remit aux religieuses nombre de femmes mariées qu'on séparait de leurs
maris. L'inconvénient, c'est que d'abord, dans leur excessive
ignorance, elles avaient horreur de leurs prisonnières, ne les
distinguant pas des juives, ou bien croyant qu'elles n'avaient de Dieu
que Luther et Calvin. Les supérieures, faites à la tyrannie,
s'exaspéraient aux plus humbles résistances. Les nonnes, vraies
enfants, traitées comme des petites filles et soumises à toute
humiliation, trouvaient naturel de traiter de même une dame, qui
généralement, par son austérité, sa supériorité d'esprit et de
culture, eût dû inspirer le respect. Dans ces maisons de femmes, avec
leurs grilles et leurs clôtures, l'homme était maître cependant;
l'aumônier obsédait la prisonnière dans sa cellule, réglait les
pénitences, ordonnait les sévérités. C'est de lui, de lui seul,
qu'elle dépendait entièrement.
Celles qui furent plongées aux noirs cachots des citadelles avaient du
moins plus de tranquillité. Le geôlier militaire (par pitié ou argent)
les ménageait et parfois même leur permettait de se réunir et de
chanter ensemble leurs psaumes. Les vieux donjons d'Angers et de
Saumur, de Ham, du Pont de l'Arche, si humides et si sombres, seraient
devenus ainsi de petites églises.
De temps en temps, on vidait les prisons. On ramassait de grands
troupeaux de femmes et de vieillards, qu'on entassait dans un vaisseau
et qu'on jetait sur une plage d'Amérique. Un Français, des Cévennes,
se trouvant dans un port d'Espagne, y vit un de ces vaisseaux. Sur le
pont, quelques dames prenaient l'air; elles avaient la mort sur le
visage. Il causa avec elles, et apprit qu'il y avait dans l'entre-pont
des demoiselles de son pays, une de quinze, l'autre de seize ans qui
était malade à la mort. Elles étaient justement ses cousines. Il
descendit et trouva là, d'une part, quatre-vingts femmes ou filles sur
des matelas, et en face, une centaine de pauvres vieux qui n'avaient
que le souffle. Déjà dix-huit étaient morts depuis le départ de
Marseille. Il pleurait tant qu'il ne pouvait parler. Elles lui dirent
que sa soeur se cachait, errait dans les bois. Elles lui montraient
beaucoup de courage. Il fut mis à l'épreuve; le malheureux vaisseau
se brisa à la côte; on n'en sauva pas la moitié. Sauvées? mais le
furent-elles ces infortunées sans protection, dans la vie hasardeuse
et violente de nos colonies? (V. la lettre, Jurieu, I, XIX, 22).
La noyade valait mieux encore que l'affreux sort de celles qu'on
gardait, qu'on mettait aux dures et sales maisons des Filles
repenties. Celles surtout qui, pour fuir, avaient pris l'habit
d'homme, on faisait semblant de croire que c'étaient des coureuses
(Marteilhe, 83), et on les jetait dans ces lieux de correction, dont
l'atroce discipline était moins désolante encore que la hideuse
société.--Enfin, celle qui n'en mourait pas, de gouffre en gouffre
allait plus bas encore. On pouvait la plonger dans l'Hôpital général,
ce grand cimetière, un affreux Paris dans Paris, qui a eu jusqu'à
7,000 âmes. Condamnation barbare, et d'horrible sous-entendu. Avec le
désordre du temps, que devenait une femme dans cette profonde mer des
maladies, des vices, des libertés du crime, la Gomorrhe des mourants?
Je frémis, quand j'entends de la bouche de Louis XIV: «Je lui donne
trois mois; puis, _elle ira à l'Hôpital_.» (_Corr. adm._) Cela veut
dire: «Jetée aux bêtes.» Mais, sut-il bien la portée de ce mot?
Heureusement quelqu'un de plus compatissant bientôt la délivrait: la
mort.
Dans cette succession de douleurs, au fond des citadelles, des
couvents, chez les Repenties et jusque dans cette dernière fosse,
l'Hôpital qui l'engloutissait, que pensait-elle, cette femme, cette
mère? Elle avait deux pensées: l'une qui la relevait, c'était Dieu;
l'autre qui la navrait, ses enfants;--sa fille surtout, sa fille,
seule désormais, livrée à toute chance de péché et de honte,
cheminant par les précipices, hélas! sans que sa mère pût lui donner
la main.
En décembre 85, avait paru le terrible décret: «_De cinq ans_ à seize
ans, tout enfant sera enlevé dans huit jours.»
Un enfant de cinq ans!... À un âge si tendre l'enfant fait partie de
la mère. Arrachez-lui plutôt un membre, à celle-ci. Tuez l'enfant. Il
ne vivra pas. Il ne vit que d'elle et par elle, d'amour, qui est la
vie du faible. Les parents avaient beau se convertir, on n'enlevait
pas moins l'enfant. J'ai sous les yeux une lettre de désespoir pour
une petite fille enlevée (_Bull. d'Hist._, 1854, p. 358-382). Quel
changement pour l'enfant même! Combien dur, combien brusque, terrible,
pour une si jeune tête, imaginative et peureuse, comme elles sont à
cet âge. Tout perdu à la fois. Le petit lit si doux entouré d'une
mère, le jardin, la grande cheminée où elle avait sa petite chaise,
plus rien de tout cela! La voilà seule, parmi des étrangères, dans un
grand dortoir froid, à grands corridors froids, vastes cours glaciales
qu'on traverse l'hiver au matin, sur la neige, pour s'en aller à la
chapelle. Là, l'agenouillement sur la pierre, les longues prières
incomprises, l'immobilité morfondue. La nourriture maigre, indigeste,
pauvre pour un enfant qui croît. Des classes interminables, les petits
pieds dix heures fixés aux dalles. Les alternatives violentes d'une
maîtresse passionnée qui a des favorites et des souffre-douleurs, en
change, varie, baise ou châtie, au hasard du tempérament et du moment,
qui ne sait rien, n'enseigne rien. Pour premier, dernier mot, le
fouet.
On croyait que l'enfant faiblirait aisément, qu'il oublierait le peu
qu'on avait pu déjà lui enseigner. Point du tout. Il montrait souvent
une ténacité singulière. Même celui qui avait un père et une mère de
religion différente, s'attachait invariablement à la religion
persécutée. Une fille de quatre ou cinq ans, mise au couvent par sa
mère catholique, garde huit ans le ferme désir de retourner chez son
père protestant. Une autre de neuf ans reste fidèle à sa mère
protestante; enlevée plusieurs fois, elle résiste toujours. Telle est
la noblesse instinctive, la générosité innée de l'âme humaine.
L'enfant, constitué juge dans la famille par l'autorité insensée,
jugeait que le vrai devait être là où il voyait le martyre.
Quelles étaient les souffrances de ces petits dans ces longues
résistances? Qui l'a su? Dès sept ans, on les traitait en hommes, et
c'est tout dire. La sage loi ecclésiastique dit: qu'à sept ans
_l'homme est en état de connaissance_, donc, s'il résiste, pervers,
malicieux. De vieilles filles, aigres et colériques, les menaient
violemment, sans savoir ce qu'est un enfant, ni se douter qu'il peut
être brisé. Plusieurs, en sortant de leurs mains, restèrent
épileptiques. Plusieurs moururent, comme ce petit Brun, que la
comtesse de Marsan livra pour jouet à ses domestiques, et qui, battu,
mis au fond des latrines, tourné en rond des heures entières,
constamment éveillé à coups de coude, finit par ne s'éveiller plus.
(_Bull._, 1858, 435.)
Il y eut des résistances terribles et indomptables, des enfants lions.
Les petites Mirat, orphelines de huit à dix ans, résistèrent douze
années de suite. Enlevées de chez leur grand'mère, par les magistrats
de Meaux et les archers, elles cassent les glaces du carrosse, se
blessent, veulent s'élancer par la portière. Il faut les soldats pour
les contenir. On les met chez un catholique. Elles se sauvent chez des
parents, qui les conduisent, à qui? au président de Lamoignon, qui les
avait fait enlever. Il les met à Charonne, dans un couvent dont elles
sautent les murs. (Élie B., 883.) Reprises et ramenées chez lui, il
les retient sous clef dans son hôtel. Mais là, leur fureur et leurs
cris, la violence de leur résistance font tant de bruit, que le roi
même les rend à leurs parents de Meaux. (_Corr. adm._) C'étaient alors
de grandes demoiselles. On a regret de dire que l'évêque de Meaux,
Bossuet, longtemps s'acharne à les persécuter, obtient leur
emprisonnement. (V. ses lettres, _France prot._ de Harg., article
_Frotté_.) Élie Benoît les a crues hors de France. Nous les voyons à
Meaux sous la très-dure main de Bossuet.
La spéculation se mêlait à tout cela. Les couvents enlevaient de
préférence les jeunes filles adroites qui avaient des talents
d'aiguille, faisaient de jolies choses qu'on vendait bien (Élie B.,
III, 339). Bien plus encore on recherchait, on se disputait même
celles qui payaient de fortes pensions (_Corr. adm._, IV. 353).
L'évêque de Montauban en enlève une de quatorze ans, la met au couvent
de Bordeaux: «car elle aura cent mille écus.»
Quatorze ans! âge fragile, moment délicat et sacré. C'est là surtout
qu'il faut la mère, ses tendresses, son embrassement. Comment les
traitait-on, ces grandes filles, de sensibilité si vive, qui ont tant
besoin de ménagement? J'en vois une privée de sa mère, qu'un père et
un frère catholiques enferment, battent, jusqu'à plus de vingt ans;
puis, enlevée par des soldats, jetée aux couvents de Toulouse,
profondes oubliettes; on ne l'a plus revue. Dans les couvents de
Nouvelles catholiques, qui se créèrent partout en France, la
discipline était le grand moyen. Barbaries impuissantes. Les
religieuses exaspérées en vinrent à l'idée diabolique de les châtier
devant témoins. Celles d'Uzès avaient huit rebelles. Elles avertirent
l'intendant Basville, et firent venir le juge d'Uzès et le major du
régiment de Vivonne, et, devant eux, ces impudiques, ces furieuses,
dévoilèrent les huit demoiselles (elles avaient de seize à vingt ans),
et les fouettèrent avec des lanières armées de plomb. (V. le récit
dans Jurieu et dans Élie Benoît, 893.) Leurs cris épouvantables
s'entendaient de la rue.
Que restait-il après des excès si énormes? Les isoler sans doute et
les accabler une à une. Une pauvre fille en lutte contre toute une
communauté, le coeur toujours serré, sentant partout la haine, nourrie
du froid régime, bien calculé, qui énerve et pâlit, abreuvée
d'humiliations, plongée parfois dans un vilain trou noir où elle a
peur, doit sans doute à la longue défaillir ou mourir. Mais la mort,
c'était sa victoire et son affranchissement. Si l'on craignait cela,
on essayait tout à coup autre chose. La rebelle, par un brusque
changement, était mise dans un régime de grande douceur. On l'ôtait à
ces aigres nonnes, rudes béguines de province, et on la déposait dans
les bras, les pieuses tendresses de dames séduisantes qui eussent
apprivoisé l'oiseau le plus sauvage. La maison de Paris, comme la
plupart des couvents de la capitale, élégante et humanisée, était
relativement un paradis. La pauvre fille brisée ne pouvait faire, dans
un si grand changement, qu'elle ne donnât un peu à la nature, ne
respirât, ne détendît son coeur. L'aumônier était Fénelon.
Le quartier du Palais-Royal, où était cette maison, couvert alors de
grands hôtels, de couvents, et de leurs jardins, était tout autre
qu'aujourd'hui. Trois grands jardins surtout: celui du palais même,
double alors d'étendue, avec le mystérieux pavillon où accoucha la
Vallière; celui des Jacobins, c'est maintenant le marché; celui des
Capucines, qui est la rue de la Paix. Entre les deux premiers, la
butte des moulins de Saint-Roch est, comme elle fut toujours dans ce
quartier, une oasis de silence et de solitude. Là se trouvait le
couvent des Nouvelles catholiques.
L'autorité n'était pas une femme. Le supérieur (c'est le vrai titre de
Fénelon) était cet homme charmant. Il avait vingt-sept ans quand il y
fut nommé en 1678. Ce choix hardi fut un coup de génie de l'archevêque
Harlay de Champvallon. Pour imposer aux protestants par un semblant
d'austérité, on eût pu prendre un cuistre, un Godet par exemple.
Harlay se moqua des censeurs, voulut des résultats; le spirituel
prélat, peu scrupuleux, crut que la Grâce ne serait efficace près de
ces raisonneuses qu'en parlant par la voix d'un homme jeune, aimable,
pieux, mais très-habile aussi, qui les ferait déraisonner.
À cet âge il était prodigieusement affiné, noble visiblement et de
rare distinction, faible, un peu vieux dès sa naissance. Il était en
effet le fruit du dernier amour d'un vieillard. Son père, un grand
seigneur, M. Fénelon de Salignac, veuf, et âgé, ayant de grands
enfants, avait épousé, malgré eux, une demoiselle noble et pauvre.
L'enfant qui vint de ce mariage fut fort mal reçu de ses frères,
quoique, destiné à l'Église, il ne pût leur faire tort. Cette
situation pénible ne contribua pas peu à lui donner la grâce et la
douceur, une certaine adresse aussi, pour se faire pardonner de vivre.
De ses ancêtres paternels, tous diplomates, il tenait quelque chose
d'onduleux et d'insinuant. De sa mère, qui, plus jeune, eut plus de
part à sa naissance, il eut des dons aimables et singuliers, ces
heureuses contradictions qui plaisent dans la femme et en font une
énigme; humble et plein du désir de plaire, vif et subtil, et contenu;
le génie propre au monde, mais pour le mettre aux pieds de Dieu.
Écoutons Saint-Simon qui l'a vu peu avant sa mort et dans la grande
position d'archevêque-prince de Cambrai: «Il avait du docteur, de
l'évêque et du grand seigneur. Il fallait faire effort pour cesser de
le regarder.» Mais les portraits qui restent (à Versailles et
ailleurs) ajoutent des traits moins favorables, quelque chose d'usé,
d'effacé, de trop raffiné, et je ne sais quelle obliquité, un
mouvement fuyant de l'épaule, une allure serpentine, comme d'un
ingénieux sophiste byzantin. Rien de faux et pourtant rien qui rassure
assez. On sent que ce génie complexe dont le propre est l'ondulation,
n'aura pas besoin de mentir pour varier et tromper tout le monde, que
dis-je? pour se tromper lui-même.
Élevé près de sa mère par un très-savant précepteur dans l'étude de
l'antiquité et surtout dans les lettres grecques, il fit sa théologie
aux Jésuites de Paris. Un oncle qui s'occupait beaucoup de lui, vit
qu'on exploitait trop sa brillante facilité. Il risqua de l'éteindre
pour le fortifier, et le mit à Saint-Sulpice. Cette congrégation,
alliée, amie des Jésuites, moins compromise et plus modeste, s'en
tenait (comme Saint-Lazare) à l'arrêt du pape, qui, dès 1604, avait
défendu d'agiter les grandes questions de la théologie, la vitale
question de la Grâce. L'Église devait aller les yeux fermés,
s'interdisant surtout de se comprendre elle-même. Pour la plupart,
ceci réalisait l'heureux mot de Pascal, son conseil: «Abêtissez-vous.»
Pour d'autres, ce renoncement d'esprit mettant toute religion au
coeur, pouvait les jeter au fatalisme de sentiment, d'amour, qu'on a
appelé le _Quiétisme_.
Fénelon n'en était pas là encore à Saint-Sulpice. Il lisait les Pères
grecs, et ne rêvait que missions du Levant, apostolat d'Athènes,
délivrance de la Grèce. On le retint ici, et on lui imposa cette
charge de supérieur des Nouvelles catholiques.
Il n'y eut jamais de situation plus dangereuse. Ces filles arrivaient
là, à peine arrachées de leurs mères, et tout en pleurs. D'autres
ayant déjà passé par des mains dures, ayant souffert plus qu'on n'ose
dire, languissantes, pâlies. Et cependant, tout intéressantes qu'elles
fussent, de leur sérieuse éducation elles restaient militantes. À
mesure qu'elles revenaient à elles par la douceur de cette maison,
elles se défendaient de leur mieux. Eucharis discutait. Elle luttait,
selon sa faiblesse, pour retenir encore le cher enseignement de
famille, si mêlé à sa vie d'enfance et à ses meilleurs souvenirs.
Grand contraste avec le troupeau de tant de femmes domptées qui se
ressemblaient toutes, et de vieilles brebis ennuyeuses. Seulement,
avec ces jeunes filles, il n'y avait aucun progrès à espérer, si on
voulait rester sur le terrain de la logique. Les tirer d'un dogme à un
dogme, c'était presque impossible. Mais fondre tous les dogmes dans
l'attendrissement religieux, perdre tout dans l'amour de Dieu, c'était
la seule voie sûre. Fénelon, on le voit plus tard, avait lu beaucoup
les mystiques. Ce n'est pas tout à coup, après son entrevue avec
madame Guyon, qu'il se trouva avoir cette science et cet
approfondissement. Tout cela venait de plus loin, de ces années
obscures où il en eut le temps, l'occasion, la nécessité.
Il est bien entendu qu'il ne dit rien de tout cela dans son petit
traité de l'_Éducation des filles_ (1687), livre calculé, hors de
toute théorie, manuel, judicieux, pratique et terre à terre, écrit
pour mesdames de Beauvilliers et de Chevreuse, qui réussit si bien en
cour et qui le fit précepteur du duc de Bourgogne. Un seul mot de
mysticité, dit trop tôt, l'eût perdu près de ses maîtres de
Saint-Sulpice, chez son patron Bossuet, et surtout à Versailles. Un
trait essentiel de ce personnage, qui fut le plus prudent des saints,
c'est que ses intimes amis l'ignorèrent toujours, et que chaque pas où
il se révéla fut pour eux une surprise. Par trois fois, il les
étonna, et quand ils le virent précepteur, et quand ils le virent
quiétiste, enfin quand la publication du _Télémaque_ montra en lui le
romancier sentimental et l'utopiste politique.
Le Quiétisme florissait à Paris depuis longtemps. Dès 1670, madame
Guyon l'y prêchait sous les formes de l'Amour pur. Je ne crois
nullement que Fénelon, qui y vint alors étudier et vécut dix-huit ans
à Paris (jusqu'en 1688), ait pu ignorer ces doctrines. Elles
n'allaient que trop à son âme tendre et subtile, de sensibilité
contenue. Libre de Saint-Sulpice, transplanté de ce sol ingrat dans le
charmant jardin des fleurs malades, il lui fallut puiser pour elles à
la seule source qu'offrît l'aridité du temps. Le Quiétisme, à son
premier degré élémentaire (obéissance, passivité, renoncement à
soi-même et abandon à Dieu), c'était l'enseignement naturel de la
situation. Dans la mesure prudente où un homme si fin put administrer
ce calmant, il devait engourdir à merveille des âmes endolories, dont
tant de cruels souvenirs renouvelaient les blessures. Jamais, sans ce
loto, le pauvre coeur n'eût oublié.
Oublier! Mot pénible à dire. Cette maison ruinée, ce père en fuite,
cette mère prisonnière, tout cela revenant dans les songes, avec tel
air des psaumes, faisait pleurer encore, et les beaux yeux parfois en
étaient rougis le matin. À la longue ces ombres austères s'en allaient
pâlissant. On avait des amies, des compagnes caressantes, si tendres!
qu'on eût craint d'affliger. Le parloir agissait. Par les visites de
grandes dames venaient l'air de Versailles, les belles nouvelles,
tout l'olympe de cour, la chronique des nobles mariages. Ajoutez
d'autre part un appel incessant au coeur, un miracle par jour, un Dieu
qui se donne sans cesse et veut se donner davantage. Fénelon,
généreusement, accorde la communion fréquente, et même quotidienne.
État prodigieux, si émouvant pour une enfant à cet âge de crise, de se
sentir toujours son jeune sein habité de Dieu!
Ainsi, très-haut, très-bas, entre une vie de miracles et une vie déjà
semi-mondaine, entre Versailles et le dixième ciel, l'âme flottait. À
ces brusques passages on s'affaiblit bientôt. Elle perdait surtout de
son activité, avait de moins en moins la disposition de sa raison. Le
meilleur directeur qui constamment dirige, nous ôte l'habitude de
faire un seul pas de nous-mêmes. Mollement soutenu à la lisière, on
n'aime plus à appuyer le pied. Nulle initiative. Il est bien plus
facile de suivre et laisser faire, «d'attendre en attendant,» ce que
dira la voix aimée d'une autorité douce, qui, par moment, sévère, est
encore aimée d'autant plus.
L'âme ainsi croit ne plus rien faire. Mais l'imagination va toujours
son chemin. Ignoraient-elles, ces jeunes saintes, que les obéissantes,
les charmantes et les empressées, bien connues et triées par madame de
Maintenon, passeraient à sa maison, sous l'oeil et la spéciale
protection? Oserai-je le dire? Quiconque a vu l'agréable uniforme,
noble, sérieux, mais galant, de Saint-Cyr, qui ne dérobe nul avantage
de jeunesse, au contraire fait valoir le cou, le joli bras (gravures
de Lavallée), qui l'a vu pensera que plus d'une convertie sentit là
l'attrait de la Grâce. Celle du roi était assurée à cette maison. Les
demoiselles qui l'amusèrent d'_Esther_ et d'_Athalie_, y trouvèrent
faveur et fortune, et de beaux établissements.
Du reste, Fénelon lui-même, dans son _Avis à une dame de qualité sur
l'éducation de sa fille_, conseille pour celle-ci deux choses. Il
faut, dit-il, faire de Dieu son ami, l'ami du coeur, être avec lui
comme avec son intime, lui dire tout sans cérémonies. Mais en même
temps il est capital pour la jeune fille de se mettre à portée de
trouver un sage mari, _propre à réussir dans les emplois_.
Tel est cet habile homme, et tel l'étonnement qu'il donne toujours de
le trouver visant si haut dans la dévotion, et pourtant si pratique
dans la voie de son temps. Mais cela est-il facile à concilier? La
préoccupation des places s'arrange-t-elle bien avec les libertés de la
vraie vie religieuse? Qu'eût dit le Moyen âge de ces deux ambitions,
et de ce mot si fort, qu'il dit légèrement, sans en mesurer la portée:
Être l'intime ami de Dieu!
CHAPITRE XXIII
LA FUITE--L'HOSPITALITÉ DE L'EUROPE
1686
Dans les révolutions de notre orageuse patrie, bien des fois les mêmes
frontières ont vu l'émigration. Bien des fois les forêts des Ardennes,
les gorges du Cerdon, entre Lyon et Genève, nos côtes d'Océan, leurs
anses solitaires, connues du seul contrebandier, ont vu des fugitifs,
sous mille déguisements, chercher leur salut dans l'exil. Toutefois,
entre proscrits et proscrits, grande est la différence. Le protestant
pouvait rester; on faisait effort pour le retenir. Qu'il dît un mot,
et il gardait ses biens et sa patrie, s'épargnait des dangers
terribles. L'émigré de 93 voulait sauver sa vie; celui de 1685 voulait
garder sa conscience.
La fuite du protestant est chose volontaire. C'est un acte de loyauté
et de sincérité, c'est l'horreur du mensonge, c'est le respect de la
parole. Il est glorieux pour la nature humaine qu'un si grand nombre
d'hommes aient, pour ne pas mentir, tout sacrifié, passé de la
richesse à la mendicité, hasardé leur vie, leur famille, dans les
aventures d'une fuite si difficile. On a vu là des sectaires obstinés;
j'y vois des gens d'honneur qui, par toute la terre, ont montré ce
qu'était l'élite de la France. La stoïque devise que les libres
penseurs ont popularisée, c'est justement le fait de l'émigration
protestante, bravant la mort et les galères, pour rester digne et
véridique: _Vitam impendere vero._ La vie même pour la vérité!
Voilà pourquoi les chemins du passage, ces défilés, ces forêts, ces
montagnes, ces lieux d'embarquement, sont sacrés de leur souvenir. Que
de larmes y furent versées! Il était rare que l'on partît ensemble. La
famille se séparait parfois pour émigrer par des lieux différents, ou
bien par l'impossibilité de faire fuir des malades, des faibles, des
femmes enceintes qui traînaient de petits enfants. On se quittait, le
plus souvent, pour des destinées bien diverses. Tel périssait, telle
était prise, enfermée, perdue pour toujours. On ne se revoyait qu'au
ciel.
Le terrible danger d'une séparation éternelle, des lois féroces,
aggravées coup sur coup, rien ne pouvait les retenir. «Celui qui fuit,
aux galères pour toujours. Son dénonciateur aura la moitié de ses
biens (août 1685).»--«Celui qui aide ou guide le fugitif, est de même
pour toujours galérien (7 mai 1686).» Et ce n'est pas assez; on ajoute
_la mort_.