Le procès fut fait avec soin. On n'y épargna, ni la question la plus

_exquise_, ni les plus mielleuses promesses, ni les visites pieuses

des bons ministres protestants qui l'engageaient à soulager sa

conscience, à ne pas se damner par son obstination. Il répondait à

tout qu'il ne se sentait point coupable. Il savait bien qu'il était

mort, et jugeait en homme de sens qu'on chercherait quelque supplice

pour le faire faiblir à sa fin. Faute de mieux, il prit un morceau de

verre qu'il avait trouvé dans son cachot, et se fit une atroce

blessure (l'amputation des parties sexuelles), pensant échapper par

l'hémorrhagie. Sa pâleur le trahit, on devina. Il n'y avait pas un

moment à perdre. Il fut sur-le-champ roué vif. Le roi, averti,

ordonna qu'il y eût un ministre sur l'échafaud, pour qu'on vît qu'il

était roué comme traître, non comme protestant. Du reste, tout saigné

qu'il était, déjà de l'autre monde, il tint ferme jusqu'au bout. Le

peuple de Paris, fait aux exécutions et connaisseur aux choses de la

Grève, admira et n'aboya point, et beaucoup ôtèrent leur chapeau.

Un ministre accordé à un protestant qui mourait, ce fut le dernier

ménagement du roi pour le parti. L'assemblée du clergé qui ouvre

(1670) s'obstine à ne pas comprendre l'avantage qu'il y a d'amuser des

protestants en France, pour les accabler en Europe. Le roi mollit. La

persécution recommence. Les parlements y poussent; Rouen absout les

enlèvements, et à Paris Lamoignon même cache les enfants volés dans

son hôtel. À Pau, c'est pis, le parlement frappe de grosses amendes

les parents qui se plaignent.

On eût voulu pousser les protestants à une paix fourrée qu'on

méditait, une prétendue réconciliation des deux Églises. Le converti

Turenne et le converti Pélisson, quelques protestants politiques, y

travaillaient. On assurait que quarante-deux évêques donnaient parole

de supprimer le culte des images, le purgatoire, etc., presque le

catholicisme, _pourvu que les protestants se soumissent_. Et, soumis

une fois, ayant perdu leurs garanties, on eût dompté ce vil troupeau.

Pour les rendre dociles à ces douces paroles, on avait pris un moyen

rude; c'était de les enfermer en France, de défendre l'émigration. Les

portes du royaume étaient closes sur eux; quoi qu'on fit désormais,

ils devaient rester et mourir. Leur soumission fut étonnante. Dans la

destruction de leurs temples (quatre-vingts rasés dans un seul

diocèse!), tout ce qu'ils faisaient, c'était de s'assembler sur les

ruines et de prier pour le roi. Si l'on corrompait leurs ministres,

ils prenaient seulement parmi eux des lecteurs pour lire l'Écriture

sainte. Cette guerre de Hollande, qu'on disait hautement religieuse et

contre le protestantisme, les protestants ne se crurent pas dispensés

d'y servir.

Tout était prêt. Louis XIV, en quatre années, avait acheté la trahison

dans toute l'Europe. Pomponne réussit en Suède par un traité d'argent.

Pour l'Empereur, on l'avait déjà gagné contre sa famille, contre

l'Espagne. On le gagna contre l'Allemagne, en achetant sa neutralité;

on lui maria sa soeur, on gorgea son ministre. Puis, contre

l'Empereur, on acheta le Bavarois, qui (Léopold mourant) dut avoir un

morceau d'Autriche; le Dauphin épousait sa fille, et, lui, devait

voter pour le roi à la première élection d'un Empereur.

Les princes du Bas-Rhin, jaloux de la Hollande, toujours en procès

pour leur fleuve, furent contre elle (comme la Prusse en 1832). Ils

armèrent sottement pour se donner ce terrible voisin qui les eût

dévorés. L'évêque de Munster, brigand de son métier, loua sa bande au

roi. L'Électeur de Cologne le mit sur le Rhin même, recevant garnison

française dans cette petite Neuss qui jadis arrêta Charles le

Téméraire et déconcerta sa fortune.

Le seul Électeur de Mayence fut loyal, agit fidèlement dans l'intérêt

de l'Allemagne, voulut détourner le danger. Le sultan avait mal reçu

une ambassade hautaine du roi, et celui-ci était fort irrité.

L'Électeur crut en profiter, et envoya ici le jeune Leibnitz avec un

très-beau plan pour conquérir ce qu'il appelait la _Hollande

d'Orient_, l'Égypte. Tout y était prévu; ce vaste et beau génie avait

tout embrassé. Il n'y manquait qu'une chose, la chose essentielle, la

connaissance de la vraie situation religieuse, de la conscience du

roi, et des motifs intimes, supérieurs, qui dirigeaient tout. Le

moindre courtisan d'ici eût pu dire à Leibnitz combien son idée était

vaine. Cette guerre de Hollande était le fonds du règne même, le drame

naturel où le nouveau Philippe II gravitait fatalement, aussi bien

que la guerre intérieure contre le protestantisme.

CHAPITRE XII

GUERRE DE HOLLANDE

1672

Ce fut plus qu'une guerre étrangère. La Hollande était France. Nos

rois l'avaient soutenue. Notre meilleur sang y avait passé. Nous y

étions plus que chez nous. On vivait ici, on pensait là-bas. Les

Hollandais parlaient français. Dans les rues, les jardins d'Harlem, le

long des canaux de Rotterdam, nous n'entendions que notre langue, et

vous vous seriez cru dans votre pays, dans une France,--une France

libre, celle-ci, une France de sagesse et de raison.

Un Français de la Haye trouva, sous les ombrages de son _Bois_

vénérable, le mot de la pensée moderne qui en a commencé tout le

mouvement: «_Je pense, donc je suis._» Nulle raison d'être que la

libre pensée. Un Français d'Amsterdam dit le premier mot de

l'émancipation, ouvrant son livre ainsi: «_Les peuples ont fait les

rois._»

Qui fécondait cette France de Hollande? L'admirable sécurité de ce

pays, la protection généreuse qu'il offrait à toute la terre. Pourquoi

Descartes aima-t-il ses brouillards plus que le soleil de Touraine?

Demandez à Rembrandt. C'est lui qui fait sentir encore la chaleur du

foyer béni, où la libre pensée, jouissant d'elle-même, se mirant aux

lueurs de la réflexion concentrée, vit cent choses profondes que ne

voit pas le jour du ciel.

Il semble qu'à ce foyer de Hollande, à sa lumière touchante, la

nature, attendrie, se soit livrée plus volontiers. Elle révèle à

Swammerdam le secret des petites vies et de leurs métamorphoses. Elle

ouvre à Graaf un bien autre infini, le mystère de douleur qui fait la

femme, son charme et son soupir. Quelle poésie se dira poétique en

face de celle-ci? Quelle fiction se soutiendra devant ces

enchantements de la vérité?

Rembrandt sait bien qu'il n'a pas besoin d'imaginer de vaines

merveilles. Il tourne le dos à la fantaisie. Il n'a que faire des

diables de Milton, des Titania de Shakespeare. Une famille, un rayon

de lumière, et pas même un rayon, une dernière lueur de l'âtre éteint,

avec cela il prend le coeur. Dans un de ces tableaux, la vieille dame

écoute ou s'endort, la jeune lit la Bible; entre elles l'enfant dans

le berceau. Mais où donc est le père? Absent. Peut-être aux Indes? Et,

s'il était noyé, qu'adviendrait-il de ce doux nid, si bien arrangé par

deux femmes? Vraiment, je ne suis pas tranquille. Les vents de la mer

grondent autour, ou peut-être, ce que j'entends, c'est un océan plus

sauvage, l'horreur de l'invasion.

Voilà ce qui me trouble à l'approche de cette guerre, c'est que le

vrai foyer, la maison, l'intérieur, était ici bien plus qu'ailleurs.

Et c'est cela qui va être détruit. La maison nous révèle tout. Les

vastes galetas où l'on campe dans les châteaux du Moyen âge, les

casernes ennuyeuses que le XVIIe siècle fait en France et partout,

disent assez la vie communiste, le pêle-mêle misérable où l'on vivait.

C'est tard, bien tard, vers la fin de Louis XIV, qu'on imagina

l'obscur entre-sol et la _mansarde_ sous les toits, mansarde sans

cheminée, où grelotte le domestique, la fille (mal gardée) qui gèle et

coud dans les nuits de janvier. Il y a loin de là à la bonne maison

hollandaise. Quelle maison? Très-pauvre souvent, toujours très-bonne:

une chaumière avec sa cigogne et ses nids d'hirondelles, la simple

barque, la grosse barque ventrue de Hollande dont rient les sots (qui

s'entend au bonheur?). Elle n'en va pas moins, cette barque au complet

(mari, femme, enfants, chiens, oiseaux), elle va, lente et paisible,

par les mers les plus dangereuses; petit monde harmonique, si content

de lui-même qu'il se soucie peu d'arriver.

Quand on se promène à Sardam et aux côtes voisines, qu'on entre dans

ces barques, qu'on voit l'attitude si simple de ces hommes si hardis,

on sent bien que c'est là le marin naturel, sans orgueil, sans

emphase, l'amphibie véritable. Plusieurs n'ont jamais débarqué. Race

bien supérieure à toutes celles des émigrants qu'ils ont reçus de

partout, dans leur bonhomie confiante qui leur devint si funeste au

moment de l'invasion.

Les grands fleuves, qui aboutissent à cette dernière langue du

continent européen, l'encombrent sans pitié d'un résidu énorme: sable,

boues, débris enlevés. Le Rhin, qui se tord sur la Suisse, non content

d'emporter les terres que les torrents arrachent, recueille sur sa

route tout ce que l'Allemagne y traîne de fange, et il pousse tout

cela, par ses bouches bourbeuses, sur la Hollande, qui en serait

enterrée sans un travail énorme de curage. Eh bien, elle ne recevait

pas un moindre encombrement d'alluvions humaines. Ce torrent trouble

qui, aujourd'hui, noie la vaste Amérique, comment n'aurait-il pas

submergé le petit pays?

La Hollande, si bien gardée par mer, ne voulut jamais vers la terre

faire des digues contre ce déluge d'hommes, la plupart affamés,

malheureux et persécutés. Tout n'était pas propre, pourtant, dans une

telle inondation. Si nos réfugiés y apportèrent des moeurs, un esprit

sobre et sage, du Nord et de partout beaucoup de lie venait, des

tourbes aventurières, soldats à vendre, compagnons paresseux qui,

après avoir traîné partout leur misère, venaient manger à la grande

marmite qui n'excluait personne.

Ce gouvernement économe, dont le chef, M. de Witt, avait une liste

civile de trois mille livres par an, payait fort cher ses moindres

serviteurs. Il ménageait les hommes. Il s'informait, voulait qu'on fût

heureux.

Ce n'est pas tout. Depuis la tragédie de Barneveldt, que le fanatisme

vrai ou faux tua, la Hollande, qui en eut horreur, prit un mal tout

contraire, l'excès de la tolérance.

L'émigrant, à la seconde génération, se croyait Hollandais; à la

troisième, il en revendiquait les droits contre ses hôtes et

bienfaiteurs, contre la race héroïque qui avait brisé Philippe II,

conquis les mers, le commerce du monde. De là deux éléments funestes:

1º la bourgeoisie nouvelle des enrichis; 2º la masse encore pauvre des

arrivants, dont ces enrichis se servaient contre la vraie Hollande,

contre les Barneveldt, contre les Grotius, les de Witt, les Ruyter. Ce

gouvernement glorieux, l'honneur de la nature humaine, eût subsisté,

pourtant, si tous ces mauvais éléments n'avaient trouvé leur centre

d'action dans le prince d'Orange, chef militaire des nobles de terre

ferme et des soldats aventuriers.

Au musée d'Amsterdam, vous pouvez voir un grand tableau du peintre Van

der Helst, qui vous donne la situation. Après la victoire sur

l'Espagne et le traité de Westphalie, à une grande table où flottent

les drapeaux vainqueurs, on voit manger ensemble, fraterniser les deux

partis. On peut dire la _Cène hollandaise_. Les glorieux marins

(habits noirs, cheveux noirs, bonnes figures tannées) fêtent leurs

douteux associés, les jaunes cavaliers de la maison d'Orange. À la

place d'honneur, un amiral, je crois, gros homme fort, de face un peu

commune, mais si gaie! si loyale! prend de sa grande main brune la

petite main blanche d'un blond capitaine orangiste, qui n'ose pas la

retirer. Mais son fâcheux visage dément sa main, et dispense le

peintre de mettre au bas le nom: _Judas_.

Le chaos de la fausse Hollande était parfaitement représenté par

cette famille d'Orange. Elle était de l'Empire; elle avait un pied en

Provence, un autre aux Pays-Bas. Le _Taciturne_, son héros, véritable

grand homme, n'en fut pas moins étrange. On a vu son hésitation, ses

respects simulés pour l'Espagnol qu'il combattait, sa défiance pour

Coligny. Sa foi réelle, intime (sur laquelle il fut taciturne),

c'était que la patrie ne pouvait se sauver qu'en se donnant à la

maison d'Orange. Ferme _Credo_, que la famille garda, suivit par tous

moyens, celui-ci par la tolérance, en s'appuyant des catholiques; son

fils Maurice, tout au contraire, des protestants exagérés. Par eux, il

crut tuer la république en tuant Barneveldt, et il en resta exécrable.

Son neveu, qui épouse une fille de Charles Ier, gendre d'un roi, veut

être roi, échoue, meurt en laissant au ventre de Marie-Henriette la

trahison même incarnée. Elle enfanta cet enfant blême, qu'on voit à

Westminster, et l'allaita soigneusement de la tradition de famille,

l'ingratitude. Cela ne varie pas chez eux. Le Taciturne, glorieusement

ingrat, mais ingrat cependant pour le sang de Charles-Quint, qui l'a

élevé; le second, Maurice, ingrat pour le guide de son enfance, son

vrai père, le vieux Barneveldt; tous deux seront bien surpassés par

Guillaume III.

Véritables héros modernes, sans préjugés, sans faiblesse de coeur, qui

ne connurent ni famille, ni amitié, ni services rendus, foulèrent aux

pieds père et patrie. La fort bonne figure en cire de Guillaume III,

qui est à Westminster, le montre au vrai. Il est en pied comme il fut,

mesquin, jaune, mi-Français par l'habit rubané de Louis XIV,

mi-Anglais de flegme apparent, être à sang-froid, que pousse certaine

fatalité mauvaise. Quelle? Surtout la légende diabolique de Maurice,

sa gloire et son crime.

Xerxès fit Thémistocle. Louis XIV fit la fortune de la maison

d'Orange, fonda, créa Guillaume III, le héros négatif de la

diplomatie, Thémistocle bâtard des résistances européennes. Contre

l'énorme enflure du grand roi, son orgueil bouffi, le monde inventa et

soutint ce personnage, dont tout le sens est _Non_.

La seconde chose qui le fit, ce fut la lourde faute de nos

gentilshommes réfugiés, qui, trouvant en lui un demi-Français, ne

s'entendirent pas avec la vraie Hollande. Ils quittaient un prince,

ils voulurent un prince, servirent, entourèrent celui-ci, et lui

firent ses succès, lui donnèrent un reflet d'eux-mêmes, parfois un

faux air de héros.

Un mot triste à dire, c'est que M. de Witt désirait, demandait le

licenciement des troupes françaises. Il ne pouvait s'y fier; elles

étaient au prince d'Orange (Mignet, III, 598). Il voyait s'élever, de

minute en minute, ce dangereux enfant. Il prit un grand parti, digne

de son coeur. Ce fut, ne pouvant l'arrêter dans ce progrès, de

l'adopter, de le faire l'enfant de l'État, et d'essayer de le grandir

au-dessus de sa misérable ambition princière, en lui faisant

comprendre qu'il était bien plus haut d'être le premier citoyen de la

première cité du monde que de siéger maudit dans un trône usurpé.

Guillaume écouta, profita, fit le disciple, et trahit d'autant mieux.

De Witt n'en fut pas dupe. Mais sa situation était telle: il pouvait

prévoir, non prévenir. C'est tout à fait à tort qu'on lui reproche de

s'être laissé endormir. Il fut très-éveillé. Il vit et fit tout ce

qu'on peut attendre de la prudence humaine.

Chose remarquable: sa pensée sur la situation fut justement la même

que celle de Condé. Consulté sur la guerre, Condé dit que l'intérêt

réel du roi était de limiter la guerre aux Pays-Bas espagnols, de ne

pas s'embarquer dans cette guerre difficile de Hollande, qui bientôt

lui mettrait toute l'Europe sur les bras. Cela sautait aux yeux. De

Witt jugeait, avec toute apparence, que le roi ne ferait pas à la

Hollande une guerre directe, qu'il se servirait de Guillaume, qui,

pour son fief d'Orange, était dépendant de Louis XIV; que Louis,

d'accord avec Charles II, oncle de Guillaume, pousserait le parti

orangiste, et mettrait le jeune traître à la tête de la république. La

première démarche, en effet, que notre ambassadeur Pomponne fit en

Hollande (1669) fut de remettre au petit prince, qui avait alors

dix-neuf ans, et n'était qu'homme privé, une lettre où il l'assurait

_de son affection particulière_. Honneur insigne, inattendu, qui

encouragea le parti, montra qu'il avait double chance, qu'Orange

arriverait, et que, si la Hollande ne se donnait à lui, les rois

l'aideraient à la prendre.

M. de Witt n'oublia pas l'armée, comme on le dit. Il se tourmenta fort

pour en faire une. La difficulté était grande. Le Hollandais était

marin, rien autre chose. Tout au plus, les fils des bourgeois

entraient dans la cavalerie. La racaille (étrangère) des ports, le

paysan de Gueldres, etc., étaient les instruments grossiers des

orangistes. Donc, la masse du pays étant suspecte, le grand patriote,

pour la sauver, était forcé de chercher au dehors. Nos réfugiés se

ralliaient au prince. De Witt voulut louer des Suisses, et trouva là

l'argent du roi, la goinfrerie de leurs meneurs, pensionnés de

Versailles. Il leva des Allemands, bons soldats quoi qu'on ait dit.

Ils auraient défendu les places, si le peuple ne les eût forcés de les

rendre. Ces Allemands, qu'on fit prisonniers et qu'on renvoya

sottement pour argent, se battirent plus tard à merveille, et

justifièrent parfaitement de Witt qui les avait choisis.

En préparant la guerre, il faisait tout pour l'éviter. Craignant moins

l'ennemi que la perfidie orangiste, il priait, suppliait Louis XIV de

suivre son intérêt réel, celui de la France. Le roi n'entendait rien.

Il n'en crut pas de Witt plus qu'il ne crut Condé. Il vit avec une

froide cruauté ce malheureux qui, de toute façon, était sûr de périr,

accablé par la France ou par les orangistes, trahi de l'Europe, trahi

de la raison, ce semble, qui n'avait servi qu'à le perdre. Mais il ne

sera pas perdu devant l'avenir.

Jamais les Hollandais n'avaient pu deviner ni la lâcheté de Charles

II, ni la furie brutale du peuple anglais, qui, dans sa jalousie pour

leurs marins, marchait les yeux fermés à la remorque de la France.

Charles leur fit des demandes énormes, extravagantes, celles que

Cromwell, au comble de la gloire, ne fit jamais. Cromwell avait

demandé que, dans la Manche, ils reconnussent la supériorité du

pavillon anglais _de flotte à flotte_. Et Charles (au comble de la

honte, et valet payé de Louis) demande que la flotte hollandaise,

Ruyter et cent vaisseaux de ligne, saluent _toute barque_ anglaise

qui passera! Cela fut accordé. Les Hollandais encore, pour mieux

apaiser Charles II, se précipitèrent sous les pieds de son neveu

Guillaume, ils le firent capitaine général pour un an,--puis capitaine

et amiral à vie. De Witt ne pouvait plus arrêter la débâcle. Voyant

dans de telles mains l'armée qu'il avait préparée, il entreprit, avec

un courage indomptable, d'en faire une autre toute hollandaise, non

commandée par le capitaine général. Cette armée fut votée, mais

n'exista que sur le papier.

De Witt avait ouvert un avis bien hardi. C'était de prendre

l'offensive (janvier 1672), de brûler les magasins préparés, de tomber

sur Neuss et Cologne. C'était fermer la porte de l'invasion, rendre

inutile la trahison du Rhin. Les États généraux frémirent de cette

audace. C'était, chose toute contraire à leur désir, d'apaiser

l'Angleterre et la France, en donnant le pouvoir à Guillaume, sujet

français, et neveu de l'Anglais. Ils confièrent leur défense et leur

unique armée au parent de leur ennemi. Ils offrirent à Louis XIV de la

licencier, cette armée, de se fier de leur sûreté à sa magnanimité. Il

refusa avec mépris, voulut qu'ils restassent armés, afin qu'il pût les

battre. Enfin il leur déclare la guerre le 5 avril, sans alléguer

aucun grief. Déjà son homme, Charles II, était tombé sur eux par un

acte de piraterie: le 23 mars, il attaqua une riche flotte

hollandaise. Il n'en eut que la honte; elle soutint deux jours de

combat et elle échappa presque entière.

Le petit peuple de Hollande se montrait partout fort guerrier. On

pouvait espérer que ces places, qui, dans l'autre siècle, avaient

soutenu des siéges, arrêté les Farnèse, les Spinola, se défendraient

encore. Orange conseillait de détruire les petites pour mieux garder

les grandes; mais il était trop tard; on avait vu, en 1667, dans

quelle panique se trouva la Belgique pour être surprise ainsi en

pleine démolition. Les habitants ne l'auraient pas souffert; ils

auraient crié à la trahison; ils rugissaient, comme des lions, contre

les amis de la paix. Aux premiers coups, ces lions ne furent plus que

des chiens qui hurlaient pour qu'on se rendît, et menaçaient,

livraient leurs défenseurs.

L'électeur de Cologne, évêque de Liége, nous donnant les passages sur

la Meuse et le Rhin, les premières opérations furent un voyage

d'agrément. Mais ensuite, ce long circuit fait, pour commencer

l'invasion on tournait le dos à l'Allemagne, qui pouvait s'éveiller,

nous prendre en queue. Condé eût mieux aimé qu'on s'assurât d'abord

solidement de la Meuse, de sa grande place Maëstricht, clef commune

des Pays-Bas et de la Hollande. Si l'on voulait pourtant absolument

s'enfoncer en pays ennemi, Condé disait très-bien qu'il fallait une

brusque attaque, lancer vers Amsterdam une forte cavalerie qui

enlèverait les États généraux, saisirait les écluses, empêcherait la

Hollande de se réfugier sous l'Océan.

On ne fit ni l'un ni l'autre. Condé ayant été blessé dès la première

affaire, le seul général fut Turenne, le nouveau converti, bien

entendu sous le commis Louvois, qui menait le roi avec lui,

administrait, réglementait tout le long du chemin. Le roi écrivait de

sa main les règlements et les ordres du jour, et croyait diriger la

guerre. Quatre places prises ou livrées en quatre jours, puis le

passage facile du Rhin (fort ridiculement célébré), ouvraient tout le

pays. Chaque jour nous mettait en main des places, des garnisons

nombreuses. Louvois fit décider, contre l'avis de Turenne, qu'on

garderait ces places, qu'on s'y fortifierait, qu'on ne garderait pas

les soldats, qu'on les rendrait à tant par tête. Judicieux conseil qui

divisait, dispersait notre armée, rendait la sienne à l'ennemi!

Il y avait cinquante ans que la Hollande ne voyait plus la guerre.

C'était un grand jardin, un trésor de richesse et d'art; c'était

l'asile universel des esprits pacifiques, qui ne demandaient rien que

la possession tranquille d'une libre conscience. L'apparition subite

de ce monstre de guerre, d'une armée de cent vingt mille hommes qui

couvrit, engloutit tout le petit pays, ce fut une extrême terreur et

comme le dernier jour du monde. La fausse Hollande tout d'abord se

sépara de la vraie. Les catholiques d'Utrecht avaient hâte de se

soumettre à leur prince naturel. Les Juifs d'Amsterdam traitaient

déjà, et offraient des millions.

La Hollande n'avait guère gagné à se faire orangiste. Le prince de

vingt ans, dans cet embarras effroyable, perdit de vue l'affaire

essentielle, et le salut fut l'oeuvre d'un hasard. Guillaume, reculant

jusqu'au fond de la Hollande, ne couvrait plus ni la Haye, siége des

États, ni Amsterdam, le coeur du pays, ni le point fatal des écluses

auquel tenait la ressource dernière. Il avait peu de force; le

principal usage qu'il aurait dû en faire, c'était de garder les

écluses; sinon, la guerre était finie. Si elle ne le fut pas, c'est à

Louvois, non au prince d'Orange, que l'Europe le dut. Remercions ce

grand ministre, qui, cette fois encore, sauva les libertés du monde.

Le roi Louvois, comme le roi Louis, était galant. Sa Montespan était

la femme du marquis de Rochefort, qu'il fit bientôt maréchal. Turenne,

qui, tout en grondant contre Louvois, savait bien cependant que sans

lui il ne serait pas connétable, ni chef de la croisade anglaise,

Turenne lui fit ce plaisir de donner à son Rochefort la brillante

mission de précéder l'armée et frapper le grand coup.

Lancer sur Amsterdam un corps de six mille cavaliers qui s'emparerait

au passage de Muyden où sont les écluses, c'était le conseil de Condé

et de notre ex-ambassadeur; mais Turenne ne voulut pas se trop

dégarnir de cavalerie, ne donna que quatre mille chevaux à Rochefort.

Celui-ci, à son tour, non moins prudent, ne voulut pas partir sans

rations de pain (dans un pays pourtant plantureux, couvert de

troupeaux); il emmena dix-huit cents cavaliers. C'était trop peu pour

faire peur à la grande ville. Aussi il n'y alla pas; il resta près

d'Utrecht. Cent cinquante dragons seulement furent détachés sur la

route d'Amsterdam. Mais la prudence est si contagieuse que ces dragons

n'allèrent pas loin; déjà à Naërden, ils étaient fatigués; quatre

seulement eurent la curiosité d'aller voir la ville aux écluses,

Muyden. Ils la trouvent ouverte, en sont maîtres un moment; mais les

habitants se rassurent, les mettent à la porte, et reçoivent secours

d'Amsterdam. Les cent cinquante dragons avertis, accouraient. Trop

tard. Ils n'entrent point. La Hollande est sauvée (20 juin 1672).

Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19) · 第 9 / 26 段