tout. Ils n'ont cédé à personne l'honneur de consacrer le souvenir de
leurs exploits à la postérité. Le chaleureux, mais savant auteur du
_Cabinet Autrichien_, Michiels, cite les bonnes et pures sources
jésuitiques où il a puisé; grâce aux livres des exécuteurs, grâce aux
lettres de Léopold, nous savons les petits moyens qui opérèrent ces
oeuvres pies. Des ministres brûlés vifs à feu lent, des femmes
empalées au fer rouge, des troupeaux d'hommes vendus aux galères
turques et vénitiennes, voilà ce qui fit ce miracle. Les Hongrois
trouvèrent ces arguments des Jésuites irrésistibles. Tout ce qui ne
s'enfuit pas du pays fut touché et sentit la Grâce.
Les troupes de Léopold étant occupées dans une affaire si louable, le
roi de France devait, à tout prix, éviter de l'en tirer, ne pas
irriter l'Allemagne. S'il était forcé d'y entrer par l'agression du
Brandebourg, il ne devait le faire qu'avec d'extrêmes ménagements; il
devait surtout nourrir son armée. Mais la cruelle destruction de la
Westphalie par Turenne (1672), la surprise que le roi en personne fit
de Colmar et autres villes impériales (1663), terrifièrent les
Allemands; ils coururent à Vienne, accusèrent le ministre, ami de la
France. Les Jésuites le sacrifièrent et restèrent seuls maîtres; s'ils
continuèrent en Hongrie leur grande oeuvre religieuse, il furent
forcés en Allemagne de s'accommoder au temps, d'armer contre la
France. Admirable habileté de celui-ci, qui réussit à jeter dans
l'alliance protestante le gouvernement des Jésuites!
Les circonstances, en Angleterre, l'avaient favorisé de même, et de
même il eut l'adresse de la tourner contre lui. Ce qu'il eût dû le
plus ménager en ce monde, c'était Charles II. Le hasard, l'exil,
Henriette, l'échafaud de Charles Ier et le couvent de Chaillot,
avaient fait un roi exprès, vrai Français, faux protestant, sincère
ami de l'étranger, léger de coeur, si vous voulez, mais non pas dans
la trahison. Il fallait que le roi de France économisât cet homme si
précieux, n'en abusât pas, ne le déshonorât pas, ne le fît pas trop
connaître. Les grands politiques italiens auraient bien autrement
mûri, caressé le complot.
Le bonheur du roi voulait que Charles II eût d'abord pour ministre
Clarendon (beau-père du duc d'York, futur chef des catholiques). Mais
le roi tua Clarendon par le rachat de Dunkerque, qui révéla Charles
II. Pour raccommoder cela, le bonheur du roi veut encore qu'il puisse
endormir l'Angleterre, envoyant deux fois comme ambassadeur l'homme de
nos protestants français, le député général de leurs églises, Ruvigny,
le beau-père de lord Russel, honorable chef de l'opposition. Ainsi,
c'est la loyauté du parti protestant même qui se charge de répondre de
Louis XIV, de couvrir le complot papiste. Mais le roi est si aveugle
qu'il détruit tous ses avantages. Tantôt il presse Charles II de se
convertir, tantôt il lui dit d'attendre. Lingard même et les
catholiques en ont haussé les épaules.
En 1672, il lui imposa la guerre de Hollande, et, quand les flottes
anglaises furent en ligne à côté des nôtres, par deux fois notre
amiral d'Estrées se tint immobile et les laissa écraser. Nos
officiers, désespérés de ce déshonneur de la France, exigèrent une
enquête. Mais il fut prouvé invinciblement que d'Estrées _avait ordre
de trahir_. Les pièces originales existent dans nos archives et sont
tout entières imprimées. (E. Süe, _Marine_, t. III, 43, 65.)
Loin d'apaiser, de tromper l'indignation de l'Angleterre, le roi la
porta au comble en donnant au parti papiste un centre d'organisation.
Il dota, maria de ses deniers, York, le chef des catholiques, avec
une Française italienne, une nièce de Mazarin. L'hôtel d'York, dans
Londres même, fut une France, fut une Rome, foyer d'intrigues
audacieuses, si peu cachées, que les Jésuites y tinrent leurs
assemblées solennelles qu'ils faisaient tous les trois ans.
Il n'y eut jamais rien de si fou. Par cette série de sottises, de
tyrannies exercées sur son valet Charles II, on peut dire que le roi
de France l'étrangla de ses propres mains. Dès 1673, il est détruit,
ruiné, se remet pieds et poings liés au Parlement, qui fait le procès
des ministres, la paix avec la Hollande. Le renversement des Stuarts
est déjà tout préparé, la révolution semble mûre. Un chef manque. Ayez
patience. Voilà Guillaume d'Orange.
Encore une fois, l'activité de ce gouvernement, le mérite de ses
agents, l'intérêt de leurs dépêches, les apparences judicieuses que
leur aimable parlage donne aux choses les plus insensées ne peuvent
faire illusion. Il est trop visible que c'est un gouvernement
d'imagination, romanesque et passionné, qui ne prévit rien, ne mesura
pas ses ressources. La guerre a commencé en 1672. Dès l'hiver on n'en
peut plus. On est obligé, pour avoir des troupes, de rappeler peu à
peu les garnisons de la Hollande. On se jette en Allemagne. L'armée
n'emporte rien; Louvois ne nourrit point Turenne. Le voilà, dès le
début de la guerre, dans la pénurie, dans les horreurs qui marquèrent
la guerre de Trente ans. Nous retournons aux Waldstein. L'Europe
reconnaît et frémit.
Le roi recule rapidement. Notons les degrés de la reculade.
Dès avril 1673, il se réduit à ce que les Hollandais offrirent et
qu'il refusa. Mais alors, ils ne l'offrent plus.
En juin, se croyant relevé parce qu'il a de sa personne (sous la
direction de Vauban) pris l'importante Maëstricht, il croit que l'on
va céder; il veut bien se réduire encore, rendre Nimègue. Les
Hollandais n'en veulent pas. Ils sont vainqueurs: en juin même, Ruyter
a battu nos flottes, coupé le chemin à l'armée qu'on voulait jeter sur
la côte; le plan de descente est dès lors pour toujours abandonné.
En septembre enfin, le roi croit calmer les Hollandais en ne gardant
que les villes qu'il a prises aux Espagnols, Ypres, Saint-Omer,
Cambrai. Mais la Hollande défend l'Espagne comme elle-même, ne veut
rien entendre.
En Allemagne, la question est si violemment retournée que, dans cette
guerre que le roi avait lui-même déclarée _religieuse_ et catholique,
ce ne sont plus seulement les protestants qui combattent, mais la
catholique Espagne et la catholique Autriche. Le Jésuite Léopold s'en
va au pèlerinage fameux de Maria-Zell pour prier contre Louis XIV. Il
prend en main le crucifix, prêche son armée contre la France. La
croisade que Louis ouvrit, elle se fait contre lui-même.
On peut dire qu'il fit un miracle, l'amalgame des plus opposés, la
suppression des vieilles haines, éteintes par une haine plus forte. Le
général de l'Autriche, Montecuculli, opère sa jonction avec le prince
d'Orange. Le prince des calvinistes, petit-fils du Taciturne, devient
général en chef des armées du roi Catholique, défenseur de la
monarchie espagnole. Le voilà maître du Rhin, maître des
communications entre la Hollande, les Pays-Bas et l'Allemagne.
* * * * *
Il fallut bien que Louis XIV, impuissant contre la Hollande, revînt à
sa première politique, la spoliation plus facile de la vieille ruine
espagnole, la guerre de catholiques contre catholiques. Singulier
revirement. Il s'adresse aux protestants. Il caresse la Hollande, veut
gagner le prince d'Orange. Il va, derrière l'Empire, encourager,
tromper les Hongrois calvinistes; il les compromet par l'espoir des
secours qu'il ne donne point. Tout le secours fut une médaille où il
s'intitule le _Libérateur des Hongrois_. En Angleterre, il paye
l'opposition du Parlement et les chefs mêmes des puritains contre
Charles II, pour que celui-ci, dans le désespoir, n'ait de ressource
qu'en lui, soit décidément forcé de trahir et d'appeler l'ennemi.
Quelle montagne de haine s'éleva contre nous, quelle furieuse
indignation, on put en juger à Senef (11 août 1674). Elle y rendit nos
ennemis indomptables, et d'un ramas de soldats de toutes nations elle
fit une armée aussi ferme que l'armée française. Il y eut deux
batailles en un jour. L'étonnement des nôtres ne fut pas petit quand,
ayant rompu trois fois les alliés le matin, se croyant victorieux, ils
virent les prétendus vaincus se reformer obstinément dans un poste
meilleur. Là, la France reconnut la France. Il y avait force Français
sous le drapeau de Hollande. Et même les Autrichiens étaient conduits
par un Français, M. de Souches. La fureur acharnée de Condé, qui eut
trois chevaux tués sous lui, le massacre de 8,000 Français et de 8,000
alliés, tout cela n'amena pas de résultat décisif. Condé n'en tira
d'avantage que de rester là pour enterrer les morts. Parmi ses
prisonniers allemands, il se trouvait plusieurs princes dont la
présence témoignait de la haine profonde de l'Allemagne. Ils avaient
voulu combattre en personne et se donner le bonheur de frapper
eux-mêmes un coup sur le tyran de l'Europe.
Désormais, égalité militaire entre les armées. Mais le roi a encore
pour lui la supériorité dans la guerre de siéges, l'habileté de
Vauban. La guerre des machines et des murs commence par le
perfectionnement du génie, de l'artillerie. Chose curieuse, c'est
Vauban, cet ami de l'humanité, qui, suivant le progrès logique de son
art, et trouvant les moyens de prendre et défendre les places par des
règles invariables, créa les plus terribles aggravations de la guerre.
Il se consolait sans doute, comme toujours on l'a fait, à chaque
invention meurtrière, en se disant que les campagnes, plus courtes,
coûteraient moins de sang. Mais ces règles, une fois trouvées et
suivies de tout le monde, les places scientifiquement canonnées,
prises et reprises, sont l'objet d'une succession d'opérations
alternatives, qui peuvent toujours continuer.--De plus (Vauban y
songea-t-il?), la guerre change de nature; les bombes franchissant les
remparts, passant par-dessus la tête des soldats, vont écraser
l'habitant pacifique. Elles enfoncent les maisons du toit aux caves,
éclatent, tuent, brisent, dispersent les membres, font voler les
cervelles, des quartiers de femmes et d'enfants. Ces désespérés
s'arment contre leurs propres défenseurs; ils forcent les soldats de
se rendre. Ceux-ci, pour les contenir, les massacrent, saccagent la
ville avant qu'elle le soit par l'ennemi. Horreur dans l'horreur! un
enfer où se déchireraient les damnés entre eux, pour être torturés
ensuite et dévorés par les démons!
Ces arts nouveaux, cette terreur des bombardements, donnaient de
rapides succès. Il ne fallut à Vauban que deux mois pour reprendre la
Franche-Comté, par les siéges de Besançon, Salins et Dôle. La Suisse y
perdit sa vraie frontière, dont la neutralité l'avait couverte deux
cents ans. Cette fois encore, comme en 1668, on avait acheté les
meneurs des montagnes. L'année suivante le roi en une fois acheta la
Suisse même, engageant à très-haut prix tout ce qu'elle avait de
soldats (1675).
Au Nord, même marchandage d'hommes. Le roi solde les Suédois et les
fait descendre en Allemagne, pour soutenir de ces mercenaires les
traîtres gagés de l'Empire, Bavarois et Hanovriens.
Ainsi la guerre, de plus en plus, devient une affaire d'argent.
Colbert, traîné, surmené, écrasé, écrase la France. La prodigieuse
patience de ce peuple étonne le monde. À Paris, la chose est poussée
jusqu'à vendre l'air et le soleil; les petits étalagistes des halles
payent pour la première fois leur place au pavé. Minime et misérable
taxe, mais si riche en malédictions! L'impôt du tabac, immense et
croissant immensément avec le besoin de l'oubli et de l'abrutissement,
est donné à la Montespan, pour aider au jeu furieux où un soir elle
perdait sur une carte 700,000 écus (Feuquières, IV, 227).
Elle engraissait, cette belle, à l'instar du _gros crevé_ (sobriquet
de son frère Vivonne). Elle reluisait d'embonpoint sous sa riche
chevelure qui ondoyait de tous côtés. Déjà épaisse de taille, lourde
et pesante de croupe, elle mangeait plus que le roi, le premier
mangeur du royaume. Nul homme n'eût pu se flatter de boire en gardant
mieux sa tête. Sur un repas fort arrosé, elle se versait encore
surabondamment, par rasades, les plus fortes liqueurs d'Italie
(Madame, I, 357).
La France, par toute l'Europe, gagnait alors le renom du peuple gueux,
_du peuple maigre_. Les Anglais disaient déjà: «Ces grenouilles de
Français.» Chose curieuse, deux voyageurs, à cent ans de distance,
portent le même témoignage sur la misère du pays. Locke, le médecin
philosophe, le vit en 1676 et 1678. L'agronome Arthur Young, vers
1784. Tous deux sont stupéfiés de la quantité de terres délaissées, de
maisons ruinées. À Montpellier, Locke écrit: «Le marchand et l'ouvrier
donnent _moitié_ de leurs gains à l'impôt. Un pauvre libraire de Niort
qui ne mange jamais de viande, loge et nourrit deux soldats à qui il
doit donner trois repas de viande par jour. En Languedoc, les terres
nobles, étant exemptes de tailles, se vendent deux ou trois fois plus
que celles des roturiers; celles-ci n'ont plus de valeur. Le fermage,
en quelques années, a diminué de moitié,» etc., etc.
Quand le timbre et le tabac, organisés en grande ferme, vinrent encore
par dessus cette misère, la Guienne et la Bretagne firent enfin
explosion. Cela toucha le roi qui retira les impôts, calma
tout,--puis, leur jeta une armée pour garnisaire. Force gens pendus,
roués. Le port de Bordeaux ruiné. Douze cents vaisseaux étrangers
s'en allèrent à vide. Voilà comme ce gouvernement furieux allait se
ruinant lui-même, s'ôtant les ressources, se coupant les vivres et se
fermant l'avenir.
Que serait-il arrivé si les protestants avaient donné corps aux
révoltes, ou eussent pris l'occasion pour faire entrer l'étranger? Les
Hollandais le croyaient. Leurs flottes, en 1674, étaient venues
flairer la France. Un aventurier, Rohan, leur donnait espoir. Rien ne
bougea. Nulle voix, nul signe ne leur vint de ce grand tombeau. Loin
d'appeler l'ennemi, nos protestants s'employaient avec un zèle aveugle
contre la cause commune du protestantisme. C'était leur homme,
Ruvigny, député général de leurs églises, qui allait comme ambassadeur
mentir pour Louis XIV, nier la trahison de 1673, travailler contre le
prince d'Orange et empêcher l'opposition de le mettre en Angleterre en
exigeant son mariage avec une fille d'York.
La France, dans cette crise intérieure, eût été certainement entamée
au Nord sans les divisions intérieures des alliés, à l'Est sans la
merveilleuse habileté de Turenne. Toute une année, il tint l'Empire en
échec sur le Rhin. En cette longue campagne, il apparut ce qu'il
était, le maître des maîtres, entre Gustave et Frédéric. Il avait en
face le savant tacticien Montecuculli et une armée très-forte en
nombre. Tout le monde a admiré cette _mathématique sublime_ de la
tactique moderne (Henri Martin). Je crois pourtant qu'il est juste de
remarquer, en faveur des adversaires de Turenne, qu'ils n'avaient
nullement une armée comparable à celle du prince d'Orange à Senef.
L'empereur, occupé chez lui de sa guerre de Hongrie, agissait
mollement sur le Rhin, défendait à ses Autrichiens toute tentative
hasardeuse. L'armée de l'Empire était formée de gens neufs à la
guerre. Pendant bien des années, il n'y en avait pas eu en Allemagne.
Turenne avait ôté à cette armée son point d'appui naturel sur la rive
droite du Rhin par la destruction calculée du Palatinat. Il fit
soigneusement manger, consommer ce qui put se consommer, puis détruire
le reste, saccager, incendier tout, faire, autant qu'on put, le
désert. Que sert de dire, comme on fait, que ce furent nos auxiliaires
qui firent cette désolation? Elle fut ordonnée et voulue. Le roi
croyait avoir reçu un outrage personnel du Palatin, son allié de
famille. Ce prince avait excusé, justifié en pleine diète,
l'enlèvement d'un traître allemand, Furstemberg, agent de Louis XIV,
qu'emprisonnèrent les Autrichiens. Turenne trouvait son compte dans la
barbare exécution qui devait empêcher l'ennemi de subsister sur cette
rive, en face de la nôtre. L'immensité d'un tel pillage lui attachait
extrêmement sa petite armée.
Qu'il ait eu à cela quelque utilité stratégique et passagère, je ne le
nie point, mais j'affirme que les choses qui créent des haines
durables entre les nations sont mauvaises et impolitiques. Pour ma
part, lorsque, dans l'été de 1828, je vis pour la première fois ce
romantique palais d'Heidelberg, oeuvre ravissante de la Renaissance,
encore dévasté, ruiné, je me sentis Allemand, et je gémis pour ma
patrie.
Nous avons signalé dans la guerre de Trente ans le phénomène de
l'identification absolue du général et de l'armée, l'_homme-légion_!
Quand cela se fait on voit apparaître un monstre de force. À quel prix
y arrive-t-on? à une double condition, la perfection de l'ordre au
dedans de cette armée, mais la tolérance absolue des excès contre
l'habitant. Le grand et froid tacticien, par ce moyen des temps
barbares, se fit plusieurs fois une armée à lui. La dernière, de
vingt-deux mille hommes, était dans sa main tellement, si fortement
attachée, dévouée, passionnée dans l'obéissance, qu'il hasarda avec
elle la plus scabreuse opération qui se soit jamais faite en guerre.
Ce fut de laisser l'ennemi s'établir en Alsace, de le rassurer
pleinement en séparant, dispersant sa petite armée derrière le rideau
des Vosges. Ces corps épars avaient le mot pour se réunir le 27
décembre à Belfort, au point où finissent les Vosges. Par la saison la
plus rude, par les neiges, les précipices, les torrents, cela
s'accomplit. Et l'ennemi épouvanté vit Turenne, réuni, complet, en
forte masse, fondre sur lui. Il l'enfonce à Mulhouse, le disperse à
Colmar; dès le 11 janvier (1675) lui fait repasser le Rhin.
Il ne fallait pas moins que ces prodiges d'audace et d'habileté pour
couvrir la décadence de Louis XIV qui se manifestait déjà. Le grand
coup, le plus terrible, quoiqu'il ne produise pas encore ses effets
les plus funestes, c'est que l'Angleterre, de plus en plus, tourne
contre nous. Résultat naturel d'une duplicité qui chaque jour se
révèle davantage. Que serait-ce si les 84 vaisseaux de l'Angleterre
s'unissaient aux 134 vaisseaux de la Hollande? Donc, notre brillante
marine, augmentée et suraugmentée par le mortel effort de Colbert,
est obligée pour le moment de s'ajourner, de s'effacer. Elle n'ose
sortir de l'Océan, et cette année ne se montre que dans la
Méditerranée.
L'importante ville de Messine, révoltée contre l'Espagne, venait de se
donner à nous. Par une conduite habile, on eût entraîné la Sicile
entière. Le roi, avec ce tact parfait et cette connaissance des hommes
dont on l'a souvent loué, nomme vice-roi de ce royaume (que l'on
n'avait pas encore) un courtisan agréable, le paresseux, l'épicurien,
le mangeur, le dormeur Vivonne, léger de paroles et de moeurs,
admirable pour faire regretter aux Siciliens la gravité espagnole. Le
mérite de Vivonne était sa soeur, la Montespan, qui voulut, et cela se
fit.
Le spectacle de l'Europe, c'était la lutte savante, acharnée, de
Turenne et Montecuculli dans un champ fort étroit, un espace de
quelques lieues, entre Rhin et Forêt-Noire. Cette partie d'échecs
très-serrée avait fini en juillet par tourner à l'avantage de notre
grand calculateur. Il avait gagné l'offensive, passé le Rhin; il
croyait pouvoir tourner l'ennemi. Même, il s'écria: «Je les tiens!» Il
faisait une dernière reconnaissance des batteries des impériaux,
lorsqu'un de leurs boulets le frappa à mort (27 juillet 1675?).
L'armée le fut du même coup. Quoique Montecuculli, malade, eût perdu
deux jours, les lieutenants de Turenne, en désaccord, faillirent
périr. Il nous en coûta trois mille hommes; heureusement les vieux
soldats qui rapportaient le mort avec eux, se crurent encore gardés
par lui, et, forts de ce paladium, réparèrent, à force de vaillance,
l'ineptie de leurs généraux.
Le moment est curieux pour observer si vraiment la France, dans le
délire de son idolâtrie royale, se faisait illusion. Il paraissait
convenu que le roi faisait tout. Tout le monde paraissait le croire,
et il le croyait lui-même. Il se fit fort, en 1671, de se passer de
Colbert. En 1673, il alla faire la guerre seul, se passant de Turenne
et de Condé. À lui seul, l'année suivante, on lui rapporta la gloire
d'avoir pris la Franche-Comté. Donc, qu'importe la mort de Turenne? Le
roi n'est-il point là? Mais ici la scène change. Personne n'est
rassuré. L'abattement, les alarmes sont extrêmes. Cette religion du
roi, cette foi sincère dans son génie, sa fortune, pour la première
fois, elle est dominée par la peur. La Champagne croit voir arriver
les armées allemandes. Un fermier voulait résilier son bail pour cas
de force majeure: «M. de Turenne étant mort, disait-il, l'ennemi va
rentrer en France.»
Cela pouvait bien arriver si tout l'orage du Nord n'était tombé sur
nos Suédois que nous payions. Battus par le grand électeur, ils virent
fondre sur eux le Danemark et plusieurs princes allemands, furent
ruinés en Allemagne. Ils se perdirent en nous sauvant.
Le roi, dans les Pays-Bas, avait ouvert la campagne par une sorte de
reculade. Il abandonna Liége et ses forteresses, les démantela,
renonçant visiblement à garder la moyenne Meuse. Sur l'Escaut, il prit
Condé, menaça Bouchain. Mais, quoiqu'il eût près de 50,000 hommes,
Orange, avec 35,000, entreprit d'empêcher ce siége.
Il se mit même, en grand hasard, dans une mauvaise position, entre
l'Escaut et la Scarpe, où on pouvait le jeter. Occasion unique,
admirable. L'armée fut rangée en bataille le soir, et coucha dans cet
ordre, pour attaquer le lendemain.
Le matin, tout le monde étant déjà à cheval, Louvois demanda un
conseil de guerre. Sans descendre, les maréchaux le tinrent; la cour
et l'armée faisaient cercle autour, à distance. Le ministre redouté
leur demanda s'ils oseraient bien faire une chose si imprudente;
c'était jouer la monarchie, faire bon marché du roi qui était là en
personne. Tout le monde baissa la tête, même Schomberg et Créqui qui
avaient voulu la bataille.
Lorges, nouveau maréchal, hasarda pourtant de dire qu'il répondait de
l'affaire, si on le laissait charger. Mais la Feuillade, attendri,
larmoyant, s'adressa au roi lui-même, le pria, le conjura, lui baisa
les bottes, pour obtenir qu'il ne mît pas au hasard sa tête adorée.
Le roi, touché extrêmement, loua l'ardeur des premiers, mais suivit
l'avis du dernier, pensant aussi qu'il était plus royal et plus
majestueux d'attendre.
Orange reçut des secours, fut sauvé. Et, peu après, un trompette lui
étant venu de chez nous, avec son flegme ironique, il prit plaisir à
avouer qu'il avait eu belle peur, que, si on l'eût attaqué, il était
perdu. Il le chargea de le dire à M. de Lorges. Mais le trompette
maladroit l'alla dire au roi lui-même, en présence de toute la cour.
Chose dure à digérer, qu'il fut ainsi constaté qu'en si belle
position, avec 50,000 hommes, on ne se fût pas cru assez fort pour en
attaquer 35,000. Cela mit le roi de mauvaise humeur, et, Bouchain
s'étant rendu, il s'ennuya, eut assez de cette piètre campagne, et
revint en plein été (4 juillet 1676).
CHAPITRE XV
LE SACRÉ-COEUR--TRAITÉ DE NIMÈGUE
1676-1679
La monumentale histoire des digestions de nos rois, commencée à la
naissance de Louis XIII par les ordres de Henri IV, continue plus
majestueuse sous Louis le Grand, par la plume de ses médecins, Vallot,
d'Acquin et Fagon (_ms. in-folio de la Bibl._). Elle réfute la fable
trop répandue d'une santé immuable. Ces docteurs le suivent partout,
le racontent, le purgent et le chantent, mêlant à dose égale
victoires, coliques, pituites et fluxions, la gloire et la nature.
Mais il y a gloire aussi pour eux. Car si le roi combat l'Europe, ils
ont un dur combat contre l'ennemi intérieur, la bile noire, dont ils
parlent sans cesse. Ce fléau qui, dans son enfance, se jouait au
dehors en diverses efflorescences, plus grave en avançant, se trahit
par _des vapeurs_, et des chagrins sans cause, désirs de solitude,
etc., etc. Contre ce Protée, cette hydre renaissante de la bile noire,
on luttait constamment par un déluge de bouillon purgatif, de pilules,
de médecines. Mais des signes frappants montraient l'âcreté
persistante qui devait bientôt éclater en tumeurs, carie, goutte,
enfin par la célèbre fistule, dont le roi fut opéré en 1687.
Ce qui étonne davantage, c'est la faiblesse réelle du roi sous sa
belle apparence. «Pendant dix ans, dit d'Acquin, de 1667 à 1677, il
n'eût pu faire deux lieues au galop.»