Nul roman comparable pour l'intérêt des aventures et le pathétique

des situations à ces histoires trop vraies. Un comique terrible, à

tout moment, vient s'y mêler à la tragédie. Il n'est sorte de ruses,

de bizarres déguisements, qu'on n'emploie pour échapper. Les femmes,

spécialement, y furent héroïques, admirables, ne reculèrent devant nul

danger, nulle souffrance. Plusieurs même se défigurèrent pour être

moins reconnaissables. De jeunes demoiselles, devenues tout à coup

intrépides et aventureuses, à quinze ans, à seize ans, se hasardaient

dans les bois, les déserts, à la merci d'hommes de mine affreuse et

affamés d'argent, qui eussent fort bien pu tuer, dépouiller la pauvre

brebis sans défense, au lieu de faire pour elle un pénible voyage, qui

pouvait leur valoir la mort. Marteilhe en cite deux, qui, habillées en

homme, allaient échapper en plein hiver par la forêt des Ardennes,

faire trente lieues sous les arbres chargés de givre, par des voies

défoncées, sur un affreux verglas. Elles furent prises et mises en son

cachot. Elles étaient de son pays et de sa ville. Elles furent si

heureuses de la rencontre, qu'elles en pleuraient de joie. Lui, se

défiant de sa sagesse, il n'accepta pas cette société charmante, et

protégea les innocentes mieux qu'elles ne faisaient elles-mêmes, leur

obtint un cachot à part.

Il y a mille histoires d'embarquements aventureux. Plusieurs se

jetaient à fond de cale dans les bâtiments qui partaient, sous des

tonneaux de vin, même dans des tonneaux vides ou sous des monceaux de

charbon. Une famille restait là parfois quinze jours dans les

ténèbres, dans des gênes extrêmes, pour attendre le vent favorable.

On allait jusqu'à prendre une simple barque. On se jetait au premier

pêcheur pour passer l'Océan. Le comte de Marancé passa ainsi, avec sa

femme et quarante personnes, dans une barque, malgré la plus rude

saison. Il y avait là des femmes grosses, d'autres qui allaitaient.

Point de vivres. On crut passer vite. Le mauvais temps retint en mer;

on resta des jours et des nuits sous la brume glacée. Les nourrices,

épuisées, n'avaient plus de lait, donnaient de la neige aux enfants.

Tous étaient demi-morts quand la blanche dune d'Angleterre parut enfin

à l'horizon.

Heureux encore ceux-ci. Mais M. de Bostaguet, un autre gentilhomme

normand, fut attaqué cruellement, et séparé des siens, au moment de

s'embarquer. Nous avons ce récit de sa main même. Il confesse avec

grand chagrin, dans une mâle pudeur de soldat, qu'il avait eu le

malheur de faiblir, qu'ayant chez lui je ne sais combien de femmes,

mère, soeurs, filles et belles-filles, nièces, enfants et sa femme

enceinte, il n'avait pas eu le courage de les exposer aux dragons, et

qu'il avait faibli. Mais la désolation de cette chute était si grande

dans la famille, qu'avec tant d'embarras, une mère de quatre-vingts

ans, des petits enfants, etc., on résolut de se remettre à Dieu, de

laisser tout, terres et maisons, et de fuir à tout prix. Cette lourde

et nombreuse couvée que traînait Bostaguet, ces pauvres femelles

tremblantes, qui avançaient lentement vers la mer, tout cela fut

rejoint bien vite par les soldats, les garde-côtes. Bostaguet et ses

gendres, ses domestiques, se défendirent à coups de pistolet; il y eut

des hommes tués, mais lui-même fut blessé. Cependant le troupeau de

femmes fuyait sur les falaises le long de la mer. Situation terrible,

car à cette heure le flux montait. Bostaguet eut le déchirement de

sentir qu'on allait les prendre, les lui ôter sans doute pour

toujours. Il s'enfuit, fut caché par des paysans catholiques, même par

des curés charitables, mais mal pansé, martyrisé. Enfin, il échappa,

entra dans l'armée de Guillaume. Longues années après, il put faire

revenir ce qui restait de sa famille.

Tels ne revinrent jamais. Capturés par les Barbaresques, ils furent

vendus en Afrique, en Asie. D'autres prirent des brigands pour guides

et furent assassinés. Des guides mercenaires, pour mieux tromper les

gardes, faire évader un riche, les endormaient en leur livrant des

pauvres. Des forbans se chargeaient de faire passer la Manche,

prenaient des fugitifs à bord; puis, une fois en mer, leur arrachaient

ce qu'ils avaient et les mettaient au fond de l'eau.

On a réimprimé un beau et terrible récit: _Les larmes de Chambrun_,

pasteur d'Orange. C'était un homme énergique, éloquent, né pour

soutenir tous les autres, et qui pourtant tomba. Il était alité dans

ce moment dans un cruel accès de goutte, à qui une fracture de la

cuisse ajoutait d'atroces douleurs. Dans cette ville, qui appartenait

au prince d'Orange, la dragonnade fut plus furieuse qu'ailleurs,

proportionnée à la haine qu'on supposait au roi pour Guillaume. Le

comte de Tessé, un officier féroce et railleur, fut envoyé là.

Le logement ne fut pas plutôt fait qu'on entendit mille gémissements.

On ne voyait dans les rues que visages inondés de larmes. La femme

criait au secours du mari lié, roué de coups, pendu au feu, menacé du

poignard. Le mari appelait pour sa femme mourante, qu'un coup avait

fait avorter. Des cris d'enfants: «On tue mon père! on abîme ma mère!

on veut mettre à la broche mon petit frère!...» Quarante-deux dragons

s'établirent dans la chambre de Chambrun et autour de son lit. Ils

allument cent bougies, battent de quatre tambours, se coiffent de

serviettes, fument à son nez pour le faire étouffer. Ils boivent tant

que le sommeil leur vient, mais leurs officiers entrent et les

éveillent à coups de canne.

Chambrun avait fait fuir sa femme. Mais on la ramène à Tessé. Le rieur

dit cruellement: «Eh bien, tu serviras à toi seule tout le régiment.»

Elle se roula à ses pieds, désespérée. Elle était perdue, si un

religieux à qui Chambrun avait rendu service ne l'eût cautionnée. Sans

la faire abjurer, par un pieux mensonge, il dit: «Elle a fait son

devoir.»

Rejointe à son mari, elle avisa à le faire emporter. Au moindre

mouvement, il souffrait des maux indicibles. Quand on le vit partir

sur un brancard, toute la ville pleurait, les catholiques comme les

protestants. Les dragons mêmes étaient émus, et, dit-il, changeaient

de couleur.

Le martyre du malade s'aggrava à Valence. Un cousin de madame de

Sévigné, La Trousse, y commandait. Il lui ôta sa courageuse femme, qui

seule faisait sa fermeté, et le malheureux abjura. Plus tard, guéri à

Lyon, la frontière étant moins gardée, il trouva le moyen d'échapper

déguisé en officier général, avec grand bruit, grand train, une

voiture à quatre chevaux. Sa pauvre femme y eut bien plus de peine,

fuyant de son côté avec trois demoiselles de Lyon. Les guides qu'elles

avaient payés eurent la barbarie de les laisser en pleine montagne.

C'était l'hiver. Elles erraient et ne trouvaient pas le chemin. Elles

restèrent neuf jours sur la neige, chassées dans le Cerdon, traquées

le long du Rhône. Les demoiselles, vaincues de froid, de fatigue et de

faim, voulaient revenir à Lyon et se livrer. Madame de Chambrun eut du

coeur pour les quatre, ne leur permit pas le retour, et finit par leur

montrer enfin des hauteurs les tours de Genève, le salut et la

liberté.

L'exemple que la petite Genève donna alors est le plus grand, je

crois, qu'on puisse trouver dans l'histoire de la fraternité humaine.

Cette ville de seize mille âmes, pendant près de dix ans, reçut,

logea, nourrit quatre mille fugitifs. Énorme effort, excessive

dépense, et soutenue avec une persévérance admirable. Augmenter

sur-le-champ d'un quart sa population, sa consommation, c'est ce

qu'aucune ville n'aurait supporté. Si Paris a un million d'âmes,

représentez-vous ce que serait l'invasion subite d'un quart en plus,

de deux cent cinquante mille âmes. Ajoutez que, de ce côté, venait la

partie la plus pauvre de l'émigration. Nos braves paysans du Jura,

avec des dangers incroyables, par les sapins, les précipices, en plein

hiver, par les sentiers des chèvres, les faisaient passer un à un,

mais dénués et sans bagages. Comme des naufragés ou comme l'enfant qui

vient de naître, ils abordaient nus à Genève, n'apportant que leur

corps mal vêtu, affamé, souvent martyrisé. Toujours de nouveaux

arrivants. Ils s'écoulaient, d'autres venaient. C'était un torrent de

fantômes; on eût dit la marche des morts vers la vallée de Josaphat.

Les maisons de Genève ne sont pas grandes. La famille d'alors était

serrée et close, d'une certaine raideur pour l'étranger et d'un

_aparté_ puritain. Tout cela disparut. La pitié et la charité

changèrent violemment ces choses de forme. Les portes s'ouvrirent

grandes. On mit des lits partout, cinq ou six dans chaque chambre.

Telle maison en eut quarante-cinq! Toutes les habitudes changées,

complet bouleversement. La dame génevoise, concentrée jusque-là, un

peu prude et méticuleuse, prend chez elle, avec elle, au saint des

saints de la famille, ces pauvres inconnues. Elle coupe ses robes à

leur taille, se dépouille pour couvrir des enfants presque nus. Grande

table et petite chère. Pour nourrir tout ce monde, elle accepte, elle

impose aux siens une sobriété rigoureuse. Elle vide les greniers et

les caves. Elle prend l'eau pour elle et réserve le vin pour ces

malheureux épuisés.

Nos Français du Midi, sous la bise de Genève, au souffle du mont

Blanc, dans ces grands courants froids que le Rhône, que l'Arve, ces

furieux torrents, amènent là de toutes parts, supportaient avec peine

le cruel hiver de 1686. Leurs hôtes, non contents de manger avec eux

tout ce qu'ils avaient, s'endettèrent généreusement. De leur crédit

chez les marchands, ils enlevèrent du drap, du linge, des chaussures,

habillèrent tout ce peuple. Nos Français discrètement, pour ménager le

bois de la maison et soulager leurs hôtes, les laisser respirer un

moment, allaient presque tous chercher un peu de soleil sur la pente

abritée que depuis on appela le _Petit Languedoc_. Cette rampe domine

le beau Jardin des plantes que Rousseau, Candolle et Saussure, rendent

tellement illustre. Mais ce grand souvenir de la charité génevoise

glorifie plus encore ce beau lieu et le rend sacré.

Cependant arrivaient les lettres insistantes de Louis XIV pour qu'on

chassât les réfugiés. La petite ville, sans armes, avec ses vieux

mauvais remparts, n'eut garde de désobéir. On ordonna à son de trompe

leur expulsion. Il en sortit des foules par la porte de France. Mais,

à minuit, on les faisait rentrer par la porte de Suisse. Pendant que

les crieurs proclamaient leur bannissement, les huissiers de la ville

en habit noir faisaient pour eux la collecte de porte en porte. Fureur

et menaces du roi, qui va, dit-il, agir. Genève, en ce péril, décida

que ceux qui viendraient désormais seraient conduits à Berne. Mais

rien ne put lui faire abandonner ceux qu'elle avait reçus. Elle en

garda trois mille. Berne et Zurich la rassurèrent en lui offrant au

besoin une armée de trente mille hommes. (V. l'intéressant mémoire de

M. Gaberel, tiré des actes.)

Au reste, de quoi s'étonner? quoi de plus français que Genève, ce lac

sacré, ce doux pays de Vaud? La France y recevait la France. Ceux

qu'elle doit surtout remercier, ce sont les nations étrangères,

d'autres langues, de moeurs opposées, qui nous ouvrirent les bras

noblement, généreusement. L'Allemagne du Nord, dans son ingénieuse

hospitalité, fit que ces fugitifs se crurent dans la patrie, leur fit

exprès des villes pour vivre ensemble où on ne parla que leur langue.

Ils eurent leurs tribunaux et se jugèrent eux-mêmes. L'Angleterre,

magnifiquement, dépensa sans compter, sans se lasser jamais. Elle

donna l'argent; et un de nos réfugiés, Schomberg, lui porta la

victoire.

Mais, de toute l'Europe, la plus excellente hospitalité fut celle de

la Hollande. Elle fut l'_arche_ dans ce déluge. Peuple froid de

parole, mais chaud en acte, solide en amitié, avare pour être

généreux. Au jour de la Révocation tous donnèrent largement, tous,

juifs, luthériens, anabaptistes, catholiques même. Mais, ce qui valait

mieux, excellents organisateurs dans les choses de la charité, les

Hollandais créèrent de nombreux établissements de refuge, et surtout

pour les femmes. Chaque ville voulut en avoir. Ici, les dames furent

reçues, là les femmes de ministres, ailleurs les jeunes demoiselles.

Tout cela, par une noble attention, dirigé par des Françaises. Vivres,

pensions, propriétés, rien ne manqua à ces établissements. Amsterdam

bâtit mille maisons pour les nôtres. La Frise et toutes les provinces

leur donnaient des terres et des exemptions d'impôts. Ce n'est pas

tout. Les Hollandais, les Anglais de concert, firent savoir dans la

Suisse, qu'ils n'avaient pas assez de pauvres, d'émigrés et de

fugitifs, et prièrent qu'on leur en cédât.

Racontons le meilleur. Dans ce grand élan de pitié, quand les

complaintes des martyrs se chantaient partout en Hollande, le coeur le

plus touché, le plus tendre, qui n'en disait rien, c'était la belle et

bonne femme de Hollande. Elle qui ne vit que d'intérieur, de famille

et de doux ménage, elle sentit à fond cette terrible révolution de la

famille, tant d'époux séparés, de veufs et d'orphelins. Elle adoptait

ceux-ci, accueillait ceux-là. Souvent, en donnant tout, elle voulait

davantage et se donnait elle-même. Les dames les plus riches

ambitionnèrent et recherchèrent la main des plus pauvres de ces

exilés. C'était le plus souffrant, celui qui avait tout perdu, santé,

famille, enfants, celui qui arrivait le plus frappé de Dieu, à qui

leur coeur allait de préférence. Qu'on me permette ici de m'arrêter,

de rappeler un fait plus ancien qui précède la Révocation, mais qui

s'est renouvelé souvent dans ce siècle.

L'antique église des vallées vaudoises des Alpes, image trop fidèle du

christianisme primitif, dans son innocence agricole, n'était que plus

haïe des papistes et très-spécialement des Jésuites du Piémont.

Tout-puissants à la cour, de vingt ans en vingt ans, ils y firent

lâcher les soldats. Dans la persécution de 1655, tout le petit pays

étant couvert de troupes, écrasé, sauf les hauts sommets neigeux,

inhabitables, l'intrépide pasteur Léger s'y maintint, résolu à ne pas

quitter son troupeau. Plusieurs hivers durant, sans abri que les

antres, vivant du peu que des hommes hardis y portaient à grand

risque, toujours il échappa à la poursuite des dragons. Mais il

n'échappait pas à la nature terrible de ces lieux. Plus d'une fois, la

tourmente l'enleva, le jeta demi-brisé dans les torrents. Plus d'une

fois, sur des pentes rapides, il fut roulé par l'avalanche. Souvent,

couvert de givre, la barbe et les cheveux hérissés de glaçons, il

perdait figure d'homme. On le priait en vain d'abandonner cette vie

impossible. Il s'obstinait. Mais il devenait sourd, aveugle par la

neige, et ses membres roidis lui refusaient le mouvement. Il fallut

donc descendre. Il arriva en Suisse et sur le Rhin, n'ayant rien que

sa Bible, dévasté, ruiné, une ombre d'homme, hélas! une ombre

douloureuse, ne faisant un pas sans gémir. Il était dans son lit quand

une lettre lui vient de Hollande, la lettre d'une dame veuve. Cette

dame, fort riche, lui écrivait que, s'il n'était malade, elle n'eût

pas osé s'offrir à lui, mais que, dans cet état, elle croyait pouvoir

le prier d'accepter sa main. Cette charmante bonté eut l'effet d'un

miracle. Notre homme, hier dans les affreux glaciers, tombe dans une

bonne ville de Hollande. Son antre est maintenant une opulente maison,

un nid chaud, partout tapissé. La dame qu'à sa lettre il croyait

vieille, voici que c'est une jeune sainte, qui veut le servir à

genoux. Il remercie Dieu, ressuscite. Son grand coeur et sa gratitude,

son amour, le refont. Le voilà un autre homme plus vivant qu'il ne fut

jamais, plus chaleureux. On le sent à son livre, à cette oeuvre

admirable, la brûlante histoire des martyrs.

CHAPITRE XXIV

MASSACRE DES VAUDOIS--LES VOIX D'EN HAUT ASSEMBLÉES DU DÉSERT

1686

«Poussons au ciel nos acclamations, dit Bossuet (25 janvier 86), et

disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, ce que les 630

Pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoine: «_Vous avez

affermi la foi, vous avez exterminé les hérétiques. Roi du ciel,

conservez le roi de la terre!_» Voilà ce que nos pères ont admiré.

Mais ils n'ont pas vu, comme nous, les troupeaux égarés revenir, leurs

faux pasteurs les abandonner, sans même en attendre l'ordre, et

_heureux_ de pouvoir donner leur bannissement pour excuse.»

Mot dur pour les ministres, que l'on chassa si cruellement en gardant

leurs enfants! Ceux qui restaient furent jetés aux galères (50 en une

fois dès 1684). Bossuet l'a oublié. Il semble croire ce que le roi

écrit en Hollande et en Angleterre (20-27 déc. 85). «Qu'il n'y a

_point de persécution_, que les protestants émigrent _par caprice

d'une imagination blessée_,» etc. (V. Dépêches de d'Avaux.)

Qui est persécuté? L'Église catholique. Voilà qui est étonnant et qui

effraye. Dans son chant de triomphe, se mêle un sinistre gémissement:

«Qu'elle est forte cette Église et que redoutable est le glaive que le

Fils de Dieu lui a mis dans la main! Mais c'est un glaive dont les

superbes et les incrédules ne ressentent pas le double tranchant. Elle

est fille du Tout-Puissant; mais son père, qui la soutient au dedans,

l'abandonne souvent aux persécuteurs; et, à l'exemple de Jésus-Christ,

elle est obligée de crier, dans son agonie: Mon Dieu, mon Dieu,

pourquoi m'avez-vous délaissée? Son époux est le plus puissant comme

le plus beau et le plus parfait de tous les enfants des hommes; mais

elle n'a entendu sa voix agréable, elle n'a joui de sa douce et

désirable présence qu'un moment. Tout d'un coup il a pris la fuite

avec une course rapide, et, plus vite qu'un faon de biche, il s'est

élevé au-dessus des plus hautes montagnes. Semblable à une épouse

désolée, l'Église ne fait que gémir et le chant de la tourterelle

délaissée est dans sa bouche.»

Cherchons qui fait pleurer l'Église. Bossuet nous l'a dit dès

longtemps. Dès 1681, il désigne les esprits forts, les _libertins_,

prêts à profiter des discordes du monde catholique. La presse de

Hollande vient de créer le journalisme (Bayle, 1684). Une inquiétude

générale semble annoncer une révolution religieuse. Le protestantisme

branle, mais le catholicisme est-il solide?

Qu'arriverait-il, si, du dogme vieilli, l'esprit nouveau faisait

éclore un christianisme sans dogme?

Longtemps, dans un repli des Alpes, avait existé une telle église,

nue, naïve, innocente et sans théologie. Depuis un siècle à peine,

elle avait, de confiance, adopté des ministres de Genève, mais n'en

restait pas moins fort loin de l'esprit de Calvin, dans une heureuse

impuissance de rien comprendre à sa doctrine. Pauvre petite église, la

plus antique de l'Europe, par sa simplicité, elle allait se trouver

aussi la plus moderne, et la plus près de nous. N'était-ce pas, à

l'autel des Alpes, que la foi, la philosophie, s'épouseraient dans la

liberté?

Sans bien s'expliquer tout cela, Rome, d'une haine instinctive, avait

poursuivi les Vaudois. Elle en semblait troublée plus que de la

savante et disputeuse Genève. Toujours, elle avait eu à Turin un nonce

ardent, prêt à saisir toute occasion d'obtenir la persécution. Le

politique et rusé Savoyard, qui regardait toujours de sa montagne d'où

soufflait le vent de l'Europe, ayant besoin du pape par moments, alors

faisait ce qu'il voulait. La propagande organisée de longue date à

Turin, Annecy, Grenoble, etc., par le Jésuite Possevino et le doux

saint François de Sales, procédait par l'argent, l'intrigue, surtout

les vols d'enfants. Mais cela ne suffisait pas; dans ces mystérieux

conciliabules dominaient des dévotes italiennes plus ardentes que le

clergé même, violentes, effrénées Madeleines, qui (comme la Pianesse

en 55) se croyaient damnées sans remède si elles ne se lavaient dans

un bain de sang.

Pour être sûr d'en répandre beaucoup, il suffisait d'imposer aux

Vaudois des logements militaires. Tout le monde connaissait, et par la

tradition, et par le livre de Léger et ses gravures si populaires,

l'effroyable trahison de 1655. Sous un tel souvenir, le petit peuple

n'oserait jamais se fier aux soldats et se ferait exterminer plutôt.

En y portant la dragonnade, on pouvait espérer cela. On travailla

l'été de 1685. On fit comprendre au roi que tous les émigrants iraient

à cet asile, et, dès le 12 octobre, voulant le leur fermer, il intima

à la Savoie d'occuper militairement et de convertir les Vaudois. Il

insista, offrit des troupes. Le duc, jeune homme de vingt ans, n'était

pas pour lui résister.

Les Vaudois effrayés envoyèrent à Turin, et ne furent pas même reçus.

Leurs ministres disaient qu'il n'y avait rien à faire qu'à se

soumettre et souffrir tout. Cela était-il possible? On accepte le

martyre pour soi; mais comment l'accepter pour sa femme et ses

enfants? Comment livrer les faibles à l'infamie, l'innocence aux

souillures? Résister, ne résister pas, c'était même chose; la

confiance de 55 eut même résultat que la défiance de 86. Les Vaudois

savaient bien que, pour les dévots savoyards, pour l'idolâtrie

piémontaise, leur terre sans madones et sans moines était la terre

maudite, où l'on pouvait tout faire, où nul excès n'était un crime.

D'autre part, les Français, c'étaient ceux de la dragonnade, ces

terribles railleurs, sans pitié dans leurs jeux, cruellement

facétieux dans l'outrage et dans les supplices. Tout leur esprit

n'empêche pas que, si on leur trouve un mot d'ordre, un sobriquet pour

l'ennemi, ils ne le répètent à l'aveugle, n'aboient tous à ce mot,

comme la meute à l'hallali du cor. Ici, ce mot était _barbets_. Les

ministres dans ce dialecte s'appelant _barbes_, on nommait _barbets_

les Vaudois. Avec cela, on répondait à tout, et tout était permis.

«Des hommes? non, ce sont des _barbets_.»

Les Suisses et les princes allemands, dont ils implorèrent

l'intercession, ne leur donnèrent rien qu'un conseil misérable et

impraticable, de quitter leur pays, de passer les Alpes en janvier.

Voyage bien difficile aux hommes, impossible aux familles. Il eût

fallu laisser leurs femmes, leurs enfants. L'abattement de l'Europe

était extrême. Nul ne soufflait. Un roi de France, tellement uni à

l'Angleterre, maître en Savoie, terrible aux Espagnols, qui, voyant

ses soldats en Béarn, avaient demandé grâce, un roi qui menaçait

l'Empire et voulait la moitié du Palatinat, un roi tellement absolu en

France, qui régnait jusqu'à l'âme, changeait la religion d'un

mot,--c'était un objet de terreur pour toute la terre. La Hollande, on

l'a vu, priait que Dieu attendrît le coeur du roi. Les réfugiés, dans

des vers datés de 1686, prient «ce grand prince, en qui on admire tant

de vertus, de comprendre que la rigueur qu'on lui conseille est un

piége pour l'empêcher d'être élu empereur.» Au 1er janvier, l'éloquent

Saurin, prêchant à la Haye, dans les voeux attendris qu'il fait pour

la Hollande et pour ses alliés, prie aussi pour Louis XIV: «Et toi,

prince redoutable que j'honorai comme mon roi, Dieu veuille effacer

de son livre les maux que tu nous a faits, les pardonner à ceux qui

nous les font souffrir.»

Tel est le vrai christianisme, ennemi de la résistance. Quand il est

conséquent, il reproduit son origine, la soumission à l'Empire, la

résignation sous Tibère, l'oubli de la patrie pour la patrie céleste,

un pieux consentement à la mort de la liberté. Les ministres ici

parlent aussi bien que les évêques. Basnage ou Saurin valent Bossuet.

En Languedoc, comme aux Alpes, les ministres empêchèrent d'armer. Il

ne tint pas à eux que le roi n'eût un triomphe durable et éternel.

Dans ce silence inouï de la terre, il montait dans l'apothéose, ne

voyant plus ce monde, entendant tout au plus quelques plaintes

soumises et de faibles gémissements, mélodie du triomphe, douce au

triomphateur, quand il entend derrière l'esclave soupirer et prier.

C'était le moment où Lebrun, faisant tomber les toiles du plafond de

sa Galerie, dévoila tout à coup cet Empyrée, tout d'or et de peintures

étincelantes. La monstrueuse enflure des Borées qui soufflent la

gloire n'était rien en comparaison de l'enflure délirante des

inscriptions, outrage aux nations qu'on voit renversées de la foudre,

terrassées, garrottées. Le roi regarda froidement, trouva cela

naturel, ne fit aucune objection.

Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19) · 第 19 / 26 段