Les couvents étaient, sans doute, des prisons plus convenables. On

remit aux religieuses nombre de femmes mariées qu'on séparait de leurs

maris. L'inconvénient, c'est que d'abord, dans leur excessive

ignorance, elles avaient horreur de leurs prisonnières, ne les

distinguant pas des juives, ou bien croyant qu'elles n'avaient de Dieu

que Luther et Calvin. Les supérieures, faites à la tyrannie,

s'exaspéraient aux plus humbles résistances. Les nonnes, vraies

enfants, traitées comme des petites filles et soumises à toute

humiliation, trouvaient naturel de traiter de même une dame, qui

généralement, par son austérité, sa supériorité d'esprit et de

culture, eût dû inspirer le respect. Dans ces maisons de femmes, avec

leurs grilles et leurs clôtures, l'homme était maître cependant;

l'aumônier obsédait la prisonnière dans sa cellule, réglait les

pénitences, ordonnait les sévérités. C'est de lui, de lui seul,

qu'elle dépendait entièrement.

Celles qui furent plongées aux noirs cachots des citadelles avaient du

moins plus de tranquillité. Le geôlier militaire (par pitié ou argent)

les ménageait et parfois même leur permettait de se réunir et de

chanter ensemble leurs psaumes. Les vieux donjons d'Angers et de

Saumur, de Ham, du Pont de l'Arche, si humides et si sombres, seraient

devenus ainsi de petites églises.

De temps en temps, on vidait les prisons. On ramassait de grands

troupeaux de femmes et de vieillards, qu'on entassait dans un vaisseau

et qu'on jetait sur une plage d'Amérique. Un Français, des Cévennes,

se trouvant dans un port d'Espagne, y vit un de ces vaisseaux. Sur le

pont, quelques dames prenaient l'air; elles avaient la mort sur le

visage. Il causa avec elles, et apprit qu'il y avait dans l'entre-pont

des demoiselles de son pays, une de quinze, l'autre de seize ans qui

était malade à la mort. Elles étaient justement ses cousines. Il

descendit et trouva là, d'une part, quatre-vingts femmes ou filles sur

des matelas, et en face, une centaine de pauvres vieux qui n'avaient

que le souffle. Déjà dix-huit étaient morts depuis le départ de

Marseille. Il pleurait tant qu'il ne pouvait parler. Elles lui dirent

que sa soeur se cachait, errait dans les bois. Elles lui montraient

beaucoup de courage. Il fut mis à l'épreuve; le malheureux vaisseau

se brisa à la côte; on n'en sauva pas la moitié. Sauvées? mais le

furent-elles ces infortunées sans protection, dans la vie hasardeuse

et violente de nos colonies? (V. la lettre, Jurieu, I, XIX, 22).

La noyade valait mieux encore que l'affreux sort de celles qu'on

gardait, qu'on mettait aux dures et sales maisons des Filles

repenties. Celles surtout qui, pour fuir, avaient pris l'habit

d'homme, on faisait semblant de croire que c'étaient des coureuses

(Marteilhe, 83), et on les jetait dans ces lieux de correction, dont

l'atroce discipline était moins désolante encore que la hideuse

société.--Enfin, celle qui n'en mourait pas, de gouffre en gouffre

allait plus bas encore. On pouvait la plonger dans l'Hôpital général,

ce grand cimetière, un affreux Paris dans Paris, qui a eu jusqu'à

7,000 âmes. Condamnation barbare, et d'horrible sous-entendu. Avec le

désordre du temps, que devenait une femme dans cette profonde mer des

maladies, des vices, des libertés du crime, la Gomorrhe des mourants?

Je frémis, quand j'entends de la bouche de Louis XIV: «Je lui donne

trois mois; puis, _elle ira à l'Hôpital_.» (_Corr. adm._) Cela veut

dire: «Jetée aux bêtes.» Mais, sut-il bien la portée de ce mot?

Heureusement quelqu'un de plus compatissant bientôt la délivrait: la

mort.

Dans cette succession de douleurs, au fond des citadelles, des

couvents, chez les Repenties et jusque dans cette dernière fosse,

l'Hôpital qui l'engloutissait, que pensait-elle, cette femme, cette

mère? Elle avait deux pensées: l'une qui la relevait, c'était Dieu;

l'autre qui la navrait, ses enfants;--sa fille surtout, sa fille,

seule désormais, livrée à toute chance de péché et de honte,

cheminant par les précipices, hélas! sans que sa mère pût lui donner

la main.

En décembre 85, avait paru le terrible décret: «_De cinq ans_ à seize

ans, tout enfant sera enlevé dans huit jours.»

Un enfant de cinq ans!... À un âge si tendre l'enfant fait partie de

la mère. Arrachez-lui plutôt un membre, à celle-ci. Tuez l'enfant. Il

ne vivra pas. Il ne vit que d'elle et par elle, d'amour, qui est la

vie du faible. Les parents avaient beau se convertir, on n'enlevait

pas moins l'enfant. J'ai sous les yeux une lettre de désespoir pour

une petite fille enlevée (_Bull. d'Hist._, 1854, p. 358-382). Quel

changement pour l'enfant même! Combien dur, combien brusque, terrible,

pour une si jeune tête, imaginative et peureuse, comme elles sont à

cet âge. Tout perdu à la fois. Le petit lit si doux entouré d'une

mère, le jardin, la grande cheminée où elle avait sa petite chaise,

plus rien de tout cela! La voilà seule, parmi des étrangères, dans un

grand dortoir froid, à grands corridors froids, vastes cours glaciales

qu'on traverse l'hiver au matin, sur la neige, pour s'en aller à la

chapelle. Là, l'agenouillement sur la pierre, les longues prières

incomprises, l'immobilité morfondue. La nourriture maigre, indigeste,

pauvre pour un enfant qui croît. Des classes interminables, les petits

pieds dix heures fixés aux dalles. Les alternatives violentes d'une

maîtresse passionnée qui a des favorites et des souffre-douleurs, en

change, varie, baise ou châtie, au hasard du tempérament et du moment,

qui ne sait rien, n'enseigne rien. Pour premier, dernier mot, le

fouet.

On croyait que l'enfant faiblirait aisément, qu'il oublierait le peu

qu'on avait pu déjà lui enseigner. Point du tout. Il montrait souvent

une ténacité singulière. Même celui qui avait un père et une mère de

religion différente, s'attachait invariablement à la religion

persécutée. Une fille de quatre ou cinq ans, mise au couvent par sa

mère catholique, garde huit ans le ferme désir de retourner chez son

père protestant. Une autre de neuf ans reste fidèle à sa mère

protestante; enlevée plusieurs fois, elle résiste toujours. Telle est

la noblesse instinctive, la générosité innée de l'âme humaine.

L'enfant, constitué juge dans la famille par l'autorité insensée,

jugeait que le vrai devait être là où il voyait le martyre.

Quelles étaient les souffrances de ces petits dans ces longues

résistances? Qui l'a su? Dès sept ans, on les traitait en hommes, et

c'est tout dire. La sage loi ecclésiastique dit: qu'à sept ans

_l'homme est en état de connaissance_, donc, s'il résiste, pervers,

malicieux. De vieilles filles, aigres et colériques, les menaient

violemment, sans savoir ce qu'est un enfant, ni se douter qu'il peut

être brisé. Plusieurs, en sortant de leurs mains, restèrent

épileptiques. Plusieurs moururent, comme ce petit Brun, que la

comtesse de Marsan livra pour jouet à ses domestiques, et qui, battu,

mis au fond des latrines, tourné en rond des heures entières,

constamment éveillé à coups de coude, finit par ne s'éveiller plus.

(_Bull._, 1858, 435.)

Il y eut des résistances terribles et indomptables, des enfants lions.

Les petites Mirat, orphelines de huit à dix ans, résistèrent douze

années de suite. Enlevées de chez leur grand'mère, par les magistrats

de Meaux et les archers, elles cassent les glaces du carrosse, se

blessent, veulent s'élancer par la portière. Il faut les soldats pour

les contenir. On les met chez un catholique. Elles se sauvent chez des

parents, qui les conduisent, à qui? au président de Lamoignon, qui les

avait fait enlever. Il les met à Charonne, dans un couvent dont elles

sautent les murs. (Élie B., 883.) Reprises et ramenées chez lui, il

les retient sous clef dans son hôtel. Mais là, leur fureur et leurs

cris, la violence de leur résistance font tant de bruit, que le roi

même les rend à leurs parents de Meaux. (_Corr. adm._) C'étaient alors

de grandes demoiselles. On a regret de dire que l'évêque de Meaux,

Bossuet, longtemps s'acharne à les persécuter, obtient leur

emprisonnement. (V. ses lettres, _France prot._ de Harg., article

_Frotté_.) Élie Benoît les a crues hors de France. Nous les voyons à

Meaux sous la très-dure main de Bossuet.

La spéculation se mêlait à tout cela. Les couvents enlevaient de

préférence les jeunes filles adroites qui avaient des talents

d'aiguille, faisaient de jolies choses qu'on vendait bien (Élie B.,

III, 339). Bien plus encore on recherchait, on se disputait même

celles qui payaient de fortes pensions (_Corr. adm._, IV. 353).

L'évêque de Montauban en enlève une de quatorze ans, la met au couvent

de Bordeaux: «car elle aura cent mille écus.»

Quatorze ans! âge fragile, moment délicat et sacré. C'est là surtout

qu'il faut la mère, ses tendresses, son embrassement. Comment les

traitait-on, ces grandes filles, de sensibilité si vive, qui ont tant

besoin de ménagement? J'en vois une privée de sa mère, qu'un père et

un frère catholiques enferment, battent, jusqu'à plus de vingt ans;

puis, enlevée par des soldats, jetée aux couvents de Toulouse,

profondes oubliettes; on ne l'a plus revue. Dans les couvents de

Nouvelles catholiques, qui se créèrent partout en France, la

discipline était le grand moyen. Barbaries impuissantes. Les

religieuses exaspérées en vinrent à l'idée diabolique de les châtier

devant témoins. Celles d'Uzès avaient huit rebelles. Elles avertirent

l'intendant Basville, et firent venir le juge d'Uzès et le major du

régiment de Vivonne, et, devant eux, ces impudiques, ces furieuses,

dévoilèrent les huit demoiselles (elles avaient de seize à vingt ans),

et les fouettèrent avec des lanières armées de plomb. (V. le récit

dans Jurieu et dans Élie Benoît, 893.) Leurs cris épouvantables

s'entendaient de la rue.

Que restait-il après des excès si énormes? Les isoler sans doute et

les accabler une à une. Une pauvre fille en lutte contre toute une

communauté, le coeur toujours serré, sentant partout la haine, nourrie

du froid régime, bien calculé, qui énerve et pâlit, abreuvée

d'humiliations, plongée parfois dans un vilain trou noir où elle a

peur, doit sans doute à la longue défaillir ou mourir. Mais la mort,

c'était sa victoire et son affranchissement. Si l'on craignait cela,

on essayait tout à coup autre chose. La rebelle, par un brusque

changement, était mise dans un régime de grande douceur. On l'ôtait à

ces aigres nonnes, rudes béguines de province, et on la déposait dans

les bras, les pieuses tendresses de dames séduisantes qui eussent

apprivoisé l'oiseau le plus sauvage. La maison de Paris, comme la

plupart des couvents de la capitale, élégante et humanisée, était

relativement un paradis. La pauvre fille brisée ne pouvait faire, dans

un si grand changement, qu'elle ne donnât un peu à la nature, ne

respirât, ne détendît son coeur. L'aumônier était Fénelon.

Le quartier du Palais-Royal, où était cette maison, couvert alors de

grands hôtels, de couvents, et de leurs jardins, était tout autre

qu'aujourd'hui. Trois grands jardins surtout: celui du palais même,

double alors d'étendue, avec le mystérieux pavillon où accoucha la

Vallière; celui des Jacobins, c'est maintenant le marché; celui des

Capucines, qui est la rue de la Paix. Entre les deux premiers, la

butte des moulins de Saint-Roch est, comme elle fut toujours dans ce

quartier, une oasis de silence et de solitude. Là se trouvait le

couvent des Nouvelles catholiques.

L'autorité n'était pas une femme. Le supérieur (c'est le vrai titre de

Fénelon) était cet homme charmant. Il avait vingt-sept ans quand il y

fut nommé en 1678. Ce choix hardi fut un coup de génie de l'archevêque

Harlay de Champvallon. Pour imposer aux protestants par un semblant

d'austérité, on eût pu prendre un cuistre, un Godet par exemple.

Harlay se moqua des censeurs, voulut des résultats; le spirituel

prélat, peu scrupuleux, crut que la Grâce ne serait efficace près de

ces raisonneuses qu'en parlant par la voix d'un homme jeune, aimable,

pieux, mais très-habile aussi, qui les ferait déraisonner.

À cet âge il était prodigieusement affiné, noble visiblement et de

rare distinction, faible, un peu vieux dès sa naissance. Il était en

effet le fruit du dernier amour d'un vieillard. Son père, un grand

seigneur, M. Fénelon de Salignac, veuf, et âgé, ayant de grands

enfants, avait épousé, malgré eux, une demoiselle noble et pauvre.

L'enfant qui vint de ce mariage fut fort mal reçu de ses frères,

quoique, destiné à l'Église, il ne pût leur faire tort. Cette

situation pénible ne contribua pas peu à lui donner la grâce et la

douceur, une certaine adresse aussi, pour se faire pardonner de vivre.

De ses ancêtres paternels, tous diplomates, il tenait quelque chose

d'onduleux et d'insinuant. De sa mère, qui, plus jeune, eut plus de

part à sa naissance, il eut des dons aimables et singuliers, ces

heureuses contradictions qui plaisent dans la femme et en font une

énigme; humble et plein du désir de plaire, vif et subtil, et contenu;

le génie propre au monde, mais pour le mettre aux pieds de Dieu.

Écoutons Saint-Simon qui l'a vu peu avant sa mort et dans la grande

position d'archevêque-prince de Cambrai: «Il avait du docteur, de

l'évêque et du grand seigneur. Il fallait faire effort pour cesser de

le regarder.» Mais les portraits qui restent (à Versailles et

ailleurs) ajoutent des traits moins favorables, quelque chose d'usé,

d'effacé, de trop raffiné, et je ne sais quelle obliquité, un

mouvement fuyant de l'épaule, une allure serpentine, comme d'un

ingénieux sophiste byzantin. Rien de faux et pourtant rien qui rassure

assez. On sent que ce génie complexe dont le propre est l'ondulation,

n'aura pas besoin de mentir pour varier et tromper tout le monde, que

dis-je? pour se tromper lui-même.

Élevé près de sa mère par un très-savant précepteur dans l'étude de

l'antiquité et surtout dans les lettres grecques, il fit sa théologie

aux Jésuites de Paris. Un oncle qui s'occupait beaucoup de lui, vit

qu'on exploitait trop sa brillante facilité. Il risqua de l'éteindre

pour le fortifier, et le mit à Saint-Sulpice. Cette congrégation,

alliée, amie des Jésuites, moins compromise et plus modeste, s'en

tenait (comme Saint-Lazare) à l'arrêt du pape, qui, dès 1604, avait

défendu d'agiter les grandes questions de la théologie, la vitale

question de la Grâce. L'Église devait aller les yeux fermés,

s'interdisant surtout de se comprendre elle-même. Pour la plupart,

ceci réalisait l'heureux mot de Pascal, son conseil: «Abêtissez-vous.»

Pour d'autres, ce renoncement d'esprit mettant toute religion au

coeur, pouvait les jeter au fatalisme de sentiment, d'amour, qu'on a

appelé le _Quiétisme_.

Fénelon n'en était pas là encore à Saint-Sulpice. Il lisait les Pères

grecs, et ne rêvait que missions du Levant, apostolat d'Athènes,

délivrance de la Grèce. On le retint ici, et on lui imposa cette

charge de supérieur des Nouvelles catholiques.

Il n'y eut jamais de situation plus dangereuse. Ces filles arrivaient

là, à peine arrachées de leurs mères, et tout en pleurs. D'autres

ayant déjà passé par des mains dures, ayant souffert plus qu'on n'ose

dire, languissantes, pâlies. Et cependant, tout intéressantes qu'elles

fussent, de leur sérieuse éducation elles restaient militantes. À

mesure qu'elles revenaient à elles par la douceur de cette maison,

elles se défendaient de leur mieux. Eucharis discutait. Elle luttait,

selon sa faiblesse, pour retenir encore le cher enseignement de

famille, si mêlé à sa vie d'enfance et à ses meilleurs souvenirs.

Grand contraste avec le troupeau de tant de femmes domptées qui se

ressemblaient toutes, et de vieilles brebis ennuyeuses. Seulement,

avec ces jeunes filles, il n'y avait aucun progrès à espérer, si on

voulait rester sur le terrain de la logique. Les tirer d'un dogme à un

dogme, c'était presque impossible. Mais fondre tous les dogmes dans

l'attendrissement religieux, perdre tout dans l'amour de Dieu, c'était

la seule voie sûre. Fénelon, on le voit plus tard, avait lu beaucoup

les mystiques. Ce n'est pas tout à coup, après son entrevue avec

madame Guyon, qu'il se trouva avoir cette science et cet

approfondissement. Tout cela venait de plus loin, de ces années

obscures où il en eut le temps, l'occasion, la nécessité.

Il est bien entendu qu'il ne dit rien de tout cela dans son petit

traité de l'_Éducation des filles_ (1687), livre calculé, hors de

toute théorie, manuel, judicieux, pratique et terre à terre, écrit

pour mesdames de Beauvilliers et de Chevreuse, qui réussit si bien en

cour et qui le fit précepteur du duc de Bourgogne. Un seul mot de

mysticité, dit trop tôt, l'eût perdu près de ses maîtres de

Saint-Sulpice, chez son patron Bossuet, et surtout à Versailles. Un

trait essentiel de ce personnage, qui fut le plus prudent des saints,

c'est que ses intimes amis l'ignorèrent toujours, et que chaque pas où

il se révéla fut pour eux une surprise. Par trois fois, il les

étonna, et quand ils le virent précepteur, et quand ils le virent

quiétiste, enfin quand la publication du _Télémaque_ montra en lui le

romancier sentimental et l'utopiste politique.

Le Quiétisme florissait à Paris depuis longtemps. Dès 1670, madame

Guyon l'y prêchait sous les formes de l'Amour pur. Je ne crois

nullement que Fénelon, qui y vint alors étudier et vécut dix-huit ans

à Paris (jusqu'en 1688), ait pu ignorer ces doctrines. Elles

n'allaient que trop à son âme tendre et subtile, de sensibilité

contenue. Libre de Saint-Sulpice, transplanté de ce sol ingrat dans le

charmant jardin des fleurs malades, il lui fallut puiser pour elles à

la seule source qu'offrît l'aridité du temps. Le Quiétisme, à son

premier degré élémentaire (obéissance, passivité, renoncement à

soi-même et abandon à Dieu), c'était l'enseignement naturel de la

situation. Dans la mesure prudente où un homme si fin put administrer

ce calmant, il devait engourdir à merveille des âmes endolories, dont

tant de cruels souvenirs renouvelaient les blessures. Jamais, sans ce

loto, le pauvre coeur n'eût oublié.

Oublier! Mot pénible à dire. Cette maison ruinée, ce père en fuite,

cette mère prisonnière, tout cela revenant dans les songes, avec tel

air des psaumes, faisait pleurer encore, et les beaux yeux parfois en

étaient rougis le matin. À la longue ces ombres austères s'en allaient

pâlissant. On avait des amies, des compagnes caressantes, si tendres!

qu'on eût craint d'affliger. Le parloir agissait. Par les visites de

grandes dames venaient l'air de Versailles, les belles nouvelles,

tout l'olympe de cour, la chronique des nobles mariages. Ajoutez

d'autre part un appel incessant au coeur, un miracle par jour, un Dieu

qui se donne sans cesse et veut se donner davantage. Fénelon,

généreusement, accorde la communion fréquente, et même quotidienne.

État prodigieux, si émouvant pour une enfant à cet âge de crise, de se

sentir toujours son jeune sein habité de Dieu!

Ainsi, très-haut, très-bas, entre une vie de miracles et une vie déjà

semi-mondaine, entre Versailles et le dixième ciel, l'âme flottait. À

ces brusques passages on s'affaiblit bientôt. Elle perdait surtout de

son activité, avait de moins en moins la disposition de sa raison. Le

meilleur directeur qui constamment dirige, nous ôte l'habitude de

faire un seul pas de nous-mêmes. Mollement soutenu à la lisière, on

n'aime plus à appuyer le pied. Nulle initiative. Il est bien plus

facile de suivre et laisser faire, «d'attendre en attendant,» ce que

dira la voix aimée d'une autorité douce, qui, par moment, sévère, est

encore aimée d'autant plus.

L'âme ainsi croit ne plus rien faire. Mais l'imagination va toujours

son chemin. Ignoraient-elles, ces jeunes saintes, que les obéissantes,

les charmantes et les empressées, bien connues et triées par madame de

Maintenon, passeraient à sa maison, sous l'oeil et la spéciale

protection? Oserai-je le dire? Quiconque a vu l'agréable uniforme,

noble, sérieux, mais galant, de Saint-Cyr, qui ne dérobe nul avantage

de jeunesse, au contraire fait valoir le cou, le joli bras (gravures

de Lavallée), qui l'a vu pensera que plus d'une convertie sentit là

l'attrait de la Grâce. Celle du roi était assurée à cette maison. Les

demoiselles qui l'amusèrent d'_Esther_ et d'_Athalie_, y trouvèrent

faveur et fortune, et de beaux établissements.

Du reste, Fénelon lui-même, dans son _Avis à une dame de qualité sur

l'éducation de sa fille_, conseille pour celle-ci deux choses. Il

faut, dit-il, faire de Dieu son ami, l'ami du coeur, être avec lui

comme avec son intime, lui dire tout sans cérémonies. Mais en même

temps il est capital pour la jeune fille de se mettre à portée de

trouver un sage mari, _propre à réussir dans les emplois_.

Tel est cet habile homme, et tel l'étonnement qu'il donne toujours de

le trouver visant si haut dans la dévotion, et pourtant si pratique

dans la voie de son temps. Mais cela est-il facile à concilier? La

préoccupation des places s'arrange-t-elle bien avec les libertés de la

vraie vie religieuse? Qu'eût dit le Moyen âge de ces deux ambitions,

et de ce mot si fort, qu'il dit légèrement, sans en mesurer la portée:

Être l'intime ami de Dieu!

CHAPITRE XXIII

LA FUITE--L'HOSPITALITÉ DE L'EUROPE

1686

Dans les révolutions de notre orageuse patrie, bien des fois les mêmes

frontières ont vu l'émigration. Bien des fois les forêts des Ardennes,

les gorges du Cerdon, entre Lyon et Genève, nos côtes d'Océan, leurs

anses solitaires, connues du seul contrebandier, ont vu des fugitifs,

sous mille déguisements, chercher leur salut dans l'exil. Toutefois,

entre proscrits et proscrits, grande est la différence. Le protestant

pouvait rester; on faisait effort pour le retenir. Qu'il dît un mot,

et il gardait ses biens et sa patrie, s'épargnait des dangers

terribles. L'émigré de 93 voulait sauver sa vie; celui de 1685 voulait

garder sa conscience.

La fuite du protestant est chose volontaire. C'est un acte de loyauté

et de sincérité, c'est l'horreur du mensonge, c'est le respect de la

parole. Il est glorieux pour la nature humaine qu'un si grand nombre

d'hommes aient, pour ne pas mentir, tout sacrifié, passé de la

richesse à la mendicité, hasardé leur vie, leur famille, dans les

aventures d'une fuite si difficile. On a vu là des sectaires obstinés;

j'y vois des gens d'honneur qui, par toute la terre, ont montré ce

qu'était l'élite de la France. La stoïque devise que les libres

penseurs ont popularisée, c'est justement le fait de l'émigration

protestante, bravant la mort et les galères, pour rester digne et

véridique: _Vitam impendere vero._ La vie même pour la vérité!

Voilà pourquoi les chemins du passage, ces défilés, ces forêts, ces

montagnes, ces lieux d'embarquement, sont sacrés de leur souvenir. Que

de larmes y furent versées! Il était rare que l'on partît ensemble. La

famille se séparait parfois pour émigrer par des lieux différents, ou

bien par l'impossibilité de faire fuir des malades, des faibles, des

femmes enceintes qui traînaient de petits enfants. On se quittait, le

plus souvent, pour des destinées bien diverses. Tel périssait, telle

était prise, enfermée, perdue pour toujours. On ne se revoyait qu'au

ciel.

Le terrible danger d'une séparation éternelle, des lois féroces,

aggravées coup sur coup, rien ne pouvait les retenir. «Celui qui fuit,

aux galères pour toujours. Son dénonciateur aura la moitié de ses

biens (août 1685).»--«Celui qui aide ou guide le fugitif, est de même

pour toujours galérien (7 mai 1686).» Et ce n'est pas assez; on ajoute

_la mort_.

Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19) · 第 18 / 26 段