Telle fut l'extraordinaire ivresse et la violente fièvre qui tenaient

les plus fortes têtes, non le roi seulement, mais Colbert, mais la

France. Tout possible en paix et en guerre. L'administrateur de la

guerre, le jeune Louvois, face rouge et tête de feu, plus violent

encore que Colbert (et de famille apoplectique), brûlait de lancer sur

l'Europe le char du roi, et, quoi qu'on opposât, répondait de passer

dessus.

Quand Charles-Quint, après Pavie, Muhlberg, eut dans ses mains

François Ier et les chefs protestants, il méprisa l'Europe et eut

envie de l'empire turc. Quand Philippe II, après Lépante, voulut

conquérir l'Angleterre, il trouva que c'était chose trop simple,

voulut conquérir la Baltique d'où partiraient ses flottes. Tel et plus

fier encore fut Louis XIV après cette surprise de deux provinces,

conquérant sans combat, et vainqueur sans victoire. Dans les trois ans

qui suivent, on le voit désirer, embrasser je ne sais combien de

choses immenses et les plus divergentes:

1º _La succession d'Espagne._ Il en veut au moins le meilleur, le

moins usé, comme la Flandre, en donnant l'os, l'Espagne à Léopold;

2º _L'élection d'Allemagne._ Ce Léopold tout jeune, moins âgé que lui

de quatre ans, le roi prétend lui succéder, et il va tout à l'heure

acheter la voix de la Bavière pour la future élection;

3º _L'empire turc_ se conduit mal à notre égard, et trouve mauvais que

nos Français, en Hongrie, à Candie, soit toujours pour ses ennemis. Le

roi (1670) va faire lever des plans de l'Archipel, s'emparer de ses

îles peut-être, du chemin de Constantinople;

4º Mais plus près, les vrais mécréants, ce sont les protestants. Donc,

à eux la première croisade. Toute la question est de savoir s'il faut

d'abord convertir l'_Angleterre_ à main armée ou frapper _la

Hollande_.

Pour résumer, le roi, monté comme à la pointe de cette création

immense et subite de l'industrie et de la guerre, regardait la terre à

ses pieds, et se demandait seulement ce qu'il daignerait prendre. Il

se devait au monde, et, de ce qu'il était roi de France, il ne

s'ensuivait qu'il dût refuser le bienfait de son gouvernement à tant

d'autres nations. C'est ce qu'exprime sa médaille, où, sous son

emblème, un soleil, on lit: «_Un pour plusieurs_ (royaumes).»

Le roi rentrait à Saint-Germain dans ces hautes pensées, quand

l'ambassadeur de Hollande lui notifia respectueusement ce qu'on appela

la _Triple alliance_, la ligue qui lui liait les mains. Son Charles II

l'avait lâché. Il avait eu la main forcée par l'élan de l'Angleterre

qui se joignait aux Hollandais.

La Suède, notre fidèle alliée depuis quarante années, nous lâchait

également.

On fut surpris. Tout traité, en Hollande, devait être soumis aux

villes qui en délibéraient. Mais de Witt, pour brusquer la chose dans

ce péril, avait risqué sa tête. Il avait hardiment signé (23 janvier

1668).

Le curieux de l'affaire, c'est qu'elle semblait dirigée contre

l'Espagne. On la menaçait pour la protéger. La Hollande lui parlait de

sa plus grosse voix. Au contraire, elle priait le roi, lui adressait

d'humbles demandes, le chapeau à la main. De Witt faisait entendre

qu'il était tout Français, mais qu'il ne pouvait plus arrêter ce

peuple, qu'il lui échappait, qu'il agirait sans lui. Le roi chicanait

d'abord. Mais il se vit abandonné du Portugal même qu'il venait

d'acheter par un subside énorme. La reine, une Française, y avait fait

une révolution, s'était démariée, remariée, avait pris le trône. Cette

Française elle-même tourne le dos à la France, tend la main à

l'Espagne, son ennemie. Mais l'ennemi de tous, et celui que tous

craignent, c'est désormais Louis XIV.

Le 2 mai 1668, il signe enfin la paix à Aix-la-Chapelle, et rend la

Franche-Comté.

Il gardait la Flandre française; la Hollande la gloire.

Elle triompha modestement par une simple médaille, sans phrase, et

vraiment historique: «Les lois sauvées, les rois défendus et

réconciliés, la paix conquise, la liberté des mers.»

Mais le monde malin imagina et répéta qu'une médaille toute autre

avait été frappée,--hostile, hardie, véridique, après tout,--Josué et

le soleil: _Stetit sol_, il s'est arrêté.

CHAPITRE IX

LA DÉBÂCLE DES MOEURS PUBLIQUES--DÉPOPULATION DE L'EUROPE MÉRIDIONALE

1668

La guerre est infaillible. On peut prévoir d'ici que cet orgueil

bouffi va crever en tempêtes, que la France, arrêtée dans son effort

pour se renouveler, rentrera dans la voie misérable où sont les États

du Midi.

La guerre naturelle et fatale de la royauté catholique contre la

république protestante, l'essor effréné des dépenses et la furie des

fêtes, l'infamie triomphale des favorites et favoris, l'avénement de

madame de Montespan et du chevalier de Lorraine, la surprenante

soumission des confesseurs aux moeurs publiques, c'est le spectacle de

ce temps.

Ces brillantes années, entre les chants de gloire de Molière, Quinault

et Lulli, sont comme un arc de triomphe qu'on croirait une porte de

cité populeuse, et qui ne conduit qu'au désert.

On a dit que Colbert, si la guerre et Louvois ne l'avaient emporté,

eût soutenu la situation; que l'effort colossal de ce grand

résurrectioniste, à force de créer, eût dépassé l'effort, non moins

grand, du roi, pour détruire. Je ne le crois nullement. Sous les pieds

de Colbert, un terrain très-mauvais devait toujours le faire crouler.

Il bâtissait sur quoi? sur les ruines de la moralité publique. Il crée

le travail ici et là par les primes énormes que l'exclusion des

produits étrangers donne à telle industrie. Mais le goût général est à

l'oisiveté et à la vie improductive. Du plus bas au plus haut, tout

regarde la cour. Qui peut, vit noblement. Colbert obtient, exige du

clergé la suppression de quelques fêtes, et elles n'en sont pas moins

chômées. Il promet pension aux nobles qui auront dix enfants (plus

tard même aux non-nobles); mais cela ne tente personne. Les familles

connues produisent de moins en moins; beaucoup finissent avec le

siècle. Exemple, les Arnauld, famille prolifique, énergique. Le

premier, l'avocat, sous Henri IV, _a vingt enfants_ (dix sont

d'église, dont six religieuses qui meurent jeunes). Le second, Arnauld

d'Andilly, sous Louis XIII, _a quinze enfants_ (dont six religieuses

qui, la plupart, meurent jeunes). Le troisième, Arnauld de Pompone,

ministre de Louis XIV, _a cinq enfants_ (dont deux d'église), tous

éteints sans postérité. Notez que cette race vigoureuse s'est alliée

en vain à la race non moins énergique, à l'héroïque sang des Colbert.

Que sera-ce des autres familles, des bourgeois peu aisés, des pauvres?

Deux choses les stérilisent:

1º _L'augmentation des dépenses._ Les objets fabriqués quintuplent de

valeur en un siècle; le blé n'enchérit pas; le propriétaire est gêné,

vend mal son blé, en produit peu. Famine de trois ans en trois ans. Et

cependant le luxe augmente; on veut briller, on craint les charges de

famille.

2º _La fluctuation morale_ d'un siècle intermédiaire qui nage entre

deux âmes, l'ancienne et la nouvelle, tient l'homme ennuyé, affadi. Il

ne tient point à se perpétuer. Parmi ses pompes solennelles, l'idée

religieuse va défaillant. Elle ne garde l'orgueil de la forme qu'en

abdiquant l'influence morale. Elle ne règne qu'à force d'obéir aux

vices publics, ne vit que pour autoriser l'esprit de mort qui

l'emporte elle-même.

La France est sur cette pente. Mais, pour voir où elle va, il faut

d'abord bien regarder les États qui l'ont déjà descendue, les deux

empires surtout qui portèrent si haut le drapeau des religions du

Moyen âge, l'Espagne et la Turquie. Différents dans la vie, ils se

ressemblent dans la mort, et sont comme frères dans le tombeau. Une

même chose les caractérise, la dépopulation.

Dès 1619, les Cortès ont dit ce mot funèbre: «On ne se marie plus, ou,

marié, on n'engendre plus. Personne pour cultiver les terres... Il n'y

aura pas seulement de pilotes pour fuir ailleurs. Encore un siècle, et

l'Espagne s'éteint.»

Sous autre forme, mêmes plaintes en Turquie. Un Turc des plus

vaillants, un des héros de la guerre de Candie, déjà vieux, ne pouvait

rencontrer des femmes par les villes, sans s'écrier: «Le salut soit

sur vous, mes femmes, anges de la terre, fleurs de l'arbre

céleste!... Priez pour nous! que Dieu vous comble de ses grâces. Car

vous enfantez des soldats.» (Hammer.)

Dès cette époque, le sérail périssait. Peu de femmes. On n'achetait

que des enfants; l'impôt sur ce commerce fut supprimé vers 1600. Les

quatre _ministres du diable_, vin, café, tabac, opium, donnèrent le

goût des plaisirs solitaires, des ivresses non partagées. De la

Turquie, les cafés se répandent en Europe, en Angleterre, bientôt en

France (1669). Avant la fin du siècle, l'ignoble tabagie a pénétré

partout.

L'effort que Colbert fait ici pour relever la France, se fait là-bas

par moyens turcs. Un Albanais, cuisinier du sultan, Mohamed Kiuperli,

_homme doux_, dit l'histoire, fait un affreux hachis, trente-six mille

supplices en cinq ans. Il discipline les janissaires par

l'extermination, tue jusqu'aux parents du sultan. La cruauté des Turcs

redevient redoutable. Ils serrent Candie, ravagent la Hongrie.

Le fils du cuisinier, un savant, un guerrier, Ahmed Kiuperli, submerge

la Hongrie d'un déluge de Turcs et de Tartares, qui monte au nord, et

jusqu'en Silésie. C'est surtout pour faire des esclaves; quatre-vingt

mille filles et enfants en une campagne, tandis que les Barbaresques

en ramassent sur toutes les côtes. L'empire, sous ce vizir lettré,

retourne, par calcul, à ses barbaries primitives, les grandes razzias

d'enfants grecs pour le sérail qui les donne à l'armée. Ahmed en une

fois fait deux mille pages du sultan.

La France, de plus en plus chef de la catholicité, de moins en moins

s'entend avec les Turcs. Nos volontaires, sous la Feuillade, brillent

à Saint-Gothard, où le Turc, repoussé, n'en impose pas moins la paix à

l'Autriche, et le tribut à la Transylvanie (1664). Même événement en

Candie, où la Feuillade, Noailles, nos vaillants étourdis,

embarrassent les Vénitiens qu'ils viennent secourir. Ahmed triomphe

encore et achève de prendre Candie (1666). Ces succès, et ceux qu'il

aura sur la Pologne, n'empêchent pas que la Turquie ne s'affaisse, ne

croule, par l'énervation de la race et sa stérilité immonde. Les

casuistes turcs et le mufti lui-même (Hammer) donnent l'exemple et le

précepte. Le Coran est vaincu. Toutes les fastueuses rigueurs de

sévérité musulmane sont inutiles. Un athée brûlé vif, la fermeture des

cabarets, la défense du vin, ne relèvent pas Mahomet. Kiuperli

lui-même délaisse sa réforme; découragé, succombe. En défendant le

vin, il mourra d'eau-de-vie (1676).

L'Espagne était plus bas, beaucoup plus bas que la Turquie. Les

Kiuperli parvinrent à créer de grandes armées. L'Espagne, contre le

Portugal qui l'envahit, trouve à peine quinze mille invalides. La

Castille n'est qu'épines et ronces; dans la Vieille seulement, trois

cents villages abandonnés, deux cents dans la Nouvelle, et deux cents

autour de Tolède. L'Estramadure est un grand pâturage, habité des

seuls mérinos. Mille villages en ruine au royaume de Cordoue. La

Catalogne voit tous ses laboureurs fuir aux montagnes et devenir

brigands.

De saignée en saignée, l'Espagne s'est évanouie. Une fois un million

de juifs, puis deux millions de Maures, ou chassés ou détruits. Et

l'émigration d'Amérique (au calcul de M. Weiss), coûte trente millions

d'hommes en un siècle!

Du reste, il suffisait de la vie noble pour annuler l'Espagne. Elle

tombe à six millions d'âmes, dont un million sont nobles ou prêtres.

Mais tout le pays devient noble. Le chevrier sauvage vit noblement sur

la bruyère; son fils noblement sera moine.

En 1619, les Cortès demandent en vain (ce que voudrait Colbert en

1666) la réduction des couvents. Ils croissent, multiplient,

fleurissent de la désolation générale. Les religieuses, surtout,

augmentent au XVIIe siècle.

Le mariage vaut la virginité; il devient infécond. On a vu le progrès

du docteur en stérilité, du grand casuiste, le Diable, qui, dans ses

fêtes du sabbat, avait enrôlé les sauvages populations du nord de

l'Espagne, des montagnes de France. Il est intéressant de voir les

premiers Espagnols qui firent une science de la casuistique,

l'ingénieux Basque Navarro et le savant Sanchez, lutter encore pour la

génération, sans laquelle tout finit à la fois, l'État et l'Église.

Pour obtenir de l'époux que la famille dure et pour qu'on naisse

encore, ils subtilisent et se tourmentent, descendent aux plus

étranges complaisances, y plient l'épouse. En vain. Tout cela n'émeut

guère le triste seigneur qui ne veut rien que finir noblement. Rien ne

gagnera l'Espagne que la stérilité permise, l'autorisation de mourir.

Le brillant pamphlet de Pascal est loin de donner l'idée de cette

grande révolution des moeurs européennes, loin de faire soupçonner

l'étonnante élasticité avec laquelle la casuistique s'accommoda aux

besoins de chaque peuple, céda selon les lieux, les temps.

Par exemple, en Pologne, ce qui pesait le plus à ce génie fier et

mobile, ce cavalier sans frein, c'était l'éternité du mariage, ses

empêchements, ses servitudes. On le gagna par là. Tantôt doux et

tantôt sévères, les Jésuites, parfois, dispensèrent des vieux

empêchements canoniques pour parenté. Et parfois, au contraire, pour

favoriser les divorces, ils firent valoir ces empêchements, rendirent

aux époux le service de trouver qu'ils étaient parents. Les reines

leur livrèrent les rois, et ceux-ci le royaume. Casimir fut Jésuite.

De là advint ce qu'on peut appeler le premier démembrement. Les

Cosaques, persécutés par le clergé latin, renièrent la Pologne et se

donnèrent à la Russie.

Le mariage resta indissoluble en Italie, mais le mariage à trois. La

casuistique, ayant soulagé le mari de tout devoir envers sa femme,

consola celle-ci en lui laissant un chevalier servant, mari plus

assidu qui sauvait l'autre de l'ennui de vivre avec elle. Ces unions

étaient publiques; tous trois, confessés et absous, communiaient

ensemble aux grands jours. Elles devinrent légales, furent stipulées

dans les contrats. Un illustre vieillard de Gênes, un S., en 1840,

montrait un de ces actes parmi ses papiers de famille, acte notarié au

dernier siècle: «La noble demoiselle, âgée de dix-huit ans, consent à

prendre tel, un mari de vingt-huit, mais il lui garantit par écrit

qu'elle gardera son chevalier servant, qui en a trente-deux.»

Ces languissantes Italiennes, dans leur oisiveté, au lieu d'avoir un

singe, un petit chien, aimaient à traîner après elles un homme-femme,

qui portait l'éventail ou donnait le mouchoir. Rien de plus froid.

L'éternel tête-à-tête se passait à bâiller. Mais le mari bâillait

aussi d'avoir à perpétuité cette ombre inséparable de sa femme,

presque toujours un cadet sans fortune, un parasite. Chaque famille

eut un enfant, sans plus. L'amour était stérile autant que le mariage.

Tout était sec, la table maigre, avec des dehors fastueux. De réforme

en réforme, on fit la plus économique, de supprimer la femme et ne

plus se marier. Plus de maison. Ils vivaient seuls dans leurs palais

déserts, avec quelques pages en guenilles.

Nos Français n'allèrent pas si loin. Pourquoi? Faut-il admettre que

Pascal réforma la casuistique, que les _Provinciales_ produisirent une

grande réaction morale? Les Jansénistes disent: «Avant Pascal, les

fameux manuels d'Escobar et de Busenbaum eurent quarante, cinquante

éditions; après Pascal, une seule.» Vain triomphe, les choses n'en

vont pas moins leur train, et les Jésuites n'ont que faire d'imprimer.

Ces manuels deviennent inutiles, mais c'est parce qu'il sont dépassés.

Le pas nouveau, hardi, qui se fit depuis Escobar, éclate dans la

pratique. Mais on n'écrit plus presque rien. Et c'est seulement un

siècle après que la casuistique, dans son code italien, avoue

l'abandon des barrières qui, sous Escobar même, défendaient encore la

nature.

Les moeurs turques, italiennes, adoptées d'Henri III, moquées sous

Henri IV, reprennent un peu sous Mazarin. L'opéra italien (1644), ses

travestissements, les amusements de carnaval, ramènent ces scandales.

Les Condés et Contis n'y donnent que trop. Monsieur avec éclat, ayant

contre sa femme son confesseur, le bon père Zoccoli (1667).

Du reste, ces exemples eurent peu d'imitateurs. Les mornes plaisirs

égoïstes, leur somnolence, n'allèrent jamais aux nôtres. Ils ne

contentaient nullement le besoin de gaieté, de malice, qui est au fond

de ce peuple. La débonnaireté des casuistes alla plus loin que nos

péchés.

La femme reste la reine du plaisir, de l'intrigue. La vieille farce du

mari trompé, si populaire chez nos aïeux, devient l'histoire

universelle, autorisée d'en haut. Qui donc sera plus sage que le

victorieux roi de France? D'Amphitryon surgit un rire inextinguible.

Cette glorieuse apothéose du cocuage par un cocu de génie qui

s'exécutait noblement, convertit tout le monde. Chacun sentit, goûta

la moralité de la pièce: Tout est divin, venant des dieux.

Ici c'est le contraire des romans de chevalerie, où l'inférieur, le

pauvre, le vassal, est favorisé de la dame. Le mystère est plus

simple. L'amant, c'est le maître, le roi, celui de qui l'on attend

tout, celui chez qui l'on mange. Comment résister à cela? Vivonne,

frère de la Montespan, montrant ses joues rosées, rendait hommage à la

cuisine royale. Et, pour la grasse Alcmène, le secret de son coeur fut

le mot de Molière: «Le véritable amphitryon, c'est l'amphitryon où

l'on dîne.»

Tout cela est fort gai, et le semblerait davantage s'il ne s'y mêlait

point de larmes. Mais la farce n'amuse guère si elle n'en est

assaisonnée. La Montespan eût ennuyé bien vite si elle n'eût possédé

la Vallière, n'eût eu à piquer le souffre-douleur. Elle le sent si

bien, qu'elle ne permet pas que ce jouet échappe; elle la garde, elle

s'en sert, la prend pour femme de chambre, se fait coiffer par elle.

Bien plus, ils l'avilissent, ne la comptant pas plus qu'un petit chien

que le roi lui jette un jour avec risée.

Une autre chose qui amusait la cour, c'étaient les cris, les plaintes

de M. de Montespan. Mais il passa toute mesure en allant faire vacarme

chez madame de Montausier, malade, et qui mourut bientôt. Le roi,

alors, fit une chose nouvelle en France, qui jamais ne se vit, ni

avant ni après. Lui-même, de sa main, écrivit le divorce de M. et de

madame Montespan, envoya cet acte bizarre au Châtelet.

Il ne s'en tint pas là. Il en tira une honteuse vengeance, le flétrit

de l'argent qu'il le força de prendre; il lui paya sa femme, le chassa

de Paris avec cent mille écus.

Partout même spectacle. Du plus haut au plus bas, chacun avilit

bravement le faible et l'inférieur, qui avale ses larmes, tâche de

rire, et flétrit à son tour quelqu'un plus bas encore, qui ne se

vengera pas. Cascade et cataracte de honte qui va de classe en classe,

de la cour à la ville, de la ville à la France, de la France aux

nations.

Le grand écho de la douleur, c'est celui qui, d'office, est chargé de

faire rire. Molière était malade, tout en faisant fortune, chargé

d'affronts, d'argent et de soucis. L'_Avare_ n'avait pas réussi. On ne

riait que des cocus et de la bastonnade. Il gardait pour lui seul ces

rôles de gens battus. Est-ce à dire qu'il n'en sentît rien? _Georges

Dandin_ est douloureux. _Pourceaugnac_ est horrible. «Vous n'avez qu'à

considérer cette tristesse, ces yeux rouges et hagards, ce corps menu,

grêle, noir...» Hélas! c'était Molière, et lui-même faisait son

portrait.

CHAPITRE X

MORT DE MADAME

1667-1670

Madame avait beaucoup de l'esprit des Valois, le charme des deux

Marguerite. Cette fleur de l'ancienne France devait-elle refleurir par

elle? Verrait-on de nouveaux Valois briller près de la forte (quelque

peu lourde) branche de Bourbon? C'était un espoir de Louis XIV. On

croyait bien que l'unique enfant mâle qu'ait eu Madame, le petit duc

de Valois, pourrait être un François Ier. Il mourut au berceau.

Irréparable perte dont elle ne releva jamais bien. Les quatre années

qu'elle vécut depuis furent une suite de maladies. Elle fut deux fois

encore enceinte, non sans danger; sa taille était un peu tournée; ce

défaut de conformation devait marquer de plus en plus.

Dans l'été de 1667, elle fit une fausse couche, et reçut en même

temps deux très-sensibles coups. Le roi qui vint de Flandre la voir,

la consoler, avait pris justement à ce moment une maîtresse, et la

plus odieuse, la méchante, la moqueuse, la Montespan. Dès l'hiver,

elle remplit tout de sa grosse personnalité. En même temps, Monsieur,

subjugué et décidément femme, eut un ami en titre, le chevalier de

Lorraine, son cavalier qui lui donnait le bras et le menait au bal, en

jupe, minaudant et fardé.

Désormais, c'est une autre cour. Et nous sommes tombés d'un degré. La

médiocrité du roi, sa matérialité pesante apparaissent sans remède

dans l'objet de son choix. Le scandale du double adultère s'affiche

hardiment, effacé par la honte d'un frère avili.

Avec ces moeurs grossières, le charme doux et fin de Madame n'avait

plus guère chance d'agir. À vingt-deux ans déjà, elle dut chercher

l'influence par des moyens plus sérieux. Elle avait confiance dans un

certain Gascon, Cosnac, son aumônier, évêque de Valence, qui brûlait

d'avoir le chapeau, et, pour cela, travaillait de son mieux à la

rendre ambitieuse. C'était un homme laid, à mine basse, de beaucoup

d'esprit, de vigueur peu commune. Il lui fit entendre que peut-être il

y avait encore moyen de relever Monsieur, de le tirer du bourbier. Les

deux époux, se rapprochant et s'appuyant de Charles II, auraient plus

de poids sur le roi. Pour cela, il fallait affermir Monsieur, et le

rendre un peu homme, le produire et le faire valoir. Madame entra dans

cette idée. À l'entrée de la guerre de Flandre, elle écrivit à Charles

II pour qu'il obtînt du roi que Monsieur commandât l'armée.

Je n'ai rien vu de plus comique que ce tableau de Monsieur allant en

guerre à la remorque du prêtre qui le traîne. Cosnac ne se ménage pas;

il va à la tranchée pour que Monsieur y aille. Mais Monsieur dit qu'il

n'est pas confessé... À cela ne tienne! on l'absout, on le pousse en

avant.

Vaines espérances des hommes! Un matin descend chez Monsieur son

chevalier de Lorraine. Monsieur redevient femme. Cosnac n'en peut plus

tirer rien. Il reste dans sa tente à se parer, farder, en quatre

miroirs.

Trois fois par jour, il va admirer le bel ami à la tête des troupes.

Pour comble, celui-ci est blessé. C'est une égratignure, n'importe.

Monsieur en perd l'esprit. De retour à Villers-Cotterets, ne pouvant

parler d'autre chose, il se confie, à qui? à Madame, lui explique les

qualités du chevalier, la fait juge d'un si grand mérite.

Il n'y eut jamais chose plus étrange. Sans honte ni respect humain, le

chevalier s'établit au Palais-Royal, ordonna, régla tout. Il

transforma Monsieur, et le rendit très-violent. Lui-même, depuis trois

ou quatre ans, il était quasi marié avec une fille d'honneur de

Madame. Mais il rompit avec éclat, et la fit chasser par Monsieur, qui

ne daigna pas même en parler à sa femme. Monsieur lui enleva encore

son aumônier Cosnac, et le fit exiler. Ces coups d'État montrèrent ce

que pouvait le chevalier, terrifièrent le palais, et Madame fut

abandonnée, même de ses serviteurs personnels. Son écuyer, son

capitaine des gardes, son maître d'hôtel, devinrent les agents

dévoués du favori, et elle n'eut plus en eux que des espions.

Cette histoire d'Héliogabale en plein christianisme et dans ce siècle

lumineux, comment s'arrangeait-elle avec le confessionnal? Le roi

communiait aux grandes fêtes devant la foule, et aurait trouvé fort

mauvais que Monsieur s'abstînt, ou Madame. Son confesseur, à elle,

était un moine, un rustre, un capucin, qui ne la gênait guère, et dont

la belle barbe figurait bien dans un carrosse pour imposer au peuple

(Montpensier).

Monsieur en avait un bien plus commode encore, le doux père Zoccoli,

basse et plate punaise italienne, qui devint le complaisant, l'agent,

le valet du favori. Cela révéla le progrès qu'on avait fait en douze

ans depuis les _Provinciales_. Ce qu'eût gêné Escobar n'embarrassa

plus Zoccoli.

Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19) · 第 7 / 26 段