La marine formée par Cromwell était fort redoutable; elle avait tenu

tête aux Hollandais avec une extrême ténacité. Mais, d'autre part, de

Witt branlait; il avait besoin d'être raffermi par un grand coup. S'il

renonçait à cette attaque, il reculait, sur quoi? Sur la mauvaise

humeur de ce peuple muet, mais dangereux, sur la révolution peut-être.

Ruyter pensa que, puisque le vin était tiré, il fallait le boire, et

il se passa des Français.

Nous avons son portrait au Louvre, du puissant pinceau de Jordaens.

OEuvre pantagruélique d'un burlesque sublime qui eût enchanté

Rabelais. C'est Gargantua en largeur, moitié baleine et moitié homme.

Ses gros yeux noirs, saillants sur son visage rouge, superbement

tanné, lancent la vie à flots, une redoutable bonne humeur et la

contagion de la victoire.

C'est l'invincible et l'infaillible, c'est le pape de la mer. Dans le

tableau, il parle, et on entend le tonnerre de sa voix. Jordaens a dû

le suivre, le prendre en plein combat, dans ses gaietés royales, quand

son âme joyeuse emplissait une flotte, quand les boulets pleuvaient,

que les vaisseaux en feu sautaient autour de lui. Il lui fallait ces

grandes fêtes, comme le bal qu'il donna aux Anglais en juin 1666; il

dura trois jours et trois nuits.

En juin 1667, il alla droit dans la Tamise, au jour dit, le 4 juin. Et

c'est justement cette ponctualité qui surprit les Anglais. Ils

croyaient qu'il n'irait pas seul. Il cassa comme un fil la chaîne qui

fermait la Medway, prit le fort de Sheerness, prit, brûla des

vaisseaux, détruisit ou enleva les magasins, remonta la Tamise vers

Londres. Les Anglais consternés eurent tout le temps de voir le

Hollandais se promener, boire sa bière et soigner ses poules; il y

tenait beaucoup et les avait toujours à bord; c'était son amusement.

Il se trouva si bien dans la Tamise, qu'il ne voulait plus s'en aller.

Il restait à attendre pour voir si les Anglais se réveilleraient. Cela

dura plusieurs semaines. Cependant la Hollande faisait à l'Angleterre

des propositions honorables, étonnantes même. Elle voulait calmer à

tout prix l'orgueil souffrant de sa rivale. Elle lui offrait de saluer

le pavillon anglais dans les mers anglaises. Partout ailleurs,

égalité. On gardait ce qu'on avait pris des deux côtés. L'Angleterre

accepta (31 juillet 1667). Elle était furieuse, mais contre son roi

qui l'avait laissé humilier. Ce fut encore un coup fatal à notre roi

français de Londres, donc à Louis XIV même.

On pouvait croire que l'Espagne aux abois allait appeler à son aide

les deux puissances maritimes, s'ouvrir à elles plutôt qu'à son parent

perfide. Turenne n'eut nulle envie d'avancer. Il ne quitta point le

pays wallon, s'attacha aux frontières de la langue française, s'en

alla à gauche, à Tournai, qu'il prit (21-26 juin), enfin Douai (2-6

juillet).

Guerre sans guerre, où pourtant les Belges assurent que les troupes de

Louis XIV faisaient beaucoup d'excès. La Hollande intervint, proposa

sa médiation (4 juillet), que le roi ne repoussa pas. Seulement il

voulait, outre la Flandre française, avoir la Franche-Comté et le

Luxembourg. Ce Luxembourg l'eût mené en Hollande.

Il y avait sept grandes semaines que le roi était loin des dames. Il

se chargea de leur porter les drapeaux qu'on avait reçus plutôt que

pris, et il alla chercher la reine pour la montrer, réchauffer ses

nouveaux sujets, qui n'applaudissaient guère et faisaient triste mine.

Pour qui revenait-il? Pour la Vallière alors enceinte? En partant, il

l'avait installée à Versailles et fait duchesse en légitimant ses

enfants. Pour une passion dont l'attrait avait été le mystère, ce

grand éclat n'était pas d'un bon signe.

Les habiles le voyaient flotter. La Choisy avait tout exprès fait

venir une jolie demoiselle qui ne réussit pas. Les rieuses (la

Montespan) trouvèrent moyen de rendre ridicule la pauvre provinciale.

Le roi n'osa l'aimer.

Avec un air si absolu, il dépendait beaucoup de l'opinion, suivait

celle de ses entourages. En ce moment, il avait pris de l'engouement

pour un fat, qui n'avait que trop d'influence sur lui.

Lauzun, un cadet de Gascogne, simple officier au régiment de

Grammont; ses parents avaient percé par l'insolence. Il n'avait pas

les dons brillants de Vardes, ni aucun mérite solide; nul talent; on

le vit dès qu'il fut dans les hauts emplois. C'était un petit homme

blondasse, vif, hardi et bien fait, de mauvaise mine, aigrefin, l'air

méchant. Il était hargneux, provoquant, il marchait sur les femmes, et

son amour était l'insulte. Il leur plut fort. «Il est extraordinaire

en tout,» dit Mademoiselle avec enthousiasme.

Il avait choisi pour emblème _une fusée_, pour aller au plus haut. Il

déplut; on le mit d'abord à la Bastille. Là, notre homme songea et se

retourna en gascon. Ses amis le trouvèrent désespéré, la barbe longue;

il la laisse pousser et ne la coupera pas que son maître n'ait

pardonné. Il va mourir si on ne lui pardonne. La comédie lui réussit

et lui gagna le roi. Les valets l'ennuyaient, il aima mieux ce méchant

petit dogue qui mordait tout le monde, ne léchait qu'une main,

assaisonnait la bassesse par l'impertinence.

Le roi lui donne d'abord son régiment de dragons, un joujou personnel

qu'il s'amuse à former lui-même. Superbe occasion de dépense. Or,

Lauzun n'avait rien. Il fallait brusquer la fortune. Beaucoup de gens

trouvaient que la Vallière durait longtemps. Si l'on pouvait donner au

roi une maîtresse, la cour changeait, la pluie des grâces allait se

détourner. Lauzun vanta la Montespan. Cela n'avait pas grande chance.

Le roi la connaissait, la voyait tous les jours sans y faire

attention. Il l'avait connue demoiselle chez Madame, où elle fut

brouillonne, intrigante, se fit chasser. Elle avait épousé Montespan,

homme d'esprit, petit-fils du bouffon Zamet, et elle en avait eu un

enfant. Elle avait déjà vingt-sept ans. C'était une fort belle

Poitevine, enjouée, grande et grasse. Son portrait (à Fontainebleau)

la représente assise, nourrissant de jolis enfants, dont l'un tette

avidement ses beaux seins pleins de lait. Eh bien, ces attributs

touchants, cette plénitude charmante de la seconde jeunesse, qui

éclipse la première, ici ne charment pas du tout. On ne la sent

vraiment pas mère. Pas un enfant n'irait à elle. Elle n'aimait point

les enfants, ni les siens même, ni personne. Avec ce grand luxe de

chair, cette richesse de vie et de sang qui souvent donne au moins

certaine bonté physique, une nature ingrate perce pourtant. Le

peintre, en appelant ce portrait-là _la charité_, a l'air de se moquer

de nous.

Elle a dit elle-même qu'elle n'était venue à la cour que dans le ferme

propos de se faire maîtresse du roi. Le roi jusque-là aimait trois

femmes très-bonnes, la reine, Madame et la Vallière. Il craignait les

méchantes. La Montespan fut patiente, elle se fit d'abord accepter de

la reine en parlant mal contre la Vallière, puis de la Vallière

elle-même, qui, craignant d'ennuyer le roi, aimait à avoir là cette

rieuse pour le divertir.

Jamais peut-être on n'aurait réussi sans une circonstance. La reine

attendait le roi à Compiègne. Toute la cour y était; madame de

Montespan couchait chez madame de Montausier, gouvernante des enfants

de France, sous l'abri et la clef de cette reine des Précieuses,

prudence qui eût fait honneur à une jeune demoiselle, et qui semblait

de luxe pour une dame qui allait vers trente ans.

Le roi, arrivant à Compiègne, trouva que son appartement, voisin de

celui de la reine, était pris par Mademoiselle. Chose bizarre dans une

cour tellement vouée à l'étiquette, le roi de France ne savait où

coucher. Mais il ne fut pas difficile. Il logea dans une antichambre,

fort près de l'appartement de madame de Montausier; il n'y avait rien

entre qu'un petit escalier. Cela était ingénieux, et on irrita encore

la tentation en posant, par honneur, une sentinelle sur l'escalier;

mais le roi ne l'y laissa pas.

Madame de Montausier était la dernière représentante des temps de

Louis XIII, des amours purs d'alors entre le roi et une sainte, des

amours fidèles, patients; elle était elle-même cette fameuse Julie de

Rambouillet que le grave Montausier adora quinze années sans se

presser, et dont la virginité célèbre inspira tant de sonnets et tant

de madrigaux. Grand contraste avec l'âge nouveau, un roi jeune,

absolu, qui pouvait dire partout, comme César: _Veni, vidi, vici._ La

bonne dame pouvait deviner une invasion, une surprise militaire; ce

n'eût pas été la première. On se rappelle que la gouvernante des

filles de la reine fit griller leurs fenêtres et fut disgraciée.

Madame de Montausier eût pu tourner la clef, mais qu'aurait dit le

maître? Rien ne lui résistait alors, toutes les places se rendaient à

lui.

En réalité, ce fut moins de la dame que de l'appartement, de

l'aventure, de la surprise, du mystère qu'il fut amoureux. La reine,

précisément, couchait au-dessous; il ne fallait pas l'éveiller, ni

madame de Montausier. Ce fut la grande séduction de la rusée d'avoir

pris domicile dans le logis de la vertu.

Ce temps et cette cour étaient merveilleusement disciplinés. Personne

ne s'étonna, on trouva naturel que le roi logeât dans ce galetas. Il

s'y enfermait le jour, il y travaillait la nuit, disait-il, au grand

chagrin de la reine, qui s'inquiétait pour sa santé, ne le voyant

venir coucher qu'à quatre heures du matin.

Au bout de quelques jours, il l'emmena jusqu'à La Fère, et lui-même

était en avant, à Guise, avec des troupes. Un bruit étrange se répand

chez la reine: la Vallière va arriver le lendemain. Elle est hors

d'elle-même: ses dames se désolent avec elle; madame de Montausier est

indignée de l'audace de cette fille. Madame de Montespan soupire, dit:

«Dieu me garde d'être la maîtresse du roi! si j'avais ce malheur, je

n'aurais pas l'effronterie de paraître devant la reine.»

La Vallière arrive dès le soir. La reine, exaspérée, défend qu'on lui

donne à manger. Elle n'en avait guère besoin; la terrible nouvelle

l'avait frappée à Versailles, et elle avait volé, oubliant tout, la

reine, le bruit des convenances, n'ayant qu'une pensée, le rejoindre,

mourir à ses pieds.

Bizarre événement! Rêvait-on? veillait-on? La Vallière audacieuse!...

Pour la connaître, il faut savoir qu'un soir, chez Madame, elle

faillit périr pour accoucher furtivement, qu'en effet elle accoucha

«pendant que Madame était à la messe,» qu'elle ne fit semblant de

rien, veilla jusqu'à minuit la tête découverte, risquant mille fois sa

vie.

Eh bien, cette fille craintive, la voici qui brave tout. La reine

défend à son escorte de laisser partir personne avant elle, pour

parler au roi la première. Mais la Vallière est en avant; d'une

hauteur elle a vu où était l'armée, et elle y va à toutes brides. La

reine voit au loin ce carrosse lancé dans la poussière, et qui va

comme un tourbillon... «Arrêtez-la! arrêtez-la!» dit-elle. Mais elle a

trop d'avance, et elle arrive la première.

Du reste, la pauvre reine eût pu comprendre la vanité de ce débat

entre elle et la Vallière. Le roi leur avait échappé. Tout le jour il

s'enfermait chez madame de Montausier, qui, je ne sais comment, à

chaque couchée, logeait tout à côté de lui.

La Montespan trompait encore la reine par sa dévotion. Elle

l'édifiait, l'amusait en lui contant les soins qu'elle prenait, sur la

route, des hospices et des hôpitaux, d'un surtout d'orphelines. Elle

parlait, imitait les mines grotesques des petites Flamandes, les

contrefaisait une à une.

Rien de plus gai que ce voyage. C'est le moment qu'a pris le bon Van

der Meulen (voir au Louvre). Le grand carrosse doré contient toute la

carrossée des dames de Louis XIV. Celui-ci, magnifique (tout idéal, ce

n'est pas un portrait), monte un gros blanc cheval normand; des

laquais de six pieds au moins, des Flamands à genoux. Le roi, bien

plus souvent, était dans le carrosse, à rire avec la Montespan.

Le seul acte vraiment militaire de la campagne fut le siége de Lille,

où Marsin avait concentré tout ce qu'il avait de forces (août), mais

il ne réussit pas à armer, à entraîner les habitants. Le roi, déjà

très-fort, fut fortifié par le retour du corps d'armée d'Allemagne.

Les Lillois redoutaient l'assaut, ils forcèrent Marsin de se rendre

(28 août 1667). Dans sa retraite, toute l'armée tomba sur lui, et

remporta un succès trop facile.

On fut fort étonné de voir le roi vainqueur s'arrêter court. Turenne

tâta Gand, et se retira. Déjà il avait levé le siége de Deudermonde.

Qui faisait donc avorter la conquête, si facile, des Pays-Bas? L'offre

désespérée que l'Espagne fit aux Hollandais de leur mettre ses places

en main. La Hollande intervint. Charles II n'était pas le maître de

seconder Louis XIV.

Il y eut un moment d'arrêt. Le roi donna les récompenses de la guerre.

À Lauzun, une charge princière, celle de colonel général des dragons,

et le gouvernement d'une grande province, le Berri. À M. de

Montausier, la place naturelle du plus honnête homme de France, celle

de gouverneur du Dauphin. Choix excellent. Tous louèrent et sourirent.

Mais madame de Montausier devint dès lors malade, et plus malade

encore d'esprit.

Le mystère de Compiègne n'était plus un mystère. M. de Montespan,

esprit bizarre, loin de se résigner, comme tant de maris patients,

s'emporta, souffleta sa femme, qui s'enfuit de chez lui. Dès lors, il

se dit veuf, il en porta le deuil. Il se promena par les rues dans un

carrosse drapé de noir; aux quatre coins, des cornes pour panaches.

Incroyable insolence, que le roi eût punie, si la dame n'eût cru qu'il

valait mieux en rire. Elle avait fait un pas hardi. Elle avait élu

domicile chez sa grande amie la Vallière, qui n'osa l'éconduire, et

dès lors ne fut plus chez elle. La rieuse effrontée fut maîtresse de

tout, la Vallière sa servante. Situation cruelle, où les ébats de

l'une étaient assaisonnés des pleurs de l'autre. La Montespan, du

reste, n'était pas exclusive; loin de pleurer, elle riait, quand le

roi revenait à l'autre et consolait cette pleureuse.

Il manquait une chose à ces plaisirs, c'était d'être étalés, mis sur

la scène. On joua la nuit de Compiègne. Sans un ordre précis, Molière

ne l'eût jamais osé. La chose était barbare, elle navrait la reine et

la Vallière, et madame de Montausier, M. de Montespan, tant d'autres.

Molière n'eût pas fait de lui-même cette cruelle exécution. Il y

déplore sa servitude. Que peut Molière-Sosie? Il sert et servira. Car

il n'a que son maître, et contre lui toute la cour; la vieille cour à

cause de _Tartufe_, et la jeune pour le _Misanthrope_. La ville

bâillait à son théâtre, aimant mieux le divin Scaramouche, qui

justement revenait d'Italie. Il n'était pas sifflé, le roi n'eût pas

souffert qu'on manquât à son domestique. Mais le dédain, un froid de

glace, depuis deux ans frappait ses pièces. Ses propres acteurs

aigrement plaignaient son talent éclipsé. Et sa jolie femme (adorée de

ce sombre génie souffrant), parmi les blondins, les marquis, lui

prodiguait les consolations désolantes de la femme, des amis de Job.

Pour comble, l'autre fée dont l'amour douloureux le poursuivit jusqu'à

la mort, la muse, l'art, ne lui laissait pas de relâche. Il

s'acharnait à faire jouer _Tartufe_. C'est en vain qu'il avait cousu à

la pièce, complète en trois actes (et plus forte ainsi), deux actes

qui font une autre pièce pour l'apothéose du roi. Le roi disait bien

qu'on jouât, mais n'en donnait pas l'ordre écrit. Lamoignon, si

docile, ici restait très-ferme. Molière essayait tout, priait les

nouveaux dieux, espérait dans Alcmène. S'il se pouvait qu'aux heures

où Jupiter voit trouble, elle tirât de lui l'émancipation du

_Tartufe_!..

Voilà le secret de Sosie, le salaire espéré de la farce, des coups de

bâton.

Il y a dans cette pièce une verve désespérée. Dans tel mot (du

Prologue même) une crudité cynique que les seuls bouffons italiens

hasardaient jusque-là, et qui, dans la langue française, étonne et

stupéfie. Mais les dieux le voulaient ainsi. Ils voulaient, on le

voit, être joués eux-mêmes. Donc, on eut l'étonnant spectacle, la

prétendue victime de la fausse surprise expliquant la nuit de

Compiègne, Alcmène naïvement contant à son mari les plaisirs qu'en

épouse consciencieuse elle a donnés à Jupiter.

La vengeance de Molière pour la misère où on le fait descendre, c'est

que, s'il est battu, il n'en est pas un dans l'affaire qui n'ait aussi

sa part. Mercure-Lauzun est là à l'état de valet. Tous avilis, la

vertu elle-même, la légende de l'amour pur, la fameuse Julie

(Montausier), qui, là-bas, pâle au fond des loges, regarde, est

regardée. Elle en mourra deux ans après.

Au temps de Richelieu, Corneille avait pu dire: «Que vous reste-t-il?

_moi_.» Mais le tragique ici, c'est que ce _moi_, même est en doute.

«Je pense, donc je suis,» disait alors Descartes. Dans le naufrage

restait l'intelligence pour affirmer la vie. Molière-Sosie dit:

«_Suis-je?_... il me semble que je pense encore?»

Révélation cruelle sur la vie de l'acteur, qui sans cesse se nie, se

moque de lui-même, pour se croire, se sentir, dans son masque, son

rôle d'emprunt.

Mais tous étaient acteurs, et tous étaient Sosie. La foule dorée des

imbéciles qui riaient de son doute, en qui se sentait-elle vivre? en

elle? non. Mais dans ce masque, dans ce royal acteur qui seul _était_

et le reste un néant.

Or, qu'était donc ce masque, et ce roi d'avant-scène? Qu'on aurait

trouvé peu de chose, si l'on eût regardé en lui!

Le pis, c'est que Sosie avoue que le dur argument de Mercure, le

bâton, lui touche l'âme, et qu'il commence à l'admirer. Misère, misère

profonde! contre la force injuste, de ne pas garder le mépris.

CHAPITRE VIII

GRANDEUR DU ROI--CRÉATIONS DE COLBERT--LE ROI ARRÊTÉ PAR LA HOLLANDE

1668

La nuit, bonne amie de Mercure, complaisante aux larcins d'amour, non

moins obligeamment sert partout cet hiver la politique du roi. Pendant

qu'en haut il tonne et il foudroie, il est en bas dans l'ombre le

grand tentateur de l'Europe. Il offre tout à tous, à Charles II le

pouvoir absolu, à son compétiteur Léopold l'Espagne elle-même, dont il

ne veut, dit-il, que les membres extérieurs. Notre envoyé à Vienne

reçoit du maître ce compliment d'être un adroit fripon. Mais toute

cette adresse n'eût rien fait sans l'argent. Naguère on avait acheté

le confident de Philippe IV, et l'on va acheter celui de Léopold, pour

lui faire trahir son parent. C'est aussi par l'achat d'un traître

qu'on eut la Franche-Comté.

Dès novembre 1667, le roi visait cette province. Neutre depuis

longtemps, elle n'avait point, ne voulait point de troupes. Elle se

glorifiait, n'étant point attaquée, de se défendre elle-même. Elle

l'était en réalité par la protection de ses voisins, les Suisses.

Il s'agissait d'endormir l'une et l'autre, la Suisse et la

Franche-Comté, la duègne et la pucelle. Ce fut comme la nuit de

Compiègne. On choisit pour Mercure l'agent le plus sérieux. Le grand

Condé, gouverneur de Bourgogne, dès longtemps en demi-disgrâce, sans

emploi dans la guerre de Flandre, vivait, aigle sauvage, dans l'aire

de Chantilly, ou les montagnes de Dijon. Ce sombre personnage qui

tenait sa femme au cachot (et l'y tint même après sa mort), était le

dernier à coup sûr dont on eût attendu une joyeuse espièglerie. La

farce fut d'autant meilleure. Il menaça le gouverneur de la Comté,

comme s'il n'eût voulu qu'en tirer de l'argent. En même temps, on

achetait son bras droit et son confident, un abbé de Watteville, qu'il

avait envoyé aux Suisses pour s'assurer de leur secours. Ce bon

prêtre, jadis pour une folie de jeunesse (rien qu'un assassinat),

avait passé aux Turcs, s'était fait Turc, puis, gracié et revenu, il

convoitait une position de prince, la coadjutorerie de l'archevêché de

Besançon. Il en eut la promesse. Il endormit les Suisses qu'il était

chargé d'éveiller. Sûr de ne rencontrer personne, Condé avec quelque

mille hommes marche vers la frontière. Tout est prêt, le roi peut

venir. Il part de Saint-Germain (2 février 1668).

Superbe fut la mise en scène, et le décorateur Lebrun, dans ses

emphatiques peintures, n'a pas d'effet plus grand, plus réussi. Qu'on

se figure le roi, la foudre en main, dans ce noir tourbillon, roulant

par les frimas, défiant et l'hiver et l'Europe... Il arrive, tout

cède, que dis-je? il est encore en route, et déjà à Dijon, on lui

apporte les clefs de Besançon. Dôle essaye de tenir. Le roi menace de

tout tuer; on se rend. Quatorze jours ont suffi pour prendre la

Franche-Comté.

Superbe tour d'escamotage. Tous furent éblouis, et le roi lui-même. Ce

n'étaient pas seulement les trente-six villes conquises, des châteaux

innombrables, mais la nature vaincue, aussi bien que l'Espagne. Condé

subordonné et guidé par le roi, comme Turenne l'avait été en Flandre.

Tout était dû à sa fortune, à ses victorieux auspices, à son heureux

génie. Ils l'avouaient. Les savants mêmes, les poètes que Colbert lui

payait partout, ce grand concert des lettres qui le divinisait, de qui

s'inspirait-il! de lui. Il était le héros et il était la muse.

Despréaux n'eût rimé sans lui. Molière, son domestique, vivait du roi,

ramassait ses paroles; il lui devait ses meilleurs scènes, et n'y

était que pour la mise en oeuvre.

Puissance créatrice! un monde, une France nouvelle naissait de la

pensée du roi. Le roi voulait, et Colbert écrivait. Son ouvrier

Colbert, son commis, son boeuf de labour, le secrétaire de son génie,

venait par un mortel travail de faire ce que le roi avait conçu en se

jouant, une construction énorme, inouïe, de fantastique grandeur.

En cette création multiple, tout se trouve à la fois. Les lois, les

instruments des lois, les choses avec les hommes, administration,

industrie, commerce, enfin, par dessus, la machine à faire marcher

tout (bien ou mal?), la bureaucratie.

_Les lois_ (1667, 1670). Des travaux immenses du XVIe siècle qui a

tout préparé, les commissions de Colbert tirent l'Ordonnance civile et

l'Ordonnance criminelle.

_Les voies de communication._ Le grand système de nos routes royales

est commencé. La merveille du canal des deux mers est trouvée par

Riquet, et en dix ans exécutée. Les douanes intérieures de province à

province sont supprimées, au moins pour la moitié de la France.

_Nos colonies_ rachetées aux particuliers qui s'en étaient faits

souverains. Des compagnies de commerce créées. Hors une seule, ces

compagnies ne sont plus exclusives; on y entre en mettant des fonds.

_La marine_ se fait par enchantement. En quatre années, 70 bâtiments;

en six, 194, dont 120 vaisseaux (1671). Mais, le plus fort, c'est la

marine vivante, le peuple des marins mis sous la main de l'État. Cette

France obéissante, en 1668, subit le régime _des classes_, où le roi

déclare siens tous les matelots, pouvant les sommer à toute heure de

quitter le service lucratif du commerce pour le service dur et pauvre

des bâtiments de guerre.

Et, à côté de l'armée maritime, surgit de terre l'_armée

industrielle_. On ne peut nommer autrement l'organisation que Colbert

donne aux fabriques. Une France d'ouvriers en face de la France

agricole.

Quelle sera cette création? À son premier essor (1664), on la

croirait républicaine. Colbert dans chaque ville veut que les

négociants élisent, envoient deux députés qui apportent leurs

observations. Tout litige entre le commerce et le fisc est jugé par un

comité de trois négociants et trois fermiers généraux.

De toute l'Europe, Colbert appelle des industries nouvelles. Les

droits qu'il met, en 1664, sur les toiles et draps hollandais,

anglais, permettent aux nôtres d'essayer ces grandes fabrications. Ces

droits doublés, en 1667, fermant tout à coup le pays aux produits

étrangers, donnent un mouvement subit, violent, quasi fébrile à

l'industrie française. En 1669, la laine occupe 44,000 métiers. Lyon

tout à coup devient énorme, exporte des soieries pour 50 millions. Des

fortunes subites se font ici et là. Que sera-ce, quand l'industrie

aura gagné partout? quand la France, maîtresse des mers, ayant succédé

à l'Espagne, converti, brisé l'Angleterre, à la barbe du Hollandais,

exploitera les Indes, et, dans ses nouveaux ports de Brest, Rochefort,

Dunkerque, verra venir les galions? Mais qu'aura la Hollande? Ce qui

la fit jadis, le hareng saur et la morue.

Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19) · 第 6 / 26 段