le plus hardi sans doute qu'aucun catholique eût risqué. Les
protestants n'ont pas rendu justice à cette tentative généreuse, qui
nuisit fort à son auteur, et lui fit perdre l'intendance du Languedoc.
Dans ce plan, le dogme voilé était réellement immolé à l'humanité et
au sentiment fraternel. Une dame de haut rang appuyait. Des mondains
appuyaient. L'évêque d'Oléron, prélat aimable et tendre aux femmes,
qui ne voulut jamais persécuter, dit aux ministres ce qu'eût dit Henri
IV, que d'une religion à l'autre la nuance était trop légère pour
valoir qu'on se disputât. Les ministres ne le crurent point. Une foi
pour laquelle leur peuple souffrait tant, et qui déjà faisait tant de
martyrs (cinquante ministres aux galères, en une fois) ne pouvait être
ainsi trahie. Ce plan d'ailleurs, ni Rome, ni le roi, ne l'auraient
jamais accepté, ni les gallicans même. Nicole eut le malheur, en cette
même année 84, de publier un livre contre les victimes, fort
d'insolence et faible de raison (V. l'excellente analyse de
Sainte-Beuve dans son Port-Royal). Du milieu des supplices et du fond
des galères, les ministres firent encore un appel à la discussion, et
Bossuet répondit par un altier mépris à ces hommes livrés aux
bourreaux.
Un grand événement avait eu lieu qui portait au plus haut la confiance
du clergé et du roi. Charles II était mort, et, contre toute attente,
le catholique Jacques II, exclu du trône et pourtant soutenu de
l'Église anglicane, était devenu roi d'Angleterre (16 février 1685).
Dès le premier jour de son règne, il mendie l'argent de la France. La
grande messe de Pâques est pompeusement célébrée à Whitehall après
cent vingt-sept ans.
Le clergé de France, assemblé en mai à Versailles, et se sentant si
fort, si près d'arriver à son but, tint un langage modéré, demanda peu
contre les protestants, mais remercia le roi d'avoir, _sans violence,
fait quitter l'hérésie à toute personne raisonnable_.
C'est ce qui le flattait le plus, d'entraîner tout par son ascendant
seul. _Sans violence_, Foucauld, l'intendant du Béarn, lui promettait
alors de faire la conversion de ce pays. «Les ministres d'eux-mêmes
parlaient de se convertir.» On lui donna cinq mille volumes de Bossuet
et des dragons. Mais la lecture aurait été trop longue. Tout d'abord,
dans chaque village, les soldats menèrent le peuple à l'église. Mille
outrages dans les maisons. Les femmes fuient aux montagnes; cinq ou
six, serrées de trop près, aimèrent mieux périr, se précipitèrent,
furent noyées, brisées par les gaves.
Des scènes, moins obscènes peut-être, mais tout aussi cruelles, se
passaient en Écosse. Jacques avait lancé les dragons, trop célèbres,
de Claverhouse, contre les puritains. La prière pour le nouveau roi,
exigée d'eux, en était le prétexte. Des femmes, des enfants furent
martyrs. Pour plusieurs, on abrége, on leur casse la tête à coups de
pistolet. Les autres font spectacle. Une fille liée au rocher fut
livrée à la mer montante, et jusqu'au bout chanta ses psaumes sous les
yeux d'une foule en larmes qui demandait en vain sa grâce (Macaulay).
La tentative de Monmouth, fils naturel de Charles II, et candidat des
puritains, fut, en juin et en juillet, étouffée dans des torrents de
sang. Le juge favori de Jacques II, Jeffreys, se vantait d'avoir
«exécuté plus de traîtres que l'Angleterre n'en vit depuis Guillaume
le Conquérant.»
Un de ces traîtres qu'on pendit était un chirurgien coupable d'avoir
pansé un homme. Des filles de dix ans auraient été exécutées si les
parents n'eussent donné de l'argent à la reine. Une vieille dame qui
avait sauvé un proscrit fut accusée par lui, et (comble d'horreur!)
brûlée vive.
La situation de la France était autre. La question religieuse n'y
était point compliquée de révolte. Nulle injustice, nul outrage ne
réussissait à lasser la patience de nos protestants. Il était
difficile de trouver à la persécution quelque prétexte politique. À
cet effet, un pamphlet clérical, assez habile, fut lancé et troubla
fort le roi. On y montrait les protestants comme un grand corps armé
qui eût agi d'ensemble sous l'impulsion d'un directoire secret. Rien
ne contribua davantage à le décider. Il croyait faire une oeuvre et
politique et populaire, désirée de la France. De violentes explosions
d'artisans, mendiants, etc., avaient eu lieu; des bandes, menées par
les curés, avaient détruit des temples, malgré l'autorité. Celle-ci
eût été trop coupable si elle eût plus longtemps contenu ce bon peuple
dévot.
Le roi était parfaitement entouré, et la lumière ne pouvait lui venir.
Ce n'était pas madame de Maintenon, ex-protestante, qui aurait osé
l'éclairer. Elle eût voulu, je crois, pouvoir se reculer, ne pas
parler. Pour une si grande résolution, d'une portée si vaste et si
obscure, où le roi plus tard pouvait varier, elle eût bien mieux aimé
dire modestement qu'elle n'était qu'une femme et ne se mêlait pas de
choses si hautes.
Mais les Jésuites ne pouvaient lui permettre de s'abstenir.
Madame, mère du régent, dit expressément qu'elle écrivit _un mémoire
pour conseiller la Révocation_ (II, 128, 171). Et le bon sens indique
qu'il en dut être ainsi. Si elle ne leur eût donné un gage décisif,
elle n'eût jamais obtenu le consentement à la chose si difficile, qui
faisait son sort, le mariage.
Sa situation, pendant deux ans, avait été intolérable. Elle n'était
sûre de rien, et elle était la personne la plus dépendante du monde.
Sa garantie unique était l'altération de la santé du roi, qui
peut-être le rendrait fidèle.
Sous ce rapport, la nature la servit.
Non-seulement il perdit les dents, mais une carie de la mâchoire se
déclara, un trou se fit dans l'os. Quand il buvait, il devait
s'observer; autrement le liquide remontait et voulait passer par les
narines (_Journal ms. des médecins_, 1685). Cette désagréable
infirmité accusait un état morbide plus général qui, peu après, amena
une fistule.
L'épouse devint garde-malade.
Les Jésuites eurent ce qu'ils voulurent. Ce fut un pacte entre elle et
eux. Elle se soumit, baisa la griffe, _conseilla la proscription_. Et
ils se compromirent, _consentirent le mariage_. Mais ils ne le firent
point, ils le laissèrent faire, se réservant sans doute de pouvoir
dire plus tard au roi (s'il lui venait un repentir) que lui-même les
avait forcés.
Pour le roi, les deux choses étaient affaires de conscience.
Par la révocation, il expiait le double adultère. Par le mariage, il
s'amendait, légitimait et régularisait la position d'une femme dévouée
qui l'avait guéri de la Montespan.
Madame dit (II, 108) que le mariage eut lieu _deux ans après la mort
de la reine_, donc dans les derniers mois de 1685. M. de Noailles (II,
121) établit la même date.
Pour le jour précis, on l'ignore.
On doit conjecturer qu'il eut lieu après le jour de la Révocation,
déclarée à la fin d'octobre, ce jour où le roi tint parole, accorda
l'acte qu'elle avait consenti, et où elle fut ainsi engagée sans
retour.
Sinistre mariage. En novembre, à l'entrée du terrible hiver des
supplices et des fuites, il se fit la nuit à Versailles, dans le plus
grand mystère.
Ils furent mariés simplement par le curé de la paroisse, Hébert, qu'on
fit évêque pour payer sa discrétion. Il avait laissé des mémoires que
connut la Beaumelle.
Les témoins furent (non Bossuet, comme on l'a dit, mais les valets
intérieurs), Bontemps et un autre. Le roi Louis XIV édenté et boitant
(d'une tumeur du 28 octobre), le roi, dis-je, et madame veuve Scarron,
dans son deuil et ses coiffes noires, s'unirent à ce moment qui, pour
tant de familles, fut celui de la séparation éternelle.
Déjà, de toutes parts, coulaient les larmes, éclataient les soupirs,
et, si du côté de Paris le vent eût porté cette nuit, on eût entendu
les sanglots.
CHAPITRE XX
SUITE
LES DRAGONNADES
1685-1686
La Révocation, si longtemps préparée, eut pourtant tous les effets
d'une surprise. Les protestants s'efforçaient de douter. Ils avaient
trouvé mille raisons pour se tromper eux-mêmes. L'émigration était
très-difficile; mais son plus grand obstacle était dans l'âme même de
ceux qui avaient à franchir ce pas. Il leur semblait trop fort de se
déraciner d'ici, de rompre tant de fibres vivantes, de quitter amis et
parents, toutes leurs vieilles habitudes, leur toit d'enfance, leur
foyer de famille, les cimetières où reposaient les leurs. Cette France
cruelle, qui si souvent s'arrache sa propre chair, on ne peut
cependant s'en séparer sans grand effort et sans mortel regret. Nos
protestants, le peuple laborieux de Colbert, étaient les meilleurs
Français de France. C'étaient généralement des gens de travail,
commerçants, fabricants à bon marché qui habillaient le peuple,
agriculteurs surtout, et les premiers jardiniers de l'Europe. Ces
braves gens tenaient excessivement à leurs maisons. Ils ne demandaient
rien qu'à travailler là tranquilles, y vivre et y mourir. La seule
idée du départ, des voyages lointains, c'était un effroi, un supplice.
On ne voyageait pas alors comme aujourd'hui. Plusieurs, après avoir
enduré contre toutes les persécutions, quand on les traîna dans les
ports pour les jeter en Amérique, désespérèrent, moururent, ne pouvant
quitter la patrie.
On ignorait cela, et on prit toute précaution pour les tromper, les
retenir, les empêcher d'emporter leur argent. En 1684 avaient eu lieu
les grandes exécutions militaires dans tout le Midi. Mais, en 1685, il
n'y eut que la petite affaire du Béarn. Le clergé parla bas, avec
modération. Des petits édits vexatoires, qui les blessaient dans le
détail, leur firent croire qu'on n'avait pas l'idée d'une proscription
générale. On mit partout des troupes, on ferma la frontière (le
dénonciateur de l'émigrant a _moitié de ses biens_). Mais, en même
temps, pour leur donner espoir, on adoucit les gênes qui entravaient
le mariage protestant. Cette faveur (du 15 septembre) les rassure
quelque peu, de sorte que l'immense coup de la Révocation, un mois
après (18 octobre), les trouve au gîte immobiles, hésitants, ne
sachant ce qu'ils ont à faire.
Et l'édit même de la Révocation est encore équivoque. Il supprime le
culte, chasse les ministres, veut que les enfants deviennent
catholiques. Sur les parents, il ne s'explique pas; il semble
s'arrêter au seuil de la conscience, réserver l'intérieur et respecter
la foi muette.
La police, à Paris, donna le commentaire. Le 19 octobre, on dit
brutalement aux gens de métier, aux pauvres, qu'il fallait se
convertir sur-le-champ. Ils furent terrifiés, n'objectèrent rien. Le
roi crut tout fini. Le 20, il autorise les bourgeois protestants à
s'assembler pour faire d'ensemble une déclaration de conversion.
Pour le Midi, Noailles demanda explication à Louvois qui répondit dans
ces termes obscurs: «Le roi veut que _vous vous expliquiez_ durement
avec les derniers qui s'obstineront à lui déplaire.» Noailles enfin
comprit, et _s'expliqua_ par ses dragons.
Ce mot _dragon_ veut dire ici soldat. Il y en avait de tous les corps.
C'était l'armée entière qui était rentrée à la paix. En guerre,
nourrie chez l'habitant, Louvois voulait encore l'entretenir ici de
même, et il la jeta sur la France. Elle sentit cruellement les maux
dont elle avait accablé l'étranger.
On avait dragonné la Hollande, la Westphalie, le Rhin. On a vu les
tolérances de Turenne pour son misérable soldat. Au défaut de vivres
et de solde, on lui donnait les libertés de la guerre, une joyeuse
royauté de gueux chez ceux qui le logeaient. Les Hollandais assurent
que l'élève, l'ami de Condé, Luxembourg, disait bonnement:
«Amusez-vous, enfants! pillez et violez.» Qu'il l'ait dit, c'est peu
sûr: mais l'horreur du pays d'Utrecht prouve assez qu'il agit ainsi.
En France, les gaietés du soldat avaient été devancées par le peuple.
La canaille de la Rochelle avait fait une farce de la destruction du
Temple. Elle avait descendu la cloche, l'avait dragonnée et fouaillée
pour avoir servi les huguenots. On l'enterra, et on la fit renaître.
Une dame servit de sage-femme, une autre de nourrice. Réconciliée et
baptisée, la cloche jura qu'elle ne sonnerait plus le prêche, et fut
honorablement remontée au clocher d'une paroisse.
Ces facéties, racontées à Versailles, durent aider à tromper le roi, à
lui faire prendre légèrement les amusements de ses dragons, les tours
d'écoliers qu'ils jouaient à ces orgueilleux endurcis. L'usage de
_berner_ se retrouvait partout dans notre vieille joyeuse France. Aux
prisons, on _bernait_ (parfois à mort), on sautait sur la couverture
celui qui ne payait pas la bienvenue (V. Marteilhe). Aux colléges, on
_bernait_, on bafouait le mauvais camarade, trop fier, triste, morose.
Exemple, ce neveu de Mazarin, qui, au collége de Clermont, retomba
hors de la couverture sur le pavé, et se tua.
Tel l'écolier, tel le dragon. C'était le soldat le plus gai, le soldat
à la mode, dont on contait les tours, comme ceux du zouave
aujourd'hui. Mais le zouave est fantassin, est peuple. M. le dragon,
au contraire, de quelque trou de paysan qu'il vînt, une fois
suffisamment dressé, brossé à coups de canne, était un gentilhomme,
un marquis, à l'instar de son colonel général, Lauzun, roi de
l'impertinence. Il avait du seigneur, il avait du laquais. Rossé par
l'officier, il le rendait au paysan. Vrai singe, il aimait à mal
faire, et plus mal que les autres; c'était son amour-propre. Il était
ravi d'être craint, criait, cassait, battait, tenait à ce qu'on dît:
Le dragon, c'est le diable à quatre.
Il s'apprivoisait cependant, s'il trouvait des gens de sa sorte, à
rire, boire avec lui. Quand il entrait en logement, chez le bourgeois
aisé, il ne pensait d'abord qu'à faire ripaille, à user largement de
cette abondance inaccoutumée. Il aurait volontiers mangé avec ses
hôtes. Mais ceux-ci, les huguenots, étaient son antipode. Il tombait
là dans une famille triste et sobre, consternée d'ailleurs, qui
obéissait, le servait, mais était à cent lieues de s'entendre avec
lui. Les enfants avaient peur, fuyaient. Le mari restait sombre. La
dame, les demoiselles, effarouchées du bruit et des chansons obscènes,
étouffées du tabac dont l'odieuse fumée remplissait la maison, avaient
grand'peine à cacher leur dégoût.
Cela seul eût gâté les choses. «Nous sommes les maîtres après tout.
Tout est à nous ici.» Ils ne se gênaient pas, donnaient carrière à
leur malice, gâtaient, brisaient, détruisaient pour détruire. Ne
criant assez fort, ils se mettaient parfois à battre à la fois de
quatre tambours. Pour crever le coeur à la dame, ils forçaient son
armoire, gâtaient, pillaient son linge, orgueil de la femme économe,
en prenaient le plus fin, des draps de toile de Hollande pour en faire
litière aux chevaux.
La femme protestante, bien plus que son mari, plus nettement, plus
obstinément, montrait son horreur du papisme. Noailles dit (1684)
qu'en Languedoc, les gentilshommes sont déjà convertis, qu'ils
s'efforcent de convertir leurs femmes, et n'y réussissent pas. On voit
en 1685 et 1686, qu'à Paris, les femmes obstinément s'assemblent pour
prier (_Corresp. admin._, IV, 351). Le roi croit que la persévérance
de certains maris ne tient qu'à celle de leurs femmes; qu'elles
cèdent, ils céderont (IV, 349). Donc, le procureur général les
séparera, enfermera les femmes aux couvents des Nouvelles-Catholiques
(368).
Un protestant, un catholique, dans la rue, se ressemblaient fort.
Mais, au premier coup d'oeil, on distinguait la femme protestante.
Celle de la bourgeoisie marchait dans le petit bonnet, la fraise, la
jupe étroite du temps de Louis XIII. Même la dame protestante se
reconnaissait tout de suite à je ne sais quoi de serré, de modestement
fier, si on peut dire. Telle elle était d'enfance. Dans une famille
sérieuse et très-fermée, comme sont les familles calvinistes et
israélites, la demoiselle n'est point formée aux grâces mondaines par
la société. Elle ne connaît d'homme que son père. Et ce père, qui lui
lit le livre saint, en réalité est son prêtre. Son seul confesseur est
sa mère. Ici tout est droit, point de courbe. Une telle fille reste
vierge, même après qu'elle est mariée, vierge de coeur et de pudeur,
non sans roideur, peut-être. Elle est austère d'aspect, et plutôt
triste. Qui s'en étonnera, après tant de persécutions? Son père, en
lui lisant la Bible, sombre histoire des fléaux de Dieu, souvent a dû
confondre les _sept servitudes_ antiques avec celles de nos temps. Les
massacres d'Achab ou ceux de Charles IX, pour la famille émue, c'est
même chose. Et quelle mère, sous Louis XIV, entendit sans frémir
l'histoire d'Hérode, la guerre aux innocents?
L'enlèvement des enfants commença vingt-cinq ans avant la
Révocation,--donc, la terreur des mères. Leur vie était tremblante,
leur coeur toujours serré. Le mari gentilhomme, s'il n'avait plus la
cour, avait la chasse, allait, venait. Le mari commerçant, bien plus
distrait encore, avait les intérêts, l'application de la fabrique, le
mouvement du commerce. Elle, rien que ses enfants et Dieu. Sédentaire,
solitaire, elle les tenait bien près sous elle. Il eût suffi que le
dimanche l'enfant, mené au temple, passât devant l'église, vît les
cierges et les fleurs, dit: «Que c'est beau!» Il était catholique,
enlevé et perdu. Pour une femme dans ces angoisses, la prière était
l'état habituel, et le constant recours à la protection d'en haut. La
moindre idée mondaine, de réunion, de toilette, lui eût semblé un
grand péché. Si, par malheur, elle était belle (de pureté surtout et
de vertu visible), elle l'était avec tremblement, en demandait pardon
à Dieu. Les enfants, de bonne heure, étaient à l'unisson, tout sages,
tout sérieux dès le maillot, très-discrets, point bruyants. On le vit
dans les fuites, dans les cachettes où un rien perdait la famille; ils
ne bougeaient, étaient muets, souffraient tout, ces pauvres petits.
En décembre 1685, parut l'édit terrible pour enlever les enfants de
cinq ans. Qu'on juge de l'arrachement! Un coup si violent supprima la
peur même. Des cris terribles en jaillirent, des serments intrépides
de ne changer jamais.
Chaque maison devint le théâtre d'une lutte acharnée entre la
faiblesse héroïque et les furies de la force brutale. Les soldats, ces
esclaves de la vie militaire, formés par le bâton, voyaient pour la
première fois les résistances courageuses de la libre conscience. Ils
n'y comprenaient rien, étaient étonnés, indignés. Tout ce que l'homme
peut souffrir sans mourir, ils l'infligèrent au protestant. Pincé,
piqué, lardé, chauffé, brûlé, suffoqué presque à la bouche d'un four,
il souffrit tout. Tel eut les ongles arrachés. Le supplice qui
agissait le plus, à la longue, c'était la privation de sommeil. Ce
moyen des dompteurs de lions est terrible aussi contre l'homme. La
femme résista mieux aux veilles. Bien souvent, il était rendu qu'elle
ne l'était pas et lui reprochait sa faiblesse, le ranimait. On
chassait alors le bonhomme, on l'envoyait aux vivres, on le tenait
loin de chez lui (V. le ms. de Metz).
Donc, le duel restait entre la dame et vingt soldats (on en mit
jusqu'à cent dans une maison de Nîmes). Elle devait les servir seule,
sans domestiques (défense d'en avoir de catholiques, et le petit
peuple protestant abjurait). Ceux qui persévéraient étaient surtout
les gens aisés. Cela donnait aux dragonnades l'aspect d'une jacquerie.
On voit fort bien, à plusieurs traits, que ce qui animait ainsi les
dragons au martyr de la dame, c'est que c'était une dame, une femme
délicate, qui, même étant simple bourgeoise, était toujours noble
d'éducation et de tenue, déplacée dans cette vie de corps de garde.
Elle aurait été paysanne qu'on l'eut tourmentée moins. Contre elle il
y avait, au fond, une aigreur niveleuse dont eux-mêmes ne se rendaient
pas compte. La renchérie, la précieuse, la prude, la dégoûtée, on
prétendait la mettre au pas, la faire devenir bonne enfant. Portes
closes. Tenue en chambrée, en camaraderie militaire, ils lui faisaient
faire la cuisine, tout leur ménage de soldats. Ils ne la laissaient
plus sortir, riant de ses souffrances, de ses prières, de ses larmes.
Mais nulle humiliation de nature ne peut dompter l'âme. Elle se
relevait par la prière, par la fixité de sa foi. Outrés, ils en
venaient aux coups, et, pour l'exécution, chose cruelle, souvent
coupaient des gaules vertes, pliantes, qui s'ensanglantaient sans
casser. Le sang les enivrait. Ils imaginaient cent supplices. Telle
fut lentement, cruellement épilée, telle flambée à la paille, comme un
poulet. Telle, l'hiver, reçut sur les reins des seaux d'eau glacée.
Parfois ils enflaient la victime (homme ou femme) avec un soufflet,
comme on souffle un boeuf mort, jusqu'à la faire crever. Parfois, ils
la tenaient suspendue, presque assise, à nu, sur des charbons ardents.
(Claude, Plaintes, p. 74; Élie Benoît.)
«Mais le viol était défendu.» Quelle moquerie! On ne punit personne,
même quand il fut suivi de meurtre (E. Benoît, 350). On eut soin de
loger les officiers ailleurs que les soldats, de peur qu'ils ne les
gênassent. Du reste, les officiers, encore humains en 1683, en 1686
rouaient de coups les soldats trop humains. Les généraux riaient de
voir les huguenotes houspillées, que les soldats mettaient nues à la
porte et faisaient courir dans la rue. Pourvu que le libertinage n'eût
point de résultat, on ne se troublait guère. On savait bien pourtant
que les soldats ne copiaient que trop les Villars, les Vendôme. Ce que
Madame nous en dit, personne ne l'ignorait, ni le roi, ni la cour.
Mais l'infamie sans trace n'était pas l'infamie. «Un petit mal pour un
grand bien,» ce mot du casuiste fit tout passer. Madame de Maintenon
se résigne en disant: «Dieu se sert de tous les moyens.»
La Terreur de 93, en pleine guerre, devant l'ennemi, dans la misère et
la famine, fut sauvage, mais point hypocrite, et n'eut point les
gaietés diaboliques de 1685. Les femmes furent guillotinées, non
insultées. Elles montèrent pures à l'échafaud; madame Roland, honorée.
Mademoiselle Corday fut vierge sous le fer. Un valet ivre ayant touché
sa tête, il y eut un soulèvement dans la foule, et les journaux
tonnèrent. La Commune lui fit son procès.
Du reste, tous les martyres du corps ne font rien sur un libre esprit.
Quoi qu'on pût entasser d'outrages et de douleurs, la victime de la
dragonnade, souvent navrée, sanglante, était plus affermie. Les démons
demandèrent par où on la prendrait, et si, brisant le coeur, on ne
pourrait dompter la foi. On lui martyrisait son mari sous ses yeux. On
profanait sa fille par des sévices honteux. Autre épreuve: on liait la
mère qui allaitait, et on lui tenait à distance son nourrisson qui
pleurait, languissait, se mourrait. Rien ne fut plus terrible; toute
la nature se soulevait; la douleur, la pléthore du sein qui brûlait
d'allaiter, le violent transport au cerveau qui se faisait, c'était
trop... La tête échappait. Elle ne se connaissait plus, et disait tout
ce qu'on voulait pour être déliée, aller à lui et le nourrir. Mais,
dans ce bonheur, quels regrets? L'enfant, avec le lait, recevait des
torrents de larmes.
Une des scènes les plus affreuses se vit à Montauban. On avait mis
trente-huit cavaliers chez M. et Mme Pechels. Elle était grosse et
très-près de son terme. Ils brisèrent, gâtèrent et vendirent ce qu'ils
voulurent, ne laissèrent pas un lit. Ils mirent leurs hôtes dans la
rue, et, avec cette femme enceinte, ses quatre petits enfants dont
l'aîné avait sept ans. Ils ne permirent de rien emporter qu'un
berceau. Pour adieu, ils leur jetèrent, au départ, des cruches d'eau
froide dont ils restèrent mouillés, glacés. Ils erraient dans la rue,
quand un ordre leur vint de l'intendant de rentrer dans leur maison
pour recevoir d'autres soldats. Six fusiliers d'abord, et il en venait
toujours d'autres. Tous mécontents de ne trouver plus rien, ils se
vengèrent par l'insolence et leur firent souffrir mille outrages.
Enfin, ils les chassèrent encore. La dame, prise de douleur à ce
moment, était sur le pavé sans asile. Défense de recevoir les
_rebelles_.
Elle ne savait où aller. Son mari et une sage-femme la tenaient sous
les bras; le moment approchait, et elle était près d'accoucher sur le
pavé. Heureusement, la maison de sa soeur se trouva libre de soldats
pour quelques heures. Elle y entra et accoucha la nuit. Le matin, il
vint une bande; ils firent si grand feu dans sa chambre, qu'elle et
l'enfant faillirent étouffer. Voilà donc cette femme, sanglante,
faible, pâle, encore forcée de se traîner dehors. Elle fait un grand
effort, va jusqu'à l'intendant, croyant à la pitié, croyant à la
nature. L'affreux commis la fit mettre à la porte. Elle s'assit sur
une pierre. Mais là même, cette infortunée ne put être tranquille. Des
soldats la suivaient, l'entouraient, l'obsédaient, la martyrisaient de
risées.