chevalier, à qui Monsieur disait tout, n'eût écrit à sa maîtresse les
dangereux secrets que leur confiait Charles II. Elle arrêta, ouvrit la
cassette de cette fille, et en tira quelques lettres. La cabale prit
peur. Madame vit venir le bon Jésuite, qui, les larmes aux yeux,
prêchait la paix, vantait la paix. Il eût voulu escamoter les lettres.
Mais Madame ne les avait plus: elle les avait mises en lieu de sûreté,
dans la poche de Cosnac qui partait pour son diocèse.
Madame voyait bien une chose, c'est que le chevalier au fond n'avait
rien à craindre du roi. Le roi avait toujours trouvé très-bon que
Monsieur fût ridicule. Elle sentit qu'en cette lutte elle ne
reprendrait le roi que par les affaires d'Angleterre, par son frère
Charles II.
Celui-ci lui écrit (c'est-à-dire, lui répond), le 8 juillet 1668, que,
«dans toute négociation, elle aura toujours une part qui fera voir
combien il l'aime.» En août, il dit à notre ambassadeur: «Madame
souhaite passionnément une alliance entre moi et la France, et, comme
je l'aime tendrement, je serai aise de faire voir tout ce que ses
prières peuvent sur moi.»
Il avait, même avant, encore en pleine guerre, puis en entrant dans la
Triple alliance, écrit au roi qu'il était entraîné, agissait malgré
lui. En réalité, tout le menait vers la France, et son besoin
d'argent, et l'ennui de son parlement, son caractère même, son enfance
et ses souvenirs. Sa mère (et Saint-Alban, qu'elle avait épousé)
voulait le refaire catholique, et de bonne heure, on y employa la
petite soeur. Celle-ci était poussée encore de ce côté par Cosnac, son
vaillant évêque, qui se voyait déjà, botté, le chapeau rouge en tête,
descendre en Angleterre à la tête d'une armée française.
La facilité singulière avec laquelle ce peuple qu'on croyait si
obstiné, avait changé au XVIe siècle, trompait au XVIIe. Madame ne
croyait pas trahir. Elle croyait faire la grandeur de son frère, et
celle du pays où elle était née. À l'Angleterre la mer, à la France la
terre. La première, amie de Louis XIV, remplaçant à la fois l'Espagne
et la Hollande, eût été la reine du monde (si la France l'était de
l'Europe.) Louis XIV disait expressément, contre les idées de
Colbert, «qu'il laisserait le commerce aux Anglais, au moins pour les
trois quarts, _qu'il ne voulait que des conquêtes_.» (26 décembre
1668.)
Mais il aurait fallu que la première conquête fût l'Angleterre
elle-même. Il en eût coûté des torrents de sang. Voilà ce que Madame,
avec sa douceur, sa bonté, ne voyait pas sans doute quand elle
s'engagea si loin dans les funestes voies de sa grand'mère Marie
Stuart. Elle n'en avait nullement la violence, mais quelque peu
l'esprit d'intrigue romanesque, et ce plaisir de femme d'avoir en main
un écheveau brouillé pour en tirer le fil.
On sentait cependant si bien qu'il y faudrait une guerre que d'avance
Louvois disputait l'affaire à Madame. Turenne n'aurait pu, en restant
protestant, mener la nouvelle _Armada_. Il ne perdit pas un moment
pour se faire catholique, il s'instruisit, lut le livre écrit à propos
par Bossuet, l'_Exposition de la foi_, ouvrage peu agréable à Rome,
mais, sous sa forme hautaine, bien combiné pour baisser la barrière,
jeter un pont d'où passerait Turenne sur le rivage britannique.
Donc, ce bonhomme étudie à Paris, et son ancien lieutenant, le duc
d'York, étudie de son côté à Londres. Heureux coup de la Grâce! Tous
deux sont éclairés, convertis. L'effet fut immense. Turenne était si
froid, si sage, si pesamment judicieux, que sa conversion sembla un
arrêt du bon sens. En France, on dit partout que personne n'oserait
rester protestant, sans se couvrir de ridicule. En Angleterre, York et
ses Jésuites convertisseurs centralisent le parti papiste. Et Charles
II est entraîné si vite, que, devant ses ministres, il pleure de ne
pas être encore catholique. Le seul, dans ce conseil, qui résistât
encore, quoique secrètement papiste, Arlington, dut céder, et il
écrivit à Madame qu'il lui appartenait, et ne lutterait plus contre
elle. Il fut décidé qu'on demanderait l'appui du roi de France (6 juin
1669).
Le vrai roi du moment était le commis de la guerre, cette rouge figure
de Louvois, qui, occupant le roi de choses à sa portée, des détails du
matériel, le menait comme il voulait. Il ne ménageait rien, ni Condé,
ni Turenne. Il ne tenait pas compte de Madame, si nécessaire! Il avait
adopté le chevalier de Lorraine. De sorte que ce petit garçon, autre
Louvois dans le Palais-Royal, tête haute, ne voyait plus personne, ne
saluait plus, ne connaissait plus la maîtresse de la maison.
Madame avait pourtant ses lettres chez Cosnac, qui, quoique fort
malade, secrètement revient, les lui rend. Louvois le sait, l'arrête,
ne lui trouve plus rien, et il en est si furieux qu'en le renvoyant à
Valence il lui fit faire cent lieues sans respirer pour qu'il en
mourût en chemin. Le roi aussi était fort irrité de ce retour de
l'exilé. Madame agit finement. Sans agir elle-même ni se servir des
lettres, elle fit savoir ici (par Charles II, sans doute) que
l'étourdi avait le secret de l'État, jasait et bavardait. Louvois
l'abandonna et le roi le fit arrêter. À ce moment, il était dans la
chambre même de Monsieur. On ne respecta pas ce sanctuaire. Tiré des
bras de son maître éploré, on le mena au château d'If, prison
très-dure des criminels d'État.
Monsieur donna la comédie à tout le monde. Pleurant et sanglotant
comme Orphée pour son Eurydice aux forêts de la Thrace, il s'en alla
en plein hiver dans les bois de Villers-Cotterets. Madame en eut
pitié. Elle n'attendait pas un châtiment si rigoureux. Elle le fit
alléger, obtint qu'il pût envoyer de l'argent au cher ami, adoucir et
ouater sa cage.
Cependant le traité était fait entre les deux rois. Louis XIV avait
subi des conditions exorbitantes d'argent, et une autre bien grave.
C'est que Charles II, converti, partagerait avec lui la conquête de la
Hollande, y enverrait un corps considérable, _garderait pour lui les
îles hollandaises_, le vis-à-vis de l'Angleterre, avantage si énorme
pour celle-ci, qu'il eût rendu nationale l'odieuse alliance et
glorifié la trahison.
Deux points seuls restaient à traiter: 1º le décider à commencer la
guerre avant la conversion, chose facile à obtenir; cette conversion
l'effrayait au moment de l'exécuter; 2º ce qui était plus difficile,
c'est de gagner sur lui qu'il envoyât très-peu de troupes, trop peu
pour prendre et garder la part qu'on lui promettait. Louis XIV y mit
cent vingt mille hommes; Charles II en promit six mille, _que sa soeur
fit réduire à quatre_.
C'est la triste, honteuse, déplorable négociation que le roi imposa à
Madame. Elle lui avait toujours obéi (comme elle le dit elle-même), et
elle lui obéit encore en ce point, rendant son frère deux fois traître
par l'abandon de la condition dernière qui atténuait sa trahison.
Tellement pesant, fatal, fut sur elle l'ascendant de Louis XIV. Elle
avait bien besoin de lui. Monsieur avait tant pleuré, crié, près du
roi, qu'il lui avait cédé. Il le voyait comme fou, craignait quelque
esclandre de jalousie vraie ou fausse. Il lui donna la liberté du
bien-aimé, qui s'en alla en Italie. Mais Monsieur, criant de plus
belle pour qu'on le lui rendît, le roi se repentit, jura qu'il ne
reviendrait de dix ans. Fatal serment, qui jeta la cabale dans le
désespoir. Ils l'attribuèrent à Madame, et, dès lors, désirèrent sa
mort. Elle ne vit plus autour d'elle que des visages sinistres et
s'effraya tellement, qu'elle eut l'idée de se réfugier en Angleterre
et de n'en jamais revenir.
Dès longtemps son frère l'avait demandée. En mai 1670, le roi arrangea
ce voyage. Sous prétexte de visiter ses conquêtes de Flandre, il
emmena la cour à Lille. Madame dit qu'elle voulait passer à Douvres et
voir son frère. Monsieur, qui eût voulu être de la partie, fut retenu,
en accusa Madame. Un jour, en ce voyage, la voyant alitée, il
s'échappa, dit un mot menaçant: «Qu'on lui avait toujours prédit qu'il
serait remarié.»
Tout le monde envia ce voyage à Madame. On n'en connut guère
l'amertume (V. sa lettre à Cosnac). Le roi se fiait à elle, et ne s'y
fiait pas. Montrant grossièrement qu'il doutait de son ascendant, il
lui donna une étrange acolyte qui salit l'ambassade. C'était un don de
roi à roi, une Basse Brette hardie et jolie, enfantine poupée à petits
traits, qu'il envoyait à Charles II. Madame devait la mener, la
chaperonner. Pour cet acte de prostitution, le roi avait acheté la
petite, l'avait payée à sa famille, lui constituant une terre, et tant
par chaque bâtard qu'elle aurait de Charles II.
Madame endura tout. Elle espérait que son frère lui obtiendrait du
pape la cassation de son mariage. Elle serait restée près de lui,
vraie reine d'Angleterre, et le gouvernant par les femmes. On se ligua
contre elle; il lui fallut revenir ici.
Elle y trouva deux choses, non-seulement Monsieur exaspéré, envenimé,
mais, ce qu'elle n'eût pas attendu, le roi très-froid. Il avait d'elle
ce qu'il voulait avoir. Il n'alla pas au-devant d'elle, comme on
l'avait pensé. La cabale en fut enhardie.
Elle pleura beaucoup, se voyant si peu appuyée. Monsieur l'emmena de
la cour, de son autorité d'époux, ne la laissa pas aller à Versailles.
Le roi aurait pu insister, mais il ne le fit point. Elle pleura encore
plus, se laissa conduire à Saint-Cloud. Elle était seule, et tout
contre elle, sa fille même, enfant de neuf ans; on avait réussi à lui
faire détester sa mère.
Il faisait chaud. Elle prit un bain qui lui fit mal, mais elle s'en
remit très-bien, et fut passablement pendant deux jours, mangea,
dormit. Le 28 juin, elle demanda une tasse de chicorée, la but, et, au
moment même, rougit, pâlit, cria. Elle, toujours si patiente, elle
céda à l'excès de la douleur; ses yeux se remplirent de larmes, elle
dit qu'elle allait mourir.
On s'informa de l'eau qu'elle avait bue, et sa femme de chambre dit,
non pas l'avoir préparée, mais bien _l'avoir fait faire_. Elle en
demanda, en but elle-même, mais cette eau n'avait-elle pas été changée
dans le trajet?
Était-ce un choléra? comme on l'a dit. Les signes indiqués ne se
rapportent nullement à ce genre de maladies. Elle était fort usée,
pouvait mourir sans doute. Mais très-visiblement la chose fut
accélérée (comme dans l'affaire de Don Carlos); on aida la nature. Les
valets de Monsieur, qui étaient bien plus ceux du chevalier de
Lorraine, comprirent que, dans l'union croissante des deux rois et le
besoin qu'ils auraient l'un de l'autre, Madame retrouverait près de
Louis XIV un moment de tendresse et d'absolue puissance où le roi
ferait maison nette chez son frère et les chasserait. Ils
connaissaient la cour et devinèrent que, si elle mourait, on voudrait
cependant maintenir l'alliance et qu'on étoufferait la chose, qu'elle
serait pleurée, non vengée, qu'on respecterait _les faits accomplis_.
Ils s'étaient bien gardés de confier le secret à Monsieur, même ils
avaient cru pouvoir l'éloigner, l'envoyer à Paris; un hasard le
retint. Il fut étonné, dit qu'on lui donnât du contre-poison; mais on
perdit du temps à lui faire prendre de la poudre de vipère. Elle ne
demandait que l'émétique et les médecins le lui refusèrent
obstinément. Chose étrange, le roi, qui vint et qui raisonna avec eux,
ne réussit pas davantage à lui obtenir ce qu'elle voulait. Ils tinrent
à leur opinion. Ils avaient dit _colique_, _choléra_, n'en voulurent
démordre.
Étaient-ils du complot? Non; mais, outre l'orgueil qui les empêcha de
se démentir, ils eurent peur d'en voir plus qu'ils n'auraient voulu,
de faire très-mal leur cour, de trouver des preuves trop claires de
l'empoisonnement. L'alliance eût été brisée peut-être, les projets du
roi, du clergé, pour la croisade hollandaise et anglaise, eussent été
à vau-l'eau. On ne l'aurait jamais pardonné aux médecins. Ils furent
prudents et politiques.
On vit là une chose cruelle, c'est que cette femme aimée de tous
n'était pas fortement aimée. Chacun s'intéressait, allait, venait;
mais personne ne se hasarda, personne n'obéit à sa dernière prière.
Elle voulait vomir, rejeter le poison, demandait l'émétique. Personne
n'osa lui en donner.
Mademoiselle, qui arriva avec toute la cour, ne trouva personne
affligé, Monsieur un peu étonné seulement. Elle la vit sur un petit
lit, échevelée, la chemise dénouée, avec la figure d'une morte. Elle
sentait, voyait, jugeait tout, le progrès surtout de la mort. «Voyez,
dit-elle, je n'ai plus de nez, il s'est retiré.» On vit qu'en effet il
était déjà comme celui d'un corps mort de huit jours. Avec tout cela,
on se tenait au mot des médecins: «Ce n'est rien.» On était
tranquille, et quelques-uns rirent même. Mademoiselle en fut indignée,
et seule eut le courage de dire qu'au moins il fallait sauver l'âme et
lui chercher un confesseur.
Les gens de la maison tenaient à point l'homme du lieu, le curé de
Saint-Cloud, sûrs qu'à cet inconnu Madame ne dirait pas grand'chose;
une minute, en effet, suffit. Mademoiselle insista. «Prenez Bossuet,
dit-elle, et, en attendant, M. le chanoine Feuillet.»
Feuillet fut très-habile, prudent comme les médecins. Il obtint de
Madame qu'elle offrirait sa mort à Dieu, sans accuser personne. Elle
dit en effet au maréchal de Grammont: «On m'a empoisonnée... _mais par
mégarde_.» Elle montra une discrétion admirable et une parfaite
douceur. Elle embrassa Monsieur, et lui dit (par allusion à
l'arrestation outrageuse du chevalier) «qu'elle ne lui avait jamais
manqué.»
L'ambassadeur d'Angleterre étant venu, elle lui parla en anglais, lui
dit de cacher à son frère qu'elle fût empoisonnée. L'abbé Feuillet,
qui ne la quitta point, surprit le mot _poison_, l'arrêta et lui dit:
«Madame, ne songez plus qu'à Dieu.» Bossuet, qui arriva, continua
Feuillet, la confirma dans ces pensées d'abnégation et de discrétion.
De longue date, elle avait songé à Bossuet pour ce grand jour. Elle
dit en anglais qu'on lui donnât après sa mort une bague d'émeraude
qu'elle avait préparée pour lui.
Cependant, peu à peu, elle resta presque seule. Le roi était parti,
fort ému, et Monsieur aussi en pleurant. Toute la cour s'était
écoulée. Mademoiselle, trop touchée, n'osait lui dire adieu. Elle
baissait très-vite, sentit une envie de dormir, s'éveilla brusquement,
appela Bossuet, qui lui donna le crucifix, qu'elle embrassa en
expirant. Il était trois heures du matin, et la première lueur de
l'aube (29 juin 1670).
Le roi, fort affligé, mais craignant que cette affliction n'altérât sa
santé, le jour même prit médecine. Il dit à Mademoiselle, qui vint le
voir: «Voici une place vacante, ma cousine. La voulez-vous remplir?»
Plaisanterie fort déplacée; Mademoiselle eût pu être la mère de
Monsieur. Elle ne comprit pas, et dit: «Vous êtes le maître.» Il avait
bien d'autres pensées. Le soir même, il parla à son frère de la
princesse de Bavière.
L'ambassadeur d'Angleterre voulut assister à l'ouverture du corps, et
les médecins ne manquèrent pas de trouver qu'elle était morte du
_choléra-morbus_ (c'est le mot de Mademoiselle), qu'elle était de
longue date gangrenée, etc. Il n'en fut pas la dupe, ni Charles II,
qui, d'abord, indigné, ne voulut pas recevoir la lettre que lui
écrivit Monsieur. Mais c'eût été se brouiller et refuser l'argent de
France. Il s'adoucit et fit semblant de croire les explications qu'on
donna.
Saint-Simon nous assure que le roi, avant de remarier son frère,
voulut savoir au vrai s'il était un empoisonneur, qu'il fit venir
Furnon, le maître d'hôtel de Madame, et sut de lui que le poison avait
été envoyé d'Italie par le chevalier de Lorraine à Beauveau, écuyer de
Madame, et à d'Effiat, son capitaine des gardes, mais que Monsieur
n'en savait rien. «C'est ce maître d'hôtel qui l'a conté lui-même, dit
Saint Simon, à M. Joly de Fleury, de qui je le tiens.»
Récit trop vraisemblable. Mais ce qui ne l'est pas, ce qu'on ne
voudrait pas croire, et qui cependant est certain, c'est que les
empoisonneurs eurent un succès complet, que, peu après le crime, le
roi permit au chevalier de Lorraine de servir à l'armée, le nomma
maréchal de camp, le fit revenir à la cour. Comment expliquer cette
chose énorme et outrageuse à la nature?
Le souvenir de Gaston, les embarras qu'un frère cadet pouvait donner,
l'utilité de le tenir très-bas, avaient dirigé jusque-là Louis XIV
(aussi bien que sa mère). Personne mieux que le chevalier n'aurait pu
avilir Monsieur, le tenir à l'état de femme ridicule et déshonorée.
Il était revenu ici, et il devait être près de Monsieur dans ce grand
auditoire, le jour de l'oraison funèbre, quand Bossuet, pour la
première fois, trouva de vrais mots d'homme, celui de la lugubre nuit:
«Madame se meurt! Madame est morte!»--Et encore: «L'eût-elle cru, il y
a six mois?»--Mais que de larmes et de sanglots, quand il dit ce mot,
trop compris: «Madame fut _douce envers la mort_, comme elle l'était
pour tout le monde.»
CHAPITRE XI
PRÉLUDES DE LA GUERRE DE HOLLANDE
1670-1672
Quatre ans avant que la guerre éclatât (1668), le colérique Louvois
s'était emporté jusqu'à dire: «C'est un plan arrêté; le roi détruira
la religion prétendue réformée partout où ses armes la rencontreront.»
Il parlait devant les envoyés des protestants d'Allemagne.
En partant pour la guerre (1672), le roi dit froidement à peu près la
même chose: «C'est une guerre religieuse.»
Mot grave qu'adoptera l'histoire.
Les longs circuits diplomatiques qui précèdent cette guerre ne peuvent
faire illusion. Que cette guerre ait été politique et commerciale,
cela est secondaire; c'est l'affaire des ministres. Elle fut, dans la
pensée suprême qui les menait, une guerre de vengeance et de
religion.
_Dieu-donné_ naquit pour cela, pour la croisade protestante de
Hollande (et d'Angleterre), et pour la croisade intérieure contre nos
protestants de France. Sa mère mourante le lui rappela.--Sauf le court
moment du Tartufe (le second règne de Madame), où le parti dévot
s'attaque aux moeurs du roi, il fut toujours docile à ce parti,
accorda d'année en année toute persécution que lui demanda le clergé.
Le fils d'Anne d'Autriche fut (jeune et à tout âge) un catholique
littéral et dépendant des pratiques de l'Église, donc dépendant du
confessionnal. Obligé de donner l'exemple aux grandes fêtes, sans
s'amender, il s'acquittait par des concessions religieuses. Quand le
parti dévot, la reine-mère, acceptèrent la Vallière, quand le vieux
confesseur, le P. Annat, fut de plus en plus dur d'oreille, sa surdité
lui fut payée comptant (2 avril 1666) par la déclaration qui permit au
clergé de _réunir tous les arrêts locaux rendus depuis dix ans contre
les protestants_, d'en compiler le futur code de la grande
persécution.
Les Jésuites eurent toujours près du roi un homme bien choisi, sans
éclat, souple et fort, infiniment tenace, des races montagnardes du
Midi de la France. Annat, Ferrier, étaient deux hommes de Rodez, de ce
rude pays de l'Aveyron. Leur successeur, le P. la Chaise, si doux de
forme, et plus tenace encore, fut un montagnard du Forez. Dans cette
place, il fallait un homme qui cédât, mais non pas trop vite, qui
respectueusement exigeât et obtînt.
La grâce décente de Madame, l'amour touchant de la Vallière,
ennoblirent les premières années. Le maître s'astreignait au mystère
et respectait encore un peu les moeurs publiques. Mais, lorsqu'il ne
cacha plus rien, lorsque, régulier chez la reine, non moins chez la
Vallière, il prit la Montespan et posséda publiquement trois femmes
(quatre peut-être), la besogne était forte pour le nouveau confesseur,
le P. Ferrier. Elles communièrent ensemble à Notre-Dame-de-Liesse, la
reine récemment accouchée, la Vallière grosse de six mois, la
Montespan dans les premiers troubles d'une grossesse qui n'aboutit
point. Cependant on ne pensait pas que les choses en restassent là.
Dans ce grand essor de conquêtes où on voyait le roi, toutes rêvaient
d'être conquises. La Soubise se présenta, jeune et éblouissante, mais
ménagea la Montespan. Mademoiselle de Sévigné, fine et jolie, parut,
mais elle était trop maigre (au grand chagrin de son cousin Bussy, qui
espérait cette gloire pour la famille). La pire, la Montespan,
vainquit par l'amusement et les risées grossières. Ce qu'on en conte
(les coussins de chiens envoyés à l'église, la chaise _de commodité_,
etc.) donne une étrange idée du bon goût de Louis XIV. Quand il
défendit le mariage de Lauzun avec Mademoiselle, celui-ci, furieux
contre la Montespan, dont il avait fait la fortune et qui n'aidait pas
à la sienne, osa se cacher sous son lit, épier, écouter. Et ce qu'il
entendit fut tel, qu'elle se crut perdue si le roi n'enfermait Lauzun.
La voir, après cela, trôner à la table royale avec tous les diamants
de la couronne (_Sévigné_) devant la reine en larmes, la voir
communier triomphalement avec le roi, c'était une honte pour
l'autorité ecclésiastique. Plus grande encore, de voir la reine subir
(pour son salut) l'indicible croix de l'avoir chez elle comme
surintendante de sa maison. Ainsi tout est pacifié, la reine ne pleure
plus. Le roi est dans une sécurité admirable de conscience. À ce
moment (1670), il fait écrire, écrit, pour l'instruction du Dauphin,
le _miracle de son règne_; il dit, à chaque ligne, que Dieu agit par
lui, et que Dieu est en lui. Monstrueuse infatuation, inexplicable, si
ses directeurs n'avaient accepté comme expiation de sa vie privée la
ruine prochaine du protestantisme, le grand complot diplomatique, et
plus que toutes choses, la perfide bonté qui abusa nos protestants,
endormit ceux de l'Europe.
À l'extérieur, le roi prit pour ambassadeurs en Angleterre, en
Hollande et en Suède, un protestant, un Janséniste, M. de Ruvigni et
M. de Pomponne. À l'intérieur, il amusa nos réformés par une
déclaration protectrice (février 1669). Elle leur permettait de vivre
et de mourir: _de vivre_, de ne plus être envoyés aux prévôts qui
pendaient d'abord, examinaient ensuite; _de mourir_, sans que le curé
vînt (sinon appelé). On restreignit les enlèvements d'enfants.
Vive indignation des évêques à l'Assemblée de 1670. Mais les Jésuites
savaient bien que penser.
Un homme n'était pas dupe, et il courait le monde pour démasquer Louis
XIV. C'était le Rochelois fugitif Marsilly. En 1661, on avait mis hors
la Rochelle 300 familles, sans leur donner une heure; elles campèrent
sous les pluies de novembre. Tels moururent, tels s'enfuirent, entre
autres celui-ci. C'était un homme seul, mais de grande action, et qui
pouvait ce qu'il voulait. Il agit fortement en Suède, et jeta les
Suédois dans la ligue qui arrêta le roi. En 1669, il était en
Angleterre et il agissait sur le parlement. Il eut le tort de croire
qu'il gagnerait Charles II même. Notre ambassadeur Ruvigni, l'homme de
confiance des églises réformées, beau-père de lord Russell (le martyr
de la liberté), fut ici mauvais protestant. Il eut le malheureux
succès de faire parler Charles II, qui ne lui cacha rien sur Marsilly.
Il l'aurait livré sans scrupule. Mais l'Angleterre a là-dessus des
préjugés gênants. Marsilly ne s'y fia pas et s'en alla en Suisse. On
le suivait de près. On demanda à Turenne, qui était encore protestant,
de trouver, d'envoyer trois solides officiers protestants qui iraient
à la chasse du fugitif. Ils lui inspirent confiance, l'invitent,
l'attirent dans un coin désert des montagnes, le lient, l'apportent à
Paris.