Il ne ménage rien, ni la cour, ni l'Europe. Il reste armé quand les

autres désarment, violente l'Espagne et l'Empire. Il dépense cent

millions en pleine paix, rase Versailles pour le refaire, bâtit par

toute la France. On s'étonne, on frémit de voir ce pénitent, ce roi du

jubilé, relancé, à quarante et un ans, en pleine jeunesse. Colbert est

consterné, et désespère. La Maintenon aussi, qui croyait le tenir. La

Montespan plie, cède au temps. Elle est forcée d'accepter la

Fontanges.

Sans cette enfant, qui aurait profité du déclin de la Montespan?

peut-être la Soubise. La Fontanges, rousse comme celle-ci, plus

brillante et plus jeune, remplit l'entr'acte que l'autre remplissait

fréquemment dans les couches de la Montespan. Cette Soubise n'était

pas fière; elle ne voulait que de l'argent, enrichir son mari. Elle

n'avait d'enfants qu'avec lui, et point avec le roi. Il n'allait pas

chez elle, mais elle chez lui, et la nuit. Aux plafonds de l'hôtel

Soubise, elle a fait peindre dans l'histoire de Psyché ce beau

mystère. Mandée au moment du caprice, attendue par Bontemps qui la

menait, elle se levait d'auprès de son mari, dormeur heureusement, le

premier ronfleur du royaume. Une fois, ainsi pressée, elle ne trouvait

pas ses pantoufles, cherchait sous le lit, ramonait. Le mari dit en

songe: «Eh! mon Dieu! prends les miennes!» Et il continua de ronfler.

Revenons à l'astre nouveau. Monsieur s'étant remarié à une Bavaroise,

cette princesse, laide et spirituelle, eut une petite cour de filles

et dames où venait fort le roi. Les la Feuillade, intelligents, y

placèrent leur parente, une petite Limousine, la Fontanges, vierge,

jolie et sotte, avec un minois triste d'enfant boudeur. La Montespan

en fit galamment les honneurs, parla au roi de cette muette idole, de

ce bijou de marbre. À une chasse, elle fit plus, la fit approcher du

roi, la caressa et en fit l'inventaire, vantant ses beautés une à une.

En la livrant ainsi, elle croyait la tenir, la renvoyer bientôt. Mais

la petite n'était pas simplement sotte, elle était absurde et folle,

ne disait rien que de travers. Cela piqua le roi. Elle était vraiment

neuve, très-exactement belle et «de la tête aux pieds.» Ce qu'on

n'attendait pas, c'est que, dès le lendemain, il n'y eut plus

d'enfant. Elle fut insolente, colère, cynique, menant les gens bride

abattue. Un avis pieux lui étant venu de la personne que le roi

estimait le plus, de Madame de Maintenon, elle dit brutalement:

«Est-ce qu'on quitte un roi comme on laisse tomber sa chemise?»

Le roi prit la poupée au sérieux, la fit duchesse (1679), l'imposa à

la reine. Partout elle piaffait et cavalcadait près de lui, souvent en

homme, avec de folles plumes au chapeau. Une fois, revenant de la

chasse, par un vent frais, elle jette son chapeau, et se fait serrer

sa coiffure de rubans sur le front. Ce sans-façon bizarre du petit

page devant toute la cour, c'était effronté et piquant. Le roi en fut

ravi et la voulut toujours ainsi. La mode en vint partout. Les plus

grandes dames du monde s'affublèrent de cette coiffure. Déjà elles

avaient copié les robes indécemment ouvertes et flottantes où

s'étalaient les grossesses de la Montespan.

Le roi avait monté une maison à la Fontanges, lui donnait cent mille

écus par mois, et autant en cadeaux. Lui-même, il avait augmenté

toutes ses magnificences, avait repris les draps d'or, les plus

brillants costumes. Il bâtissait de tous côtés. La cour ne tenait plus

dans le petit Versailles. On le refit immense. On commença ce bâtiment

sans fin, prolongé sans mesure, qui est resté décapité, n'ayant pas

le couronnement qui devait en relever la platitude. On commença,

derrière, les Ninives et les Babylones des monstrueuses casernes où

s'entassèrent les ministères, tout l'attirail de cour et de

gouvernement, commis, valets, gardes, chevaux, voitures. Trois cents

millions d'alors (douze cents d'aujourd'hui).

On pourrait appeler cette époque l'_avénement des pierres_. La France

s'entoure d'une ceinture de trois cents forteresses. La guerre a

commencé en ce siècle par Gustave-Adolphe, qui supprime les armes

défensives. Et voilà qu'à la fin on donne une cuirasse à la France.

OEuvre immense, en beaucoup de points tout à fait inutile. De telles

barrières ne parent pas les grands coups. Elles n'arrêtèrent jamais

les Gustave, les Turenne, les Frédéric, les Bonaparte. On prodigua à

cela le génie de Vauban, et l'argent, et les hommes. Louvois imagina

de faire faire les tranchées des places de Flandre par des paysans du

voisinage qu'on amenait à coups de bâton, qui travaillaient gratis,

sans nourriture, et mouraient à la peine.

Parmi ces violences, ces dépenses, ce _crescendo_ d'enflure et

d'orgueil diaboliques, la conversion du roi avançait fort. Madame de

Maintenon y travaillait quatre heures par jour. Il délaissa Fontanges.

Séparée de lui par ses couches, elle le fut bien plus encore par sa

décadence rapide. Rien de plus fragile que ces blondes éblouissantes.

Elles doivent souvent leur éclat au vice du sang. On le vit plus tard

par la Soubise, qui mourut de scrofules, décomposée et gâtée jusqu'aux

os. La Fontanges fondit bien plus vite. Changement à vue et

effrayant. Hier, l'aurore, le printemps et la rose. Aujourd'hui un

cadavre. Elle demanda elle-même à se cacher à la campagne, ce que le

roi lui accorda de bon coeur.

À qui profiterait cette révolution? À la Montespan? Grand fut

l'étonnement quand on vit que le roi ne la visitait plus qu'un court

moment après la messe, et non plus après son dîner.

Les meilleures heures du roi, son repos, de six à dix heures du soir,

étaient pour madame de Maintenon quatre grandes heures d'interminables

conversations. Personne en tiers; tous deux assis. De là,

invariablement, elle l'envoyait coucher près de la reine. Il redevint

un vrai mari, au bout de vingt ans de mariage.

Conversion édifiante. Et cependant, celle qui y avait le plus

travaillé en dessous, la première dévote de France, madame de

Richelieu, n'en fut point satisfaite. Elle souffrit plus que personne

de l'ascendant exclusif, absolu, de sa protégée Maintenon. Elle se

ligua avec la dauphine. En vain. La Maintenon n'en pesa que davantage,

leur rendit de mauvais offices, et le chagrin les emporta bientôt.

La cour avait changé d'aspect. Tout devint morne et ennuyeux, mais

tendu en même temps, contraint, serré. On craignit de marquer et

d'avoir de l'esprit. Le roi, n'ayant plus d'amusement de femmes,

devint plus âpre. Il mangea, but beaucoup (_Journal des médecins_).

Circonstance grave qui explique en partie sa violence, sa politique à

outrance, ses actes provoquants contre toute l'Europe, sa guerre au

pape, sa guerre aux protestants.

Le roi, de plus en plus, est l'_évêque des évêques_. En revanche,

ceux-ci sont des rois.

L'évêque exerce alors des pouvoirs très-divers. On le voit par une

lettre curieuse de l'évêque de Lodève (1673, _Corr. admin._, IV, 101).

Non-seulement il fait communier de force des seigneurs catholiques,

non-seulement il travaille vigoureusement à la conversion des

huguenots, mais il arrange tous les procès civils. Il encourage,

dit-il, l'industrie, relève la manufacture des draps de Lodève, etc.

Et d'autre part, le roi semble une sorte de patriarche: 1º Il nomme

les évêques; 2º il règle leurs assemblées (1674); 3º il se constitue

pour ainsi dire _évêque intérimaire_; dans les vacances, il perçoit

les revenus, nomme aux bénéfices; c'est ce qu'on appelait sa régale,

étendue alors à tout le royaume; les fruits en étaient appliqués à

acheter des âmes protestantes.

Résistance d'Innocent XI (janvier 1681). Il excommunie ceux que le roi

nomme aux bénéfices. On lui lâche le Parlement, qui, trop heureux de

sortir du silence, donne arrêt contre _certain libelle qu'on attribue

au pape_ (31 mars).

Le roi n'était pas sans scrupule. Il affermit sa conscience en

frappant l'hérésie. Il accueillit le conseil des intendants et des

Louvois qui proposaient d'exempter de logements militaires les

convertis, et d'en surcharger les obstinés (11 avril 1681). _Premier

essai des dragonnades_. L'effet fut terrible aux familles. Dans les

scènes honteuses, hideuses, de ces violences de soldats, on cachait

surtout les enfants, ou on les faisait fuir. Nouveau coup le 17 juin:

_Permis aux enfants de sept ans de quitter leurs parents et de se

convertir._ Mesure dénaturée qu'inspira (chose bizarre) une émotion de

nature. Fontanges mourut le 15 juin. Elle voulut voir encore le roi.

Il y consentit à grand'peine, mais l'impression fut forte; le baiser

du cadavre, cette image effrayante de la mobilité du monde, remua sa

conscience, et, comme expiation, il fit sa cruelle ordonnance, plus

cruellement interprétée, pour ravir les petits enfants.

La réclamation de Colbert fit suspendre les dragonnades. Mais madame

de Maintenon, flattant les tendances du roi, se déclara contre Colbert

et appuya Louvois. Une ordonnance étrange déclare _qu'on s'est trompé

en croyant que le roi défend de maltraiter les protestants_ (4

juillet).

L'enthousiasme catholique monta au comble, lorsqu'en octobre, le

nouveau Théodose alla rendre au vieux culte la cathédrale de

Strasbourg. La grande ville luthérienne du Rhin, trahie, vendue,

terrifiée, fut enlevée à l'Empire, et compléta la conquête de

l'Alsace, continuée pleine de paix. Nos tribunaux avaient, par simple

arrêt, conquis quatre-vingts fiefs de Lorraine et dix villes

impériales, plus le comté de Montbéliard.

Étrange politique. Il irritait l'Allemagne et voulait pourtant la

gagner. Par des traités d'argent, il croyait acheter l'Empire et

s'assurait des électeurs de Bavière, Brandebourg et Saxe, pour la

prochaine élection.

La victoire des victoires eût été de dompter le pape. Par un curieux

renversement des choses, ce pape était soutenu des jansénistes, ne les

haïssait point, et lui-même sentait l'hérésie. Belle prise pour le roi

orthodoxe, qui la frappait partout. Il semblait le vrai pape. Les

Jésuites étaient pour lui et méconnaissaient Rome. Un moment, tout fut

gallican.

Le 9 novembre 1681, Bossuet ouvrit l'assemblée du clergé. Son discours

éloquent porta, au fond, sur un point où il était sûr de persuader:

Que saint Pierre ne fut que _le premier entre égaux_, que sa chute

n'empêcha pas l'unité de l'Église, qu'elle est surtout dans les

évêques.--Le roi leur rend hommage en consentant que ceux qu'il nomme

aux bénéfices soient préalablement examinés par eux. L'assemblée est

touchée, et, à son tour, elle cède sur la question d'argent, le laisse

percevoir les revenus des évêchés dans les vacances.

On en fût resté là; mais le grand citoyen Colbert insista pour faire

démentir au clergé ses principes papistes de 1614. Bossuet dressa les

_quatre articles_ (depuis si longtemps préparés): 1º le pape ne peut

rien sur le temporel; 2º il ne peut rien contre les décisions des

conciles; 3º ni contre les libertés des églises nationales; 4º ses

décisions, non sanctionnées par l'Église, peuvent être réformées.

Système hybride qui mêle la raison au miracle, la sagesse de

discussion à ce que les croyants nomment eux-mêmes la folie de la foi.

Pur expédient politique. Que sert de marchander en pleine poésie? La

rhétorique de Bossuet ne change pas le point de départ. Le

christianisme est un miracle: le salut de tous par un seul. Son

gouvernement aux âges barbares se posa hardiment comme incarnation

monarchique, l'idolâtrie d'un chef inspiré aux choses de Dieu.

Maintenant où commencent, où finissent les choses de Dieu? La

distinction du spirituel et du temporel est impossible. Tout relève de

l'esprit. Rien dans les intérêts civils qui ne soit spirituel, rien

dans les choses politiques. Celles-ci directement influent sur les

idées morales et les tendances religieuses. L'État est l'accessoire,

la dépendance de l'Église. Si l'État n'est Église et pape, il est le

serf du pape et ne s'en affranchit que par accès, par petits efforts

ridicules, pour retomber bientôt dans son servage.

Dix ans ne se passèrent pas sans que Bossuet ne se trouvât abandonné

du roi et des évêques. Pour que l'Église de France se soutînt dans

cette fierté contre Rome, il lui eût fallu accepter une réforme dont

elle était incapable. Elle demandait des sévérités contre les

protestants, n'en exerçait pas sur elle-même. Bossuet obtint seulement

qu'une commission serait nommée pour examiner _les principes relâchés

des casuistes_. Ceci semblait menacer les Jésuites. Mais qui pouvait

se dire exempt de tout reproche? qui n'avait été _relâché_ dans les

choses de direction? Bossuet lui-même s'était montré très-faible dans

le jubilé Montespan. Madame de Maintenon parle de sa complaisance avec

une violence étrange.

Les Jésuites allaient plus loin, trop loin, l'attaquaient sur les

moeurs.

Ce grand homme, qui remplit le siècle de son labeur immense, a

merveilleusement prouvé qu'il vécut dans une sphère haute. Cette

noblesse, cette grandeur soutenue, témoigne assez pour lui. Suivons

ici, pas à pas, M. Floquet, son excellent historien.

Bossuet, lorsqu'il était doyen de Metz, venait parfois à Paris, et

descendait chez un abbé. Il y vit un jour une dame attachée à Madame

(Henriette), qui était venue en visite avec sa nièce, une enfant de

dix ans. Celle-ci était une petite merveille, déjà lettrée et

distinguée. Bossuet s'intéressa aux progrès de la jeune fille, qui, de

bonne heure, fut une savante; elle aimait, admirait et protégeait les

vers latins.

Mademoiselle Gary (c'était son nom) était fille d'un notaire au

Châtelet, qui lui avait laissé le petit fief de Mauléon (près

Montmorency), d'où elle était appelée mademoiselle de Mauléon. Elle

habitait la maison patrimoniale de sa famille, près des Piliers des

Halles. Elle avait aussi hérité de son père un étal à la Halle aux

poissons. Place lucrative, mais sujette à un litige fatal qui dura

trente années. Elle croyait avoir le droit d'obliger les marchands

forains d'apporter et vendre leur poisson à cet étal. Ils niaient ce

droit. À vingt-deux ans elle voulut l'exercer, et leur fit procès.

Elle était sur le pied d'une protégée, ou comme d'une fille adoptive

de Bossuet (alors précepteur du Dauphin). Le lieutenant de police lui

donna raison; mais l'autorité rivale, l'Hôtel de Ville, lui donna

tort. Elle ne lâcha pas prise. De tribunal en tribunal, elle plaida

toute sa vie. Dès 1682, les frais énormes l'obligèrent d'emprunter

quarante-cinq mille livres, que Bossuet lui fit prêter sous sa

garantie. Il paraît qu'elle avait peu d'ordre. Il fallut plus d'une

fois qu'il en payât les intérêts, qu'elle ne pouvait solder. Cette

misérable affaire durait en 1705. On la poursuivait alors pour

remboursement, et Bossuet, voulant lui sauver quelque chose, intervint

et se porta aussi comme créancier pour certaines sommes qu'il lui

avait avancées. Rien de plus innocent que tout cela, rien de plus

public. De Germigny, ils écrivaient ensemble à leur amie, l'abbesse de

Farmoutiers, ne craignant nullement de témoigner, par ces lettres

fréquentes, les long séjours qu'elle faisait dans cette terre auprès

de Bossuet.

En 1682, elle avait vingt-sept ans, Bossuet cinquante-cinq. Malgré

cette grande différence d'âge (de près de trente ans), on comprend

l'avantage que les Jésuites purent tirer de la chose. Les risées

sournoises qu'ils firent du contraste des deux procès, de la grande

lutte gallicane, et de l'affaire de la Halle aux poissons. Ils ne

dirent pas en face de Bossuet le mot méchant qu'on cite, mais le

dirent par derrière: «M. de Meaux n'est ni janséniste, ni moliniste;

il est Mauléoniste.»

Louis XIV, qui n'aimait nulle grandeur que la sienne, put accueillir

ces insinuations. Elles expliquent peut-être pourquoi il se dispensa

de reconnaître l'obligation qu'il avait à Bossuet pour l'éducation de

son fils, le laissa simple évêque, tandis que le jeune précepteur de

son petit-fils, Fénelon, quoique peu agréable au roi, eut l'archevêché

de Cambrai, qui le fit prince d'Empire.

CHAPITRE XVIII

MADAME DE MAINTENON--EXÉCUTION MILITAIRE SUR LES PROTESTANTS.--MORT DE

COLBERT.

1683

Le roi, en 1683, fut doublement émancipé,--veuf,--et soulagé de

Colbert.

Il lui pesait, le forçait de compter, parlait toujours d'équilibrer

les dépenses et les recettes. Dans son long ministère de vingt années,

il avait passé par deux phases: la première, où il essaya de subsister

du revenu; la seconde, où traîné, forcé, il emprunta et mangea

l'avenir. Nous avons vu ce moment décisif où le roi lui signifia qu'on

pouvait se passer de lui (1671).

À la paix de Nimègue, où sa plus chère idée fut sacrifiée, il espérait

du moins, s'il n'augmentait la richesse, diminuer la dépense.--Il

allége un moment l'impôt, et cependant rembourse 90 millions. Mais le

roi en dépense 100.--Plus d'espoir désormais, et nul moyen de

s'arrêter. Le mot de Richelieu en 1626, en 1638: On ne peut plus

aller, c'est celui que Colbert, après tant d'efforts, d'espoir trompé,

dit à son tour: «_On ne peut plus aller._»

Entre lui et le roi, la lutte était sur toute chose; en bâtiments, il

condamnait Versailles; en religion, il soutenait les industriels

protestants.--Le roi partant avec Louvois, en 1680, pour visiter la

Flandre, Colbert n'osa le laisser seul et le suivit. Surchargé de cinq

ministères, il emportait la monarchie. À la fatigue, le roi ajouta les

dégoûts. Colbert revint malade; on put prévoir sa mort.

L'autre année, autre coup. Le répit des dragonnades, qu'il obtint le

10 mai, est violemment démenti par le roi (4 juillet). La balance,

décidément, incline vers Louvois.--Quel poids nouveau s'y joint?

l'influence de madame de Maintenon (V. sa lettre du 4 août).

Le roi tua la reine, comme Colbert, sans s'en apercevoir. N'ayant plus

de femme qu'elle, il l'emmena, par une grande chaleur, dans un long et

fatigant voyage. Elle était replète, toute ronde, fort molle. Au

retour, elle mourut (30 juillet 1683). Madame de Maintenon la quittait

expirée et sortait de la chambre, lorsque M. de la Rochefoucauld la

prit par le bras, lui dit: «Le roi a besoin de vous.» Et il la poussa

chez le roi. À l'instant, tous les deux partirent pour Saint-Cloud. La

dauphine voulait être en tiers. Pour la consigner, on lui envoya

Louvois, qui lui dit que le roi entendait qu'elle soignât sa

grossesse. Les médecins, à l'appui de cet ordre, la saignèrent et la

tinrent au lit.

Ainsi, tête-à-tête absolu. D'abord, madame de Maintenon, ne sachant

pas la vraie mesure du chagrin du roi, pleurait ou faisait semblant.

Mais il l'en dispensa. Après deux ou trois jours, il l'emmena à

Fontainebleau, la plaisantant sur cet excès de douleur. La dauphine

s'y traîna. Trop tard. La place était prise. Le grand appartement de

la reine, qui lui revenait, était déjà occupé. Une autre, au bout de

cinq jours, couchait dans le lit de Marie-Thérèse oubliée.

Pas un mot là-dessus dans aucun historien. Les nôtres baissent les

yeux devant ce mépris des convenances. Les ennemis eux-mêmes, les

satiriques de Hollande, ne relèvent pas le scandale.

Jamais le roi ne sut se contenir. On l'a vu, à la fameuse nuit de

Compiègne (1668), braver, non la décence seulement, mais l'étiquette,

et coucher dans un galetas. On l'a vu, au raccommodement du jubilé,

devant des dames vénérables, faire l'éclipse hardie dont la Montespan

fut enceinte. Nul ménagement, nul délai. La tradition convenue sur la

délicatesse de ce temps est entièrement démentie par les faits. Les

misères de la digestion, le plaisir animal (je ne dis pas l'amour)

n'observaient nul mystère. Les besoins physiques s'étalent avec une

complaisance insolente. Madame, princesse allemande, est fort

embarrassée de cette liberté étrange où l'on ne cache nul acte de

nature.

Le jeûne et la saignée répétée quatre fois par an ne suffisaient pas à

contenir les moines dans le célibat (V. Eudes Rigault). Dira-t-on que

Louis XIV, à force de sobriété, put changer de vie tout à coup, rester

deux ans dans un austère veuvage? Je vois au contraire chez ses

médecins, que, dans ces deux années, il était devenu encore plus grand

mangeur, faisait trois repas de viande par jour et buvait son vin pur.

Madame de Maintenon était fort troublée, dit sa nièce. Elle avait des

vapeurs, et rien ne la calmait. Je le crois bien. Personne, quel que

fût le respect, ne pouvait se méprendre sur sa situation. Si elle ne

se fût dévouée, madame de Montespan et l'adultère revenaient

infailliblement. Toutefois, ce changement à vue, cette sainte obligée

brusquement de passer à un autre rôle, c'était chose risible, et non

sans quelque honte. Elle le sentait bien. Elle ne pouvait que

s'abaisser dans cette grandeur qui était une chute, lever au ciel un

oeil humilié.

On l'a peinte, je crois, à ce moment. C'est le grand portrait de

Versailles. Les quarante-sept ans qu'elle avait en 1683 sont finement

datés, surtout par l'âge de mademoiselle de Valois, de six ans, qui se

jette entre ses genoux. Enveloppée habilement, ne montrant que ce

qu'elle veut, elle est mise à merveille, dans une prude coquetterie,

un riche noir, inondé de dentelles (est-ce le deuil de la reine?).

Tout est douteux. Elle regarde, ne regarde pas. Elle tient une rose,

pas trop rose, un peu effeuillée, dont les tons semi-violets

s'harmonisent fort bien au noir. Elle trône et gouverne (comme reine?

ou comme gouvernante?). Ce qui la relève fort, c'est l'humble

dépendance de la princesse, l'autorité qu'elle a et gardera dans la

famille, d'avoir donné le fouet aux enfants de Louis le Grand.

Elle a la tête assez petite, mais ronde et décidée. Rien de classique.

Jeune, on l'appelait la _belle Indienne_, mais elle dut être plutôt

jolie, une miniature créole à petits traits.

Le point noté par Saint-Simon est ici manifeste. Elle avait de la

suite par effort et par volonté; mais de nature elle était variable,

sujette à de brusques revirements. Ce visage-là n'est pas sûr. Il ne

révèle en rien la bonté, l'intimité douce, l'égalité d'humeur. Il

indique plutôt un esprit inquiet, mobile, qui dira Oui et Non. Il y a

de l'ardeur dans le regard, mais il est dur, d'une flamme sèche qu'on

voit peu chez la femme, parfois chez le jeune garçon. Au total, tout

est double. C'est le portrait de l'Équivoque.

Plus je regarde cette femme, si peu femme, qui n'eut pas d'enfants,

plus je sens que les misères de ses premières années, sa situation

serrée, étouffée, eurent en elle les effets d'un _arrêt de

développement_. Elle resta à l'âge où la fille est un peu garçon. Elle

n'eut pas de sexe ou en eut deux. De là, une certaine masculinité de

l'oeil et de l'esprit. Elle avait été jusque-là pour le roi un

docteur, un prédicateur. C'était comme son directeur, dont il faisait

une maîtresse. La sensualité du sacrilége, du plaisir dans la

pénitence, dont il avait goûté au jubilé, se retrouvait ici. Sous ses

dentelles noires, elle était le jubilé même.

Ce funèbre portrait, l'entrée brusque de cette douteuse figure dans le

lit d'une morte, est justement la date de l'explosion du Midi, des

cruelles exécutions militaires sur les protestants (1683).

Une averse d'édits persécuteurs les avait mis au désespoir. Toutes

carrières fermées. La vie même impossible: défense de naître ou de

mourir, sinon dans les mains catholiques. Les temples abattus. Ils

conviennent d'aller encore tous une fois prier sur les ruines, et

faire requête au roi (4 juillet). On fait peur aux catholiques d'une

si grande assemblée, et on les arme.

L'étincelle part du Dauphiné, éclate en Vivarais, en Languedoc. Les

protestants arment aussi, on les amuse, on les divise. On ramasse des

troupes. Ceux de Bourdeaux (Dauphiné) allaient prier hors de la ville.

Ils voient des dragons qui s'y dirigent. Ils savaient déjà comment ces

soldats traitaient les familles; ils ont peur pour leurs femmes,

reviennent, reçoivent des coups de feu et les rendent. Voilà ce qu'on

voulait, voilà le sang versé.

Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19) · 第 14 / 26 段