Ce financier d'église, homme doux et dévot, demeurait rue des

Vieux-Augustins, fort à portée des Halles, où ses commis prêtaient à

la petite semaine. Le peuple, voyant là rouler tant d'or, imaginait

que, dans cette maison, on faisait de la fausse monnaie, de la magie

peut-être. Dans une descente de justice qui s'y fit, on ne trouva rien

de suspect, sauf une tête de mort, qui témoignait plutôt de la

dévotion de ce bon personnage et des pensées pieuses qu'au milieu des

affaires il gardait pour l'éternité.

Il vivait hors du monde et n'avait qu'un ami. C'était un jeune

officier, mais très-pieux, le chevalier de Sainte-Croix. Ce militaire

(réellement nommé Godin), bâtard de grande maison, à l'en croire,

avait été capitaine de cavalerie. Mais depuis, touché de la grâce, il

écrivait des livres ascétiques, _philosophait_ aussi, c'est-à-dire

cherchait la pierre philosophale.

Sainte-Croix, au retour de la guerre, avait vécu chez un ami, le

marquis de Brinvilliers, avec qui il avait servi. Celui-ci, fils d'un

président des comptes, mais devenu homme d'épée, courait le monde et

les plaisirs, négligeait trop sa jolie petite femme, qu'il avait

cependant épousée par amour. Fille d'un magistrat, M. d'Aubray, elle

avait peu de fortune, mais beaucoup de grâce et d'esprit. Elle était

parente du pieux chancelier de Marillac, le traducteur de

l'_Imitation_. Elle avait remontré à son mari qu'on jaserait peut-être

de l'amitié de Sainte-Croix. Il ne l'écouta pas, exigea, au contraire,

qu'il l'occupât, la consolât. Elle se résigna. Sa dévotion se mêla

d'un plus doux mysticisme. Desmarets, Bona, Malaval, ouvraient alors

la voie de Molinos.

Tous trois vivaient en parfaite union. Quoique la marquise fût

obligée, par les mauvaises affaires de son mari, de se séparer de

biens, elle ne le fut point de corps, vécut toujours bien avec lui, et

lui, il l'aima jusqu'à la mort. Le vieux père de la marquise, moins

tolérant, et ne comprenant rien à la haute spiritualité, s'indignait

de ce ménage, et disait que Sainte-Croix était un fripon qui

exploitait les deux époux. Il obtint une lettre de cachet pour le

faire mettre à la Bastille.

Là, dit-on, Sainte-Croix _philosopha_ avec un autre chercheur du Grand

oeuvre, Exili, que le peuple médisant disait fabriquer des poisons. La

légende voulait qu'il eût été à Rome empoisonneur en titre de madame

Olympia, reine de Rome sous Innocent X, et que, par ce talent, il eût

procuré à la dame cent cinquante morts subites dont elle hérita.

La Bastille sembla porter bonheur à Sainte-Croix. Entré gueux, il en

sortit riche. Il se maria, prit hôtel, laquais, porteurs, carrosses.

Il eut un intendant, outre ses vieux serviteurs de confiance, Georges

et Lachaussée, qu'il céda pourtant, l'un à Hanyvel, l'autre à madame

de Brinvilliers, qui le plaça chez les Aubray, ses frères. Chose

bizarre, tout comme Hanyvel, ces Aubray meurent subitement.

Sainte-Croix était en belle passe. Son ami, Penautier, allait le

cautionner pour acheter une charge dans la Maison du roi. Mais il

devint malade. Penautier s'alarma; craignant qu'il ne mourût, il

envoya chercher des papiers qu'il avait chez lui. Quoique la maladie

ne fût pas longue, Sainte-Croix eut le temps de remplir tous ses

devoirs et fit une très-bonne fin. Ce qu'on a dit d'une expérience de

chimie où il aurait péri est une fable.

Madame de Sainte-Croix fit mettre les scellés. Mais la veuve d'Aubray,

belle-soeur et ennemie de madame de Brinvilliers qu'elle accusait de

la mort de son mari, avait trouvé moyen d'adjoindre au commissaire, un

homme à elle, un certain Cluet, sergent de police. Cet observateur

attentif trouva une cassette où Sainte-Croix avait écrit: «Par le Dieu

que j'adore, je prie qu'on remette ceci à madame de Brinvilliers.» On

ouvrit, et l'on trouva des lettres de la marquise, une obligation

souscrite par elle au profit de Sainte-Croix, et de petits paquets où

il était écrit: «À M. de Penautier.» Ces paquets étaient des poisons.

Ce n'était pas ce qu'on croyait trouver. Les poisons n'étaient pas à

madame de Brinvilliers, mais bien les billets doux. Le commissaire

(Picard, celui qui aida à faire brûler Morin) fut tout abasourdi de

voir M. de Penautier, un tel homme, tellement compromis. Il remplit

fort mal son devoir, ne recacheta point les paquets, n'écrivit pas le

procès-verbal, le laissa écrire par Cluet, l'agent de madame

d'Aubray, qui ne pouvait manquer d'écrire à la charge de la

Brinvilliers, déchargeant d'autant Penautier. Même, ce procès-verbal

suspect, on ne le garda pas entier; il en disparut plusieurs feuilles.

La confession de Sainte-Croix avait disparu aussi. Picard dit

bonnement qu'en bon chrétien il l'avait brûlée.

Penautier, gardé par l'Église, l'était aussi par la magistrature. Il

avait eu la sage précaution d'y avoir alliance. Il avait marié sa

soeur au fils d'un conseiller au parlement. Le lieutenant civil, à qui

revint la chose, ne voulut ni voir ni savoir l'obligation de Penautier

à Sainte-Croix. Il n'en fit point mention. Cette pièce fut négligée et

écartée; de plus, falsifiée; on en changea la date. On mit 1667, au

lieu de 1669, année de la mort d'Hanyvel, dont cette obligation eût

semblé le payement.

Le laquais Georges avait fui le jour de la mort d'Hanyvel; mais

l'autre, Lachaussée, fut arrêté, jugé. Il avoua qu'il avait empoisonné

les frères Aubray par ordre de Sainte-Croix.--Il varia sur la

Brinvilliers, la dit tantôt coupable et tantôt innocente.--De

lui-même, au dernier moment, il commençait à dire ce qu'il savait sur

Penautier. On lui ferma la bouche.

Celui-ci, inquiet, craignant d'être arrêté, achetait déjà des témoins

(_Acte ms. sur son commis Belleguise_.) Il n'en eut pas besoin. Tous

ceux qui avaient agi pour Sainte-Croix avaient disparu comme par

magie. Restait la Brinvilliers. Le financier lui donna deux lettres de

change pour lui faciliter la fuite. Si elle avait eu le courage de

refuser et de rester, on eût arrangé son affaire. Elle partit, laissa

le champ libre à sa belle-soeur, qui obtint contre elle un arrêt de

mort par contumace.

Elle était réfugiée dans un couvent de Liége. Mais la belle-soeur ne

lâchait pas prise. La Brinvilliers, malgré sa dévotion, dont elle

édifiait le couvent, s'ennuyait fort avec ses nonnes. Elle était

encore agréable, mondaine au fond, et d'esprit romanesque. Forte dans

sa petite taille et de nature sanguine, elle n'était nullement

insensible aux tendres impressions. Le jargon doucereux de la dévotion

galante pouvait la prendre. On lui dépêcha un exempt agréable et

parleur facile. On le travestit en abbé. Il s'établit à Liége,

l'amusa, l'amadoua de mysticité amoureuse, et, comme elle n'était

point cloîtrée, la promena hors du couvent. Là, tout à coup il se

démasque. L'ami, l'amant, le directeur se révèle espion et bourreau.

Il la jette dans une voiture, entourée d'archers, la ramène à Paris.

Le pis pour elle, c'est qu'on avait saisi sa confession écrite par

elle-même. L'extrait que nous en avons donne l'idée d'une pièce

bizarre et très-confuse. Elle y met à la suite, sur la même ligne, des

crimes épouvantables et des puérilités, et aussi des choses

impossibles. Elle a brûlé une maison. Elle a empoisonné son père et

ses frères. Elle a été violée à cinq ans par son frère (qui en avait

sept). Plus, tels menus péchés de petites filles, etc. Tout cela

pêle-mêle. Elle note surtout et accentue plus fortement ce qui est

contre la loi canonique et les commandements de l'Église.

Elle avait beau dire qu'elle avait écrit dans un accès de fièvre.

Elle sentait qu'on ne s'arrêterait pas à son dire. Elle s'adressa à un

archer et crut l'avoir gagné. Il lui donna papier et encre, et elle

écrivit deux fois à Penautier d'agir pour elle. Ces lettres

n'arrivèrent pas, et servirent au procès.

Elle était fort légère et se confiait à cet archer, qui la faisait

parler. «Penautier, disait-il, est donc intéressé à l'affaire?--Autant

que moi-même, et il doit avoir encore plus de peur. Du reste, si je

parlais, _il y a la moitié des gens de la ville_ (et de condition)

_qui en sont_, et que je perdrais; mais je ne dirai rien.» Elle le

répéta par deux fois (_interrogatoire ms. de l'archer Barbier, 15 mai

1676_). Il paraît, en effet, qu'outre le financier, d'autres personnes

étaient intéressées à ce qu'elle n'arrivât pas à Paris. Un gentilhomme

vint, tâta les archers sur la route, essaya, mais en vain, de les

apprivoiser.

Elle avait fort compromis Penautier, surtout en lui écrivant de faire

disparaître un nommé Martin, intendant de Sainte-Croix. Cela forçait

la main au président de Lamoignon. On jasait fort, le peuple était

très-animé. On dut arrêter Penautier, dans son intérêt même, pour

avoir l'air d'examiner la chose et pouvoir le blanchir. Mais il

n'avait pas cru qu'on en vînt là, et l'huissier le surprit déchirant

une lettre et tâchant de l'avaler. Cet homme intrépide et zélé,

servant ses magistrats mieux qu'ils ne voulaient l'être, le prit à la

mâchoire et lui arracha les morceaux (_Procès-verbal ms. de l'huissier

Maison_, 15 mai 1676). C'était un billet de deux lignes où on

l'avertissait et on lui disait d'aviser «en ces maudites

conjonctures.» Heureusement pour lui, les juges s'obstinèrent à ne

comprendre rien, acceptèrent le roman qu'il donna pour explication. On

fit taire les témoins, et on ne laissa parler que sur la Brinvilliers.

L'accusateur de Penautier, c'était la veuve de cet Hanyvel mort

subitement en 1669, sept ans auparavant. Les témoins avaient disparu.

La Brinvilliers pouvait nuire encore. Tandis que Penautier prétendait

avoir peu connu Sainte-Croix, elle disait «les avoir vus _mille fois_

ensemble.» Il était très-urgent pour Penautier (et pour d'autres

aussi) que cette dangereuse langue fût expédiée. La difficulté, c'est

qu'il n'y avait pas de témoins sérieux contre elle, qu'il fallait que

des juges chrétiens abusassent, pour la condamner, de sa confession.

Elle les tenait par deux côtés, d'une part n'avouant rien, de l'autre

leur faisant craindre qu'elle n'accusât des gens considérables qui,

mêlés au procès, les auraient fort embarrassés. On eut ce curieux

spectacle de voir les juges émus et inquiets, cajoler l'accusée, la

prier d'avouer, mais de mourir sans bruit. Que dirait-elle à la

torture? On le craignait. Si on la lui donnait forte, on risquait de

la faire parler tout autrement qu'on ne voudrait. Un seul moyen

restait, l'attendrissement. M. de Lamoignon lui choisit de sa main un

confesseur très-propre à l'attendrir, un homme médiocre d'esprit, mais

sensible de coeur, d'ailleurs faible physiquement, qui se fondrait en

larmes, et dont l'émotion contagieuse la gagnerait. Il le fit venir et

lui dit ce qu'on voulait: _qu'elle n'étendît pas le procès_, ne parlât

que d'elle-même.

Ce confesseur, M. Pirot, professeur de Sorbonne, tout neuf à ces

tristes spectacles, et fort effrayé de la réputation de la

Brinvilliers, trouva que le monstre était une petite femme aux yeux

bleus, doux et beaux. Nul signe de méchanceté. Elle était adorée de

ceux qui la gardaient et qui ne faisaient que pleurer. Elle montra à

M. Pirot une extrême confiance, avoua tout, dit qu'elle avait fait

empoisonner son père et ses frères. Elle parut navrée de sa honte,

surtout pour son mari (alors hors de France). Elle lui écrivit une

lettre pleine d'affection.

On ne voit pas qu'elle se repente fort.--Elle croit que «_sa

prédestination entraînait son arrêt_,» sans doute aussi son crime.

Voilà ce que le confesseur aurait dû éclaircir. Mais le pauvre

docteur, on le voit, était un scolastique de peu d'esprit, de nulle

pénétration. Il eût été très-important de savoir d'elle-même quel

était le genre d'ascendant qu'avait exercé Sainte-Croix, quel fut ce

mysticisme dont il faisait des livres. Pour mener à de tels actes une

jeune femme douce et dévote, il fallut, outre la passion, une

perversion de la raison, un égarement d'esprit. Les précurseurs de

Molinos, qui, dès longtemps, avaient une grande action à Paris,

enseignaient que le péché est l'échelle pour monter au ciel. Plus tard

ses successeurs divinisèrent le meurtre. La béate Marie d'Aguada crut

se sanctifier en tuant des enfants, faisant des anges. De même que les

dévots étrangleurs de l'Inde, ces molinosistes tuaient pieusement. La

mort morale étant leur perfection, la mort physique était pour eux une

perfection supérieure, comme allégement de cette vie de misère, un

doux repos de l'âme en Dieu.

Du reste, quelle qu'ait été la doctrine de Sainte-Croix, on doit

avouer qu'en général le mysticisme, enseignant trop l'indifférence à

la mort, à la vie, et l'indistinction des deux vies, mortelle et

immortelle, peut fournir aux tentations du crime de meurtriers

sophismes. Il n'est pas sans danger d'exagérer ainsi le néant

d'ici-bas.

Pour revenir, la Brinvilliers, sur Penautier, fut très-discrète. Elle

dit _qu'elle ne le savait pas coupable_ (sans dire qu'elle le sût

innocent). Ayant si bien parlé, elle eut le lendemain l'arrêt le plus

doux qu'elle pût avoir; elle ne fut pas brûlée vive comme l'étaient

les empoisonneurs, n'eut pas le poing coupé comme les parricides, mais

dut être simplement décapitée avant d'être brûlée. On n'osa lui

épargner la question; le public aurait dit qu'on craignait de la faire

parler. Mais on la lui donna douce; en sortant elle put marcher et

demanda à manger. Des gens du plus haut rang étaient venus, inquiets

de ce qu'elle aurait dit. La comtesse de Soissons, entre autres

(Olympe Mancini), y envoya. Puis, sachant son silence, elle vint

elle-même avec des curieux de Versailles, la voir monter au tombereau.

(V. la note sur le récit du confesseur.)

On assure qu'elle dit, au moment où elle montait l'échafaud: «Quoi! il

n'y aura pas de grâce?... Et pourquoi, de tant de coupables, suis-je

la seule que l'on fasse mourir?» Du reste, elle se résigna et mourut

dans de grands sentiments de piété.

Bien des gens respirèrent après l'exécution. Dès lors, le silence

était sûr. Pour Penautier, le chevalier de Grammont avait fort

justement tiré l'horoscope de son procès: «Il est trop riche pour

être condamné.» Il n'avait plus à craindre que les indiscrétions de la

Brinvilliers n'appuyassent la veuve Hanyvel. Celle-ci s'était d'avance

ôté crédit par un déplorable traité avec celui qu'elle accusait.

Ruinée par la mort de son mari, chargée d'enfants, elle avait composé

avec lui. Sur sa promesse de lui faire part dans les profits de sa

charge, elle l'avait elle-même recommandé aux évêques. Il l'accablait

d'un mot: «Vous-même m'avez alors accepté, appuyé!» Elle disait

seulement: «J'étais pauvre.»

Il aurait dû, pour son honneur, ayant si peu à craindre, faire éclater

son innocence au grand jour d'un jugement public en Parlement. Il

préféra un procès à huis clos, obtint que l'affaire serait évoquée au

Conseil. Elle y fut promptement étouffée, enterrée, et Penautier resta

un saint.

Cependant le peuple obstiné soutenait que la grande affaire des

poisons n'était pas éclaircie. Le Parlement faisait la sourde oreille.

Une chose éclata et lui força la main: la concurrence effrontée,

impudente, la bruyante rivalité de ceux qui faisaient métier du

poison.

Il y avait des maisons connues d'amour et d'aventures, d'accouchement

et d'avortement. Les dames qui les tenaient, obligeantes pour tous les

besoins, avaient par un progrès naturel étendu leur primitive

industrie de l'avortement à l'infanticide, du meurtre des enfants à

celui des grandes personnes. Maris incommodes, rivaux gênants, puis

concurrents de places, ennemis de cour, disparaissaient. Le métier

florissait. Empoisonneuses émérites et connues, mesdames la Voisin,

la Vigoureux, la Fillastre, associées à des prêtres qui jouaient la

sorcellerie, avaient de grands hôtels, laquais, suisses et carrosses.

Pour savoir les choses cachées, prévoir ou obtenir la mort de ses

ennemis, on s'adressait au diable et on lui disait la messe à rebours,

où une femme nue servait d'autel. Des prêtres officiaient ainsi,

Lesage à Paris chez la Voisin, Guibourg à Saint-Denis dans une masure.

Les dupes écrivaient la demande, qu'on faisait semblant de brûler. On

la gardait, on les tenait par là, on les intimidait et on les

exploitait. La Fillastre possédait ainsi un billet où quatre

princesses ou duchesses demandaient «si la mort du roi viendrait

bientôt.» L'une d'elles, pour retirer ce dangereux écrit, s'adressa au

prêtre Lesage avec instance et larmes. Ces concurrences empêchaient le

secret.

À l'interrogatoire, ce furent les juges qui pâlirent. Le premier nom

prononcé fut celui d'un prince (Bourbon du côté maternel), le comte de

Clermont, qui aurait empoisonné son frère de concert avec la femme de

ce frère, la noire Olympe Mancini. Celle-ci, avec une Polignac et

autres, avait eu recours à la magie pour perdre la Vallière. Toute

l'histoire des amours du roi aurait traîné au Parlement. Le 11 janvier

1680, il lui retira l'affaire, la transporta du Palais à l'Arsenal, où

siégea une commission de gens du Conseil.

Cependant il ne crut pas encore la précaution suffisante. Il avertit

Olympe. Elle se sauva, ainsi que Clermont. Une fois en pays étranger,

elle fit croire qu'elle n'avait fui que par crainte de la Montespan.

Fable évidente. Celle-ci était alors fort peu de chose. Le roi aimait

Fontanges et donnait sa confiance sérieuse à madame de Maintenon.

Olympe trouva partout sa réputation établie, l'horreur du peuple, qui

souvent la chassa des villes. On assure qu'à Madrid elle empoisonna la

jeune reine d'Espagne, nièce de Louis XIV. Service essentiel rendu à

la maison d'Autriche, et qui dut aider à la fortune du fils d'Olympe,

le fameux prince Eugène.

Une autre Mancini, la soeur d'Olympe, duchesse de Bouillon, resta, et

répondit avec une assurance altière, sachant bien que les juges

seraient respectueux. Ensuite, cependant, elle crut sage de quitter la

France.

Le duc de Luxembourg, le spirituel et vaillant bossu, fort dépravé,

qui avait l'âme comme le corps, fut accusé et ne s'en alarma guère. On

avait trop besoin de lui. Il passait pour le seul qui pût succéder à

Turenne. On ne frappa que son intendant.

On crut donner le change au public sur la gravité de l'affaire en

laissant jouer une pièce où Visé et Thomas Corneille mettaient en

scène une _Madame Jobin_, intrigante, mais non scélérate. On la joua

quarante-sept fois de novembre en mars, jusqu'à l'exécution de la

Voisin. Personne n'y fut pris. On savait bien que la vraie comédie,

honteusement tragique, se jouait entre les robes noires à l'Arsenal.

L'homme qui dirigeait l'affaire, la Reynie, lieutenant de police,

mettait au premier plan les farces des jongleurs, revenait aux procès

de sorcellerie, clos par le chancelier en 1672. Un jeune maître des

requêtes osa le remarquer, dit: «Le Parlement ne reçoit pas ce genre

d'accusation. Nous sommes ici pour les poisons.--Monsieur, dit la

Reynie, j'ai mes ordres secrets.»

Le diable, mort et enterré, ressuscite ici à propos pour sauver les

seigneurs, les prêtres. On brûla quelques misérables, la Voisin, la

Vigoureux. Les autres échappèrent. Les prêtres Lesage et Guibourg

(quoi qu'on ait dit) ne furent pas exécutés.

Nous entrons dans l'époque sainte où le prêtre n'est jamais coupable.

Sauf tel cas, étonnamment rare, public, et de flagrant délit, le roi

ne punit plus, tout est enfoui, caché. Le chef lui-même de la justice,

le chancelier, expliquera plus tard qu'il n'y a point de justice pour

le prêtre. Si le crime n'est pas trop public, on doit seulement _le

mettre hors d'état d'en faire d'autres_, non le poursuivre et le

punir. (_Correspond. admin._, II, 519.)

L'Église juge l'Église. Le prêtre, cité devant un tribunal de prêtres,

celui de son évêque, peut fuir (IV, 297), ou est soustrait aux

procédures publiques. Souvent aussi, l'affaire est portée au Conseil

du roi. Des deux côtés, mystère, arbitraire insondable, le plus

ténébreux inconnu.

Le bon et savant Mabillon, dans sa réclamation si modérée, mais

d'autant plus accusatrice, n'a que trop fait connaître la justice

d'Église. Elle était ou nulle ou atroce. On ne voulait que la nuit ou

l'oubli. L'un, impuni, après un peu de jeûne et de pain sec, était

placé au loin dans une cure de village où il recommençait. L'autre

disparaissait. Dans quelque couvent éloigné où on ne savait rien de

l'affaire, on exécutait l'ordre, en le descendant aux basses-fosses.

Sans travail, sans lumière dans ces ténèbres immondes, il devenait

comme une bête, horreur du frère convers qui lui jetait son pain par

un trou.

Le monde de la Grâce, du fantasque arbitraire, qui a destitué la Loi,

qui trône et qui triomphe aux dorures, aux peintures, aux glaces de la

Grande galerie et leurs cent mille lumières, a pour base obscure les

prisons d'État. Celles-ci, trop lumineuses encore, ont au-dessous un

enfer plus profond, le noir _in pace_ de l'Église.

* * * * *

Je m'étonne fort peu de voir l'horreur et la frayeur qu'éprouvait

l'Angleterre pour ce système étrange. Elle frémissait de sentir autour

d'elle et sous elle gronder ce monde de la nuit. Même avant la paix

générale, dès que le roi eut brisé la ligue en détachant la Hollande,

il se trouva redoutable pour tous. L'Angleterre le voyait venir

menaçant, corrupteur, achetant Charles II et les ennemis de Charles

II, gâtant et pourrissant ses lords par les Jésuites, et préparant un

nouveau roi.

Trois ou quatre ans avant les premières dragonnades, vers 1677,

s'organisèrent en France les nombreuses maisons où l'on jetait les

filles protestantes. La plus barbare mesure de la persécution,

l'enlèvement des enfants, fut révélée ainsi dans son immense

extension. Nos voisins purent comprendre qu'en ce système, ce n'était

pas l'État seulement, mais la famille qui était menacée. On compta

bientôt une foule de ces couvents-prisons. Dans celui de Paris, sous

les yeux du public, on employait toutes les séductions de la douceur.

Mais les autres, au loin, furent des maisons de force pour dompter les

rebelles. Les parents, sur tous les rivages d'Angleterre, abordaient

éperdus, désolés pour toujours. Cela parlait assez. La pitié, la

terreur, agitaient tout le peuple. Partout, dans les rues, les _cafés_

(très-récemment créés), vous auriez rencontré des figures sombres, de

petits groupes conversant à voix basse, discutant, préparant les

moyens de la résistance.

«_Vaine_ panique,» dit-on. Pourquoi _vaine_? On la juge telle, parce

qu'elle empêcha ce qu'elle craignait. L'Angleterre fut comme un

taureau que le loup vient flairer la nuit. Il frappe de la corne au

hasard et frappe mal; mais ses coups fortuits, qui montrent sa force

et sa fureur, donnent à penser à l'assaillant.

Grande est ici la légèreté des historiens. Ils affirment d'abord que

le _complot papiste_ fut une fable. Puis ils prouvent eux-mêmes qu'on

ne peut affirmer, l'accusé principal ayant eu le temps de brûler ses

papiers. Dans le seul qu'il ne brûla pas, ce Coleman, secrétaire de la

duchesse d'York et des Jésuites, demande secours à la Chaise pour

_frapper le plus grand coup_ qu'ait reçu le protestantisme.

Le complot très-réel fut la trahison des deux frères, Charles II,

Jacques II, qui, vingt-cinq ans durant, annulèrent l'Angleterre ou

même la vendirent à la France. L'hôtel d'York, le centre des Jésuites,

fut une manufacture de traîtres.

«Mais, dit-on, les Jésuites condamnés protestèrent de leur innocence.»

L'accusateur Bedloe, qui meurt de maladie, _jure aussi en mourant

qu'il a dit vérité_. Qui croirai-je? Je suis habitué, dans les procès

anglais, à voir jurer ces Pères, et contre des choses prouvées. Ils

jurèrent sous Élisabeth. Ils jurèrent sous Jacques Ier. Il n'en durait

pas moins, pour les démentir, au milieu de Londres, le monument de la

trop certaine Conspiration des poudres. (V. plus haut.)

Ici les preuves étaient moins sûres; l'Angleterre eût mieux fait de ne

point les frapper. Mais elle fit très-bien de désarmer les

catholiques. La funèbre et terrible procession qui exalta le peuple

autour du juge assassiné, cette grande machine populaire eut un effet

immense pour le salut de l'Angleterre. La lueur des flambeaux éclaira

le détroit et la France jusqu'à Versailles. Elle montra l'unité d'un

grand peuple, immuablement protestant.

CHAPITRE XVII

CONQUÊTES EN PLEINE PAIX--FONTANGES--ASSEMBLÉE DU CLERGÉ

1679-1682

La santé de Louis XIV, que le journal des médecins nous révèle d'année

en année, réfléchit les variations de sa vie politique. Chancelant,

maladif, l'année de la reculade, il semble jeune et fort à la

triomphante paix de Nimègue.

Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19) · 第 13 / 26 段