Dans cette même année 1665, où les Grands jours marquèrent l'apogée de

son énergie, Colbert retomba rudement. L'Assemblée du clergé qui reste

onze mois en permanence s'ouvre et finit par les cris calculés d'une

furieuse douleur, des soupirs de colère, des larmes menaçantes. Le

clergé pleure d'abord sur _les enfants rendus aux protestants_. Il

pleure les _prêtres condamnés_ aux Grands jours par des laïques,

exécutés (pour meurtres). Douleur économique qui lui permet de garder

son argent, de refuser secours au roi. Il tient bon. C'est le roi qui

cède, pour avoir quelque chose. Il abandonne la réforme du clergé,

qu'avaient demandée les Grands jours. Défense aux juges laïques

d'intervenir dans les affaires de prêtres, _l'Église juge l'Église_;

cette maxime du Moyen âge n'est pas expressément écrite, mais elle est

pratiquée. Le monde saint est désormais fermé. Une décence admirable

couvrira tout. Nul scandale ne rompra la noble harmonie de ce siècle.

Autre concession, immense, contre les protestants. Une déclaration

royale convertit en lois générales tous les arrêts locaux rendus

contre eux depuis dix ans.

En vain l'électeur de Brandebourg s'intéressa pour eux. En vain

Colbert voulait les ménager dans l'intérêt de ses créations

industrielles. Le roi donna de bonnes paroles à l'électeur. Et, pour

Colbert, s'il put les protéger dans le haut commerce et la grande

fabrique, il ne put empêcher qu'on ne les exclût de tous les petits

métiers (chose bien autrement importante). Exemple: les lingères de

Paris interdisaient l'aiguille aux pauvres protestantes et les

faisaient mourir de faim.

Le clergé avait dit, quant aux enfants enlevés, qu'il n'obéirait point

au roi, et ne les rendrait pas. Il tint parole. Quand on essayait de

le faire, il ameutait son peuple de dévotes, ses mendiants, ses

marchands, etc.

Les malades protestants, au lit de mort, étaient assaillis par les

moines. Pour arrêter ce mal, on l'aggrava. Le moine ou le curé dut

attendre à la porte; mais le juge du lieu entrait au nom du roi,

demandait au malade _dans quelle foi il voulait mourir_. Scène

cruelle et souvent meurtrière; cette entrée solennelle de l'homme de

la loi saisissait les malades; tel qui eût résisté au prêtre cédait au

juge, aux craintes qu'on lui donnait pour sa famille, mourait

désespéré, malgré lui catholique par autorité de justice.

La reine mère meurt en janvier 1666, en laissant à son fils une

dernière prière, celle d'exterminer l'hérésie. Le roi était bon fils;

il avait par moments blessé pourtant sa mère; d'autant plus dut-il

prendre à coeur cette dernière parole par laquelle elle crut expier

les faiblesses de sa vie. On ne lui demandait, du reste, que ce qu'il

désirait lui-même. L'extinction de l'hérésie en France, en Europe,

l'humiliation des protestants, surtout de la Hollande, la conversion

de l'Angleterre (sans doute à main armée), c'était l'ambition

naturelle du chef du monde catholique, de l'héritier futur des rois

d'Espagne, du vrai successeur de Philippe II.

Chacun voyait venir la guerre, et la cour s'en réjouissait. Deux

hommes seuls, à ce moment, les plus grands à coup sûr, Colbert,

Molière, s'attristent. Colbert adresse au roi ses premières plaintes

sur l'excès des dépenses. Il s'effraye de l'extension des couvents. Il

donne des primes à la population, une pension à qui a dix enfants.

Triste aveu de l'état du pays, sous une prospérité factice.

Le grand esprit du siècle, celui qui, jour par jour, en écrit la

formule, Molière, comme s'il lisait la France au sourcil froncé de

Colbert, donne cette année le _Misanthrope_. Une pièce infiniment

hardie (plus que _Tartufe_ peut-être et plus que _Don Juan_). Car, si

Alceste gronde, c'est sur la cour, plus que sur Célimène. Mais

qu'est-ce que la cour, sinon le monde du roi, arrangé pour lui et par

lui? Ces mauvais choix pour les emplois publics qui révoltent Alceste,

qui donc les fait, sinon le roi?

Le _Misanthrope_ fut joué chez Madame d'abord, et, je crois, fait pour

elle. Depuis un an, son influence avait pâli encore. On avait cru

qu'elle mourrait presque avec la reine mère. La cabale avait imprimé

en Hollande les _Amours de Madame et du comte de Guiche_. On stimulait

Monsieur; tantôt il la persécutait pour qu'elle le protégeât auprès du

roi et qu'elle lui obtînt le Languedoc; tantôt il faisait le jaloux à

froid, et lui faisait affront, pour qu'elle en crevât de dépit.

Enceinte après sa couche de 1664, elle était fort souffrante, et

l'enfant mourut dans son sein (juillet 1665). Le pis, c'est qu'elle ne

pouvait plus accoucher de ce cadavre, qui ne vint que par lambeaux.

Monsieur, le même jour, partit avec son monde, gaiement et à grand

bruit, tenant à constater que la chose ne le touchait guère. Le roi

fut convenable, mais il n'aimait pas les malades. Il était

très-flottant en cette année (1666). Cependant la Vallière, acceptée

de sa mère et du parti dévot, le reprenait toujours; elle redevint

enceinte.

Madame, éclipsée, un peu seule, languissait au Palais-Royal, lorsque

Molière osa lui donner cette fête, une pièce d'opposition hardie, où

il a mis son coeur autant que dans l'_École des femmes_. Il y mêle la

cour, son ménage et sa jalousie, ses amours et ses haines. La prude

Arsinoé (la vraie soeur de Tartufe) est évidemment de la pieuse

cabale. La sensible Éliante, qui triomphe à la fin, a la douceur

d'Henriette. Tous les visages étaient reconnaissables. C'est ce qui

amusa le roi et lui fit supporter la pièce. Il aimait à humilier ses

amis mêmes. Lauzun fort en faveur, Guiche encore en disgrâce, y

étaient et firent rire. «Le grand flandrin,» qui perd le temps, etc.,

fut reconnu pour Guiche, le chevalier de Madame. Elle demanda grâce

pour lui. Molière n'y voulut rien changer. Le roi probablement tenait

à ce passage. Molière aussi; au fond, le trait était favorable à

Madame; il répondait au libelle de Hollande, montrait le néant du

héros de ce tout romanesque amour.

Le roi, à la mort de sa mère, avait quitté Paris, vivait à

Saint-Germain ou à Fontainebleau, en attendant qu'il se fît un palais.

Colbert craignait ce coup. Il voyait venir la terrible et ruineuse

création de Versailles (qu'on ne referait pas avec un milliard

d'aujourd'hui, dit justement M. Clément). Pour retenir le roi, Colbert

se fait maçon. Il rebâtit le Louvre, il augmente les Tuileries. Il

écrit, pour le Louvre, un pamphlet contre Versailles. Le tout en vain.

Vers 1670 s'arrêtent les travaux de Paris; Versailles dès lors absorbe

tout.

Paris parlementaire, Paris dévot, Paris railleur, Paris plein de

cabales, tous ces Paris divers étaient insupportables au roi. Toute la

bourgeoisie parisienne avait encore le costume de Louis XIII, le noir

habit qu'adopta l'Angleterre puritaine. Choquant contraste, rébellion

visible, devant le costume de la cour, historié de cent couleurs,

pomponné de rubans, dentelles, surchargé du chapeau à plumes, et

grotesquement léonin par la vaste crinière dont le courtisan pare son

chef. Ces perruques, naguère destinées à symboliser la sagesse des

magistrats, des gens en robe, qui, par la robe, avaient en bas une

large et majestueuse base, elles étonnent sur la tête légère du

blondin à la mode, dont la jambe (un peu sèche) offre un bien léger

piédestal à l'ébouriffant édifice. Merveilleuse pyramide, large d'en

haut, maigre d'en bas, qui, d'après toute loi mécanique, devrait faire

la culbute et marcher sur la tête. Mais tout est miracle en ce règne.

L'Europe ne rit pas. Bruxelles admire, imite, malgré les Espagnols.

Puis, peu à peu, toutes les petites cours d'Allemagne, d'Italie. Paris

seul s'endurcit et rit. Ville irrévérencieuse. Toujours on y verra des

_ruelles_ critiques chez Ninon (déjà mûre), chez la toute jeune

Mancini, duchesse de Bouillon, parmi les chats, les singes, et toutes

sortes d'animaux malins qu'elle nourrit (entre autres, La Fontaine).

Un très-mauvais esprit s'entretient là par les Chapelle, plus tard par

les Chaulieu, la société impie du _Temple_.

Le carrousel fameux des Tuileries où le roi brilla à cheval a fermé

les fêtes de Paris. Les triomphes de Versailles ont commencé en 1664

par une grande féerie de sept jours. Triomphe sans victoire, fête sans

but, donnée, non pour la reine, et non pour la Vallière, une maîtresse

déjà de trois années, mais donnée par le roi au roi. Louis XIV fêtait

Louis XIV, essayait-là ce monde à part, une France royale et dorée,

où il vécut comme hors de France, ne visitant plus le royaume (tant

chevauché par les Valois). Là, vu des élus seuls, dieu solitaire de

l'Empirée, il n'apparut plus aux mortels qu'aux jours où il lançait la

foudre.

Colbert était terrifié. Il avait pris le pouvoir à une dangereuse

condition, c'était de dire toujours au roi qu'il faisait tout, créait

tout, pouvait tout. Mais le roi l'avait cru, et, sûr de sa divinité,

voilà qu'il s'en allait d'un vol d'Icare se lancer dans les cieux.

Colbert suivrait comme il pourrait.

Le roi, «par grandeur de courage,» avait ouvert son règne en défiant

toutes les puissances. Il méprisait parfaitement les ménagements de

Mazarin. Richelieu même, si fier, n'avait jamais bravé ainsi le monde;

il fut très-attentif à se créer des alliances, et il eut toujours la

moitié de l'Europe pour lui.

Quelle que soit mon estime pour les très-beaux travaux qu'on a faits

sur ce règne, je ne puis accorder que ceci soit une continuation de la

politique antérieure. J'y vois une déviation subite, étourdie,

violente. Le talent des agents français, la dextérité de Lyonne,

l'homme de Mazarin, ne changent rien au fond des choses. Ils n'en

rendent pas plus raisonnable ce défi qu'un roi de théâtre lance à

toute l'Europe.--Impunément, ce semble, pour le premier moment, mais

en jetant partout des germes profonds de haine, en se créant d'infinis

obstacles pour l'avenir, en préparant, de bravade en bravade, la

honte, la banqueroute, et un tel amaigrissement de la France, qu'un

siècle ne put l'en relever.

La grande proie, visée par Mazarin, était l'Espagne. Mais, en la

poursuivant, il fallait bien savoir ce qu'on voulait. Quelle que fût

sa misère, sa faiblesse actuelle, on ne pouvait oublier qu'il y avait

là la ruine d'une grande nation. Devait-on l'affaiblir encore, en

arracher des membres un à un, ou bien agir en bon parent, en héritier,

et se mettre en voie d'obtenir un jour toute la grande succession?

L'extinction probable de cette dynastie maladive en faisait prévoir

l'ouverture pour un terme peu éloigné.

Encore une fois, qu'était Louis XIV? Gendre de Philippe IV, ou son

ennemi?

Sa conduite, visiblement double, fut extrêmement irritante.

Un an à peine après son mariage avec l'infante, au mépris du traité,

il donne au Portugal une épée, un poignard, contre l'Espagne,

l'excellent général Schomberg et de bons officiers; il solde des

troupes anglaises pour envoyer aux Portugais et faire accabler son

beau-père. Il l'humilie dans Londres, où il exige la préséance pour

son ambassadeur à main armée. Mazarin avait stipulé l'égalité des deux

couronnes. Louis XIV ne s'en contente plus, et, sur cette question

d'étiquette, il menace de rompre. Beau-père et plus âgé, c'est le roi

d'Espagne qui cède; il envoie ses excuses à un gendre de vingt-trois

ans (1662).

Ces procédés si violents n'empêchent pas qu'en même temps Louis XIV ne

veuille obtenir d'amitié l'annulation des renonciations de sa femme à

la couronne d'Espagne. Il se porte pour héritier et roi possible du

peuple qu'il vient d'outrager.

Il négocia constamment en deux sens, contre l'Espagne et avec elle.

D'une part, il détache d'elle la Hollande et les Suisses, leur demande

de ne pas garantir les provinces espagnoles. Il s'intitule déjà duc de

Milan; il menace les Pays-Bas, il veut la Franche-Comté. Que Philippe

IV lui donne la Comté seulement et le fasse héritier (éventuel) de la

monarchie espagnole, il l'aidera contre la Hollande et l'Angleterre,

avec qui il vient de traiter. Étrange politique, double, violente,

indifférente aux principes comme aux amitiés. Il s'offre à tous,

menace ou corrompt tous, et semble avoir à tâche de leur inculquer

bien qu'il n'y a aucun fond à faire sur la parole de la France, et que

son allié le plus intime en pourra craindre tout.

Il en est tout de même pour les puissances maritimes, l'Angleterre, la

Hollande. Le roi agit à leur égard tout à la fois en ami et en ennemi.

Et ici, chez des peuples libres, le résultat est grave. Dans l'un et

dans l'autre pays, il y avait un parti français. La France, en peu

d'années, à force d'imprudences, va anéantir ce parti.

En 1662, lorsque le mariage de Madame semblait lier Louis XIV et

Charles II, lorsque celui-ci en Portugal faisait au profit de la

France la guerre contre l'Espagne, Louis XIV n'en irrite pas moins

l'orgueil anglais pour la question du pavillon. L'Angleterre, après la

Hollande, était la plus grande puissance maritime, et ses vaisseaux

couvraient les mers. Louis XIV exige le salut de cette grande marine

pour la sienne, qui n'est pas encore. Question d'avenir, qu'on devait

ajourner. Une lettre violente et menaçante du roi provoqua les

Anglais, humilia devant son peuple ce Charles II, instrument de la

France et qu'elle eût dû ménager à tout prix.

Même année, autre coup, qui rend l'Angleterre irréconciliable. Le

famélique et prodigue Charles II nous vend Dunkerque (1662).

Très-importante acquisition, qui assurait notre frontière. Seulement

une telle vente perdait dans l'avenir le roi sur lequel notre cour

mettait tant d'espérance. Les Anglais surent dès lors qu'un Français

(et un catholique) siégeait sur le trône d'Angleterre.

La même politique, inconséquente et violente, tua en Hollande le parti

de la France. Le grand citoyen, Jean de Witt, était Français dans

l'intérêt réel de sa patrie. Il y voyait grandir à l'horizon le jeune

Guillaume d'Orange, le péril futur de la république, l'espoir du parti

militaire et antimaritime, que patronnaient fort les Anglais. Jean de

Witt alla loin dans son amitié pour la France, puisqu'elle obtint par

lui que, si elle faisait la guerre à l'Espagne, la Hollande ne

défendrait pas les Pays-Bas espagnols, laisserait prendre sa barrière

naturelle de tant de places qui la couvraient. Grande et dangereuse

concession d'avenir pour laquelle de Witt obtint l'avantage présent,

très-doux au commerce hollandais, qu'on réduirait, pour ses vaisseaux,

les droits mis par Mazarin sur l'entrée des navires étrangers.

Louis XIV haïssait la Hollande, et Colbert jalousait son énorme

prospérité. Ni l'un ni l'autre ne sentait combien il était important

pour nous de maintenir à la tête du pays de Witt et son gendre Ruyter,

l'immortel amiral, l'ennemi naturel des Anglais, autrement dit,

combien il importait de tenir divisées les deux puissances maritimes

que la victoire du parti orangiste eût réunies. Si une telle union se

faisait, il était facile à prévoir que la marine de Colbert, que

toutes ses créations, colonies, industrie, commerce, courraient de

grands hasards.

La Hollande achetait nos vins, nos eaux-de-vie, et les portait dans

tout le Nord. En échange, elle nous donnait des draps, des toiles. Le

petit peuple de Hollande vivait de ces fabrications. La rude guerre

maritime que les Anglais, sans cause ni raison, commencèrent par la

saisie des vaisseaux hollandais, gêna fort le commerce de cette

république, et, par suite, son industrie. Louis XIV la secourut

très-faiblement. Il lui avait porté le très-sensible coup de frapper

de gros droits les draps et toiles, quarante livres par pièce de drap!

Arrêt dans la fabrication, chômage, etc. Le 13 juin, une grande

défaite de la flotte hollandaise exaspéra le peuple, fit crier à la

trahison.

Cette situation terrible n'effraya pas de Witt. Elle fit éclater la

grandeur de son caractère. Ce politique, ce savant, cet élève de

Descartes, homme jusque-là de cabinet, monte sur la flotte. Mais la

mer est anglaise, elle le repousse à la côte. De Witt ne s'effraye

pas. Il repart après la tempête, entre dans la Tamise, et, sous les

batteries des Anglais, lui-même, hardi pilote, fait tranquillement le

sondage des passes principales du fleuve. Menace redoutable d'invasion

qui avertissait les Anglais. Ils respectèrent la flotte de Hollande,

n'acceptèrent point la bataille. Et de Witt rentra en triomphe.

À ce moment, Louis XIV portait les derniers coups à son beau-père,

Philippe IV. Ce prince infortuné, souffrant de maladies cruelles

(paralysie, rétention d'urine, etc.) avait cédé à l'insolence de son

gendre, dans l'espoir de trouver en lui un protecteur pour son fils au

berceau, le petit Charles, qui allait rester orphelin. Cependant son

abaissement ne lui avait pas profité. Louis XIV ne lui permettait pas

seulement d'entretenir ses fortifications des Pays-Bas, d'en compléter

les garnisons. Par un luxe de perfidie qu'on ne peut expliquer, il

renouvelait à Madrid la vieille idée d'une croisade de la France et de

l'Espagne pour la conquête de l'Angleterre,--et cela au moment où le

roi d'Angleterre, en nous rendant Dunkerque, ne révélait que trop à

quel point il était Français.

En 1665, ce qu'on avait longuement préparé arrive enfin et s'exécute.

Schomberg, nos officiers français, conduisant l'armée portugaise,

accablent celle d'Espagne à la bataille décisive de Badajoz. Et

Philippe IV en meurt. L'Espagne et l'infant Charles restent aux mains

de la veuve, une Allemande, dirigée par son confesseur, le Jésuite

autrichien Nithard. La veuve et Nithard ne font rien, ne préparent

nulle défense. Et pourquoi? Ils ne pouvaient rien; en essayant

d'armer, ils n'auraient fait que provoquer Louis XIV. C'était à lui,

époux de l'infante d'Espagne, de voir s'il voulait faire la guerre au

frère de sa femme, âgé de deux ans, à son propre neveu, son pupille

naturel, sans défense, qui, contre ses coups, n'avait d'abri que son

berceau. À lui, héritier très-probable de cet enfant malade, à lui de

voir s'il voulait outrager l'Espagne dans sa tombe, ce noble peuple,

déchu par ses fautes sans doute, mais aussi par sa grandeur même, qui

l'avait épuisé, dispersé par toute la terre.

Le mourant, en bon Espagnol, n'avait formé qu'un voeu: que, si

l'Espagne devait recevoir un maître étranger, du moins ce fût un

maître faible qu'elle absorberait, assimilerait et ferait Espagnol.

Voilà pourquoi il avait marié sa seconde fille à son cousin

d'Autriche, et sans lui faire faire de renonciation. Au contraire,

unie à la France, l'Espagne avait à craindre de se perdre. Cette

préférence pour Léopold n'avait rien d'injurieux pour nous. On ne

voulait rien qu'exister. Mais, sous un roi si dur, si outrageusement

hautain pour ses parents (Philippe IV), pour ses amis (le roi

d'Angleterre), pour le vieux pape lui-même, l'Espagne ne pouvait

qu'attendre la honte, l'anéantissement.

Le prétexte de l'invasion fut ridicule. Dans une province des

Pays-Bas, il était de droit civil qu'un des époux mourant, la

propriété de tous leurs fiefs passât à leurs enfants; le survivant

n'avait qu'un usufruit. Le but unique était d'empêcher ce survivant de

se remarier. Jamais cette coutume de Brabant n'avait été étendue aux

autres provinces, jamais elle n'avait eu de portée politique, n'avait

réglé la haute question de la souveraineté des États.

Louis XIV allégua, de plus, qu'il n'avait pas reçu la dot d'argent

promise au mariage, qu'il voulait se payer en terres. Mais ne

fallait-il pas auparavant, entre parents, s'entendre et s'expliquer,

chercher un arrangement, tout au moins avertir et assigner le

débiteur, un mineur, un enfant? Fallait-il employer pour contrainte le

fer et le feu, se mettre en garnisaire chez l'orphelin, et, pour ce

payement, l'égorger.

Du reste, Louis XIV ne dit point cela au moment naturel, à la mort de

Philippe IV. Au contraire, il rassura la veuve et Nithard. Il dupa

celui-ci, fut plus jésuite que le Jésuite. Il dit: «Le jeune roi est

mon beau-frère. Je le protégerai, lui donnerai toutes les marques

d'amitié, de tendresse, qui sont en mon pouvoir.»

Dès lors il préparait la guerre, et, par des négociations habiles et

suivies par toute l'Europe, il assurait, complétait l'isolement de

l'orphelin.

Un portrait admirable, gravé de la main de Nanteuil (_Bibl. de

Sainte-Geneviève_), nous donne naïvement le roi d'alors. Il triomphe

de sa fausseté, s'en félicite et s'en admire. Il cligne malicieusement

de l'oeil, semble dire: «Ah! que je suis fin!»

À quoi bon? je ne le vois pas. Il était le seul fort. L'Espagne se

fiait à lui, était comme à ses pieds. Pour un léger secours de recrues

allemandes qu'il lui avait permis de faire venir, l'ambassadeur

reconnaissant embrassa ses genoux. L'Angleterre, frappée de la peste,

de l'incendie de Londres, des intrigues papistes, de la guerre de

Hollande, n'en pouvait plus. Et cette dernière, gouvernée par de Witt,

par le parti français, écoutait crédulement tout ce qu'il lui plaisait

de dire.

Dès avril 1667, il avait acheté un à un les princes du Rhin pour

qu'ils ne secourussent pas l'Espagne. Il avait assuré au Portugal un

subside annuel, énorme, à condition qu'il ne ferait jamais la paix

avec l'orphelin de Madrid.

Mais le plus admirable, un vrai tour de Scapin, c'est la manière dont

il attrape et l'Angleterre et la Hollande. Il jure aux Hollandais

qu'il ne fera rien aux Pays-Bas sans eux, bien plus, que, s'unissant à

eux, il aidera leur amiral Ruyter à forcer la Tamise. Pendant ce

temps, la bonne vieille reine d'Angleterre a accommodé les deux rois,

réglé la double trahison. Louis trahira la Hollande, aidera Charles

contre son peuple. Charles trahira l'Angleterre et laissera faire aux

Pays-Bas.

Le premier résultat probable, c'était que les Hollandais, livrés par

le roi leur ami, arrivant seuls au terrible rendez-vous de la Tamise,

seraient éreintés, écrasés; que les boulets anglais, travaillant pour

Louis XIV, les mettraient hors d'état de se mêler de nos affaires et

d'empêcher notre conquête.

Tout était prêt. L'Espagne n'avait aucun moyen d'empêcher rien.

Cependant, pour se moquer d'elle, le 1er mai, on la rassure; le 8, on

lui déclare la guerre (1667).

CHAPITRE VII

LA CONQUÊTE DE LA FLANDRE--MONTESPAN--AMPHYTRION

1667

La guerre de Flandre, pour la cour, c'est le moment joyeux du règne de

Louis XIV, une amusante fête; c'est presque un tournoi de parade;

comme le fameux carrousel, le bal à cheval, donné devant les

Tuileries. Tous étaient jeunes, tous étaient gais; l'argent roulait

(la Fare). Avec la reine mère étaient partis les vieux. Un horizon

s'ouvrait de conquêtes plutôt que de guerres, seulement de brillants

coups de main, de quoi conter aux dames. Sécurité parfaite sous le

sage Turenne. Les dames aussi partirent bientôt en guerre, par

carrossées, dans les grandes et commodes voitures dorées, salons

roulants, où l'on riait, mangeait. C'est ce qui amusait le plus le

roi. Il suivait à cheval, entrait souvent dans ces carrosses, aimait à

voir manger, distinguait les belles mangeuses. Les petits accidents de

cette vie mobile, les dîners, les couchées, avaient aussi leurs

aventures. La conquête de Flandre en entraîna une autre qui changea

toute la cour, et fut hardiment célébrée par Molière dans

l'_Amphytrion_, l'imbroglio galant qui mit Jupiter chez Alcmène.

Le digne monument de cette agréable campagne est notre porte

Saint-Martin (quoique datée d'une autre époque). Monument

héroï-comique, bas, lourd, farci de vermicels, et tout empreint de la

grasse matérialité du moment. Cette masse sourit, égayée par la figure

unique du grand acteur qui couvre tout. L'art paraît ici songer moins

à consacrer la gloire du roi que sa beauté et la perfection de ses

formes. Dans sa belle nudité classique, et grandi du cothurne, un

Hercule en perruque écrase la Belgique, qui ne combattit point, et la

Hollande, qui le fit reculer.

Le danger n'était pas fort grand en cette guerre. Le gouverneur

espagnol, homme de coeur, avait un fort bon général français, Marsin,

mais point de troupes. Quand il avait voulu se fortifier, on l'avait

grondé de Madrid. On lui avait fait honte d'avoir de telles pensées

sur le roi très-chrétien. Tout ce qu'il put, ce fut de raser les

petites places pour se concentrer dans les grandes. Mais il n'eut pas

le temps; on le surprit le marteau à la main.

Cependant Turenne avança avec une prudence excessive. Sa

responsabilité d'avoir là le roi en personne ajoutait encore à sa

circonspection naturelle. Le 2 juin, il prit Charleroi abandonné. Il

avait trente-cinq mille hommes; plus, deux corps d'armée le suivaient

de côté, vers le Rhin, vers la mer. Il occupait la route, fort libre,

de Bruxelles. Nos jeunes gens voulaient y aller. Turenne resta là

quinze jours, pour fortifier, disait-il, Charleroi, mais en réalité

pour savoir ce qui advenait de Ruyter. Attendait-il les Français pour

passer? ou bien s'était-il risqué seul?

Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19) · 第 5 / 26 段