Ces dix ans sont justement le règne de la Montespan. Elle fut une

maladie du roi, lui faisant la vie agitée, aigre de sa malice, et,

vers la fin, nauséabonde. Quand il revint, après la reculade, cette

rieuse lui fut insupportable. Le jubilé ouvert le trouva sérieux et

dévot.

Dès 1675, on l'avait pu prévoir, le peuple, à la mort de Turenne,

avait dit: «C'est elle qui nous vaut cela.» Les ministres craignaient

et détestaient sa langue, étaient excédés surtout de l'obligation que

leur faisait le roi de venir travailler chez elle. Elle tenait Colbert

par son fils (lui ayant donné sa soeur pour maîtresse). Elle faisait

marcher Louvois comme un dogue muselé. Quand on fit sept maréchaux,

elle en prit hardiment la liste dans les poches du roi, et dit: «Mon

frère Vivonne n'en est donc pas?» Le roi, Louvois, balbutièrent, se

regardèrent, bref, dirent que c'était un oubli.

Et Vivonne fut mis le huitième.

En Sicile, ce Vivonne ne fit rien que manger, laisser manger, piller

ses domestiques. Les Espagnols reparurent en mer, avec le redouté

Ruyter et leurs alliés de Hollande. Vivonne n'avait rien préparé. Il

était perdu si Colbert n'eût envoyé à son secours. Il avait réussi à

obtenir du roi qu'un homme, jusque-là subalterne, mais notre premier

homme de guerre, Duquesne, commandât dans cette grande circonstance.

C'était un roturier, et un vieux calviniste, rude, inconvertissable.

Les Turcs parlaient avec terreur de ce vieux loup, «que l'ange de la

mort, disaient-ils, avait oublié.» Une furieuse bataille, entre les

deux hommes invincibles, se donna par-devant l'Etna (8 janvier 1676).

Les chances étaient contre Ruyter, à qui son gouvernement avait donné

peu de vaisseaux, et qui, d'après ses instructions, devaient encore

les diviser pour placer au centre la flotte espagnole. La bataille

resta indécise, mais avec une perte terrible pour la Hollande (et pour

l'humanité), la mort du bon et grand Ruyter. La jambe droite brisée,

l'autre emportée, il avait continué de donner ses ordres, mais mourut

peu après. Vivonne, qui était resté à terre, daigna sortir alors de

son repos et eut le succès facile d'accabler les alliés découragés. Du

reste, il rendit la victoire inutile par la haine croissante que ses

gens inspiraient pour nous. Ils traitaient la Sicile en pays que l'on

doit quitter, inventaient des conspirations pour confisquer, bien

plus, prenaient des femmes. Louvois ne manqua pas d'informer le roi en

dessous. Mais ce qui le blessait bien plus, c'est que Vivonne le

traitait en beau-frère, sans façon, ne daignant même donner de ses

nouvelles. Quand on le fit maréchal, il lui fallut deux mois pour

faire l'effort d'écrire son remercîment.

Le roi avait assez du frère et de la soeur, d'une femme insolente,

d'une maîtresse de dix ans et qui marchait vers la quarantaine. On

guettait ce moment. Le timide père La Chaise n'en eût pas profité

peut-être. Mais la conversion du roi avait été de longue date préparée

en dessous par des mains plus hardies, celles des dames du parti

dévot, telles que madame de Richelieu (Anne Poussart). Déjà en 1663,

son intendant Desmarets profita de la maladie du roi et d'un moment

dévot pour faire brûler Morin. Cette dame, entre les saintes du sombre

hôtel de Richelieu, avait la veuve Scarron, personne prude et jolie,

fort pauvre, discrète et calculée, propre aux vues du parti. En 1669,

la Montespan, alors enceinte, voulant se faire accepter des dévotes,

comme l'avait été la Vallière, se remit à elles, et leur donna ce gage

de prendre de leurs mains une gouvernante pour le petit bâtard et ceux

qu'elle comptait procréer. Forte prise sur le coeur du roi. Elles la

saisirent sans scrupule, et chez elle on mit la Scarron.

L'hôtel de la Montespan alors était curieux. Elle y tenait deux femmes

de grand contraste, la Vallière, la Scarron (1669-1674), la pleureuse

et la raisonnable, la Madeleine et la précieuse. Cette pauvre la

Vallière, noyée et perdue de larmes, était leur jouet, leur risée. Aux

jours sérieux paraissait la Scarron. Le roi, d'abord peu sympathique,

mais de sa nature médiocre et judicieux, apprécia cette personne

sensée, et, si j'ose dire, admirablement médiocre. Elle le prit par

un certain goût de sage spiritualité et surtout par l'influence

qu'elle eut sur les enfants.

Pas un de ses bâtards ne lui ressemblait. Leur mère avait eu déjà un

fils de M. de Montespan. Le premier enfant du roi, le duc du Maine, ne

rappela que le mari; il en eut l'esprit gascon, la bouffonnerie; on

l'aurait cru, de ce côté, petit-fils du bouffon Zamet. Créature mixte,

manquée, maladive et bancroche, il reçut parfaitement l'empreinte de

sa garde-malade, couvrit son esprit malin, facétieux, de la fine

prudence de sa gouvernante, fut le vrai fils de la Scarron. Elle

s'empara de même des autres. Elle était sèche, mais égale, avec

beaucoup d'esprit de suite. Elle les fit tous à son image, de petits

saints de décence et de convenance. Produits dans la demi-lumière, ils

furent admirés, acceptés des âmes pieuses, qui les firent supporter de

la reine même. Leur légitimation, bien autrement scandaleuse que celle

des enfants de la Vallière, on l'osa. Le double adultère fut

enregistré, proclamé (1673). Pas hardi qu'on n'aurait pu faire sans

l'appui du parti dévot.

Tout cela avait posé la gouvernante dans une grande faveur. Chaque

jour, le roi goûtait davantage ses pieuses conversations. En 1674,

l'année même où il eut la première humiliation de changer sa

politique, il voulut être mieux avec Dieu, finit le supplice de la

Vallière, la laissa aller au couvent; elle prit le voile aux

Carmélites (1675). Cette année même, madame Scarron prit un titre, se

fit un établissement, modeste, mais qui la posait; elle acheta 200,000

livres la terre de Maintenon. La Montespan qui, par trahison, avait

supplanté la Vallière, se vit supplantée à son tour. À qui la faute? À

la grâce et à Dieu. Ce n'était infidélité, mais conversion.

Quel en serait le caractère? Le roi, sec et froid, ne donnait guère

prise. Les Jésuites, trop heureux d'avoir obtenu le silence, ne

voulaient rien que gouverner en dessous. Quoique amis du vieux

Desmarets, ils n'osaient trop s'associer à la petite église quiétiste.

L'aveugle Malaval, dès 1670, avait publié son livre d'inertie passive,

autorisé du cardinal Bona. Une femme séduisante et éloquente, une

veuve de vingt ans, madame Guyon, établie à Paris de 1670 à 1680,

prêchait la mort mystique, l'anéantissement dans l'amour. En 1674,

avait paru à Rome _la Guide_, de Molinos, chaudement approuvée des

censeurs des inquisitions de Rome et d'Espagne. Elle eut vingt

éditions de toute langue en six années (1674-1680). Qui empêchait La

Chaise de faire venir au roi ces livres ou ces personnes, surtout

l'irrésistible, la pure et la charmante, encore dans l'ombre, d'autant

plus adorée?

Cette poésie n'eût pas été au roi, et elle eût effrayé La Chaise. Le

sec, le négatif, le médiocre et le petit, le matériel surtout,

pouvaient seuls avoir action. Même la sensualité sournoise et raffinée

de Molinos aurait été trop relevée. Le confesseur jésuite, avec sa

grosse tête d'âne et ses longues oreilles (dont rit Madame), était

fin, connaissait son homme, ce qu'on pouvait faire avec lui. De la

dévotion, le roi n'entendait que les pratiques, les actes positifs. Un

acte seul pouvait mordre sur lui. Mais quel acte? Un miracle? c'était

chanceux. La sainteté janséniste y avait échoué. Combien n'eût-on pas

ri si les Jésuites, si la casuistique dont Pascal avait tant fait

rire, l'eût essayé! Ils n'en firent pas. Ils en prirent un, tout fait,

et se chargèrent de l'exploiter.

Les Visitandines, comme on sait, attendaient la visite de l'Époux, et

s'intitulaient _Filles du Coeur de Jésus_. Cependant, il ne venait

pas. L'adoration du coeur (mais du coeur de Marie) avait surgi en

Normandie avec fort peu d'effet. Mais dans la vineuse Bourgogne, où le

sexe et le sang sont riches, une fille bourguignonne, religieuse

visitandine de Paray, reçut enfin la visite promise, et Jésus lui

permit de baiser les plaies de son coeur sanglant.

Marie Alacoque (c'était son nom) n'avait pas été énervée, pâlie de

bonne heure par le froid régime des couvents. Cloîtrée tard, en pleine

force de vie, de jeunesse, la pauvre fille était martyre de sa

pléthore sanguine. Chaque mois, il fallait la saigner. Et, avec cela,

elle n'en eut pas moins, à vingt-sept ans, cette extase suprême de la

félicité céleste. Hors d'elle-même, elle s'en confessa à son abbesse,

femme habile qui prit une grande initiative. Elle osa traiter contrat

de mariage entre Jésus et Alacoque qui signa de son sang. La

supérieure signa hardiment pour Jésus. Le plus fort, c'est qu'on fit

les noces. Dès lors, de mois en mois, l'épouse fut visitée de l'Époux.

(V. le père Galiffet, etc.)

Les Jésuites, directeurs des Visitandines, ne désapprouvèrent pas.

S'il y eût eu l'ombre de doctrine, de spiritualité mystique, ils

eussent été bien plus prudents. Mais ce n'était qu'un fait, un acte

matériel et charnel. Ils le dirent et le répétèrent. «C'est le culte

du vrai coeur sanglant, de la chair, du sang de Jésus.» Nul besoin du

haut mysticisme. Il suffit, disait Alacoque, de ne point haïr Dieu; de

lui-même Jésus viendra mêler son coeur au vôtre.

Les deux femmes (Alacoque et Guyon) avaient également vingt-sept ans

en 1675. Elles changèrent le monde catholique. La spiritualité de

l'une, la matérialité de l'autre, diverses en apparence, réchauffèrent

la direction. Elle reprit surtout par le nouvel emblème, par le

douteux langage qu'il fournissait, par l'équivoque du coeur matériel

et moral dont on usa de plus en plus. En vingt-cinq ou trente ans, on

créa quatre cent vingt-huit couvents du Sacré-Coeur.

Dès l'année même où le miracle eut lieu, le culte protestant fut

défendu à Paray. On éloigna les regards indiscrets. Le sacré coeur

devint comme un drapeau de guerre contre le protestantisme. On

l'attaqua en Angleterre et on le proscrivit en France. Le mariage

italien d'York donnait espoir aux catholiques anglais. Le confesseur,

le secrétaire de la duchesse d'York écrivaient au P. La Chaise, que,

s'il pouvait leur envoyer quelque secours, «ils porteraient à

l'hérésie le plus grand coup qu'elle eût reçu depuis Calvin.» La

Chaise donna comme premier secours le miracle et un Jésuite.

Pour cette mission difficile, les Jésuites, s'ils étaient habiles,

devaient choisir un demi-fou ardent, rusé, un Méridional, qui enlevât

les femmes, qui inaugurât de passion ce culte du sang. Mais ils

n'eurent point le génie de la chose. Ils brisaient trop les hommes

pour trouver chez eux celui-là. Ils ne voulaient que des esprits

prudents, sobres, un peu littéraires. Ce fut un tel homme qu'ils

prirent, la Colombière, jeune professeur de rhétorique de leur collége

de Lyon, prédicateur passable, estimé de Patru. Il était déjà fatigué,

faible de la poitrine. En ferait-on un fanatique? ce n'était pas aisé.

On essaya de le chauffer un peu en lui faisant passer un an à Paray,

près du volcan. Il avait 34 ans, elle 28. Elle vit tout d'abord son

coeur et celui du Jésuite unis dans celui de Jésus. La Colombière eût

bien voulu en voir autant. Il y fit ce qu'il put, tâcha de croire, et

y parvint dans la faible mesure d'un homme épuisé, qu'énervait ce

contact brûlant.

C'était ce poitrinaire qu'on chargeait d'envahir la robuste

Angleterre, la forte patrie de Cromwell! Caché trois ans dans l'hôtel

d'York, ne sortant pas, n'ayant nulle idée du pays, il devait

convertir les lords qu'York lui amenait mystérieusement. Plusieurs, il

est vrai, voulaient croire comme le futur roi. Ces grands

propriétaires, dont les clientèles étaient des armées, pouvaient

entraîner le pays. Mais il fallait de la prudence. On fut peu

conséquent. D'une part, on cachait le convertisseur jésuite. D'autre

part, on fit chez York l'assemblée triennale de l'ordre, fait

éclatant, impossible à cacher, qu'un Français dénonça.

C'était un aventurier, bâtard d'une comédienne, qui avait été d'abord

compagnon d'un missionnaire, bateleur religieux. Métier commun en

France, où ce gouvernement sévère laissait pourtant carrière aux

perruquiers, tailleurs, aux ouvriers paresseux, qui, payés des curés,

vaguaient et dressaient des tréteaux pour aboyer aux protestants. Tout

leur était permis. Il se permit un faux, fila en Angleterre et écouta

aux portes. Il sut l'intrigue papiste, la dit aux chefs du Parlement.

Les papistes n'osèrent le tuer, mais le poignard sur la gorge lui

firent jurer de partir. Ce qu'il révéla encore. Les Communes

enjoignirent au lord, chef de la justice, d'ordonner l'arrestation des

prêtres catholiques. La proscription fut lancée. Une agitation

incroyable se fit dans toute l'Angleterre. L'un des ministres tombés

qui avait le plus à craindre, Arlington, papiste caché, qui avait

trahi dans un sens, pour se sauver, trahit dans l'autre, conseilla au

roi, à York, d'apaiser l'agitation en donnant au prince d'Orange la

main d'une fille d'York; bon conseil qui fit d'Orange le candidat

national, le vrai rival de son beau-père pour la succession au trône.

Telle était la situation au jubilé de 76. La grâce travaillait

souterrainement en Angleterre, et elle agissait ici au moyen d'une

caisse qui achevait des conversions. L'assemblée du clergé, pour y

aider le roi, avait étendu son droit de régale. Bossuet semblait avoir

gagné sur lui qu'il se séparât de la Montespan. Grande victoire.

Cependant, le jubilé fini, on posa cette question: Reparaîtrait-elle à

la cour?--Pourquoi pas? disaient ses amis. Il serait dur de l'exiler,

et elle peut vivre là chrétiennement aussi bien qu'ailleurs.--On posa

le cas à Bossuet, et il faiblit. Pour qu'ils ne fussent pas trop

troublés en se revoyant, on convint que la première entrevue aurait

lieu devant madame de Richelieu et autres dames respectables. La

scène fut étrange. Ils se parlèrent bas. Puis le roi salua

profondément les bonnes dames, l'emmena dans un cabinet, d'où

l'impudique sortit triomphante et enceinte. L'enfant de ce moment, le

fruit savouré du scandale, outrage au monde, à Dieu, fut la femme du

régent; il l'appelait _madame Satan_, et l'Europe _la Fille du

Jubilé_.

Un autre enfant de cette année, c'est _Phèdre_, ce chef-d'oeuvre où

Racine a creusé le mystère d'un coeur qui hait et veut le crime,

remords plein de désir et sensuel regret de ne pas pécher davantage.

Les dames restaient exaspérées. Mais je crois que le roi regrettait la

chose plus qu'elles. Il s'en voulait d'avoir repris sa grosse

maîtresse, lorsqu'il voyait autour tant de jeunes fleurs. Il fut

indisposé le surlendemain (6 août). Le 28, en expiation et pour

consoler les évêques, il leur accorda que les enfants enlevés ne

vissent plus leurs parents à la grille.

La plus belle expiation eût été la conversion de l'Angleterre. En même

temps qu'on travaillait ses lords par les Jésuites, on gageait Charles

II, on achetait la nation elle-même par un traité qui donnait moyen

aux Anglais de faire tout le commerce intermédiaire qu'avait fait la

Hollande. On leur sacrifiait Colbert, je veux dire ses manufactures,

son tarif protecteur de 1667, qui avait commencé la guerre; on

revenait aux droits modérés de 1664. Même offre à la Hollande. Le roi

croyait corrompre Orange, en lui offrant une de ses bâtardes avec le

Limbourg et Maëstricht.--Refus.--En plein hiver (février 1677), on

envahit les Pays-Bas. En mars, le roi arrive. L'infaillible Vauban

prend Valenciennes, Cambrai et Saint-Omer. Les habitants les livrent

et surtout le clergé. À Cassel, Luxembourg, ayant pour lui le nombre,

une bonne position retranchée, il arrange pour Monsieur une petite

victoire. Le bon prince, que son aumônier jadis poussait en vain, ici

mis en avant, bon gré mal gré est un héros.

Mais, loin que la paix soit avancée par ces succès, l'Angleterre s'en

effraye; elle veut que son roi arme contre nous. On s'exagérait fort

Louis XIV. À l'Est, il ne put résister que par un coup désespéré.

Créqui brûla l'Alsace, la dévasta, comme son maître Turenne avait fait

de la Westphalie en 73, du Palatinat en 75. Funèbres dates où les

campagnes se marquent en faisant le désert.

Charles II, traîné par son parlement, est forcé (10 janvier 1678) de

signer un traité avec la Hollande, qui ne fera pas la paix sans

l'Angleterre et en recevra une armée. Le roi fit cette fois, comme il

avait fait jusque-là, à chaque coup que lui portaient les deux

puissances maritimes, il frappa sur l'Espagne. Il y avait plaisir à

tomber sur cette Espagne désarmée, une puissance finie qui ne pouvait

plus envoyer un seul homme aux Pays-Bas.

Le roi assiége Gand et Ypres, les prend. La Hollande croit le voir

venir à elle, recommencer l'invasion. Orange a beau repousser la paix,

on ne l'écoute plus. Sa popularité était fort compromise; on avait

découvert que ce personnage double avait promis à Charles II de

l'aider contre ses sujets. Il ne l'aurait pas fait, il ne pouvait et

ne voulait le faire. Qui trompait-il? sans doute Charles II. Mais sa

duplicité ôtait toute confiance.

La Hollande allait traiter fort honorablement. Elle était libre en

conscience. Ses alliés n'ayant rempli nul de leurs engagements avec

elle, elle pouvait s'arranger sans eux. Le roi lui faisait un pont

d'or. Mais ayant de nouveaux succès, il fut moins pressé de traiter.

Il avait regagné pour six millions Charles II, qui licencia ses

troupes. Nos armées vinrent camper devant Bruxelles, et, d'autre part,

ouvrirent l'Espagne par la prise de Puycerda. La France présenta des

exigences et des difficultés nouvelles, tantôt l'intérêt de ses

alliés, tantôt la gloire du roi, qui voulait qu'on signât chez lui,

non à Nimègue, où se faisaient les conférences.

Il en fit tant, que la Hollande et l'Angleterre dirent qu'elles se

liguaient contre lui, s'il n'avait signé le 11 août.--À la grande

surprise de tous, la nuit du 10 au 11, à minuit, on signa en effet le

traité avec la Hollande. Vive opposition des Anglais, et du prince

d'Orange qui, le 14 encore, sachant certainement la paix, mais n'en

ayant pas la nouvelle officielle, fondit sur Luxembourg, le surprit,

lui tua beaucoup de monde. S'il eût vaincu, il biffait le traité.

Le roi, en s'arrangeant avec le peuple riche, le peuple banquier, qui

soldait la coalition, avançait fort la paix. Il avait frappé l'Espagne

chez elle, en Catalogne, l'Empereur chez lui, à Vienne même, par les

protestants de Hongrie qu'il animait. La paix s'accomplit par deux

trahisons (6 février 1679):

_L'Empereur trahit l'Allemagne_, ne réclame pas les villes impériales

d'Alsace, ni les passages du Rhin. La Lorraine nous resta encore.

Enfin l'Empereur laisse le roi forcer la basse Allemagne de

satisfaire la Suède.

_Le roi trahit la Hongrie, la Sicile._ L'abandon de Messine se fit

avec les plus odieuses circonstances. On rassura les habitants, on

promit, on jura de rester. Un matin, on s'embarque. Tout le peuple

accourt au rivage, veut partir avec nous. On part, et, sans traiter

pour eux, sans rien stipuler pour leur grâce.--La Hongrie fut trahie

de même. Quand ce peuple intrépide poussa à ce point Léopold, jusqu'à

saisir sa capitale, il se crut fort de l'amitié, des promesses du

grand roi de l'Occident. Au traité, pas un mot pour eux. On les laisse

à la vengeance de l'Autriche, comme Messine aux supplices espagnols.

L'Europe se tut et admira. Dans son grossier matérialisme, elle vit le

roi, vainqueur de l'Espagne, qui gardait la Franche-Comté, Cambrai,

Valenciennes. Elle vit ses dernières campagnes, ses grands siéges, sa

fermeté à maintenir les conditions qu'il avait tout d'abord

posées.--Elle ne vit pas qu'il reculait sur les deux choses qui

avaient été son principe au début:

1º _L'intérêt commercial, industriel;_

2º _La croisade religieuse._

Sous ce dernier rapport, le roi n'avait pu rien. La Hollande restait

le grand asile de la liberté de conscience. L'Angleterre, inquiétée et

exaspérée, désarma ses catholiques, exclut du trône le catholique

York.

Quant à l'intérêt du commerce, à cette immense construction de

l'industrie nationale, commencée d'un si grand effort, on lâcha tout,

pour gagner la Hollande. Les marchandises étrangères rentrèrent chez

nous pour paralyser nos manufactures. Et, ce qui fut très-grave,

c'est que les Hollandais obtinrent que le roi ne donnerait _plus de

monopole_, terme obscur pour dire qu'il sacrifiait les compagnies des

Indes orientales et occidentales, que Colbert venait de former.

Notre marine même, sa création favorite, si brillante et forte qu'elle

soit, que fera-t-elle maintenant que la haine de la France a

solidement marié les deux marines, jusque-là rivales, d'Angleterre et

de Hollande? Qu'elles combattent d'ensemble, et la nôtre est anéantie.

(V. 1692.)

Donc, qu'on dresse partout des arcs de triomphe, que l'enflure de

Louvois enfle encore, s'il se peut, qu'on commence la galerie où les

tritons bouffis de Lebrun soufflent la victoire.--La France chôme

bientôt aux métiers faits la veille, ne peut se réparer. Le vaincu,

c'est Colbert.

CHAPITRE XVI

LES MOEURS--QUIÉTISME ET POISON--LA BRINVILLIERS--LA VOISIN

1676-1679.

Le roi trône en Europe, non par la force seulement, mais par

l'admiration. Nos réfugiés d'Angleterre, Saint-Évremont et autres, se

rendent, confessent sa grandeur. Elle éclate surtout dans l'harmonie

que cette monarchie, quelles que soient ses misères, présente à

l'étranger, équilibrée par Colbert et Louvois, par la gravité de

Bossuet.

La grande époque de force étincelante, celle de Pascal et de Molière,

est close par la mort du dernier (1664). Racine s'éclipse (1676) après

_Phèdre_. Mais la Fontaine publie ses dernières Fables (1679). Mais

Bossuet est debout, et il soutient le faix du siècle par un livre

imposant, le _Discours sur l'histoire universelle_ (1681). Sous son

abri commence humblement Fénelon, qui, bientôt s'élevant, va former

avec lui la belle opposition qu'on vit dans Corneille et Racine. Une

noblesse générale est dans les choses, tendue sans doute et

emphatique, comme la grande galerie de Versailles. La vraie beauté du

tout, c'est que chaque partie paraît conspirer d'elle-même à l'effet

de l'ensemble, spontanément, de passion. C'est l'effet d'une grande

symphonie, variée à l'infini sur le même motif, la gloire du Dieu

mortel. Et rien n'y contredit. L'exquise indépendance de tel qui reste

à part (je pense à la Fontaine) n'apparaît qu'en nuances délicates

qui, loin de faire tort à l'ensemble, y mettent la grâce, au

contraire, le semblant de la liberté.

Que serait-ce si, dans cette noble et suave harmonie, éclatait tout à

coup un désaccord de tons, si de choquantes dissonances, des monstres

de laideur apparaissaient? C'est ce qui eut lieu violemment l'année

même de la paix (1679). Mais la chose venait de plus haut. Remontons à

1676, à l'affaire célèbre de la Brinvilliers.

Et d'abord, j'avertis qu'on sait mal cette affaire. Il faut que le

lecteur oublie le récit convenu, et qu'avec moi il suive uniquement

les pièces juridiques, en consultant et comparant les factums imprimés

et manuscrits que possède la Bibliothèque.

Pendant dix ans, une lutte d'intrigue avait eu lieu entre deux

financiers, Hanyvel et Reich, qui se faisaient appeler seigneurs de

Saint-Laurent et de Penautier. Le premier était receveur général du

Clergé de France, place qui valait par an soixante mille livres

(200,000 d'aujourd'hui). Le second devint trésorier de la bourse des

États de Languedoc. Il enviait la place du premier. Il intéressa

l'amour-propre des évêques du Languedoc, pour qu'ils l'associassent à

Hanyvel. Mais celui-ci avait pour lui tous les évêques du Nord, la

majorité de l'Épiscopat. Enfin, Hanyvel étant mort subitement (1669),

Penautier succéda. Déjà deux morts subites l'avaient fait énormément

riche.

Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19) · 第 12 / 26 段