roi, réellement, préparait une armée; il avertit le pape qu'on
marcherait sur Rome, si, le 15 février, il n'avait pas cédé. Il
devait, comme amende, rendre Castro à notre allié, le duc de Parme. Il
devait envoyer ses deux frères et deux cardinaux. Il avait fait pendre
des Corses; il dut de plus casser la garde corse, déclarer ce peuple
incapable de servir l'Église, enfin éterniser le souvenir de
l'événement par une pyramide qui rappellerait moins le crime des
Corses que l'humiliation du Saint-siége.
Le 12 février, le pape s'humilia. Le 28, le roi et Madame, pour faire
pièce au parti dévot, firent à Molière l'honneur d'être parrain,
marraine, de son premier enfant. Solennelle justification de Molière?
Le roi eût-il voulu tenir sur les fonds le fruit de l'inceste? _Siluit
terra._
Molière préparait autre chose. Il ne s'endormait pas. Dès que le nonce
et l'ambassade du pape furent à Paris, il eut audience du nonce, et
mit à ses pieds humblement l'ébauche d'une pièce qui s'appelait
_Tartufe_.
Molière avait observé que certaines gens, laïques, sans caractère et
sans autorité, sous ombre de piété, se mêlaient de _direction_, chose
impie et contraire à tout droit ecclésiastique. Ces intrus,
intrigants, hypocrites, usurpaient le spirituel, pour s'emparer du
temporel, autrement dit du bien des dupes.. (On a vu que Desmarets
était intendant de madame de Richelieu, et disposait de tout chez
elle.) Rien ne pouvait servir la religion plus que de démasquer ces
_directeurs laïques_.
Le légat fut édifié, et vit bien qu'on l'avait trompé en disant que
les gens du roi étaient ennemis de l'Église. Muni de son approbation,
Molière eut sans difficulté celle des prélats ultramontains qui se
réglaient sur le légat. La pièce ne pouvait plus avoir pour ennemis
que de mauvais sujets suspects d'_illuminisme_, ou des gallicans
endurcis, des cuistres jansénistes. Molière expressément a fait
Tartufe _illuminé_. Il dit à son valet Laurent: «Priez Dieu que
toujours le ciel vous _illumine_.» C'est dire que, dans les trois
degrés de la vie mystique (_l'ascétisme_, _l'illumination et
l'union_), le valet est encore au second degré, _illuminatif_; mais
son maître est monté à la vie _unitive_; il est _uni_ à Dieu, perdu en
Dieu, ainsi que Desmarets.
Molière, pour se réconcilier les courtisans et faire passer _Tartufe_,
avait fait (ou fait faire) la _Princesse d'Élide_. La princesse _fille
des rois_, dans son intention, était évidemment Madame. Mais, par un
coup désespéré de la cabale, qui sans doute connaissait d'avance
_Tartufe_ et en craignait l'effet, il y eut un revirement. Deux
complots furent tramés, l'un pour relever la Vallière, l'autre pour
perdre Madame. En haine de Madame, la simple fille, acceptée de la
cour, même des gens de la reine mère, est comme intronisée aux fêtes
de Versailles. Pour elle, on joue la _Princesse d'Élide_ (8 mai 1664),
et les premiers actes du _Tartufe_ (12 mai). Là, on obtient du roi ce
qu'on voulait; il ne trouve rien à dire à la pièce, mais la défend
_pour le public jusqu'à ce qu'elle soit achevée_. Le président
Lamoignon, dit-on, travailla fort à cela. Il y avait intérêt, comme
juge de Morin, et allié des dénonciateurs (de Desmarets-Tartufe).
L'autre complot pour perdre Madame eut pour agent le scélérat de
Vardes. Il voyait sur la tête planer la foudre. Il agit en cadence
avec la grande cabale. Il trompa Guiche encore et le fit écrire à
Madame, mais écrire chez lui, Vardes, qui remettrait la lettre. Il la
porta tout droit au roi, la lui montra, lui dit que Madame le
trahissait. Puis, se chargeant du rôle du tentateur Satan, il porta la
lettre à Madame. Elle vit heureusement le piége et refusa la lettre.
Alors il se mit à pleurer, se roula à ses pieds, fit des serments
terribles de sa sincérité, pleurant à chaudes larmes de ce qu'elle
refusait de se mettre la corde au cou.
Sa rage fut telle qu'il ne put la contenir. Un mignon de Monsieur, le
chevalier de Lorraine, faisait la cour à une fille de Madame; Vardes
lui dit ce mot cynique: «Pourquoi tant courir la servante? Allez plus
haut, à la maîtresse. Cela sera bien plus aisé.»
Un tel mot, d'un tel homme, avait grande portée. L'affront, enduré de
Madame, l'eût avilie, et auprès du roi même.
Le maître qui se croyait si maître, dépendait fort pourtant du
ridicule, s'éloignait des moqués.
Si Madame, cette fois, n'agissait, ils prenaient un ascendant
définitif; «ils allaient être sur le trône.» (La Fayette.)
Mais voudrait-elle agir? Elle avait jusque-là épargné ses ennemis,
souffert et abrité la Vallière, leur pauvre instrument.
Elle avait si peu de fiel qu'on pouvait croire que, comme son
grand-père Henri IV, elle ne sentait ni le bien ni le mal.
Elle agit cependant.
Elle obtint que le roi vînt chez elle à Villers-Cotterets. Elle y fit
venir Molière, qui, pour la seconde fois, joua _Tartufe_.
La cabale de la cour, qui était chez Madame avec le roi, forcée de
subir son triomphe, avertit l'autre, la cabale dévote, qui fit une
chose désespérée. On employa la reine mère, fort malade à Paris.
On écrivit au roi qu'elle s'était trouvée très-mal. Il accourut.
La malade lui fit la grâce inattendue de vouloir bien recevoir la
Vallière. Cela coûta beaucoup à la reine mère, elle en eut honte et
remords, en rougit devant ses domestiques. Mais les dames de haute
piété et de grande vertu, telles que madame de Montausier, déclarèrent
qu'elle avait bien fait. Et, ce qui est plus fort, on vint à bout de
le faire approuver de la jeune reine elle-même.
Le roi ne resta pas près de sa mère ni près de la Vallière. L'attrait
de Madame était grand dans les fêtes d'automne, la saison harmonique
des grâces maladives.
Elle était devenue enceinte l'autre année, 1663, au milieu d'octobre,
et elle avait accouché récemment, en juillet 1664.
Cette fois encore, au même moment, presque à l'anniversaire, au milieu
du même mois d'octobre, elle eut le malheur d'être enceinte, sans être
remise encore, et au grand péril de sa vie.
Grossesse fâcheuse en tous sens. Elle allait de nouveau être souvent
agitée, maigrir, pâlir, et baisser près du roi.
Un beau champ pour ses ennemis, pour l'intrigue de Vardes, pour
l'entremetteuse Olympe. L'année nouvelle arrivait menaçante,
incertaine, et la cour doutait.
Molière ne douta pas. Si prudent, il fut intrépide, se déclara et
lança _Don Juan_ (15 février 1665).
CHAPITRE V
MOLIÈRE ET COLBERT--DON JUAN--LES GRANDS JOURS
1665
Un portrait est au Louvre, un vigoureux tableau sans nom d'auteur. Il
illumine la petite salle où il est, comme une flamme. L'artiste, un
peintre secondaire, peut-être, mais ce jour-là en face d'un tel
original, s'est trouvé transformé. Ce visage est celui d'un grand
révélateur, et non pas moins celui d'un grand créateur, dont tout
regard était un jet de vie.
La vigueur mâle y est incomparable, avec un grand fond de bonté, de
loyauté et d'honneur. Rien de plus franc ni de plus net. La lèvre est
sensuelle et le nez un peu gros. Trait bourgeois que le peintre a cru
devoir ennoblir avec quelque peu de dentelle. À quoi bon? on n'y
songe pas. L'intensité de vie qui est dans cet oeil noir absorbe, et
l'on ne voit rien autre. On en sent la chaleur, elle brûle à dix pas.
Ce portrait de Molière est placé à merveille, tout près de celui du
Puget. Ce sont les deux moments du siècle. Dans le premier (l'homme de
quarante ans), c'est l'élan, le combat, mais c'est l'espoir encore.
Dans le second, hélas! bien vieux, une longue habitude de souffrir et
de voir souffrir, un attendrissement maladif, ont plissé et ridé une
figure trop endolorie.
Est-ce un contraste avec Molière? En celui-ci, volcan qui se dévore,
la souffrance, pour être au dedans, n'est pas moins transparente. Un
feu âpre en ressort qui rougit la peau, même au front. Tout médecin
dirait: «Voilà un homme d'énergie redoutable, mais qui touche à la
maladie.»
C'est la force, la force tendue de celui qui saisit un objet
très-mobile, qui voit, surprend la vive occasion, ailée, légère et
sans retour. On dit parfois _fixer_ pour _regarder_. Ici, c'est
très-bien dit. En regardant, il fixe. On sent que ses oeuvres
profondes ont apparu pourtant dans l'incident d'un jour. Telles,
impossibles avant, furent impossibles après. Exemple, le _Tartufe_.
Comparer Molière à Shakespeare, c'est insensé. Shakespeare n'a pas
vécu dans la chambre d'Élisabeth. Ce sublime rêveur vivait dans son
propre théâtre; quoique si occupé, il eut les loisirs de la fantaisie.
Molière fut partagé, tiraillé, entre ses deux rôles, mais avant tout
valet de chambre du roi, faisant le lit du roi, toujours sur ce
terrain de cour qui était un champ de bataille, attrapant le présent
de minute en minute, et devinant le lendemain.
Ce grand effort dura sept ou huit ans, et Molière y périt. Avant les
_Précieuses_, improvisateur ambulant, il fait des canevas pour sa
troupe. Après le _Misanthrope_, c'est toujours un très-grand artiste
ou un puissant bouffon. Mais ce n'est plus notre Molière, j'allais
dire, le Molière de la Révolution, l'exécuteur des hypocrites.
Revenons au _Festin de Pierre_, à _Don Juan_, au Tartufe d'amour. Ce
qui saisit dans cette fresque, brusquée sur l'heure et pour l'heure
même, c'est l'audace de l'à-propos.
Les Italiens venaient de jouer dans leur langue cette vieille pièce
espagnole. Molière se fit demander par sa troupe de faire un _Don
Juan_ français. Hardi de ce prétexte, il intervint dans l'intrigue de
cour, et porta aux marquis le coup décisif et terrible.
Molière y risquait tout; on ne pouvait savoir comment la crise
finirait. Madame, languissante de sa nouvelle grossesse, qui faillit
l'emporter, avait baissé, pâli. Olympe remontait. Vardes, pour
l'insulte à Madame, n'avait eu de punition qu'une petite promenade à
la Bastille, où toute la cour, marquis et belles dames, alla le
visiter.
La pièce ne fut pas bien reçue. Le public fut de glace. Molière
persévéra, la joua quinze fois, quinze fois de suite la fit subir aux
courtisans. On regardait le roi, on s'étonnait. Mais Molière, mieux
qu'eux tous, vît la pensée du maître. Le 15 février, il joua ce qui
dut se faire au 30 mars. Que Vardes tînt cour à la Bastille, cela ne
plaisait pas au roi. Qu'il triomphât de sa disgrâce et d'avoir outragé
deux trônes, c'était exorbitant. Le roi tira de sa complice l'aveu de
leur lettre anonyme et de leurs calomnies qui allaient jusqu'à nous
brouiller avec l'Angleterre. Vrai cas de lèse-majesté.
Colbert, dès l'année précédente, avait annoncé une grande enquête
juridique qui se ferait par toute la France. Il eût voulu que le roi,
imitant ses ancêtres, montât à cheval, prît l'épée de justice, fît en
personne sa royale chevauchée contre les petits rois de province. Quoi
de meilleur, pour ouvrir cette grande scène de jugement, que de
frapper d'abord dans son palais, chez lui, sur _ses amis_, sur cette
cour flatteuse et moqueuse, sur le brouillon perfide qui s'était joué
du roi même?
La cour, contre Molière, admira don Juan, le trouva parfait
gentilhomme. Il ment, il trompe, désespère celles qui l'aiment. À
merveille; les larmes, c'est l'aveu du succès. Il bat celui qui lui
sauve la vie... Mais c'est un paysan, on rit. Il est brave, c'est
l'essentiel, cela rachète tout. Brave contre l'enfer même, et l'enfer
a beau l'engloutir, il n'est pas humilié.
Donc, nul effet moral. Molière semblait manquer son coup. Il n'avait
pas osé dégrader don Juan. Le roi même ne l'eût pas goûté. Il avait au
fond du faible pour la noblesse; malgré Colbert, il fit toute sa
Maison d'officiers nobles. Le don Juan escroc (du _Bourgeois
gentilhomme_), le don Juan espion, comme avait été Vardes, auraient
indisposé le roi contre la pièce. Molière, frappant moins fort, alla
bien mieux au but. L'intérêt que la cour montra pour don Juan ne
pouvait qu'irriter le roi, et sa justice n'en fut que plus sévère.
Le 30 mars, la main du Commandeur, cette main de pierre qui avait
muré, scellé Fouquet dans le tombeau, serra Vardes, l'enleva à deux
cents lieues, le plongea au plus bas cachot d'une citadelle. Olympe
fut chassée de Paris; on ferma son salon d'intrigante et
d'entremetteuse.
Vardes resta là dix-huit mois, et n'en sortit que pour pourrir vingt
ans à Aigues-Mortes, vieux petit fort fiévreux. Il ne s'en tira pas
tant que vécut Colbert. Pour en sortir, il fit d'incroyables efforts
et les dernières lâchetés. Ce qui le peint au vif, c'est qu'ayant
enfin obtenu sa grâce, pour être souffert à Versailles, il eut le tact
de se faire mépriser. Il vint sous les habits du temps où il avait
quitté la cour. On rit, le roi aussi et il fut désarmé. «Sire, dit le
vieux bouffon, quand on déplaît à Votre Majesté, on n'est pas
malheureux seulement, mais ridicule.»
Voilà ce qui manque au don Juan de Molière pour être vrai et
historique, la bassesse, la lâcheté. Les instructions de Colbert sur
les poursuites à faire contre les tyrans de province, ses enquêtes,
nous en apprennent bien plus. Là, don Juan, c'est le mangeur universel
du bien public, voleur hardi sur ses vassaux, apparenté aux juges et
spéculant sur les procès, etc.
L'ordonnance de 1662 pour liquider les dettes des villes, apurer les
comptes de ceux qui en maniaient les fonds, fut un effrayant coup de
tocsin pour les privilégiés. Mazarin avait pris pour lui l'octroi des
villes, palpait leurs revenus; les notables, pour tout besoin
municipal, empruntaient à des conditions usuraires sans surveillance,
s'arrangeant en famille. Quand Colbert troubla ce bel ordre, un cri
immense de tous les _honnêtes gens_ de France monta au roi, et des
menaces même. Et comme cela eut lieu dans une année de famine, on
pensa faire sauter Colbert. Le petit peuple le soutint, se déclara
pour le ministre. Il eut sa récompense. Colbert, en deux années,
diminua la taille, l'impôt des pauvres gens, de huit millions.
Une note brève, mais bien éloquente, qu'il donne au roi, met en regard
l'énorme changement qui se fit alors. En voici la substance:
_En septembre_ 1661, le revenu était réduit à vingt et un millions, et
encore mangé pour deux ans; _aujourd'hui_ (décembre 1662), en seize
mois, il a augmenté de cinquante millions.--_Alors_, le roi payait
vingt millions d'intérêts; _aujourd'hui_, pas un sou.--Alors, le roi,
dépendant des financiers, ne pouvait faire aucune dépense
extraordinaire; _aujourd'hui_, après son achat de Dunkerque, l'Europe
l'a vu si riche, qu'elle tremblait de lui voir acheter toutes les
places à sa convenance.--_Alors_, point de marine; elle était ruinée;
_aujourd'hui_, vingt-quatre vaisseaux viennent d'être construits,
lancés; on a préparé des galères, etc. Sous cette protection, le
commerce multiplie ses vaisseaux.--_Alors_, l'art et l'éclat, le luxe,
étaient chez les ministres; _aujourd'hui_, chez le roi. Le roi n'avait
pas huit mille francs pour l'embellissement des maisons royales. Il
vient d'y mettre de deux à trois millions.
Ceci en décembre 1662. C'est l'affermissement de Colbert. Il disposa
du roi. Mais cette force, énorme à ce moment, eut pourtant un énorme
obstacle dans l'étroite union des privilégiés. Les instructions que
Colbert donna pour son enquête nous apprennent quatre choses: 1º une
forte partie de la noblesse n'est pas noble, ou ne l'est que par
privilége des charges judiciaires, financières ou municipales; 2º les
vrais nobles, les seigneurs, ont impudemment créé et inventé de tout
nouveaux droits féodaux que n'eurent jamais leurs pères; 3º les deux
noblesses, la noblesse d'épée avec la judiciaire ou municipale,
s'entendent pour reporter sur les pauvres le poids de l'impôt, pour
dilapider les fonds des villes, pour acheter à vil prix les biens à
leur convenance; 4º enfin, tous, et nobles et notables, trouvent moyen
de faire des biens de l'Église un supplément de leur fortune, donnant
à leurs cadets oisifs et incapables les plus importants bénéfices,
peuplant les couvents de leurs filles. De là, le zèle ardent de la
noblesse pour l'Église, qui dispose de ce patrimoine immense de
l'oisiveté.
Colbert, ayant le roi en haut, chercha la force en bas, par la réforme
des finances des villes, et celles de la justice. Il défendit aux
villes d'emprunter, de se ruiner. Il réforma les juges, il réforma la
loi. Il eut la grande idée de promener en France la loi armée,
autrement dit le roi, qui jugerait le peuple par son conseil. Les
parlements eussent été suspendus, à ce moment, et Colbert avait de
même sévèrement exclu Lamoignon et les parlementaires de la commission
chargée de réformer les tribunaux. Mais tout cela était trop haut,
trop fort. Cour, parlements, finance, tout travailla en dessous;
Colbert dut retomber à l'idée pauvre et routinière des commissions du
parlement qui tiendraient les _Grands jours_ dans les provinces du
centre.
Aux rudes pays d'Auvergne, de Forez, de Vélay un autre Moyen âge était
revenu, mais bizarre, fantasque, et d'une férocité moqueuse. Là, un
joyeux seigneur, autorisé par trois ou quatre assassinats, se passait
toutes ses idées, celle, par exemple, de murer un homme tout vif, de
le tenir des mois dans son armoire, courbé, ni assis ni debout. Un
autre ne tuait pas; il faisait tuer à petits coups par son fils,
enfant de dix ans. Le viol était un jeu, et plus même que du temps des
serves. La femme, moins passive, amusait par son désespoir.
Une scène laide, c'était le jour des noces. «L'aîné du paysan, dit la
loi du Béarn (éd. 1842, p. 172), est censé le fils du seigneur, car il
peut être de ses oeuvres.» On exigeait toujours que la pauvre femme
tremblante montât au château, et on marchandait devant elle. C'était
pour le seigneur le meilleur jour pour pressurer son paysan. Il tirait
parfois moitié de la dot.
Ce qui était plus fort, c'est qu'ils faisaient la guerre au roi. Si la
justice se hasardait chez eux, c'était d'incroyables fureurs. Une
assignation royale était un outrage qu'on lavait dans le sang.
Trois huissiers s'étaient mis ensemble pour aller assigner je ne sais
quel marquis du Forez. Il s'en tint offensé à ce point, que, non
content de les mettre à la porte, il monta à cheval, les poursuivit
jusqu'à la nuit; les rejoignant dans une auberge, il les tua tous
trois dans leur lit. Dix ans durant, il resta roi chez lui.
Le 31 août 1665, les Grands jours sont annoncés pour tout le centre
du royaume (Auvergne, Bourbonnais, Nivernais, Forez, Beaujolais,
Lyonnais, Marche, Berri). L'année suivante, même chose dans les
montagnes du Midi (Vélay, etc.).
Tout cela annoncé longtemps d'avance, de sorte que les coupables
eurent bien le temps de se cacher ou de dresser leurs batteries.
Il n'y eut jamais si grande attente, jamais si petit résultat. Le
peuple s'était fait de ces _Grands jours_ un rêve merveilleux,
fantastique, apocalyptique, un vrai _Jugement dernier_, où les grands
seraient les petits. Plusieurs, par orgueil et bon coeur, offraient de
protéger les nobles. Un paysan restant couvert en présence d'un
seigneur, celui-ci lui jeta le chapeau par terre. «Ramassez-le, lui
dit le paysan, ramassez-le; sinon, le roi vous coupera la tête aux
_Grands jours_.» Le noble le ramassa.
Il n'y eut qu'un seigneur décapité, fort peu d'exécutions réelles,
beaucoup sur le papier. Un d'eux, un meurtrier couvert de sang, brava
le jugement, et fut banni seulement. Effet admirable et charmant des
amitiés et des amours pour humaniser la justice. Les dames de Clermont
se dévouèrent pour cette bonne oeuvre. La scène est jolie dans
Fléchier. Les _chats fourrés_ n'y sont occupés que de galanterie.
Pendant ces ennuyeux procès de gens absents, ils ne perdent pas leur
temps; ils riment des vers à Iris. Cela dura trois mois, temps plus
que suffisant pour attendrir les belles. En janvier, couronnés de
roses, pleurés des dames auvergnates, ces vainqueurs revinrent à
Paris.
«Tout père frappe à côté,» dit La Fontaine. Ce jugement du roi sur
les nobles fut si peu sérieux, que tel des plus coupables, chargé de
crimes horribles, rentra, à la faveur des guerres, et devint
lieutenant général des armées du roi.
L'accord des deux noblesses, les égards des gens de robe pour la
noblesse d'épée, parurent dans tout leur lustre. Colbert put voir le
peu qu'on pouvait attendre des parlementaires. Les rudes magistrats du
XVIe siècle n'existaient plus. Même ceux de la Fronde, mêlés au parti
des Condés, avaient pris l'esprit de cour, les goûts, les manières des
seigneurs. Ils vivaient aux belles _ruelles_, siégeaient peu (encore
en bâillant), jugeaient au caprice des dames, de leurs nobles amis.
Les intendants, ces commis dictateurs, créés par Richelieu, furent
l'instrument unique de Colbert. Administration, finances, travaux
publics, mouvements des troupes, même affaires du clergé, tout passa
dans leurs mains. Ils dominèrent les Gouverneurs, les Parlements. Sous
Colbert, ils prennent encore un pouvoir qu'ils n'eurent pas sous
Richelieu, le pouvoir judiciaire. Il ne leur manqua presque rien de
l'autorité illimitée qu'eurent en 93 les Représentants en mission.
L'affaire de Fargues effraya toute la France. C'était un Frondeur fort
coupable d'excès, de trahisons, mais cependant couvert par l'amnistie.
Il vivait richement, mais obscurément, oublié. Des courtisans égarés à
la chasse, et bien reçus par lui, croient le servir auprès du roi, et
louent son hospitalité. Le roi s'indigne: «Quoi! Fargues vit encore!
si près d'ici!» Le roi et la reine mère font venir Lamoignon, qui
avait la police de Paris, pour faire éplucher l'homme et lui trouver
un crime; s'il le trouve, il aura ses biens. Ainsi dit, ainsi fait.
Fargues, enlevé, est livré à une commission de petits juges
d'Abbeville, sous l'intendant Machault; le tour est fait en un moment,
et Machault le condamne à mort. (_V. S.-Simon_, et le _Journal
d'Ormesson_, dans Chéruel, II, 145.)
Ce monstrueux pouvoir des intendants n'était balancé que par une
chose, leur mobilité. Colbert changeait souvent, et, au change, il ne
gagnait guère.
Il roulait dans le cercle d'un personnel très-peu nombreux. Les petits
dictateurs, placés pour arrêter partout les abus de la finance, de la
judicature, etc., qu'étaient-ce en général? les fils ou les parents
des juges mêmes et des financiers.
Ces commis souverains étaient des rois tremblants. Ils redoutaient
Colbert, qui, dans mille affaires, les lançait contre les seigneurs,
les évêques, etc. Mais, d'autre part, ils redoutaient ces puissances
locales, et surtout le clergé. Leur seul moyen pour calmer les
évêques, c'était d'agir contre les protestants.
Ils connaissaient le faible du ministre, sa passion, ses fureurs
impatientes, et, si je l'ose dire, sa férocité dans le bien. À ce
moment, il commençait l'oeuvre énorme de sa Marine, une improvisation
subite et quasi révolutionnaire, poussée avec la plus terrible
violence. Il ramassait de l'argent ou par menace, ou par prière. Il
ramassait des hommes pour ramer aux galères. Il en vint jusqu'à
acheter des forçats turcs, juifs, grecs, même des catholiques. Nul
présent ne lui était plus agréable qu'un forçat. Les intendants le
savent bien; ils poussent, pressent les tribunaux pour qu'ils fassent
plus de galériens. Trois lettres d'intendants (1662) témoignent de
leur zèle. Non contents d'exciter les juges, ils se mettent à juger
eux-mêmes. Une louable émulation s'établit entre eux et les procureurs
généraux. Ceux-ci, à Bordeaux, à Toulouse, écrivent au ministre la
_joie_ qu'ils ont d'augmenter les forçats, parfois aussi la
_confusion_ qu'ils ont d'offrir au roi si peu de galériens. On prend
pourtant tout ce qu'on peut, des mendiants, des gens trouvés en
contravention pour le sel, des enfants de quinze ans, enfin, _des
huguenots qui, aux processions, gardent le chapeau sur la tête_ (26
juin 1662). Voilà une mine excellente, et qui promet. On ne manquera
point de forçats.
CHAPITRE VI
LE MISANTHROPE--LE ROI DÉFIE L'EUROPE, ATTAQUE L'EUROPE
1662-1666