'hostie, donnée à des
bouches indignes. Il défendit de faire communier personne qui n'y
consentît librement. Mais qui n'y consentait, pouvait en revenant
retrouver les dragons chez lui.
L'intendant Foucauld, qui vint à Versailles au moment de l'opération,
et qui le vit après, le trouva adouci. Il désirait du moins que la
persécution fût plus habile, que les évêques et curés ne prissent pas
si ouvertement les fonctions de police, qu'ils s'abstinssent dans
leurs sermons de menaces militaires. Il blâma la férocité imprudente
des confesseurs qui, au premier refus d'un mourant, forçaient le juge
de venir, de procéder publiquement. Le spectacle hideux de la claie
irritait trop. Plusieurs, exaspérés, proclamèrent qu'ils défiaient ce
supplice, le désiraient d'avance, comme honteux aux persécuteurs. Le
roi recommanda (8 décembre) de prendre en douceur ces refus de
mourants et de n'en pas faire bruit. Il défendit aussi une aggravation
révoltante qu'on donnait à ses ordonnances. Les femmes enfermées
devaient d'abord être rasées; mais, par excès de zèle, on leur rendait
la chose effrayante, infamante: elles étaient tondues par la main du
bourreau (Corresp. admin., IV, 373).
On commençait à réfléchir sur l'effet de la dragonnade. Lâcher ainsi
le soldat chez les riches et les gens aisés, qu'était-ce sinon
soulever toutes les convoitises des pauvres? Le soldat n'était rien
qu'un paysan en uniforme qui pouvait fort bien être imité par le
paysan. Dans les environs de Paris, plusieurs prenaient ce métier
lucratif, s'affublaient en dragons, et, sous le terrible habit vert,
pillaient, rançonnaient les maisons, sans trop s'informer de la foi
des maîtres. Ainsi la jacquerie militaire, lancée à l'étourdie, eût eu
ce noble fruit de faire un peuple de voleurs.
On contint les soldats, mais comment contenir la cour? Elle était bien
tentée. Le roi, fort affaibli, était entouré d'une foule frémissante
dont les mains démangeaient. Le père la Chaise, tout désintéressé,
était moins importun. Il ne prit qu'une chose, et si petite! une
feuille de papier. Quelle? La _Feuille des bénéfices_, le maniement
complet de l'Église de France, la nomination aux évêchés, abbayes,
cures, etc., autrement dit, la disposition d'un bien de quatre
milliards.
Les autres grappillaient. Ils fondirent sur les biens vacants des
fugitifs. On en donnait gratis, ou on en vendait à vil prix. Pour les
non-émigrants, on pouvait par le zèle des dénonciations en faire des
émigrants, les dépouiller. Si quelques catholiques s'honorèrent en
sauvant la fortune des fugitifs, beaucoup d'autres effrontément, dans
ce moment où tout était permis, se firent héritiers d'hommes vivants,
nièrent même les dépôts confiés. Un exemple, illustre en ce genre, est
celui de M. de Harlay. Ce magistrat, entre les mains duquel Ruvigny,
en partant, avait laissé sa fortune, se fit scrupule d'être en
contravention avec les défenses du roi, se dénonça, et, ce bien
confisqué, il le reçut du roi en don.
Cela est beau, rare, héroïque. Mais sans s'élever à ces hautes vertus,
beaucoup s'enrichissaient par des spéculations fort simples. Madame de
Maintenon, personne de conscience, et peu intéressée, ne voit nulle
indélicatesse à acheter pour rien les biens pris aux proscrits. Dans
une lettre souvent citée, elle engage son frère à s'établir grandement
en achetant de ces terres; elle prévoit, espère «que la désolation des
huguenots en fera encore vendre.»
Ainsi baissait le niveau de la conscience publique. On commença à
réfléchir que l'on était bien fou de retenir les huguenots et
d'empêcher l'émigration, qu'il était plus avantageux de lâcher les
personnes et de garder les biens. On dit au roi que, s'il les laissait
libres de partir, peu en profiteraient, qu'ils resteraient plutôt par
esprit de contradiction. En mars 88, on ouvre les prisons, on ouvre
les frontières. Beaucoup sont embarqués pour l'Amérique, la plupart
conduits par des gardes aux portes du royaume, où on leur lit leur
bannissement, la confiscation de leurs biens.
Ce fut une grande scène et bien touchante, de voir ces pauvres gens,
dans leurs habits de prisonniers, maigris et les yeux caves, défiler
des prisons, puis menés militairement, et souvent avec des voleurs.
Leur douceur, leur patience, firent revenir beaucoup de catholiques.
Déjà, dans les prisons, plusieurs avaient attendri les geôliers, les
soldats. Élie Benoît a religieusement consigné, dans son histoire, les
faits qui témoignent de la bonté que témoignèrent quelques dragons, et
d'autres gens de condition différente. À Metz, M. de Boufflers avait
d'abord montré quelque indulgence, mais il en fut réprimandé (E. B.,
909, 981).