Comment les dames catholiques enduraient-elles un si navrant

spectacle? Elles étaient émues; mais plusieurs, par pitié pour l'âme,

voulaient qu'on tourmentât le corps, aidaient à la persécution.

D'autres auraient volontiers intercédé, et elles n'osaient. Aller, à

travers les soldats, trouver un intendant insolent, libertin, pénétrer

chez un officier brutal qui se permettait tout, comme dans une ville

prise: il y avait de quoi faire reculer une femme. Les seigneurs mêmes

firent des indignités. Une dame catholique qui hasarda d'aller trouver

ainsi M. de Tessé pour avoir la grâce d'un homme, pleura, se jeta à

ses pieds, s'y roula de douleur. Elle étouffait de sanglots. Le drôle

trouva cela plaisant, en fit des farces; il se mit à la copier, se

jeta aussi à genoux, bouffonna, hurla et miaula.

Pour revenir, une voisine catholique de madame Pechels qui la vit de

sa fenêtre n'y tint pas, eut le coeur percé, et, la pitié se changeant

en fureur, elle alla accabler l'intendant d'injures, au point qu'il

perdit contenance, la laissa faire. Elle abrita l'accouchée, qui peu

après rejoignit son mari. Ils ne furent pas longtemps ensemble. Elle

fut chassée de Montauban, et on lui ôta ses cinq enfants. Seule, elle

errait dans les campagnes, suivie, traquée comme une bête. Les

paysans catholiques la cachaient et l'avertissaient. Pechels, pendant

ce temps, traîna de prison en prison près de deux ans. Les plus

affreux cachots ne parvinrent pas à le tuer, et enfin on l'embarqua

pour l'Amérique, d'où il revint plus tard. Ces époux héroïques furent

réunis. Mais retrouvèrent-ils leurs enfants?

CHAPITRE XXI

HÔPITAUX, PRISONS, GALÈRES

1686

Nos anciens hôpitaux ne différaient en rien des maisons de correction.

Le malade, le pauvre, le prisonnier, qu'on y jetait, était envisagé

toujours comme un pécheur frappé de Dieu, qui d'abord devait expier.

Il subissait de cruels traitements.

Une charité si terrible épouvantait. Les noms si doux d'Hôtel-_Dieu_,

de _Charité_, de _Pitié_, de _Bon-Pasteur_, etc., ne rassuraient

personne. Les malades se cachaient pour mourir, de peur d'y être

traînés. Dans les famines qui, sous Mazarin et Colbert, eurent lieu de

trois ans en trois ans, rien ne pouvait décider les affamés à aller se

faire nourrir à l'_Hôpital général_. Mais la cour, les puissants

n'aimaient pas à voir errer ces grands troupeaux de misérables,

accusation vivante de l'administration. On fit la chasse aux pauvres.

On les traqua, les ramassa par tous les moyens de police, par l'effroi

même des supplices infamants. Obstinément ils fuyaient l'hôpital,

comme la maison de la mort. Elle y était en permanence. Les sains et

les malades couchaient pêle-mêle quatre, six, dans un lit. Cette

promiscuité hideuse avec les galeux et les vénériens, des gens

couverts d'ulcères, faisait frémir. Il y eut des scènes terribles. Un

vieux soldat estropié qui ne voulait pas y entrer, fut marqué,

flagellé par les rues (1659). Des femmes mêmes furent traitées ainsi

(1656, 1669).

Toute maladie contagieuse régnait là, éternisée par l'entassement des

ordures et l'infection. L'ancienne France, négligente dans les palais

mêmes, insoucieuse de la propreté, oubliait les soins les plus

simples, les plus nécessaires à la vie. Nul progrès. Au contraire.

François Ier fit faire des latrines à Chambord. Louis XIV n'en fait

point à Versailles ni à ses bâtiments de Fontainebleau. De là, dans

une telle splendeur, des contrastes honteux. Madame n'en a rien

oublié.

Si les palais furent tels, qu'était-ce des prisons? Les vieux

couvents, humides et sombres, qui presque partout aujourd'hui servent

à cet usage, quoi qu'on fasse, gardent un fond indestructible de

malpropreté historique, une odeur indéfinissable qui, dès l'entrée,

affadit le coeur. Les malheureux qui ont connu les prisons de Louis

XIV, disent que l'air vicié en était le plus grand supplice. Dans

plusieurs, on ne respirait que par d'étroites fentes ouvertes sur des

fossés fiévreux. Les rats, les serpents même, des insectes hideux y

pullulaient dans les ténèbres. Telles prisons de nos côtes, telles du

côté des Alpes sous les neiges, étaient si mouillées, si moisies et si

froides qu'on y perdait les dents et les cheveux. Plusieurs cachots

étaient des puits où l'eau montait en certain temps; d'autres le

passage des latrines d'un couvent, d'une ville, ou enfin d'une voirie

où pleuvaient les charognes, où des corruptions de toutes sortes, des

entrailles de bêtes, pourrissaient sous l'homme vivant.

Dans le grand entassement des prisonniers, en 1685, on en combla les

hôpitaux. Celui de Valence eut la gloire d'être le plus cruel. On y

envoya des gens de partout. Quand les dragons étaient à bout, et que

les Jésuites eux-mêmes n'avançaient pas, ils disaient: «Cet homme à

Valence!»

L'évêque de Valence, Cosnac, nous est déjà connu. C'était un homme

d'esprit, né gueux, fier, brave, un dur Gascon. Nous l'avons vu

aumônier de Monsieur pour le mener en guerre, tâcher d'en faire un

homme. Par madame Henriette, il aurait voulu arranger la croisade

d'Angleterre. Avec un très-réel mérite, il avait une mine basse et

atroce, la laideur qui promet le crime. Un long exil où il crevait

d'ambition, l'envenimait encore. La persécution le lâcha, ôta la bonde

à sa férocité. Il put légalement avoir un enfer à lui, l'hôpital de

Valence. Mais il lui fallait un bourreau. Il fit revenir en France un

homme unique et admirable pour cela, qui, ayant un petit démêlé avec

la justice, se promenait hors du royaume. Celui-ci vaut qu'on s'y

arrête. Les protestants n'ont guère connu de lui que ses derniers

exploits. Ses procès, heureusement, qui sont à la Bibliothèque et aux

Archives, nous permettent de donner la complète histoire du héros. On

se rappelle la musique d'Henri III et ses enfants de choeur que

soignait le bouffon Zamet.

Notre héros Guichard paraît avoir été le Zamet de Monsieur. Mais ce

prince, dans ses jeux de page, moins dévot qu'Henri III, aimait que le

plaisir fût assaisonné d'athéisme, de chansons contre Dieu. Guichard

l'en amusait, et aussi de tels vilains petits tours qui pouvaient le

mener en Grève. Un jour, il vole dans un couvent de filles les

ornements d'église, aubes et nappes d'autel, pour en faire on n'ose

dire quoi. Il monta vite. Au funèbre moment où la ligue se fit contre

madame Henriette et prépara sa mort, un mois avant, Guichard devient,

de musicien, gentilhomme ordinaire du prince.

Les choses changèrent lorsque le roi (déc. 1671) fit épouser à son

frère une princesse bavaroise. Celle-ci, laide, mais forte, énergique,

fit marcher son petit mari par le droit chemin du devoir. Le roi

n'avait d'enfant mâle que le Dauphin, malsain, bouffi comme sa mère.

La Bavaroise voulut fonder la branche cadette, faire souche d'Orléans.

Trois ans de suite, elle tint Monsieur et elle eut trois enfants

(entre autres le régent). Guichard perdit son prince et fut comme

déporté dans la charge des bâtiments. Il eût voulu alors diriger

l'Opéra. Mais le roi avait donné cette direction au charmant musicien

Lulli. Guichard, dans un repas d'acteurs, dit (devant la Molière):

«Lulli crèvera. Qu'est-ce qu'une vie d'homme? rien. Il y suffit d'une

prise de tabac.»

Pour donner cette prise, il s'adressa à un certain Aubry, officier de

police qui connaissait Lulli. Si le tabac manquait, on pouvait se

rabattre sur le poignard, et Guichard pour cela avait un autre ami,

exercé et adroit. Tout était prêt déjà, arsenic et tabac. Mais une

soeur d'Aubry eut pitié de Lulli, et l'avertit. Le roi fit venir

Monsieur, et le pria de trouver bon que le Parlement informât contre

son Guichard. Celui-ci, nullement décontenancé, jeta tout sur Aubry.

Il se croyait très-fort, étant protégé des évêques qui avaient été

aumôniers de Monsieur, les évêques du Mans, de Valence. Le Parlement,

influencé, frappa à côté du coupable sur le complice. Aubry fut chassé

du royaume, et Guichard eut seulement à donner quelque argent. Aubry

appelle, accusant nettement Lamoignon, l'homme des évêques, d'avoir

fait rendre cette étrange sentence. Tout cela en 1675, entre les

procès de la Brinvilliers et de Penautier. On flairait l'affaire des

poisons. On se disait tout bas que le même Guichard avait expédié son

beau-père. Il faussa compagnie, se mit hors de cour, hors de France.

En 1685, il hasarda de rentrer. Son ancien camarade, Cosnac, le

couvrit, le prit à Valence. Il avait fait peau neuve. Ce n'était plus

Guichard; il s'appelait le seigneur d'Hérapine. Au grand hôpital

général, il déploya un vrai génie. Il s'enquit des cachots les plus

cruels de France, pour les imiter tous, mais en y ajoutant des

aggravations inouïes. Ayant hôpital et prison, il usait des malades

contre les prisonniers, faisait endosser à ceux-ci les chemises des

premiers, sales, infectes, sanglantes, tachées d'ulcères. Ils

devenaient malades eux-mêmes d'horreur et de dégoût, se sentant

pénétrés de ces émanations et gagnés de la pourriture.

Cette maison avait deux mérites. On n'y languissait pas. Puis, chose

qui dut plaire en cour, il y avait de la décence. Les femmes y avaient

des femmes pour bourreaux. D'Hérapine avait remarqué que l'homme le

plus dur qui bat une femme et voit le sang partir au premier coup,

tremble un peu de la main, parfois frappe à côté. Il avait pris de

rudes femmes du Rhône, qui, à la vue du sang, s'irritent au contraire,

deviennent aussi folles à frapper qu'un taureau qui a vu du rouge.

(Lettre de Blanche Gamond à M. Murrat, insérée dans Jurieu, t. II, XV,

356.)

Personne n'est parfait. L'excellent d'Hérapine avait un défaut,

l'avarice. Cela lui fit du tort. Il espérait nourrir tout son monde de

coups de bâton, et n'en plaignait les rations. Mais quelques patients

lui jouaient le tour de mourir. Un fut trouvé qui, de faim et de

fureur, s'était mangé deux doigts. Il lui venait aussi à l'Hôpital des

enfants, et jamais on n'en pouvait revoir aucun. S'ils étaient morts,

il s'en lavait les mains. Mais il ne pouvait les représenter même

morts, ni montrer leurs petits squelettes. La justice s'enquit. Pour

la seconde fois, l'honnête homme prit peur et partit, emportant la

caisse de l'hôpital. On supposa qu'il s'était souvenu de sa profession

originaire, qu'il vendait les petits enfants.

D'autres maisons venaient après Valence, par certaines spécialités de

supplices. Aigues-Mortes était célèbre par ses fièvres et ses tours

sans toit. Bordeaux avait à faire valoir son _enfer_ du château

Trompette, loges de pierre en forme de cornue, où on était debout ou

roulé sur soi, sans repos. L'hôpital des forçats de Marseille n'était

point hôpital; on n'y guérissait pas, on bâtonnait; c'était la porte

des galères, l'entrée à l'enfer éternel.

Jamais on ne sortit des galères de Louis le Grand. Les condamnés à

temps y restaient toute leur vie. J'avais l'espoir de trouver aux

registres du bagne quelque chose sur ces martyrs, et je cherchai en

vain. Depuis (1853), l'amiral Baudin en a retrouvé quelques-uns.

Hélas! l'article de chacun, une destinée d'homme! n'y prend que quatre

lignes. On y voit cependant des choses instructives, des enfants de

quinze ans, et un même de douze, condamné par Basville à être forçat

pour toujours; très-coupable, il a suivi son père au prêche. (_Bull.

d'hist. prot._, I, 59.)

La _Correspondance administrative_ (citée plus haut) montre la

facilité avec laquelle on mettait aux galères des gens _non condamnés_

(1662), un même, malgré l'opposition expresse du parlement de Toulouse

(1671). Tout cela reste inconnu sous Louis XIV. Ce n'est qu'à son

extrême fin, quand il est aux abois (1712) et va mourir, qu'on ose

publier en Europe quelques détails; les légendes d'abord des saints

forçats (Marolle, Lefebvre), mais cela pour les âmes pieuses et comme

livres de dévotion. Dans deux ouvrages uniquement se trouve le tableau

réel des galères. Toutefois l'Europe y fait alors peu d'attention; le

roi s'en va et ses victimes avec; on s'y intéresse moins; un siècle

nouveau est lancé, et les protestants mêmes semblent penser plutôt

aux triomphes de l'Angleterre et de la Prusse. Reprenons-les, pour

notre compte, ces chers et précieux témoignages, reliques vénérables

des martyrs de la conscience.

Ces livres, très-rares, sont: 1º celui de Jean Bion, un prêtre

charitable, chapelain de la _Superbe_, qui eut le coeur brisé,

s'enfuit et se fit protestant; 2º celui de Jean Marteilhe, de

Bergerac, qui fut douze années aux galères. Ce dernier est un livre de

premier ordre par la charmante naïveté du récit, l'angélique douceur,

écrit comme entre terre et ciel. Comment ne le réimprime-t-on pas?

Pris avec un ami, comme il fuyait de France, Marteilhe fut innocenté

par les juges de Lille, mais condamné par un ordre du roi. Il nous a

donné l'intérieur de la Tournelle de Paris, d'où la chaîne partait

pour Marseille. Qu'on se figure une énorme voûte circulaire, comme

notre Halle au blé, mais fermée, obscure comme un four. Telle était la

Tournelle, dépôt des galériens. Là (barbarie très-inutile), ils

étaient scellés par le cou à des poutres énormes sans pouvoir

s'asseoir ni se coucher. Aux soupirs, aux gémissements, répondaient

des averses effroyables de nerfs de boeuf, donnés au hasard des

ténèbres. Des faibles, des vieillards mouraient. Pour n'être enchaîné

que de la jambe, on payait tant par mois. Le capitaine de la chaîne,

qui se chargeait de la conduire, n'aimait à mener que les forts pour

éviter la dépense des chariots nécessaires aux malades. Donc, au 17

décembre, la chaîne où était Marteilhe se trouvant déjà à Charenton,

par une gelée à pierre fendre, on les dépouille tous pour fouiller

leurs habits, prendre le peu qu'ils avaient d'argent. Nus de la tête

aux pieds, deux heures durant, au vent de bise! Plusieurs sont raidis

et gelés; les coups n'y font plus rien, ils restent. D'autres meurent

dans la nuit, dix-huit en tout. Voilà la chaîne plus légère, et le

chef s'en va plus content. C'était l'usage. De cinquante qu'on emmena

de Metz, cinq étaient morts au premier jour de route. D'autres à

chaque étape. Le capitaine en était quitte pour avertir l'église,

prendre attestation des curés.

Ceux qui voient, dans les tableaux spirituels, ternes et secs, de

Joseph Vernet, nos galères de Toulon, se doutent peu de la réalité. Il

n'y eut jamais machines si grossières. Point d'entre-pont. La cale

était un petit trou où l'on mettait les vivres et où l'on jetait les

malades. Tout le monde couchait sur le pont, ou plutôt ne couchait

pas; faute de place, on restait assis. À un bout, une table sur quatre

piques, où siégeait, mangeait le comite, l'âme de la galère. Courant

près des bancs des rameurs, criant, jurant, hurlant avec la fureur

provençale, il promenait sur cette file de dos nus l'horrible

sifflement du nerf de boeuf, qui tantôt frappait une ampoule, tantôt

se relevait sanglant. Par moments, épuisé de sa course effrénée, il

allait se rasseoir sur son trône de fer. Ses bourreaux en second lui

succédaient, et il n'y avait pas de repos. S'ils avaient molli un

moment, le capitaine, de son château de poupe, l'eût vu, eût menacé de

les jeter à l'eau. C'était toujours un cadet de famille, un chevalier

de Malte, élevé dans la férocité de l'ordre, durci aux guerres des

Barbaresques; sous l'habit de l'homme de cour, un coeur de

soldat-moine, blasphémant tout le jour, n'invoquant que le diable,

sans Dieu, ni foi, ni pitié, ni famille. N'ayant pour héritiers que

Malte, ils mangeaient tout, vivaient royalement, buvaient et faisaient

chère exquise, dans cet enfer de coups, de cris, d'hommes affamés.

Rien de plus gai qu'une galère. Tout s'y faisait rhythmiquement au

concert parfait de la rame. Si l'on s'arrêtait quelque peu, les marins

provençaux tendaient lestement une tente. Un d'eux battait du

tambourin. Ces furieux danseurs, comme autant de sauvages,

trépignaient une ronde ou sautaient la _moresque_, les sonnettes aux

genoux, sans souci du cercle lugubre des hommes enchaînés sur leurs

bancs.

Ceux qui, pendant des nuits, de longues nuits fiévreuses, sont restés

immobiles, serrés, gênés, par exemple, comme on l'était jadis dans les

voitures publiques (j'y ai été une fois cent heures de suite), ceux-là

peuvent deviner quelque chose de cette vie terrible. Ce n'était pas de

recevoir des coups, ce n'était pas d'être, par tous les temps, nu

jusqu'à la ceinture, ce n'était pas d'être toujours mouillé (la mer

lavant toujours le pont très-bas). Non, ce n'était pas tout cela qui

désespérait le forçat. Non pas encore la chétive nourriture, qui le

laissait sans force. Le désespoir, c'était d'être scellé pour toujours

à la même place, de coucher, manger, dormir là, sous la pluie ou sous

les étoiles, de ne pouvoir se retourner, varier l'attitude, d'y

trembler la fièvre souvent, d'y languir, d'y mourir, toujours enchaîné

et scellé.

La cale, où quelquefois on mettait le mourant, qui eût gêné trop la

manoeuvre, en faisait bien vite un cadavre. L'odeur y était si

terrible, qu'on défaillait en y entrant. On y était mangé des poux.

«Quand j'étais forcé d'y entrer, dit l'aumônier Bion, j'étais à

l'instant suffoqué et couvert de vermine. Il me semblait marcher dans

l'ombre de la mort. Pour confesser, il me fallait, dans ce lieu si

étroit, me coucher le long de l'agonisant, parfois tout contre un

autre qui déjà avait expiré.»

Charité rare! les aumôniers, presque tous, étaient des Lazaristes fort

durs. Ces disciples de Vincent de Paul, dans leur simplicité

apparente, leur rudesse, leur malpropreté (Marteilhe, 277), avaient

dupé les rois et les Jésuites même. Ils avaient fait une énorme

fortune, desservaient les chapelles royales, étaient aumôniers de

l'armée, de la flotte; ils avaient même part à la nomination des curés

de village. Ils furent les très-cruels persécuteurs des forçats

protestants, épiant, entravant leurs communications, les empêchant de

recevoir les charités de leurs frères, secours si nécessaires sans

lesquels ils mouraient de faim. Quiconque était surpris distribuant

cet argent devait mourir sous le bâton. Bion, Marteilhe et autres,

racontent, avec terreur encore, ce que c'était que ce supplice. Le

patient, collé sur un canon, bras et jambes liés en dessous, le corps

nu, attendait... Un silence horrible se faisait. On prenait pour

bourreau un Turc des plus robustes, qui, nu lui-même, pendant

l'exécution, était frappé derrière par le comite, qui l'éreintait,

s'il frappait mal. Le Turc avait en main un rondin à noeud, véritable

assommoir. La vue du corps supplicié était telle, dès les premiers

coups, que des galériens endurcis, malfaiteurs, meurtriers, en

détournaient les yeux (Bion).

C'est le supplice qu'endura M. Sabatier, un homme de courage héroïque,

qui aima mieux mourir que de révéler le nom du banquier qui lui

transmettait l'argent pour ses frères. Quand la peau et la chair

furent détachées des os, qu'on crut qu'il expirait, on mit, selon

l'usage, du sel et du vinaigre sur cette chose informe qui restait. Il

survécut pourtant, mais la voix ne lui revint pas, ni le cerveau. Il

n'était ni vivant ni mort.

Les Lazaristes traitèrent presque de même des protestants qui ne

pliaient pas le genou à la messe. Cette barbarie (que le roi

désapprouva, dès qu'il l'apprit) fut exercée dans six galères. On

porta les patients évanouis et déchirés dans l'horreur de la cale.

Bion, hors de lui-même, noyé de larmes, y descendit, les trouva à peu

près sans voix, calmes et doux, non abattus moralement. Ils furent

étonnés et touchés de ses larmes, le consolèrent. C'était trop, son

coeur échappa. «Leur sang prêchait, dit-il, et je me sentis

protestant.»

Ce qui est curieux, c'est que le comite même, bourreau patenté des

galères, parfois endurci trente années à déchirer la chair humaine,

finissait par faiblir. Marteilhe en conte un fait étrange. Blessé par

la mitraille d'une frégate anglaise, ne pouvant presque remuer le

bras, guéri à peine, il retourne à la rame. Le comite arrive d'un air

féroce: «Que fais-tu là, chien d'hérétique, _giffe_ (_propre à rien_,

en provençal)? De quoi te mêles-tu, de ramer? Va-t'en donc au

_paillot_ (c'était la chambre des vivres).»--La nuit, il le fait

venir, lui dit: «J'ai peur de l'aumônier. Je voudrais ménager vos

frères; s'ils sont damnés dans l'autre monde, ils seront bien assez

punis.»

Ainsi le ciel moralisait l'enfer. Le spectacle constant d'une vertu si

douce, d'une patience si inaltérable, troublait les tigres de pitié.

Si le comite était vaincu, jugez du peuple. Plusieurs se dévouèrent

aux derniers périls pour aider, guider la fuite des persécutés. On put

souvent voir à la chaîne avec le protestant, le catholique charitable

qui avait voulu le sauver. Avec le forçat de la foi ramait le forçat

de la charité. On y voyait le Turc, qui, de tout temps, au péril de sa

vie, et bravant un supplice horrible, servait ses frères chrétiens, se

dévouait à leur chercher à terre les aumônes de leurs amis. Ces hommes

admirables avaient si bien l'élan et l'ivresse de la charité, que,

quand ils obtenaient ce périlleux bonheur, ils remerciaient Dieu à

genoux.

Oh! noble société que celle des galères. Il semblait que toute vertu

s'y fût réfugiée. Obscur ailleurs, là, Dieu était visible. C'est là

qu'il eût fallu amener toute la terre. Un homme l'a senti, le Puget.

Ses atlas de Toulon, pris évidemment sur le vif, vont tellement au

coeur, qu'on croit sans peine qu'ils ont été saints.

Ce monument sacré, que vous voyez au Louvre, semble une halte de

rameurs. Les deux hommes, de la ceinture en bas, ne sont plus hommes,

mais élément: ils sont devenus mer, ce n'est qu'algues et coquilles.

Mais le reste est au ciel. Leurs yeux y sont tournés, dans une

adorable douceur.

L'un, jeune encore, naïf, oppressé de souffrances, touchant ses reins

endoloris, n'en a pas moins son âme en haut. Il espère dans la mort et

l'immortalité, il a aux lèvres un souffle faible, mais il voit quelque

chose, une lumière... Il va monter, ce semble, dans un rayon de la

foi.

L'autre, d'âge plus mûr, si aimable (qui ne l'eût aimé? qui n'eût

voulu un tel ami?) est une nature crédule, tout imaginative. Il a

oublié la douleur, est absent du présent. La main enfoncée dans sa

joue, il jette l'ancre dans son passé. Il a débarqué heureusement au

paradis de sa jeunesse. Il voit là des choses charmantes. J'en suis

sûr, c'est sa mère, sa bonne femme, ses petits enfants... Doux

foyer!... Que je crains qu'il ne s'éveille tout à l'heure et plus

amèrement ne pleure son bonheur écoulé!

CHAPITRE XXII

PRISONS DE FEMMES ET D'ENFANTS--LES REPENTIES--LES NOUVELLES

CATHOLIQUES

1686

Des dames catholiques, pour faire leur cour, ou par excès de zèle,

plusieurs par vraie bonté, avaient sollicité d'être geôlières. Quand

on songe qu'en France, jusqu'à nous (1840), les femmes étaient gardées

par des hommes, on ne peut qu'applaudir au dévouement de ces dames.

Les hôtels de madame de Saint-Simon, de Lamoignon et autres, devaient

être, ce semble, d'assez douces prisons. En pratique, la chose se

trouva inexécutable. Les curés, qui régnaient absolument chez ces

dévotes et n'en bougeaient, rendaient la vie terrible aux

prisonnières. Dans ces maisons à eux, sans surveillance, ils se

livraient à d'étranges fureurs. Dès le lendemain de la Révocation (7

décembre 1685, _Corr. adm._, IV, 385), les magistrats s'affligent,

s'inquiètent. Harlay et la Reynie se confient leurs tristesses. Ils

écrivent «que plusieurs craignent de se faire catholiques pour n'être

pas livrés aux dévots, aux zélés.» La Reynie mande et admoneste «un

_bon_ curé, qui, par bonne intention, jeteroit tout par les

fenestres.»

Le zèle de ces pasteurs allait fort loin. L'évêque de Lodève (prélat

austère, mais furieux) avait chez lui, dans sa prison épiscopale, une

jeune demoiselle. Chaque jour, infatigablement, il allait la trouver

et la catéchisait. Et, chaque jour, voyant qu'il réussissait peu, des

arguments il passait aux injures et même aux voies de fait, aux coups

de poing; il la rouait de coups (E. Benoît).

Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19) · 第 17 / 26 段