L'intendant du Languedoc, d'Aguesseau, ouvrit un plan de conciliation,

le plus hardi sans doute qu'aucun catholique eût risqué. Les

protestants n'ont pas rendu justice à cette tentative généreuse, qui

nuisit fort à son auteur, et lui fit perdre l'intendance du Languedoc.

Dans ce plan, le dogme voilé était réellement immolé à l'humanité et

au sentiment fraternel. Une dame de haut rang appuyait. Des mondains

appuyaient. L'évêque d'Oléron, prélat aimable et tendre aux femmes,

qui ne voulut jamais persécuter, dit aux ministres ce qu'eût dit Henri

IV, que d'une religion à l'autre la nuance était trop légère pour

valoir qu'on se disputât. Les ministres ne le crurent point. Une foi

pour laquelle leur peuple souffrait tant, et qui déjà faisait tant de

martyrs (cinquante ministres aux galères, en une fois) ne pouvait être

ainsi trahie. Ce plan d'ailleurs, ni Rome, ni le roi, ne l'auraient

jamais accepté, ni les gallicans même. Nicole eut le malheur, en cette

même année 84, de publier un livre contre les victimes, fort

d'insolence et faible de raison (V. l'excellente analyse de

Sainte-Beuve dans son Port-Royal). Du milieu des supplices et du fond

des galères, les ministres firent encore un appel à la discussion, et

Bossuet répondit par un altier mépris à ces hommes livrés aux

bourreaux.

Un grand événement avait eu lieu qui portait au plus haut la confiance

du clergé et du roi. Charles II était mort, et, contre toute attente,

le catholique Jacques II, exclu du trône et pourtant soutenu de

l'Église anglicane, était devenu roi d'Angleterre (16 février 1685).

Dès le premier jour de son règne, il mendie l'argent de la France. La

grande messe de Pâques est pompeusement célébrée à Whitehall après

cent vingt-sept ans.

Le clergé de France, assemblé en mai à Versailles, et se sentant si

fort, si près d'arriver à son but, tint un langage modéré, demanda peu

contre les protestants, mais remercia le roi d'avoir, _sans violence,

fait quitter l'hérésie à toute personne raisonnable_.

C'est ce qui le flattait le plus, d'entraîner tout par son ascendant

seul. _Sans violence_, Foucauld, l'intendant du Béarn, lui promettait

alors de faire la conversion de ce pays. «Les ministres d'eux-mêmes

parlaient de se convertir.» On lui donna cinq mille volumes de Bossuet

et des dragons. Mais la lecture aurait été trop longue. Tout d'abord,

dans chaque village, les soldats menèrent le peuple à l'église. Mille

outrages dans les maisons. Les femmes fuient aux montagnes; cinq ou

six, serrées de trop près, aimèrent mieux périr, se précipitèrent,

furent noyées, brisées par les gaves.

Des scènes, moins obscènes peut-être, mais tout aussi cruelles, se

passaient en Écosse. Jacques avait lancé les dragons, trop célèbres,

de Claverhouse, contre les puritains. La prière pour le nouveau roi,

exigée d'eux, en était le prétexte. Des femmes, des enfants furent

martyrs. Pour plusieurs, on abrége, on leur casse la tête à coups de

pistolet. Les autres font spectacle. Une fille liée au rocher fut

livrée à la mer montante, et jusqu'au bout chanta ses psaumes sous les

yeux d'une foule en larmes qui demandait en vain sa grâce (Macaulay).

La tentative de Monmouth, fils naturel de Charles II, et candidat des

puritains, fut, en juin et en juillet, étouffée dans des torrents de

sang. Le juge favori de Jacques II, Jeffreys, se vantait d'avoir

«exécuté plus de traîtres que l'Angleterre n'en vit depuis Guillaume

le Conquérant.»

Un de ces traîtres qu'on pendit était un chirurgien coupable d'avoir

pansé un homme. Des filles de dix ans auraient été exécutées si les

parents n'eussent donné de l'argent à la reine. Une vieille dame qui

avait sauvé un proscrit fut accusée par lui, et (comble d'horreur!)

brûlée vive.

La situation de la France était autre. La question religieuse n'y

était point compliquée de révolte. Nulle injustice, nul outrage ne

réussissait à lasser la patience de nos protestants. Il était

difficile de trouver à la persécution quelque prétexte politique. À

cet effet, un pamphlet clérical, assez habile, fut lancé et troubla

fort le roi. On y montrait les protestants comme un grand corps armé

qui eût agi d'ensemble sous l'impulsion d'un directoire secret. Rien

ne contribua davantage à le décider. Il croyait faire une oeuvre et

politique et populaire, désirée de la France. De violentes explosions

d'artisans, mendiants, etc., avaient eu lieu; des bandes, menées par

les curés, avaient détruit des temples, malgré l'autorité. Celle-ci

eût été trop coupable si elle eût plus longtemps contenu ce bon peuple

dévot.

Le roi était parfaitement entouré, et la lumière ne pouvait lui venir.

Ce n'était pas madame de Maintenon, ex-protestante, qui aurait osé

l'éclairer. Elle eût voulu, je crois, pouvoir se reculer, ne pas

parler. Pour une si grande résolution, d'une portée si vaste et si

obscure, où le roi plus tard pouvait varier, elle eût bien mieux aimé

dire modestement qu'elle n'était qu'une femme et ne se mêlait pas de

choses si hautes.

Mais les Jésuites ne pouvaient lui permettre de s'abstenir.

Madame, mère du régent, dit expressément qu'elle écrivit _un mémoire

pour conseiller la Révocation_ (II, 128, 171). Et le bon sens indique

qu'il en dut être ainsi. Si elle ne leur eût donné un gage décisif,

elle n'eût jamais obtenu le consentement à la chose si difficile, qui

faisait son sort, le mariage.

Sa situation, pendant deux ans, avait été intolérable. Elle n'était

sûre de rien, et elle était la personne la plus dépendante du monde.

Sa garantie unique était l'altération de la santé du roi, qui

peut-être le rendrait fidèle.

Sous ce rapport, la nature la servit.

Non-seulement il perdit les dents, mais une carie de la mâchoire se

déclara, un trou se fit dans l'os. Quand il buvait, il devait

s'observer; autrement le liquide remontait et voulait passer par les

narines (_Journal ms. des médecins_, 1685). Cette désagréable

infirmité accusait un état morbide plus général qui, peu après, amena

une fistule.

L'épouse devint garde-malade.

Les Jésuites eurent ce qu'ils voulurent. Ce fut un pacte entre elle et

eux. Elle se soumit, baisa la griffe, _conseilla la proscription_. Et

ils se compromirent, _consentirent le mariage_. Mais ils ne le firent

point, ils le laissèrent faire, se réservant sans doute de pouvoir

dire plus tard au roi (s'il lui venait un repentir) que lui-même les

avait forcés.

Pour le roi, les deux choses étaient affaires de conscience.

Par la révocation, il expiait le double adultère. Par le mariage, il

s'amendait, légitimait et régularisait la position d'une femme dévouée

qui l'avait guéri de la Montespan.

Madame dit (II, 108) que le mariage eut lieu _deux ans après la mort

de la reine_, donc dans les derniers mois de 1685. M. de Noailles (II,

121) établit la même date.

Pour le jour précis, on l'ignore.

On doit conjecturer qu'il eut lieu après le jour de la Révocation,

déclarée à la fin d'octobre, ce jour où le roi tint parole, accorda

l'acte qu'elle avait consenti, et où elle fut ainsi engagée sans

retour.

Sinistre mariage. En novembre, à l'entrée du terrible hiver des

supplices et des fuites, il se fit la nuit à Versailles, dans le plus

grand mystère.

Ils furent mariés simplement par le curé de la paroisse, Hébert, qu'on

fit évêque pour payer sa discrétion. Il avait laissé des mémoires que

connut la Beaumelle.

Les témoins furent (non Bossuet, comme on l'a dit, mais les valets

intérieurs), Bontemps et un autre. Le roi Louis XIV édenté et boitant

(d'une tumeur du 28 octobre), le roi, dis-je, et madame veuve Scarron,

dans son deuil et ses coiffes noires, s'unirent à ce moment qui, pour

tant de familles, fut celui de la séparation éternelle.

Déjà, de toutes parts, coulaient les larmes, éclataient les soupirs,

et, si du côté de Paris le vent eût porté cette nuit, on eût entendu

les sanglots.

CHAPITRE XX

SUITE

LES DRAGONNADES

1685-1686

La Révocation, si longtemps préparée, eut pourtant tous les effets

d'une surprise. Les protestants s'efforçaient de douter. Ils avaient

trouvé mille raisons pour se tromper eux-mêmes. L'émigration était

très-difficile; mais son plus grand obstacle était dans l'âme même de

ceux qui avaient à franchir ce pas. Il leur semblait trop fort de se

déraciner d'ici, de rompre tant de fibres vivantes, de quitter amis et

parents, toutes leurs vieilles habitudes, leur toit d'enfance, leur

foyer de famille, les cimetières où reposaient les leurs. Cette France

cruelle, qui si souvent s'arrache sa propre chair, on ne peut

cependant s'en séparer sans grand effort et sans mortel regret. Nos

protestants, le peuple laborieux de Colbert, étaient les meilleurs

Français de France. C'étaient généralement des gens de travail,

commerçants, fabricants à bon marché qui habillaient le peuple,

agriculteurs surtout, et les premiers jardiniers de l'Europe. Ces

braves gens tenaient excessivement à leurs maisons. Ils ne demandaient

rien qu'à travailler là tranquilles, y vivre et y mourir. La seule

idée du départ, des voyages lointains, c'était un effroi, un supplice.

On ne voyageait pas alors comme aujourd'hui. Plusieurs, après avoir

enduré contre toutes les persécutions, quand on les traîna dans les

ports pour les jeter en Amérique, désespérèrent, moururent, ne pouvant

quitter la patrie.

On ignorait cela, et on prit toute précaution pour les tromper, les

retenir, les empêcher d'emporter leur argent. En 1684 avaient eu lieu

les grandes exécutions militaires dans tout le Midi. Mais, en 1685, il

n'y eut que la petite affaire du Béarn. Le clergé parla bas, avec

modération. Des petits édits vexatoires, qui les blessaient dans le

détail, leur firent croire qu'on n'avait pas l'idée d'une proscription

générale. On mit partout des troupes, on ferma la frontière (le

dénonciateur de l'émigrant a _moitié de ses biens_). Mais, en même

temps, pour leur donner espoir, on adoucit les gênes qui entravaient

le mariage protestant. Cette faveur (du 15 septembre) les rassure

quelque peu, de sorte que l'immense coup de la Révocation, un mois

après (18 octobre), les trouve au gîte immobiles, hésitants, ne

sachant ce qu'ils ont à faire.

Et l'édit même de la Révocation est encore équivoque. Il supprime le

culte, chasse les ministres, veut que les enfants deviennent

catholiques. Sur les parents, il ne s'explique pas; il semble

s'arrêter au seuil de la conscience, réserver l'intérieur et respecter

la foi muette.

La police, à Paris, donna le commentaire. Le 19 octobre, on dit

brutalement aux gens de métier, aux pauvres, qu'il fallait se

convertir sur-le-champ. Ils furent terrifiés, n'objectèrent rien. Le

roi crut tout fini. Le 20, il autorise les bourgeois protestants à

s'assembler pour faire d'ensemble une déclaration de conversion.

Pour le Midi, Noailles demanda explication à Louvois qui répondit dans

ces termes obscurs: «Le roi veut que _vous vous expliquiez_ durement

avec les derniers qui s'obstineront à lui déplaire.» Noailles enfin

comprit, et _s'expliqua_ par ses dragons.

Ce mot _dragon_ veut dire ici soldat. Il y en avait de tous les corps.

C'était l'armée entière qui était rentrée à la paix. En guerre,

nourrie chez l'habitant, Louvois voulait encore l'entretenir ici de

même, et il la jeta sur la France. Elle sentit cruellement les maux

dont elle avait accablé l'étranger.

On avait dragonné la Hollande, la Westphalie, le Rhin. On a vu les

tolérances de Turenne pour son misérable soldat. Au défaut de vivres

et de solde, on lui donnait les libertés de la guerre, une joyeuse

royauté de gueux chez ceux qui le logeaient. Les Hollandais assurent

que l'élève, l'ami de Condé, Luxembourg, disait bonnement:

«Amusez-vous, enfants! pillez et violez.» Qu'il l'ait dit, c'est peu

sûr: mais l'horreur du pays d'Utrecht prouve assez qu'il agit ainsi.

En France, les gaietés du soldat avaient été devancées par le peuple.

La canaille de la Rochelle avait fait une farce de la destruction du

Temple. Elle avait descendu la cloche, l'avait dragonnée et fouaillée

pour avoir servi les huguenots. On l'enterra, et on la fit renaître.

Une dame servit de sage-femme, une autre de nourrice. Réconciliée et

baptisée, la cloche jura qu'elle ne sonnerait plus le prêche, et fut

honorablement remontée au clocher d'une paroisse.

Ces facéties, racontées à Versailles, durent aider à tromper le roi, à

lui faire prendre légèrement les amusements de ses dragons, les tours

d'écoliers qu'ils jouaient à ces orgueilleux endurcis. L'usage de

_berner_ se retrouvait partout dans notre vieille joyeuse France. Aux

prisons, on _bernait_ (parfois à mort), on sautait sur la couverture

celui qui ne payait pas la bienvenue (V. Marteilhe). Aux colléges, on

_bernait_, on bafouait le mauvais camarade, trop fier, triste, morose.

Exemple, ce neveu de Mazarin, qui, au collége de Clermont, retomba

hors de la couverture sur le pavé, et se tua.

Tel l'écolier, tel le dragon. C'était le soldat le plus gai, le soldat

à la mode, dont on contait les tours, comme ceux du zouave

aujourd'hui. Mais le zouave est fantassin, est peuple. M. le dragon,

au contraire, de quelque trou de paysan qu'il vînt, une fois

suffisamment dressé, brossé à coups de canne, était un gentilhomme,

un marquis, à l'instar de son colonel général, Lauzun, roi de

l'impertinence. Il avait du seigneur, il avait du laquais. Rossé par

l'officier, il le rendait au paysan. Vrai singe, il aimait à mal

faire, et plus mal que les autres; c'était son amour-propre. Il était

ravi d'être craint, criait, cassait, battait, tenait à ce qu'on dît:

Le dragon, c'est le diable à quatre.

Il s'apprivoisait cependant, s'il trouvait des gens de sa sorte, à

rire, boire avec lui. Quand il entrait en logement, chez le bourgeois

aisé, il ne pensait d'abord qu'à faire ripaille, à user largement de

cette abondance inaccoutumée. Il aurait volontiers mangé avec ses

hôtes. Mais ceux-ci, les huguenots, étaient son antipode. Il tombait

là dans une famille triste et sobre, consternée d'ailleurs, qui

obéissait, le servait, mais était à cent lieues de s'entendre avec

lui. Les enfants avaient peur, fuyaient. Le mari restait sombre. La

dame, les demoiselles, effarouchées du bruit et des chansons obscènes,

étouffées du tabac dont l'odieuse fumée remplissait la maison, avaient

grand'peine à cacher leur dégoût.

Cela seul eût gâté les choses. «Nous sommes les maîtres après tout.

Tout est à nous ici.» Ils ne se gênaient pas, donnaient carrière à

leur malice, gâtaient, brisaient, détruisaient pour détruire. Ne

criant assez fort, ils se mettaient parfois à battre à la fois de

quatre tambours. Pour crever le coeur à la dame, ils forçaient son

armoire, gâtaient, pillaient son linge, orgueil de la femme économe,

en prenaient le plus fin, des draps de toile de Hollande pour en faire

litière aux chevaux.

La femme protestante, bien plus que son mari, plus nettement, plus

obstinément, montrait son horreur du papisme. Noailles dit (1684)

qu'en Languedoc, les gentilshommes sont déjà convertis, qu'ils

s'efforcent de convertir leurs femmes, et n'y réussissent pas. On voit

en 1685 et 1686, qu'à Paris, les femmes obstinément s'assemblent pour

prier (_Corresp. admin._, IV, 351). Le roi croit que la persévérance

de certains maris ne tient qu'à celle de leurs femmes; qu'elles

cèdent, ils céderont (IV, 349). Donc, le procureur général les

séparera, enfermera les femmes aux couvents des Nouvelles-Catholiques

(368).

Un protestant, un catholique, dans la rue, se ressemblaient fort.

Mais, au premier coup d'oeil, on distinguait la femme protestante.

Celle de la bourgeoisie marchait dans le petit bonnet, la fraise, la

jupe étroite du temps de Louis XIII. Même la dame protestante se

reconnaissait tout de suite à je ne sais quoi de serré, de modestement

fier, si on peut dire. Telle elle était d'enfance. Dans une famille

sérieuse et très-fermée, comme sont les familles calvinistes et

israélites, la demoiselle n'est point formée aux grâces mondaines par

la société. Elle ne connaît d'homme que son père. Et ce père, qui lui

lit le livre saint, en réalité est son prêtre. Son seul confesseur est

sa mère. Ici tout est droit, point de courbe. Une telle fille reste

vierge, même après qu'elle est mariée, vierge de coeur et de pudeur,

non sans roideur, peut-être. Elle est austère d'aspect, et plutôt

triste. Qui s'en étonnera, après tant de persécutions? Son père, en

lui lisant la Bible, sombre histoire des fléaux de Dieu, souvent a dû

confondre les _sept servitudes_ antiques avec celles de nos temps. Les

massacres d'Achab ou ceux de Charles IX, pour la famille émue, c'est

même chose. Et quelle mère, sous Louis XIV, entendit sans frémir

l'histoire d'Hérode, la guerre aux innocents?

L'enlèvement des enfants commença vingt-cinq ans avant la

Révocation,--donc, la terreur des mères. Leur vie était tremblante,

leur coeur toujours serré. Le mari gentilhomme, s'il n'avait plus la

cour, avait la chasse, allait, venait. Le mari commerçant, bien plus

distrait encore, avait les intérêts, l'application de la fabrique, le

mouvement du commerce. Elle, rien que ses enfants et Dieu. Sédentaire,

solitaire, elle les tenait bien près sous elle. Il eût suffi que le

dimanche l'enfant, mené au temple, passât devant l'église, vît les

cierges et les fleurs, dit: «Que c'est beau!» Il était catholique,

enlevé et perdu. Pour une femme dans ces angoisses, la prière était

l'état habituel, et le constant recours à la protection d'en haut. La

moindre idée mondaine, de réunion, de toilette, lui eût semblé un

grand péché. Si, par malheur, elle était belle (de pureté surtout et

de vertu visible), elle l'était avec tremblement, en demandait pardon

à Dieu. Les enfants, de bonne heure, étaient à l'unisson, tout sages,

tout sérieux dès le maillot, très-discrets, point bruyants. On le vit

dans les fuites, dans les cachettes où un rien perdait la famille; ils

ne bougeaient, étaient muets, souffraient tout, ces pauvres petits.

En décembre 1685, parut l'édit terrible pour enlever les enfants de

cinq ans. Qu'on juge de l'arrachement! Un coup si violent supprima la

peur même. Des cris terribles en jaillirent, des serments intrépides

de ne changer jamais.

Chaque maison devint le théâtre d'une lutte acharnée entre la

faiblesse héroïque et les furies de la force brutale. Les soldats, ces

esclaves de la vie militaire, formés par le bâton, voyaient pour la

première fois les résistances courageuses de la libre conscience. Ils

n'y comprenaient rien, étaient étonnés, indignés. Tout ce que l'homme

peut souffrir sans mourir, ils l'infligèrent au protestant. Pincé,

piqué, lardé, chauffé, brûlé, suffoqué presque à la bouche d'un four,

il souffrit tout. Tel eut les ongles arrachés. Le supplice qui

agissait le plus, à la longue, c'était la privation de sommeil. Ce

moyen des dompteurs de lions est terrible aussi contre l'homme. La

femme résista mieux aux veilles. Bien souvent, il était rendu qu'elle

ne l'était pas et lui reprochait sa faiblesse, le ranimait. On

chassait alors le bonhomme, on l'envoyait aux vivres, on le tenait

loin de chez lui (V. le ms. de Metz).

Donc, le duel restait entre la dame et vingt soldats (on en mit

jusqu'à cent dans une maison de Nîmes). Elle devait les servir seule,

sans domestiques (défense d'en avoir de catholiques, et le petit

peuple protestant abjurait). Ceux qui persévéraient étaient surtout

les gens aisés. Cela donnait aux dragonnades l'aspect d'une jacquerie.

On voit fort bien, à plusieurs traits, que ce qui animait ainsi les

dragons au martyr de la dame, c'est que c'était une dame, une femme

délicate, qui, même étant simple bourgeoise, était toujours noble

d'éducation et de tenue, déplacée dans cette vie de corps de garde.

Elle aurait été paysanne qu'on l'eut tourmentée moins. Contre elle il

y avait, au fond, une aigreur niveleuse dont eux-mêmes ne se rendaient

pas compte. La renchérie, la précieuse, la prude, la dégoûtée, on

prétendait la mettre au pas, la faire devenir bonne enfant. Portes

closes. Tenue en chambrée, en camaraderie militaire, ils lui faisaient

faire la cuisine, tout leur ménage de soldats. Ils ne la laissaient

plus sortir, riant de ses souffrances, de ses prières, de ses larmes.

Mais nulle humiliation de nature ne peut dompter l'âme. Elle se

relevait par la prière, par la fixité de sa foi. Outrés, ils en

venaient aux coups, et, pour l'exécution, chose cruelle, souvent

coupaient des gaules vertes, pliantes, qui s'ensanglantaient sans

casser. Le sang les enivrait. Ils imaginaient cent supplices. Telle

fut lentement, cruellement épilée, telle flambée à la paille, comme un

poulet. Telle, l'hiver, reçut sur les reins des seaux d'eau glacée.

Parfois ils enflaient la victime (homme ou femme) avec un soufflet,

comme on souffle un boeuf mort, jusqu'à la faire crever. Parfois, ils

la tenaient suspendue, presque assise, à nu, sur des charbons ardents.

(Claude, Plaintes, p. 74; Élie Benoît.)

«Mais le viol était défendu.» Quelle moquerie! On ne punit personne,

même quand il fut suivi de meurtre (E. Benoît, 350). On eut soin de

loger les officiers ailleurs que les soldats, de peur qu'ils ne les

gênassent. Du reste, les officiers, encore humains en 1683, en 1686

rouaient de coups les soldats trop humains. Les généraux riaient de

voir les huguenotes houspillées, que les soldats mettaient nues à la

porte et faisaient courir dans la rue. Pourvu que le libertinage n'eût

point de résultat, on ne se troublait guère. On savait bien pourtant

que les soldats ne copiaient que trop les Villars, les Vendôme. Ce que

Madame nous en dit, personne ne l'ignorait, ni le roi, ni la cour.

Mais l'infamie sans trace n'était pas l'infamie. «Un petit mal pour un

grand bien,» ce mot du casuiste fit tout passer. Madame de Maintenon

se résigne en disant: «Dieu se sert de tous les moyens.»

La Terreur de 93, en pleine guerre, devant l'ennemi, dans la misère et

la famine, fut sauvage, mais point hypocrite, et n'eut point les

gaietés diaboliques de 1685. Les femmes furent guillotinées, non

insultées. Elles montèrent pures à l'échafaud; madame Roland, honorée.

Mademoiselle Corday fut vierge sous le fer. Un valet ivre ayant touché

sa tête, il y eut un soulèvement dans la foule, et les journaux

tonnèrent. La Commune lui fit son procès.

Du reste, tous les martyres du corps ne font rien sur un libre esprit.

Quoi qu'on pût entasser d'outrages et de douleurs, la victime de la

dragonnade, souvent navrée, sanglante, était plus affermie. Les démons

demandèrent par où on la prendrait, et si, brisant le coeur, on ne

pourrait dompter la foi. On lui martyrisait son mari sous ses yeux. On

profanait sa fille par des sévices honteux. Autre épreuve: on liait la

mère qui allaitait, et on lui tenait à distance son nourrisson qui

pleurait, languissait, se mourrait. Rien ne fut plus terrible; toute

la nature se soulevait; la douleur, la pléthore du sein qui brûlait

d'allaiter, le violent transport au cerveau qui se faisait, c'était

trop... La tête échappait. Elle ne se connaissait plus, et disait tout

ce qu'on voulait pour être déliée, aller à lui et le nourrir. Mais,

dans ce bonheur, quels regrets? L'enfant, avec le lait, recevait des

torrents de larmes.

Une des scènes les plus affreuses se vit à Montauban. On avait mis

trente-huit cavaliers chez M. et Mme Pechels. Elle était grosse et

très-près de son terme. Ils brisèrent, gâtèrent et vendirent ce qu'ils

voulurent, ne laissèrent pas un lit. Ils mirent leurs hôtes dans la

rue, et, avec cette femme enceinte, ses quatre petits enfants dont

l'aîné avait sept ans. Ils ne permirent de rien emporter qu'un

berceau. Pour adieu, ils leur jetèrent, au départ, des cruches d'eau

froide dont ils restèrent mouillés, glacés. Ils erraient dans la rue,

quand un ordre leur vint de l'intendant de rentrer dans leur maison

pour recevoir d'autres soldats. Six fusiliers d'abord, et il en venait

toujours d'autres. Tous mécontents de ne trouver plus rien, ils se

vengèrent par l'insolence et leur firent souffrir mille outrages.

Enfin, ils les chassèrent encore. La dame, prise de douleur à ce

moment, était sur le pavé sans asile. Défense de recevoir les

_rebelles_.

Elle ne savait où aller. Son mari et une sage-femme la tenaient sous

les bras; le moment approchait, et elle était près d'accoucher sur le

pavé. Heureusement, la maison de sa soeur se trouva libre de soldats

pour quelques heures. Elle y entra et accoucha la nuit. Le matin, il

vint une bande; ils firent si grand feu dans sa chambre, qu'elle et

l'enfant faillirent étouffer. Voilà donc cette femme, sanglante,

faible, pâle, encore forcée de se traîner dehors. Elle fait un grand

effort, va jusqu'à l'intendant, croyant à la pitié, croyant à la

nature. L'affreux commis la fit mettre à la porte. Elle s'assit sur

une pierre. Mais là même, cette infortunée ne put être tranquille. Des

soldats la suivaient, l'entouraient, l'obsédaient, la martyrisaient de

risées.

Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19) · 第 16 / 26 段