Le gouverneur Noailles contenait jusque-là, à grand'peine, et à l'aide

des gentilshommes catholiques, la violence du clergé. Il se décida. Il

comprit, en courtisan habile, que cette explosion lui mettait la

fortune en main. Aux ordres cruels de Louvois qui prescrivaient la

_désolation_, il obéit par une exécution plus cruelle qu'on ne

demandait (chose avouée dans ses Mémoires, p. 15).--Nombreux

supplices, de Grenoble à Bordeaux. Massacres en Vivarais et massacres

aux Cévennes. Toute une armée dans Nîmes, une si terrible dragonnade,

que la ville fut convertie en vingt-quatre heures.

Noailles craignit d'avoir été un peu loin. Il écrivit au roi qu'il y

avait bien eu quelque désordre, mais que tout se passerait en _grande

sagesse et discipline_, et qu'il promettait sur sa tête qu'avant le 25

novembre il n'y aurait plus de huguenots en Languedoc.

Ces lettres apportées au conseil n'y trouvèrent plus celui qui, en 81,

avait sauvé les protestants des premières dragonnades. Louvois était

le maître et Colbert se mourait.

Il était mort de la ruine publique, mort de ne pouvoir rien et d'avoir

perdu l'espérance. On lui cherchait des querelles ridicules.

Le roi lui reprochait la dépense de Versailles, fait malgré lui. Il

lui citait Louvois, ses travaux de maçonnerie et de tranchées faits

pour rien par le soldat, le paysan, comme si les travaux d'art d'un

palais étaient même chose. Il l'acheva en le querellant sur le prix de

la grille de Versailles.--Colbert rentra, s'alita, ne se leva plus.

Il mourut détesté, maudit. Il fallut l'enterrer de nuit pour lui

sauver les insultes du peuple. On fit des chansons, des _ponts-neufs_

sur la mort _du tyran_. Mot mal appliqué? non. Ce très-grand homme, en

deux sens à la fois, avait été le tyran de la France.

Tyran par la situation, le temps et la nécessité des choses; tyran par

sa violence dans le bien, et son impatience, par l'emportement de sa

volonté.

La guerre et Louvois, le roi et la cour, Versailles, le gaspillage

immense, sont très-justement accusés. Mais, il y a autre chose encore.

_La situation était tyrannique._ Colbert bâtit sur un terrain ruiné

d'avance, celui de la misère, qui progresse en ce siècle sans pouvoir

l'arrêter. Des causes politiques et morales, venues de loin, surtout

l'oisiveté nobiliaire et catholique, après avoir ruiné l'Espagne,

devaient ruiner aussi la France.

D'avance, Mazarin tue Colbert. L'impôt doublé vers 1648, reporté par

la ligue des notables sur le petit cultivateur, l'obligea à vendre son

champ au seigneur de paroisse. Mais ces champs réunis dans une main

oisive produisirent peu. Il y eut sous Colbert famine de trois ans en

trois ans. Pour nourrir aisément les armées, les manufactures,

lui-même il maintint le blé à vil prix, en défendant presque toujours

l'exportation, donc, en décourageant le travail agricole. De 1600 à

1700, tout objet fabriqué quintuple de valeur. Le blé seul est traité

comme une production naturelle où le travail ne serait pour rien; on

ne fait rien pour lui; il reste au même prix. (V. Clément.)

Le mal d'Espagne, la haine du travail, le goût de la vie noble étaient

de longue date inoculés à ce pays. Colbert roula dans le cercle d'une

contradiction fatale. Il veut _décourager l'oisif_, dit-il, il frappe

les faux nobles. Par quoi? par l'autorité du roi, du roi des nobles,

qui attirant tout à la cour, _nobilisant_ la nation, la ramène à

l'oisiveté. La vie morte et improductive du courtisan, du prêtre, de

plus en plus amortit tout.

Cet homme du travail est dévoré par trois grands peuples improductifs:

_le peuple noble_, qui de plus en plus vit sur l'État; _le peuple

fonctionnaire_, que le progrès de l'ordre oblige de créer; troisième

peuple, _l'armée permanente_, énormément grossie. Or le roi, tirant

peu ou rien du grand corps riche, oisif, je veux dire du clergé,

Colbert, triplement écrasé, est forcé d'inventer un peuple productif,

de surexciter le travail, en repoussant l'industrie de l'étranger.

Guerre de douanes, et bientôt guerre d'armées. Lui-même, si intéressé

à la paix, il entre vivement dans la guerre contre la Hollande, et

croit hériter d'elle pour la mer et pour l'industrie.

L'histoire ne peut rien citer de plus grand ni de plus terrible que sa

subite improvisation de la marine. Elle étonne, elle effraye et par

l'énormité matérielle, et par la violence morale. Colbert demanda à la

France le plus rude sacrifice qui jamais lui fut demandé (avant la

conscription). Je parle du régime _des classes_, où toute la

population des côtes, enregistrée, numérotée, reste, dans ses

meilleures années, disponible et prête à partir, pouvant être, d'un

moment à l'autre, enlevée par l'État. L'armement des galères, si

précipité, si cruel (on l'a vu), fait horreur. Les procédés de 93, de

Jean-Bon-Saint-André, qui sut en quelques mois faire une immense

flotte, la monta, y soutint contre l'Angleterre notre jeune drapeau

républicain, ces merveilles de la Terreur font penser à Colbert. Et

les résultats du ministre ne furent guère plus durables que ceux de la

Convention.

Même véhémence impatiente dans les règlements de commerce, dans cette

autre improvisation d'une industrie française. Il fut justement

indigné de voir un peuple ingénieux, et très-artiste en bien des

choses, attendre et recevoir d'ailleurs tous les produits des arts

utiles. La fabrique n'est pas seulement une production de richesse,

mais aussi une éducation, le développement spécial de telles

facultés, de telle aptitude. Un peuple qui ne ferait qu'une chose

serait bien bas dans l'échelle des peuples. Colbert éveilla, révéla,

dans celui-ci, une adresse ignorée, fit éclater ici un art nouveau,

celui surtout qui met le goût et l'élégance dans tous nos besoins

d'intérieur, qui relève la vie matérielle d'un noble rayon de

l'esprit.

C'était beau, c'était grand en soi. Mais les moyens furent moins

heureux. D'une part, cette industrie naissante, tout d'abord il la

veut parfaite; cette jeune plante qui ne peut croître que des libertés

de la vie, il l'enserre et l'étouffe dans les précautions tyranniques.

Presque au début, ses règlements sont des lois de terreur (jusqu'à

mettre au carcan pour une marchandise défectueuse, 1670).

De cette perfection imposée, il espérait autoriser nos produits devant

l'étranger, les faire acheter de confiance. Mais, en revanche, il

empêchait la fabrication inférieure de satisfaire aux besoins moins

exigeants des classes pauvres.

On a dit à merveille la grandeur de cette création industrielle, mais

pas assez sa chute, sa prompte décadence. Elle périt, et par la misère

générale (plus d'acheteurs), et par l'émigration (les producteurs s'en

vont même avant la mort de Colbert). Il assista de ses regards au

détraquement de l'édifice qui bientôt allait s'écrouler.

Le grand historien de la France pour cette fin du siècle est Pesant de

Boisguillebert. Il ne sait pas les temps anciens, et il a le tort de

croire que les maux datent de 1660. Il n'en est pas moins véridique,

admirable, dans le tableau qu'il fait des misères du pays et des abus

criants qui subsistèrent sous Colbert même. Les trois _Terreurs_ du

fisc (tailles, aides, douanes) y sont en traits de feu. Il faut voir

là marcher par les villages les malheureux collecteurs paysans qui

lèvent la taille et en répondent. Ils n'y vont que d'ensemble, par

bandes, de peur d'être assommés. Mais on n'arrache rien à qui n'a

rien. Tout retombe sur eux. L'huissier du roi saisit leurs boeufs, le

troupeau du village, puis la personne même de ces notables

collecteurs; ils sont emprisonnés.

Et que de détails effroyables j'omets! Lisez, entre autres choses, la

mort d'une commune, celle de Fécamp, si intéressante par sa pêche

hardie de Terre-Neuve, et qui tombe en vingt ans de cinquante à six

baleiniers.

Les _aides_! c'est bien pis. Les commis devenus marchands font une

guerre atroce aux marchands qui veulent acheter le vin au vigneron, et

non à eux. Toute communication est interrompue. «Ce qui vient du Japon

ne fait que quadrupler de prix par la distance. Mais ce qui passe ici

d'une province à l'autre devient vingt fois plus cher, vingt-quatre

fois. Le vin d'un sou à Orléans vaut à Rouen vingt-quatre. Le commis,

à lui seul, est six fois plus terrible que les pirates et les

tempêtes, qu'une mer de quatre mille lieues. «La France arrache ses

vignes. Le peuple ne boit plus que de l'eau.»

La douane a tué le commerce étranger. Nul marchand n'ose plus se

mettre aux mains d'un receveur qui lui fait un procès, s'il veut, et

n'est jugé que par des juges à lui.

Ainsi le peuple, ainsi Colbert, restèrent les misérables serfs des

financiers, des fermiers généraux, des traitants, partisans, plus

puissants que le roi.

Colbert, à son début, avait eu le bonheur d'en pendre quelques-uns.

En vain. Ils durèrent et fleurirent, et, vers la fin, ils

l'étranglèrent,--bien plus, ils firent maudire son nom.

Sous Mazarin, c'était le chaos absolu. C'est, sous Colbert, un ordre

relatif.

Les vieux abus subsistent, mais avec la force odieuse de l'ordre, que

leur prête un gouvernement établi.

Sous Mazarin, la France misérable, en guenilles, buvait encore du vin;

mais, sous Colbert, de l'eau.

Les progrès sont des maux. Sous lui, les fermes générales ne sont plus

données à la faveur, mais à l'encan, au plus offrant, et elles

rapportent davantage. Oui, mais à condition qu'on permette aux

fermiers les rigueurs terribles qui font de la perception une guerre.

Dans son mortel effort, Colbert agit ainsi contre lui-même. Elle lui

échappe, quoi qu'il fasse, cette France qu'il voulait guérir,

travaillée des recors, mangée des garnisaires, expropriée, vendue,

_exécutée_.

L'immense malédiction sous laquelle il mourait, le troubla à son lit

de mort. Une lettre du roi lui vint, et il ne voulut pas la lire:

«Si j'avais fait pour Dieu, dit-il, ce que j'ai fait pour cet homme,

je serais sûr d'être sauvé, et je ne sais pas où je vais...»

Nous le savons, héros! Vous allez dans la gloire, vous restez au coeur

de la France. Les grandes nations, qui, avec le temps, jugent comme

Dieu, sont équitables autant que lui, estimant l'oeuvre moins sur le

résultat que sur l'effort, la grandeur de la volonté.

CHAPITRE XIX

MARIAGE DU ROI ET RÉVOCATION DE L'ÉDIT DE NANTES

1684-1685

Une chose frappe dans plusieurs des discours solennels qui ouvrent les

assemblées du clergé; c'est qu'il se dit _persécuté_. Comment? par

qui? je cherche en vain.

Sont-ce les protestants qui le _persécutent_ de leur esprit critique?

Ils n'ont plus guère envie de rire. Ils ne sont plus l'école qui,

d'Orléans, de Sedan, de Saumur, troublait de ses brocards curés, prêtres

et moines. Ils sont graves depuis Richelieu. Leur orgueil est tombé

depuis qu'ils se sont vus découronnés de leur haute noblesse, des la

Trémouille, des Bouillon, des Rohan. Leurs gentilshommes de campagne ne

désirent que l'ordre et la paix. Dociles aux gouverneurs, ils les aident

même à calmer le paysan. Le protestantisme d'alors, dans sa masse

principale, se compose de commerçants, d'industriels,--peuple hier,

aujourd'hui bourgeoisie, qui par l'économie s'est un peu enrichie sous

Colbert. Sans clientèles que quelques ouvriers, ils se voient comme

perdus dans la foule catholique, qui envie fort leur petite fortune.

Serré entre les ordonnances qui le frappent d'en haut et les violences

qu'on suscite en bas, ce peuple se fait petit et n'a garde de provoquer,

de _persécuter_ ses tout-puissants ennemis.

Ce mot _persécuter_ reste donc une énigme? non. L'explication est

donnée par les plus sages catholiques et les mieux informés, les

gouverneurs, les intendants. Ils témoignent que, ni pour les moeurs,

ni pour l'instruction, les catholiques ne soutenaient la comparaison

avec les protestants, ni les prêtres avec les ministres.

Quelques génies ne font pas un grand corps; Bossuet et Fénelon, dont

on parle toujours, quelques évêques habiles, ne constituent pas le

clergé. Il faut envisager l'ensemble.

L'intendant d'Aguesseau, dans son plan de réunion, dit qu'on doit

commencer par la réforme des catholiques. Il déplore l'ignorance du

clergé en Poitou et en Languedoc (Mém. de Noailles). L'intendant

Foucauld (ap. Sourches, II, 315, 323) dit la même chose, et s'afflige

des moeurs scandaleuses des curés. Le gouverneur Noailles insiste sur

les moeurs honteuses du clergé des Cévennes, sur l'ignorance des curés

de Languedoc, qui prêchent fort rarement et sont incapables, dit-il,

d'instruire le peuple ou de soutenir des conférences avec les

ministres. Il demande que les missionnaires rendent compte d'abord à

l'intendant, plus capable que les évêques, etc.

Il était arrivé au clergé ce qui arriverait à tout corps puissant qui

aurait pour lui le gouvernement, et qui de plus se jugerait lui-même,

donc n'aurait rien à craindre. C'est que, d'une part, il serait trop

grand seigneur pour étudier et travaillerait peu. Port-Royal fermé,

l'Oratoire réduit, contenu, il n'y avait de grande école que

Saint-Sulpice, qui systématiquement fut médiocre et prudemment

stérile. D'autre part, une classe tellement en crédit, dominante,

opulente, se gênait peu et cherchait son plaisir. Le roi se convertit,

mais l'archevêque de Paris, Harlay de Champvallon, ne se convertit

pas. Ses visites pastorales à ses maîtresses étaient la fable de la

ville. La Correspondance administrative montre toute la peine que prit

le roi pour modérer, étouffer les scandales, pour maintenir au moins

dans la décence un corps que ses chefs ne contenaient guère, et pour

arrêter, retarder la débâcle de l'Église.

En ce sens, les protestants persécutaient, humiliaient le clergé. Leur

vie serrée et régulière en semblait la satire, et celle même des

catholiques en général. Le grand trait des moeurs de ce temps, la

dévotion galante et la pénitence amoureuse, l'universalité de

l'adultère, distinguaient fortement les deux sociétés. La grande

France, dévote et mondaine, avait sa bête noire en la petite,

chagrine, austère, qui, sans rien dire, contrastait par ses moeurs,

importunait de son triste regard.

On était loin de la Saint-Barthélemy, et même de la guerre de Trente

ans. Pour qu'il y eut une grande persécution, il fallait que beaucoup

de gens y trouvassent leur compte et y eussent leur intérêt, enfin que

ce fût _une affaire_.

L'industrie était malade. Le traité de Nimègue, qui fut la déroute de

Colbert, sa mort et la disparition de cette grande volonté, avaient

fort ébranlé son édifice artificiel. Les villes catholiques, Paris,

Lyon, se plaignaient, accusaient Nîmes, les fabriques protestantes,

l'industrie populaire du Midi, et ses produits à bon marché.

La noblesse, comblée par le roi (quoi qu'en dise Saint-Simon) et

recevant sans cesse, ne se plaignait guère moins. La vie de cour la

ruinait. On n'osait sonder les fortunes, on n'eût vu dessous que

l'abîme. Le roi, obligeamment, interdit la publicité des hypothèques,

qui eût mis à jour cette gueuserie des grands seigneurs. Ruinés par le

jeu, les loteries, la plupart attendaient un coup du sort pour

remonter. Plusieurs faisaient le sort, au lieu d'attendre, ou en

volant au jeu, ou par la _poudre de succession_. Les plus hauts

mendiaient, au lever, au coucher, dévalisaient le roi de tout ce qui

venait, office ou bénéfice. Mais tout cela, des bribes! des miettes!

Ils périssaient, s'il ne tombait d'en haut une grande manne imprévue,

quelque vaste confiscation.

Ce miracle apparut au ciel en 1684. Six cents temples ayant été

détruits, leurs biens, celui des pauvres, des maisons de charité,

devaient passer aux _hôpitaux catholiques_. Les Jésuites surveillaient

ces biens, espérant les administrer. Le P. la Chaise avait des gens à

lui pour chasser, découvrir les débris de ce naufrage, les maisons

clandestines de charité où les protestants continuaient à donner

secours à leurs pauvres. Sa police, là-dessus, en remontrait au

lieutenant du roi, la Reynie (_Corr. adm._, IV, 343). Mais la cour

visait ce morceau. Les Jésuites crurent prudent de demander et faire

décider que ces biens revinssent, non aux hôpitaux, mais _au roi_,

autrement dit à ceux qu'il favoriserait ou qui mériteraient en

poussant la persécution. Sûr moyen de la rendre efficace, victorieuse,

irrévocable. Car l'appétit vient en mangeant. Après les biens des

temples, ceux des particuliers suivirent. Chacun fut ardent à la

proie. Ce fut un gouffre ouvert, une mêlée où on se jeta pour profiter

du torrent qui passait, ramasser des lambeaux sanglants.

Amènerait-on le roi aux rigueurs excessives d'une proscription

générale? c'était la question. Quoique peu éclairé, déjà bigot, il

avait des côtés honnêtes, voulait être honnête homme. Mais sa

conversion même, qui lui donnait ces idées sérieuses, semblait aussi

l'avoir attristé et aigri. On pouvait exploiter cet état de mauvaise

humeur. Elle tenait fort à sa santé. La table, qui succéda aux femmes,

l'avait ruiné bien plus vite. Beau encore à Nimègue, rajeuni pour

Fontanges, il est, en peu d'années, l'homme de bois qu'a peint Rigaud

au solennel portrait du Louvre. Plus de dents. La bouche rentrée,

tirée par un coin sec, ne s'accorde que trop avec un oeil triste et

aigu, plein de pointes et de petitesses.

Même avant, des coliques et des ballonnements, les orages des voies

digestives, le rendaient colérique, et il n'entendait que Louvois.

C'est alors qu'il permit, sur un oui, sur un non, ces cruelles

exécutions qui mirent en cendres les plus belles villes (1682-1684).

La patience de l'Europe ne le fléchissait pas. Partout des bombes,

avec ou sans prétextes. Pour se faire donner Luxembourg, il terrifie

l'Espagne en prétendant rester au faubourg de Bruxelles, il écrase de

bombes cette capitale des Pays-Bas. Et il traite de même la noble

Gênes, un musée de l'Europe. Tout son crime était son commerce avec la

Catalogne, qui la rendait trop espagnole. Hideuse exécution. Ce fut le

ministre même du roi, le violent commis Seignelay, très-indigne fils

de Colbert, qui se mit sur la flotte, et jeta quatorze mille bombes

sur une ville sans défense, ses charmantes terrasses, ses palais et

ses monuments. Le vieux Duquesne, à qui on fit faire cette barbarie,

tout endurci qu'il fût, en était indigné.

C'était la guerre sans la guerre,--le fort, sans péril, à son aise,

accablant, écrasant le faible. On eut pitié des Barbaresques mêmes,

quand nos bombes, dans Alger, pleuvant sur les mosquées pleines de

familles tremblantes, à travers les voûtes éclatées, emportant des

pierres et des membres, firent des volcans de chair humaine. Ils

volaient des chrétiens, mais nous volions des musulmans. Nous

achetions partout des Turcs pour nos galères. L'exécution d'Alger, qui

se fit par deux fois, n'avait pour but que de montrer à l'Allemagne

quel roi était Louis XIV, et quel protecteur elle aurait si on le

faisait Empereur.

Il vit ses armes bénies par le succès. Dieu parut déclaré pour lui.

Son entreprise injuste sur l'Espagne fut légitimée par l'humble traité

que la Hollande négocia pour l'Espagne et l'Empire. Le roi garda ses

usurpations, et, de plus, le Luxembourg, au point fatal qui bride et

l'Allemagne et les Pays-Bas, les menace à la fois (trêve de

Ratisbonne, 1684).

De l'Angleterre, plus de nouvelles. Elle n'existe plus. Charles II,

qui s'en va, n'a pas un mot pour l'intérêt de l'Europe, et pas un pour

l'humanité, pour cette grande foule protestante, qui attend s'il ne

viendra pas du moins une prière en aide aux martyrs.

Cette absence de résistance et d'intercession même, cette patience

excessive de tous aurait dû adoucir le roi. Il restait triste, amer.

Quels ennuis le maintenaient tel? Sa santé, et sans doute l'ennui

qu'il trouvait déjà dans son nouvel intérieur.

Madame de Maintenon était-elle la femme douce et bonne qui illumine le

foyer d'un rayon de tendre amitié? On l'a supposé. Mais ses lettres

font sentir qu'elle n'avait rien de cela. Elle était sèchement,

tristement judicieuse, et, sous formes discrètes, sournoisement

violente. Elle avait de l'esprit, mais un petit esprit impérieux, à

régler le menu, à diriger dans le détail. Quant à prendre hardiment le

grand gouvernement, à faire marcher le roi dans une voie de raison, il

lui aurait fallu pour cela un ferme caractère et du courage, se

risquer pour la France et pour l'humanité. Dans sa longue vie

subalterne, elle avait pris des habitudes de déférence, de prudence

servile (habilement sauvées par l'attitude). Elle était lâche, au

fond. Son confesseur, Godet, n'était pas pour la soutenir en face des

Jésuites. La médiocrité platement calculée de Saint-Sulpice, dont il

était, ce juste-milieu pâle, et sa grossière finesse, ne la

fortifiaient guère. Elle devait craindre les Jésuites. Nul doute

qu'ils n'eussent préféré une personne tout à fait à eux.

La conscience du roi était-elle paisible? Il avait une femme stérile

(dont la stérilité lui comptait beaucoup près du roi). Les primitifs

casuistes exigent que l'amour conduise à la génération. Ils y ont

renoncé plus tard (V. Liguori). Mais, alors, la casuistique disputait

sur cela, faisait la prude encore. Dans ses égarements mêmes, le roi

avait suivi la règle et procréé. Ici, converti cependant, près de sa

vieille amante, n'ayant dans le plaisir de but que le plaisir, il

progressait dans le péché.

Et dans ce péché même, l'ancien lui restait cher. Celle-ci ne donnant

pas d'enfants, permettait au roi d'enrichir les enfants du double

adultère. Elle en faisait les siens. Le lien entre elle et le roi,

image burlesque de l'Amour, était le petit boiteux, le duc du Maine,

avorton de malheur, rusé bouffon, de Scapin fait Tartufe. Lui-même se

chargea de chasser sa mère de Versailles, et mérita par la bassesse sa

monstrueuse grandeur. Dans la détresse du royaume, le roi, pour ses

bâtards, trouva plus de deux cents millions. Il en fit des princes et

des dieux, glorifia l'adultère, jouit encore de mettre sur l'autel le

fruit du vieux plaisir, de le faire adorer.

Cet endurcissement personnel lui faisait chercher d'autant plus

l'expiation facile des persécutions protestantes. S'il donnait à ses

bâtards des fortunes scandaleuses, en revanche, il croyait sauver

nombre d'enfants qu'il faisait catholiques. Les moyens les plus

violents furent employés à cette oeuvre pieuse. Beaucoup mouraient.

L'extrême éloignement des temples conservés où l'on pouvait baptiser

encore, causa aux nouveau-nés mille accidents cruels. Les familles,

bravant la mer qui rend si dangereuse l'entrée de la Gironde, allaient

les porter à Bordeaux, ou bien à la Rochelle. L'hiver fut rude. Ils

périssaient de froid. Un grand peuple se trouva un jour à la porte du

temple de Marennes, ses enfants dans les bras. Hélas! ils étaient

morts, plusieurs gelés au sein. Une lamentation immense s'éleva (il y

avait dix mille âmes), tous pleurèrent, et les hommes même. Pas un ne

put chanter les psaumes, et il n'y eut que des sanglots.

Il paraît que la chose fut racontée au roi. On lui dit que des

enfants, tirés et disputés entre leurs pères et leurs convertisseurs,

avaient eu des membres arrachés. Il fit donner des ordres pour qu'on

s'adoucît en Saintonge.

C'est aux protestants mêmes, à leur grand historien, Élie Benoît, que

nous devons la connaissance de cette hésitation qui fait honneur à

Louis XIV. Les écrivains catholiques, au contraire, nous feraient

croire à une dureté inflexible qui n'est nullement dans la nature.

Le conseil, sauf Louvois, n'inclinait pas à la violence. Le parlement

de Paris, quelque dompté qu'il fût, avait montré timidement son avis,

en réduisant à de légères amendes les peines cruelles qu'on lui

demandait. Les intendants n'étaient pas d'accord. Deux seulement, je

crois, exprimèrent un avis.

Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19) · 第 15 / 26 段