d'Angleterre et de France et leur ayant livré une terrible bataille,
l'une des plus furieuses du siècle, leur fit éprouver de telles pertes
que, dès lors, il n'y eut plus à songer à une descente. Pendant toute
l'action, Cornélius, le frère de Jean de Witt, représentant des États
généraux, quoique malade, avait bravé le feu; on le voyait, dans son
fauteuil, ce ferme magistrat, impassible sous la pluie de fer,
respecté des boulets, donnant ce grand augure que la Patrie ne
mourrait point.
Il fallait de la foi pour y croire et la voir encore. Elle avait
disparu. Sauf la Zélande et deux ou trois villes, la Haye et
Amsterdam, la république n'était plus. Le roi la croyait sienne, et à
ce point qu'il la traitait en sujette rebelle. Dans un manifeste digne
d'Attila, il disait qu'il la _punirait_ par le sac, l'incendie des
villes. Quand le parti français, l'humble fils du bon Grotius, vint
lui demander grâce, il n'en rapporta que le désespoir.
D'abord on refuse de le recevoir. Puis, on déclare que la paix n'est
faisable qu'à trois conditions: 1º Que la Hollande rentre dans ses
marais, sacrifiant la ceinture des provinces et places fortes qu'elle
s'est donnée au midi et à l'est, et qui, devenue française, la mettra
en état de siége éternel; 2º que la Hollande tue sa propre industrie,
en recevant les marchandises françaises; 3º qu'elle se mette au coeur
son ennemi religieux, qu'elle subisse partout le curé catholique, et
même le clergé militaire, l'ordre de Malte, l'épée du moine armé.
Les États généraux acceptaient le premier article, livraient tout
autour d'eux les places qui les couvraient. Le roi aurait dû se
contenter de cela. Il les eût tenus si serrés, que tôt ou tard, il
aurait eu le reste. Le clergé catholique, assiégeant le pays, l'aurait
miné, pénétré en dessous comme d'une vaste infiltration, ruiné ses
digues morales. Par la complicité des tolérants, des philosophes, des
Grotius et des de Witt, il eût énervé la Hollande, comme il l'a fait
depuis avec succès. Mais alors, il avait de bien autres ambitions; il
voulait un triomphe éclatant et immédiat, qui aurait exalté les
catholiques anglais, ouvert le second acte de la guerre contre
l'hérésie.
Si le roi avait eu un peu de coeur, une chose l'eût rendu modéré. Le
parti français de Hollande qui l'implorait le 22 juin, était en grand
péril, sous le coup d'un massacre. La veille, le 21 juin, Jean de Witt
avait été assassiné; blessé du moins; on crut l'avoir tué. Les de Witt
étaient sûrs d'avoir le sort de Barneveldt. C'était au roi de voir
s'il avait tant à désirer de donner le pouvoir au neveu du roi
d'Angleterre, s'il devait perdre, envoyer à la mort les anciens amis
de la France.
Les historiens, soit réfugiés, soit hollandais, qui ont écrit plus
tard, sous l'influence de la maison d'Orange, ne manquent pas
d'affirmer: 1º que le parti des de Witt, des Ruyter, le parti
républicain de la vieille Hollande, qui fut la patrie même, _avait été
imprévoyant_; 2º qu'au moment de l'invasion, _il se montra faible_.
Avec ces deux allégations, ils arrivent à faire croire que la Hollande
fut sauvée par ce qui était le moins hollandais, bourgeoisie nouvelle,
issue d'émigrants, militaires français-allemands, et enfin la racaille
de toutes nations. Tout cela pour eux, c'est le _peuple_. Le peuple, à
les entendre, sauva tout, en se donnant un maître. Et, comme
l'obstacle à cela, était surtout dans les de Witt, il ne faut trop
regretter qu'on les ait tués. Belle circonstance atténuante pour la
part directe ou indirecte que la maison d'Orange eut à l'horrible
événement.
Or, pour faire croire cela, on ne manque pas de raconter que ces
magistrats héroïques, qui s'étaient montrés des hommes d'action, que
ces frères qui, aux jours du danger, entrèrent dans la Tamise avec
Ruyter et Tromp, se trouvèrent tout à coup abattus au moment de
l'invasion. Tout périssait. Mais Orange était là. Le contraire est
exact. Ce sont précisément les mêmes historiens qui donnent de quoi
les réfuter. Il faut bien dater seulement. Cela éclaircit tout.
Orange n'eut point l'initiative de la résistance désespérée. Loin de
là, il pria les États généraux _de le laisser négocier avec Louis XIV
dans son intérêt particulier_ et de solliciter une sauvegarde pour ses
terres (27 juin). C'est en _août_ seulement qu'il afficha et promulgua
les résolutions d'extrême défense.
Mais, _dès la fin de juin_, les anciens magistrats, M. Hop,
d'Amsterdam, parlant aussi pour ceux de la Zélande, dit qu'il fallait
rompre les négociations et se défendre, que l'Europe viendrait au
secours, que le torrent français était déjà tari par cette quantité
de garnisons où il s'était disséminé. L'assemblée, c'est-à-dire ces
magistrats qu'on dit si faibles, l'assemblée se leva, jura de résister
jusqu'à la mort.
L'exemple fut donné par la grande Amsterdam. Elle lâcha les écluses
d'eau douce, perça les digues, livra à l'Océan l'admirable campagne
qui l'entoure. Énorme sacrifice. Ce n'était pas là, comme ailleurs,
des prairies qu'on mettait sous l'eau. C'étaient les villas, les
palais, les plus riches maisons de la terre, les serres, les jardins
exotiques, ces trésors qui déjà faisaient de ce pays l'universel musée
du monde. Cela fut grand. Car la ville est sans terre; c'est un
comptoir, un magasin; chacun a sa chère petite terre et son foyer aimé
(_meine lust_, _meine rust_, etc.) dans la campagne voisine. On
entasse là tout ce qu'on a. Ce peuple qui vit d'intérieur, quand il a
couru au Japon, à Surinam, partout, y rapporte tout ce qu'il peut et
enterre là son âme. Voilà ce qu'on donna à la mer.
Au prix de cette amère douleur, la Hollande affranchie se connut, et
sentit que cette âme libre n'était pas enterrée, mais sur l'Océan même
et sur cette invincible flotte qui vint majestueusement entourer
Amsterdam. Celle-ci se tint prête à combattre, à partir, à laisser
tout, s'il le fallait, se sentant en état de tout refaire, de tout
créer encore; elle eût fait une autre Hollande, et plus grande, à
Batavia.
CHAPITRE XIII
GUILLAUME.--MORT DES DE WITT.--L'ALLEMAGNE ET L'ANGLETERRE CONTRE LA
FRANCE
1672-1673
La Hollande resta deux ans sous l'eau, attaquable l'hiver seulement
dans les gelées, aux points que couvraient les eaux douces, mais tout
à fait inaccessible partout où pénétra la mer qui ne gèle jamais.
Donc, on avait du temps. La grande et pesante Allemagne se décidait
enfin, s'ébranlait, et d'un tel mouvement que l'Empereur en fut
emporté. L'électeur de Brandebourg fut la voix de l'Empire contre
Louis XIV. Il négocia d'abord une simple alliance défensive qui sortit
Léopold du coupable équilibre où il croyait rester.
Guillaume d'Orange qui, le 27 juin, voulait négocier pour son compte
avec le roi de France, apprit (probablement le même jour), que
l'électeur, l'Empereur bientôt l'Empire, armaient pour la Hollande.
Première lueur d'espoir qui exalta le peuple en proportion de sa peur.
Une petite ville, dont Guillaume était seigneur, commença le
mouvement. Et tout suivit. Était-ce confiance dans les talents d'un
homme de vingt ans qui n'avait rien fait? C'était, avant tout et
surtout, le parent de l'électeur de Brandebourg et du roi
d'Angleterre, qu'on portait au pouvoir pour les flatter tous deux.
C'était une satisfaction qu'on donnait aux rois de France et
d'Angleterre qui, hautement, soutenaient Guillaume. La nuit du 2 au 3
juillet, les États le proclamèrent stathouder héréditaire. Et le 16
juillet encore, les rois d'Angleterre et de France, renouvelant leur
traité, s'engagent à exiger ce que la Hollande a déjà fait
d'elle-même, lui imposent Guillaume d'Orange.
Ayant pour lui la peur publique et le voeu forcé des États, acclamé
par la populace et demandé par l'ennemi, Guillaume put choisir à son
aise s'il serait l'homme national ou le vice-roi de Louis XIV.
Celui-ci lui offrait la Hollande mutilée, réduite, mais l'Empire lui
disait de la garder entière; son parent l'électeur lui répondait qu'il
serait défendu. Donc, il fut un Caton, repoussa fermement la
proposition du roi (22 juillet), qui, désoeuvré, retourna à Versailles
(23). Le 24, rassurés sur la guerre étrangère, les Orangistes
commencèrent violemment la guerre intérieure, en arrêtant le frère de
Jean de Witt.
Le parti des deux frères occupait partout la magistrature. Pour l'en
tirer, il fallait qu'ils périssent ou par le fer, ou par la honte.
Guillaume eût mieux aimé qu'ils se déshonorassent. Il proposa
froidement à Jean de Witt de servir le stathoudérat, de défaire
l'oeuvre de sa vie, et de démolir son propre parti, offrant de le
faire son second. Il ne voulait rien que le perdre. Jean lui montra
par un mot de bon sens qu'il le devinait bien, il dit: «Que, s'il
mentait pour lui, il le servirait peu, que personne ne voudrait le
croire.»
Restait l'assassinat. Pour y pousser le peuple, il fallait l'abuser,
ôter aux frères la garantie sacrée que leur prêtait la parenté,
l'amitié du héros national, de Ruyter. Par une calomnie exécrable, on
affirma qu'ils étaient devenus ennemis, que Corneille de Witt avait
empêché Ruyter d'achever sa victoire, qu'ils s'étaient disputés,
battus, que Corneille en restait blessé. La preuve, disait-on, c'est
qu'il est enfermé chez lui. Il y était malade; on soutint qu'il était
blessé. Ruyter, lui-même, en vain jurait le contraire. Mais on ne
voulut pas le croire, et le peuple lui sut mauvais gré de rester juste
et vrai contre sa sotte fureur.
Le _crescendo_ des calomnies allait s'amoncelant de l'absurde à
l'absurde, jusqu'au plus atroce délire. Les assassins crièrent qu'on
voulait les assassiner, que Corneille payait des gens pour tuer le
prince, que Jean volait le trésor. Notez qu'il n'avait jamais eu un
sou dans les mains, ayant toujours refusé tout maniement des deniers
publics. Ignoble accusation, mais facile à détruire par la moindre
vérification. Jean en appela à Guillaume lui-même, qui pouvait le
sauver d'un mot, en attestant le fait. Il fut dix jours pour trouver
sa réponse. Dans cette réponse ironique qui, ne voulant rien dire,
induisait à tout croire, il avait l'air de se laver les mains de ce
que pourrait faire la justice du peuple.
M. Mignet, quoique généralement favorable à Guillaume et à
l'établissement de la maison d'Orange, montre pourtant avec une ferme
impartialité que le peuple n'alla pas trop aveuglément de lui-même,
mais fut quelque peu dirigé.
On le poussa d'en haut. Bourgeois contre bourgeois agirent; l'homme du
22 juin, qui crut tuer Jean de Witt, était le fils d'un magistrat. De
plus, le parti sombre et furieux des sectaires qui jadis avaient aidé
Maurice à tuer Barneveldt, les puritains de Hollande, prêchèrent
l'assassinat aux carrefours. Ces imitateurs imbéciles des vieux livres
bibliques croyaient toujours, du sang et de l'assassinat, susciter un
Juge du peuple, un sauveur d'Israël. Le juge, le sauveur, c'était ce
fin et froid Guillaume qui attendait pour profiter.
Pour faire le crime, il fallut une suite de crimes. D'abord, enlever
Corneille à sa ville de Dordrecht, qui seule avait droit de le juger.
Le procureur de la haute cour de Hollande, le magistrat chargé de la
sûreté publique, fit cet enlèvement, un acte de bandit. Après cela la
haute cour ne voulait pas juger; on fit mine de la massacrer, et quand
les magistrats se furent sauvés, moins trois, ces trois, demi-morts de
peur, ordonnèrent la torture. Corneille y fut ce qu'il avait été dans
le combat naval, un héros de l'antiquité. À ses bourreaux bibliques,
il parla en Romain, citant Horace et la strophe immortelle: «Le juste,
de ferme volonté, persistera... La colère de la foule, la furie
grimaçante du tyran, veut en vain le crime... Il reste sur sa base,
comme, aux folies du vent, le roc de la profonde mer!»
Les juges n'osèrent absoudre; ils auraient péri en sortant. Ils
prononcèrent lâchement le bannissement. Au peuple, donc, de le bannir
dans l'autre monde. Pour ne faire qu'un massacre, réunir les deux
frères, on alla dire à Jean que Corneille le demandait. Il se rendit
intrépide à cet appel, qui leur donnait la chance, ayant vécu ensemble
d'un même coeur, ensemble d'y mourir.
Il n'y avait plus qu'un pouvoir en Hollande; la loi était toute en un
homme. Les États effrayés envoyèrent en hâte à cet homme demander du
secours. Il n'y fallait pas une armée. Un mot de lui, un messager,
sauvait le droit, l'humanité. Ce mot ne fut pas dit. Guillaume
s'obstina à croire que des troupes étaient nécessaires. Il ne pouvait
en envoyer. Il resta inerte et muet.
Les États gardaient la prison avec un peu de cavalerie, qui tenait la
foule en respect. Tout à coup, quelqu'un crie: «Les marins des
villages sont en marche pour piller la ville.» Les magistrats firent
semblant de le croire, envoyèrent la cavalerie aux portes; donc,
livrèrent la prison,--forcée, et les prisonniers,--massacrés, traînés,
tout nus, honteusement mutilés et pendus sous les yeux de Simonsson,
pontife meurtrier de l'Ancien Testament, Samuel orangiste, qui crut
voir Achab et Agag, les impies sous le saint couteau.
Longtemps après, notre Gourville, ce laquais effronté dont nous avons
parlé, devenu un gros financier, le familier des rois, osa dire à
Guillaume, _qu'on croyait_ qu'embarrassé de MM. de Witt, il avait dû
naturellement profiter de l'occasion. À cette curiosité cynique, il
répondit _qu'il n'y avait rien fait_, mais n'avait pas laissé de s'en
sentir _un peu soulagé_.
Ce n'était pas _rien faire_, c'était agir beaucoup que d'avoir protégé
le premier assassin qui dut encourager les autres, d'avoir répondu sur
le vol de manière qu'on y crût, d'avoir refusé de faire son devoir de
stadthouder pour sauver la prison, d'avoir récompensé les chefs mêmes
des massacres; si bien que celui d'entre eux qui força la prison,
devint bailli de la Haye, le gardien de la ville où siégeaient les
États! Noble garde, belle garantie des libertés de l'Assemblée!
Par la force des choses, le roi se détournait de la Hollande, était
forcé de faire front vers l'Empire. Il envoya Turenne (septembre) au
delà du Rhin. Condé couvrit l'Alsace. Voilà la France, tout à l'heure
conquérante, qui tourne à la défense, défense agressive, il est vrai,
qui allait chercher l'ennemi.
Turenne n'eut pas grand mal, l'Empereur était fort hésitant, tout
occupé de sa Hongrie, les Turcs près de lui, en Pologne. Son général
Montecuculli avait l'ordre de suivre l'électeur de Brandebourg, mais
sans agir, sans attaquer. C'était l'ordre aussi de Turenne. Guillaume,
qu'ils ne purent rejoindre, mais qui eut un renfort d'Espagnols, coupa
les Pays-Bas, crut prendre Charleroi, pendant que Luxembourg, notre
général en Hollande, faisait sa pointe aussi, croyait prendre la
Haye, enlever les États. Ce vain chassé-croisé fut stérile pour l'un
et pour l'autre. La glace fondit sous les chevaux de Luxembourg, qui
revint à grand'peine. Pour se dédommager, il exécuta à la lettre sur
des populations soumises les menaces barbares que Louis XIV avait
faites aux populations résistantes. On commença alors à savoir ce que
c'était que les armées de Louis XIV, qu'on avait crues civilisées. La
fameuse administration de Louvois ne les nourrit point hors de France.
Le soldat fut un gueux vivant de vol, à jeun, mais toujours gai,
beaucoup trop gai pour l'habitant. Dans le pays d'Utrecht, il y eut
dix-sept mois de pillage. Les clefs furent défendues, afin que le
soldat put entrer à toute heure de nuit dans les maisons. Outre
d'énormes contributions générales, Luxembourg traita avec chaque
habitant pour en tirer le plus possible; sinon, brûlés ou inondés.
La retraite des Français ne releva pas la Hollande. Elle sembla rester
sous l'Océan. La victoire de la fausse Hollande, des intrus, du parti
bâtard qui voulut un maître et le fit, fut l'enterrement de la patrie.
Plus de génies, plus d'inventeurs; ils ne se renouvellent plus. Ce que
ce pays a d'éclat, il le doit désormais surtout aux étrangers; on voit
en première ligne l'émigration française, Jurieu, Saurin, Bayle, etc.,
les orateurs et les critiques. On voit d'exacts et pesants historiens,
d'éminents érudits et d'excellents compilateurs, éditeurs, gazetiers,
etc., etc. L'inondation coupe en deux cette histoire; tout avant, rien
après. Trois hommes survécurent, mais pour mourir bientôt: Swammerdam
et Ruysdaël, dont l'oeuvre est si mélancolique, Spinosa semble un
revenant, dernier hôte d'un monde détruit. Il avait fait au siècle sa
vraie philosophie, à son image, sans vie, sans air, sans mouvement,
dans la fixité du destin.
La guerre de Trente ans a repris. Turenne qui, enfant, l'eut pour
école, la refait vieux en Allemagne. Il s'établit dans la Westphalie,
et la mange à plaisir. C'est le _père du soldat_; il ne voit nul
excès, et ne veut rien savoir. L'électeur de Brandebourg, désespéré de
cette guerre barbare, accepta un traité d'argent, avantageux,
prodigue, que lui offrait Louis XIV. À ce trait, nombre d'Allemands
sentirent, reconnurent le grand roi, acceptèrent ses subsides. Et ce
roi de l'argent, qui marchandait l'Europe, se crut si fort, après son
échec de Hollande, qu'il démasqua l'idée de succéder à Léopold vivant.
Les Allemands purent lire dans un livre de Paris, censuré et autorisé,
que l'Allemagne appartenait au roi de France.
C'est sur la France même que retombaient ces terribles folies, sur
Colbert qui fut écrasé. Un mot sur la situation de ce grand et
malheureux homme.
C'était, je l'ai dit, un héros plutôt qu'un homme de génie. Il ne
prévit nullement. Il avait, dans son grand effort et sa terrible
volonté, trop méprisé le temps. Il voulut, en un jour, hériter du long
travail de la Hollande, lui succéder dans l'industrie et le commerce.
Cette Hollande, tant haïe, dont 4,000 vaisseaux par an venaient
chercher nos vins, nous aidait pourtant à payer l'impôt. Colbert, un
matin, lui ferma la porte. Il dit: «Que feront-ils pour occuper leurs
matelots?» Ils firent ce qu'on a vu pendant deux siècles: Hollandais
et Anglais, de plus en plus, burent et vendirent les vins de Portugal,
d'Espagne. Donc, nos vignerons furent frappés.
Pour l'industrie, la violente improvisation qu'en fit Colbert, coupée,
contrariée, avorta en partie et n'eut pas ses grands résultats. Les
représailles étrangères en arrêtèrent l'essor. Il étouffa dans sa
création commencée. Lui, qui sous tant de rapports avait besoin de la
paix, il en vint à souhaiter la guerre, qui tuerait la Hollande et
nous rouvrirait le monde à coups de canon. Mais cette guerre
l'accabla. Le roi lui signifia (1673) qu'il devait lui trouver
soixante millions de plus, sinon _qu'un autre les trouverait_. Il fut
anéanti, voulut s'en aller. Cela était impossible; tant de choses
étaient commencées, et tenaient à lui seul! Voilà ce malheureux
esclave traîné la corde au cou, comme lié au cheval fougueux, jeté aux
voies les plus scabreuses. Le voilà relancé aux casse-cou des Fouquet
et des Mazarin. Ministre d'un joueur, qu'il fasse donc des opérations
de joueur, qu'il mange l'avenir, qu'il plonge au gouffre de l'emprunt;
là, la voie est facile, on va la tête en bas; rien de plus doux, c'est
la gravitation.
Les embarras du roi ne pouvaient qu'augmenter. En réduisant les
conditions offertes à la Hollande, il insistait sur le grand point,
l'établissement du culte catholique, l'introduction d'un grand clergé,
colonie redoutable qui eût travaillé là pour lui. L'Angleterre finit
par comprendre que ce qu'on demandait franchement en Hollande, on le
ferait chez elle par la trahison de Charles II. Elle s'éveilla en
sursaut et frappa juste,--sur York, sur le grand parti de Rome et de
la France, ce ténia terrible qui allait grossissant, s'agitant, dans
les entrailles du pays.
Charles II, le roi philosophe au-dessus de tout préjugé, avait imaginé
un plan ingénieux de tolérance, couvrant d'une même protection
l'Angleterre, le patriotique parti puritain,--et la fausse Angleterre
française et catholique. Lui-même (13 novembre 1669) explique à notre
ambassadeur comme il prépare sa trahison, donnant peu à peu le
commandement des troupes, les gouvernements des places et des ports
aux catholiques déguisés, aux protestants prêts à se convertir, etc.
(Mignet, III. 162.) L'hôtel du duc d'York, repaire de gens mystérieux,
dans ses greniers ou dans ses caves, manipulait les consciences,
marchandait les fidélités. Le ministre Arlington était un bel exemple
des hautes primes de l'hypocrisie.
Ce qui dérangea ce beau plan, ce fut la magnanimité inattendue des
puritains; ils ne voulurent pas profiter d'une tolérance qui couvrait
le complot papiste. Ils redemandèrent la persécution, l'exclusion des
charges publiques, l'obscurité, la pauvreté. Rien de plus beau ni de
plus grand.
Le Parlement put donc hardiment lancer une pierre dont tous les
traîtres furent frappés en pleine poitrine; c'est le serment du
_Test_. Quiconque a des charges publiques doit: 1º jurer que le roi
(non le pape) est le chef de l'Église; 2º déclarer ne pas croire au
principal des dogmes catholiques.
Mesure inefficace ailleurs, et ridicule sans doute partout où le
serment n'est rien, chez les peuples où la parole n'a pas de gravité.
Mais elle fut très-efficace en Angleterre. On se connaissait bien; qui
se fût parjuré, n'en eût pas moins été rejeté, de plus, déshonoré. Par
cette déclaration de guerre ouverte, on raffermit un grand peuple
flottant qui se fût laissé ébranler, mais qui, voyant le papisme
déclaré l'ennemi de la patrie, s'en écarta décidément. La religion de
l'intolérance ne fut plus tolérée (que dans la conscience). L'État lui
ôta l'arme dont elle aurait frappé l'État.
La chose était si nécessaire, que lord Bristol, un catholique, mais,
avant tout, loyal Anglais, déclara que le pays était perdu sans cette
mesure contre les catholiques. Le Parlement admira cette franchise et
le dispensa du serment.
CHAPITRE XIV
L'AUTRICHE ET L'ESPAGNE DÉFENDENT LES PROTESTANTS--MORT DE TURENNE
1674-1675
En suivant attentivement les négociations de Louis XIV dans les
lumineuses publications de M. Mignet et dans les nombreux auteurs qui,
de nos jours, ont pris plaisir à nous expliquer ces oeuvres de ruse,
je suis obligé, je l'avoue, de porter un jugement contraire au leur.
Ils en admirent l'habileté. Moi, quelque effort que je fasse, il m'est
impossible d'y voir autre chose qu'un incroyable aveuglement, une
étrange ineptie qui travaille contre elle-même.
Comment se fait-il que, seul ici, je me voie en désaccord avec tous?
Ils ont admiré, en artistes, la dextérité du détail. Moi, je regarde,
en politique, l'inconséquence générale des actes et leurs funestes
résultats.
La fortune fit tout pour lui. Il fit tout contre la fortune. On a vu,
d'abord en Hollande, la partialité obstinée de M. de Witt pour la
France, et la violence barbare par laquelle le roi même ruina le parti
français, créa, grandit son ennemi, le prince d'Orange. Même spectacle
en Angleterre, et même encore dans l'Empire. Il y détruisit ce qui
pouvait l'appuyer.
Du côté de l'Empereur, les Jésuites avaient rendu à Louis XIV un
service signalé. En janvier 1672, c'est-à-dire au moment même où il
commençait la guerre, ils paralysèrent l'Autriche et la rendirent
incapable d'y prendre une part sérieuse. De l'oppression politique
qu'elle exerçait sur la Hongrie, ils firent une cruelle persécution
religieuse. Jusque-là, le ministre dirigeant, Lobkowitz, destructeur
des libertés de ce pays, avait procédé par la ruine et l'exécution des
grands. Mais, à ce moment, les Jésuites ouvrirent une croisade contre
le peuple, contre les masses protestantes. Le 2 janvier, commencèrent
les dragonnades autrichiennes, missions armées où ces Pères, menant
avec eux les soldats, entreprirent de violenter le plus fier des
peuples. Ils surprenaient, enveloppaient à la turque chaque hameau, et
brusquement convertissaient le Hongrois qui voyait sa femme, ses
enfants sous le fusil.