Dunkerque aux Anglais, Madame écrivit à son frère que cela le
perdrait dans l'opinion (Motteville). Ce rachat, utile à la France
sans doute, lui était cependant funeste dans l'avenir. Il recommençait
la ruine, la démolition des Stuarts, nos vrais agents en Angleterre et
nos instruments naturels. Ainsi Madame conseilla loyalement pour l'un
et pour l'autre.
Mais, au moment où nous sommes ici, on avait habilement séparé le roi
et Madame, séparé et brouillé, occupant l'un de la Vallière et l'autre
du comte de Guiche.
Le roi craignait et détestait l'esprit. Si la Vallière le retint, le
reprit, c'est que c'était une pauvre fille, toute nature, toute
passion, tout orage, un jouet vivant dans ses mains. La chaleur du
sang plébéien (elle n'était guère noble par sa mère) fondit un moment
la glace royale. Il vit avec surprise tant d'amour, tant d'honnêteté,
de remords. Cela le charmait. Il prit goût à ses larmes. Et il les
renouvelait sans cesse. Tantôt c'étaient des jalousies, feintes ou
vraies. Tantôt des tyrannies. Plus elle était pudique, plus elle
souffrait de blesser la reine ou Madame, sa maîtresse, plus le roi la
trouvait touchante et jolie de sa honte. Il avait avec elle des
rendez-vous furtifs. Mais, en même temps, il la forçait de paraître
avec une parure royale. Il l'entretenait des heures entières chez
Madame, dans un cabinet tout ouvert, prolongeant à dessein cette
situation cruelle, et le déplaisir de Madame, et le supplice de la
Vallière qui n'osait pas pleurer.
La situation de Madame était fort triste. Nous la connaissons tout
entière par elle-même. Elle a fait tout écrire sous ses yeux par
madame de La Fayette, ses fautes même, autant que la décence le
permet. Ce sont celles qu'on peut attendre d'une princesse de dix-huit
ans, née en pleine corruption, en pleine intrigue, n'ayant jamais eu
d'autre exemple, ni de culture que des romans, mais avec cela d'un
coeur doux et charmant et qui ne sut jamais haïr. Dans ce très-beau
récit, modeste, mais bien transparent, on voit les chutes de Madame,
mais en même temps le noir complot qui se fit pour la faire tomber. Le
grand parti dévot, le tartufe de religion, lui avait fait perdre
crédit. Un tartufe d'amour l'humilia, faillit la faire mourir, un
moment l'annula, au moment même où sa douceur eût pu balancer près du
roi la fureur du parti dévot.
Le triste et honteux mariage de Madame avec cette fille fardée,
minaudière et coquette qu'on appelait Monsieur, constituait une lutte
bizarre, étrangement immorale. Cela faisait deux petites cours
jalouses. Les jolis jeunes gens qu'aimait Monsieur devaient se
décider. Son premier favori, Guiche, laissa Monsieur pour Madame. Plus
tard, un autre, le chevalier de Lorraine, opta contre Madame, prit
Monsieur, la honte et l'argent.
Quand le roi la quitta pour la Vallière, Madame, enceinte et triste,
se laissa consoler par une autre délaissée, Olympe Mancini, celle que
le roi avait cédée à Vardes. Ce don Juan espion, qui n'était pas fort
jeune, éclipsait tous les jeunes par l'agrément, l'adresse, les tours
de chat, les petites noirceurs. Olympe l'accepta, espérant par leur
ligue faire sauter la Vallière, abaisser, avilir Madame, et la rendre
impossible dans l'avenir.
Si on pouvait d'abord obtenir de la princesse qu'elle chassât la
Vallière, celle-ci, comme un lièvre éperdu qui se réfugie dans les
jambes du chasseur, se fût laissé mener chez Olympe, qui l'aurait
achevée, égarée, effarée, et, de gré ou de force, jetée dans quelque
affreux faux pas.
Madame était bien autrement fine, d'ailleurs, si maladive, et (malgré
ses yeux pleins d'amour) peu amoureuse. Elle ne donnait guère prise.
Mais elle s'ennuyait, aimait à rire, surtout de Monsieur. On savait
tout cela par une certaine Montalais, une de ses filles, qui l'amusait
quand elle était au lit, et qui était en même temps confidente de la
Vallière. La Montalais divertissait Madame surtout en lui parlant des
folies du duc de Guiche. Ce qui l'amusait dans l'affaire, c'est que
Monsieur y perdait Guiche et s'en désespérait.
Guiche avait vu dans mademoiselle Scudéry et ailleurs qu'un héros de
roman ne peut écrire à la dame de ses pensées moins de quatre lettres
par jour. La Montalais en lisait quelque chose à Madame, qui en avait
bientôt assez et s'endormait, de sorte que, pour se faire lire, Guiche
assaisonna ses soupirs de ce qu'elle aimait bien mieux, de
plaisanteries sur Monsieur, enfin de traits hardis qui allaient au
ciel même, au Dieu d'alors, au roi, jusqu'à dire que c'était un
fanfaron et un dieu de théâtre. Madame était un libre esprit et cette
impiété l'amusait.
Mais dans les romans de l'époque, les héros n'écrivent pas toujours.
Ils parlent, trouvent moyen de pénétrer chez leur princesse sous mille
déguisements. Donc, un matin, la Montalais amène chez Madame une
diseuse de bonne aventure, fort embéguinée; c'était Guiche.
Madame de La Fayette assure qu'il n'y avait amour ni d'un côté ni de
l'autre. Mais la chose était à la mode. Lauzun allait partout suivant
la soeur de Guiche, déguisé en vieille, en valet. Ici surtout on ne
pouvait guère penser à mal. Car Madame était au plus bas; ses médecins
disaient qu'elle n'avait pas beaucoup à vivre. Pour Guiche il n'y
voulait que le péril, la vanité d'avoir aimé si haut. Jamais, en toute
sa vie, il ne fut amoureux que de lui-même. Molière l'a pris tout vif
dans ce fat (du _Misanthrope_), l'homme si content de lui et si
futile, qui perd le temps à se mirer et cracher dans un puits.
Moquerie amère du puissant mâle à ce sylphe de cour, aimable papillon
sans tête, qui ne fit rien que voltiger.
Cette folie n'eut pas moins un effet sérieux. La Montalais la conte à
la Vallière, sous le secret. Mais celle-ci avait promis au roi de
n'avoir pas de secret. Elle est embarrassée. Comment trahir Madame?
comment cacher quelque chose au roi? Il vit qu'elle cachait quelque
chose. Elle refuse de le dire. Il est dans une colère épouvantable. La
Vallière, désespérée, veut mourir, s'enterrer au couvent de Chaillot.
Elle y court, mais on n'ose la recevoir. Elle reste au parloir couchée
par terre, hors d'elle-même. Le roi vient, en tire ce qu'il veut. Il
court en accabler Madame, toute malade qu'elle est, lui reproche
l'aventure de Guiche. Et l'on fait partir celui-ci.
Restaient ses lettres dangereuses, ses moqueries du roi. Madame
craignait plus que la mort qu'il n'en eût connaissance. Vardes trouva
moyen de les avoir, et dès lors, Madame est à la discrétion de Vardes
et d'Olympe. Ils peuvent la perdre ou s'en servir. Ils la font d'abord
leur complice. Sous ses yeux, ils écrivent une lettre anonyme à la
reine où on lui conte les amours du roi. Le hasard voulut que la
lettre parvint au roi même. Il la montra à Vardes, qui accusa d'autres
personnes, que le roi chassa de la cour. Le roi avait confiance en
lui. Vardes lui disait chaque jour que le coeur de Madame était tout à
son frère, qu'elle le conseillait contre nous. Mais il ne disait pas
que lui, Vardes, avait persuadé à Madame que le roi ne l'aimait pas,
et qu'elle devait d'autant plus s'appuyer sur Charles II.
Chacun voyait la disgrâce où Madame tombait, le froid mortel du roi.
Vardes, par d'ingénieuses calomnies, trouva moyen de l'isoler, de
faire partir tous ses amis. Alors, on put oser davantage contre elle.
On la tenait par ses lettres qu'elle eût voulu ravoir. Vardes les
promet, mais si Madame les veut, c'est chez Olympe, dans cette maison
suspecte et ennemie, qu'il pourra les lui rendre. L'historien de
Madame n'en dit pas plus, ne donne pas les conditions du traité. Ce
qui prouve qu'elles furent dures et étranges, c'est l'insolence que
Vardes montra dès ce jour-là.
La vanité de Vardes fut impitoyable et féroce, autant qu'Olympe
pouvait le désirer. Pour lui, le succès en amour était d'humilier et
de désespérer. Toute sa vie se passait à cela. Naguère il avait
désolé, perdu, mis pour jamais en deuil la belle madame de Roquelaure,
qui n'en put relever. Plus tard, à cinquante ans, il séduisit une
demoiselle de vingt. Ce fut pour la briser de même. Elle mourut de
désespoir. On en fit une pièce qui eût dû le rendre exécrable. Ce fut
tout le contraire. Madame de Sévigné y pleura, mais en rit. Elle cache
mal son admiration pour un si charmant scélérat.
Ici, vraiment, la chose était honteuse et douloureuse. C'était la
perfidie, la méchanceté calculée qui insultait, je ne dis pas la
princesse, mais la première femme de France par la grâce et l'esprit,
une personne si bonne et si douce. D'autant plus glorieux, Vardes
illustra la chose, fit voir qu'il disposait de Madame, la faisait
aller comme il voulait. Il lui donna rendez-vous au lieu le plus
public, au parloir de Chaillot, l'y fit attendre et ne daigna y venir.
Le roi, pendant ce temps, de plus en plus brouillé avec Madame, las
par instants de la Vallière, était revenu à une demoiselle de la Mothe
qu'Olympe voulait lui donner. C'était sa préoccupation pendant le
procès de Morin et la querelle de Rome. Mais il en eut encore une
autre. Au printemps de 1663, il prit la rougeole et fut un moment
très-malade. Grand avertissement du ciel, blessé sans doute de cette
guerre impie et des amours du roi. Lui-même se crut près de mourir,
prit peur, fut brusquement dévot,--à ce point qu'au lieu de créer un
conseil de régence dans la ferme main de Colbert, il lâchait tout, et
donnait le Dauphin au dévot prince de Conti, radoteur avant l'âge, qui
(dit l'évêque Cosnac) avait les os gâtés et mourut de la syphilis.
Le Parlement avait beau jeu, dans cette détente, pour faire un grand
coup de sa tête et se montrer terrible. On avait ri un peu de lui
depuis la Fronde. Mais il n'y eut plus de quoi rire. Les familles
parlementaires avaient été durement humiliées par Colbert. Sa chambre
de justice avait frappé la dynastie des Guénégaud (apparentés
très-haut dans la noblesse). L'un d'eux avait eu le désagrément d'être
condamné comme voleur, gracié, mais en faisant amende honorable et
recevant sa grâce à genoux. Grande douleur pour toute la robe, plus
encore au parti des saints, aux Guénégaud, Albret, Richelieu,
Lamoignon, tous parents et amis. La magistrature avait vraiment besoin
de se relever par la terreur.
L'arrêt avait été prononcé dès le 20 décembre 1662. Il ne fut confirmé
que le 13 mars 1663, pendant la maladie du roi. Il était tel: _Morin
brûlé vif_, deux prêtres ses disciples aux galères, la dame Malherbe
flétrie, fouettée sur l'échafaud, et fouettée _nue_. Choquante
addition, inusitée, qui témoignait honteusement de la fureur des
juges. Morin n'en appela pas. Il avait toujours dit: «Je ne demanderai
pas à Dieu _qu'il détourne de moi ce calice_.» La pauvre Malherbe
appela en vain.
Un demi-siècle s'était écoulé depuis le bûcher de Vanini, et il y
avait eu un grand changement dans les moeurs. Une si haute culture,
une cour si élégante, un monde si poli, l'excès même et le ridicule de
la politesse amoureuse dans les livres à la mode (des Scudéry et
autres), tout cela rejetait bien loin l'idée de ces horreurs du Moyen
âge. C'était précisément l'année où un illustre voyageur commençait à
réunir chez lui les savants, les observateurs, les _curieux de la
nature_. Glorieux berceau de l'Académie des sciences. Cette année, le
grand Swammerdam, le Galilée de l'infini vivant, fit à Paris l'honneur
insigne d'y apporter sa découverte, qui montrait la vie dans la vie,
l'atome organisé contenant d'autres organismes, et cela sans fin, sans
repos, sans autres bornes que la faiblesse de nos sens et
l'imperfection de l'optique. Abîme ouvert aux profondeurs de Dieu!
Morin était un pauvre fanatique. Mais, dans la mort, il ne se montra
pas indigne des penseurs qui, avant lui, honorèrent le bûcher.
Giordano Bruno avait dit: «Vous tremblez plus à dire la sentence que
moi à l'entendre.» Et Vanini: «Jésus sua du sang, et je meurs
intrépide.» Morin se contenta de répondre à l'insulte avec une ferme
douceur. L'Italien Mariani, qui était alors à Paris, se trouvait là
(_Curiosités de la France_, Venise, 1676). La joie sauvage des juges
était telle, telle leur ivresse du sang, que le président Lamoignon ne
put s'empêcher de dire à cet homme qui allait mourir: «Il n'était pas
écrit que le nouveau Messie dût passer par le feu.» À quoi Morin
répliqua, avec présence d'esprit, par ce verset du Psaume XVI:
«Seigneur, tu m'as éprouvé par le feu. Mais on n'a pas trouvé
l'iniquité en moi.» (14 mars 1663).
CHAPITRE IV
MOLIÈRE ET MADAME
1663-1665
Le roi se rétablit heureusement. Autrement la cruelle victoire gagnée
par le parti dévot ne se fût pas arrêtée à la mort de Morin. L'homme
le plus en péril certainement était Molière qui, dans une comédie
récente, l'_École des femmes_, s'était moqué de l'enfer. Cette pièce
avait été jouée le 26 décembre 1662, six jours après la première
condamnation de Morin, mais elle eut un succès immense, et le plus
grand que l'on eût vu depuis le _Cid_. Le public ne s'en lassait pas,
la demandait et redemandait avec fureur. Molière ne pouvait l'arrêter,
sans paraître avoir peur et s'accuser lui-même. On la joua des mois
entiers, on la joua en mars pendant l'exécution. Chaque soir, cette
terrible comédie, qui blessait, disait-on, tout ce qui doit être
respecté, famille, morale, décence, religion, revenait irriter les
haines, donner prétexte aux cabales qui poursuivaient Molière, dévots,
précieuses, et savantasses, la fade littérature du temps.
La maladie du roi eut l'effet singulier que les beaux de la cour, les
jeunes et les brillants qui servaient et imitaient ses galanteries, se
portèrent où le vent soufflait, glissèrent à la dévotion. Ils
n'avaient pas l'audace de se faire brusquement dévots. Mais, comme
transition, ils aidèrent les dévots, et se mirent à déblatérer contre
la pièce impie. Ils n'en attaquaient pas encore l'impiété, mais la
grossièreté, l'indécence. L'élégance de cour affectait le dégoût de
cette langue forte et hardie, de cette franche plaisanterie,
bourgeoise, si l'on veut, mais le vrai génie de Paris, qui prenait sa
revanche et emportait Versailles. Les marquis s'indignèrent. L'esclave
la Feuillade, ce chien qui voulut être enterré comme un chien, aux
pieds du maître, brilla par sa colère. Il crut flatter le roi, et sans
doute aussi les dévots.
Grande surprise: le roi un matin est guéri, et se lève. Il se retrouve
mieux portant que jamais, le même, jeune et fort, gaillard, galant. Il
le prouve à l'instant. Le triomphe de la cabale, l'affreuse exécution
avait eu lieu le 14 mars. Et le 19, la Vallière est enceinte. Elle
l'avait craint extrêmement. Mais dans ce retour à la vie, le roi mit
de côté les ménagements et pour elle et pour l'opinion, brava tout, se
moqua de tout.
Il trouva fort mauvais qu'on osât critiquer une pièce écrite par un
homme de sa maison. Molière avait l'honneur d'être valet de chambre
tapissier du roi. Il lui permit de se défendre. De là la _Critique de
l'École des Femmes_, où les marquis figurent de façon ridicule. Cela
plut fort au roi, qui, justement alors, était excédé des étourdis qui
l'entouraient, allaient sur ses brisées. À ce point qu'une nuit,
allant chez une dame, il trouva que Lauzun l'avait prévenu et lui
fermait la porte au nez.
Donc, cette année, 1663, il fit une Saint-Barthélemy des marquis, non
sanglante, bien entendu. Il mit Lauzun à la Bastille, avec ce mot:
«Pour avoir plu aux dames.»
Guiche s'était sauvé en Pologne. La Feuillade, comme on va voir,
partit aussi. Vardes, peu à peu démasqué, commençait à être connu du
maître, et il eût fait une fin tragique, si Madame n'eût été la
clémence même.
Elle reprenait peu à peu près du roi. Et, quoique les femmes maladives
eussent peu d'attrait pour lui, il l'avait fort admirée, comme tout le
monde, aux bals de l'hiver. Sa danse était une chose surprenante, dit
Cosnac; elle n'était qu'esprit, «et jusqu'aux pieds.» La grossesse de
la Vallière fit de plus en plus ménager Madame chez qui elle était, et
qui (sans le paraître) eut soin de sa rivale. Madame lui donna pour la
crise un pavillon solitaire et commode qui se trouvait dans le jardin,
vaste alors, du Palais-Royal. Les portes mystérieuses de ce jardin
permettaient les secours, les visites de médecin, celles du roi
peut-être. Mais cet état touchant de la Vallière et ses souffrances le
reportaient cependant vers d'autres distractions. La nullité de sa
maîtresse lui faisait apprécier Madame, et il l'admirait de plus en
plus.
Elle fit une chose bien habile. Ce fut de se remettre au roi de tout,
de se fier à lui, de le prendre pour confident, j'allais dire,
confesseur. Elle lui mit en main ses relations. Le roi fut fort
touché. Il haït d'autant plus ces audacieux, ces étourdis, ces
traîtres. Il ne faut pas s'étonner des attaques de Molière contre les
marquis.
Un hasard singulier se trouvait avoir uni les destinées de Molière et
de Madame. Les triomphes de l'une furent les libertés de l'autre. Des
dédicaces de Molière, qui sont souvent des plaisanteries, une est fort
sérieuse, attendrie, et elle est en tête de la pièce bouffonne et
douloureuse où il dit son coeur même, la torture de sa jalousie,
l'_École des Femmes_, dédiée à Madame. C'est son coeur qu'il met à ses
pieds.
Reprenons d'un peu haut, le mystère, sinon honorable, au moins cruel,
de la vie du grand homme.
Les _Fâcheux_, faits pour la fête de Vaux et dont le roi avait,
disait-on, inspiré une scène, montrèrent Molière en grand crédit, et
firent de lui un personnage. Une de ses actrices, la Béjart, était sa
maîtresse. Elle n'était pas jeune. Elle pouvait prévoir qu'un homme
ainsi posé et dans la force du génie, lui échapperait. Elle voulut
l'avoir pour gendre. Elle avait une jolie petite fille que Molière
aimait tendrement et comme un père.
De qui était-elle née? dans le pêle-mêle de la vie de théâtre, la
Béjart, très-probablement, ne le savait pas bien au juste. Ce qui est
sûr, c'est que l'année 1645, où naquit la petite, était celle où
Molière devint un des amants de la mère. En 1661, elle avait seize
ans, Molière quarante. Il l'avait élevée. Que dirait le public de voir
changer les rôles, de voir l'enfant, par lui régentée ou grondée,
devenir tout à coup madame Molière? La Béjart ne s'arrêta pas à cela.
Sa cupidité l'emporta. Molière, dans la vie infernale de travail et
d'affaires qu'il menait à la fois, ne disputait guère avec elle. Il
avait plutôt fait d'obéir que de guerroyer. C'est un effet aussi de ce
violent et terrible métier, lorsque (comme Shakespeare et Molière) on
est en même temps auteur, acteur et directeur. On vit d'illusion, on
sait à peine si l'on veille ou l'on songe. État bizarre qui jette
l'âme aux hasards de la fantaisie.
Dans cette fête de Vaux, fatale à tant de gens, où la Vallière perdit
l'esprit, la féerie des eaux jaillissantes, nouvelle alors et inouïe,
avait mis tout le monde hors du réel, dans le pays des rêves, quand
d'une coquille qui s'ouvrit brusquement, vive et svelte jaillit la
naïade, une enfant héroïque, qui dit les vers «Au plus grand roi du
monde.» Beaucoup furent saisis et ravis, et Molière plus qu'un autre,
et il tâcha de croire ce que la Béjart lui disait.
Le théâtre n'est pas sévère, et la cour l'était moins. Les Condés, les
Nevers étaient ouvertement amoureux de leurs soeurs. Le roi,
beau-frère de madame Henriette, passait pour son amant. Le mariage
étrange de Molière ne pouvait déplaire à Madame. La chose était
hardie, mais ne pouvait lui nuire en cour. Ces pensées, peu morales,
agirent sur la Béjart et sur Molière peut-être qui voulait plaire
pour être fort, libre de tout dire au théâtre, sous la protection de
Madame et du roi.
Ce qui porterait à croire que la Béjart savait Molière père de
l'enfant, c'est qu'elle prétendait faire un mariage nominal, faire sa
fille épouse en titre et héritière, la retenir chez elle, et rester la
vraie femme. Arrangement ridicule que Molière supporta neuf mois, et
qu'il eût supporté toujours. Mais la petite madame de Molière
n'entendait nullement rester à jamais sous sa mère. Elle rompit sa
chaîne, un matin, alla s'établir dans la chambre de son mari, en prit
possession et l'obligea de la prendre au sérieux.
Il en était jaloux, même avant. Il en a versé la douleur dans son
chef-d'oeuvre de l'_École des Femmes_, l'oeuvre la plus personnelle
qui soit sortie de son génie.
La _Critique_, plutôt la défense, qu'il en fit avec l'aveu du roi
(juin 1663) exaspéra les marquis. La Feuillade, rencontrant Molière,
court à lui et l'embrasse, mais en lui frottant le visage contre ses
boutons de diamant, et répétant le mot attaqué de la pièce: «Tarte à
la crème! Molière, tarte à la crème!» Faire cet affront à un homme du
roi dans le palais du roi, c'était risquer beaucoup. La Feuillade fit
comme les autres; il partit comme volontaire dans les armées de
l'Empereur.
Les dévots aussi bien que les marquis étaient en pleine déroute. Le
roi frappa le pape (juillet), il saisit Avignon. Et il fit au clergé
une douleur plus amère encore. _Il défendit les enlèvements
d'enfants._ Il ordonna de rendre à leurs familles ceux qu'on tenait
dans les couvents (sept. 1663). Tout le parti, Jésuites et
Jansénistes, indifféremment, pleura et jeûna, prit le deuil et cria à
la persécution. Il se crut au temps de Dioclétien. Les évêques
allèrent trouver le chancelier, lui dirent que c'était une barbarie,
qu'à cet horrible édit de tolérance _ils ne se soumettraient jamais_.
Mais d'où venait le mal? De ce que le roi certainement n'écoutait plus
ses confesseurs. Et d'où venait cela? De ce que son retour à Madame le
brouillait avec eux. Tout le mal était là. Comment l'en avertir, lui
inspirer du moins la crainte de l'opinion? Au temps du roi Robert, on
eût procédé hardiment par voie d'excommunication, et le roi, interdit,
exclu du monde et rejeté des hommes, eût mangé seul avec ses chiens.
On fit ce qu'on pouvait; on frappa, non le roi, mais à côté du roi,
sur son Molière. Le petit monde du service, gens de la bouche, etc.,
déclarèrent que leur conscience ne leur permettait pas de manger avec
ce valet de chambre comédien. Cela dit haut (et sans doute bas,
l'accusation d'inceste). Le roi fut étonné, irrité. En présence de la
conscience, il s'arrêta pourtant. Mais Molière fut vengé. Le roi, par
une pension, l'adopta comme un homme à lui, et il le fit manger chez
lui dans sa propre chambre à coucher. Il y avait toujours une volaille
qu'on y mettait le soir, en cas qu'il eût faim, et qu'on appelait son
_en cas_.
Il était bien loin de quitter Madame. Elle avait rompu avec Guiche, et
elle avait hardiment chargé le roi de la rupture. Il fut ravi, se crut
sûr d'elle, et elle eût tout son coeur.
Mais il était sujet aux jalousies rétrospectives. Il avait fort
tourmenté la Vallière pour une vieille affaire d'un premier amour. De
plus en plus il haït Vardes pour Madame. C'est, je crois, pour ce
marquis de Vardes, pour Guiche, pour Marsillac, pour tous ceux qui
avaient aimé, courtisé, admiré Madame qu'il prit par devant elle une
vengeance, la joie d'une pièce où ils furent bâtonnés de la forte main
de Molière.
Molière, s'il n'eût agi pour la vengeance de son maître, n'eût pas
hasardé le prologue où le marquis dans l'antichambre fait le pied de
grue avec les valets, puis la formule dure qui est restée: «_Le
marquis_ est aujourd'hui le plaisant de la comédie. Et, comme dans les
comédies anciennes, on voit toujours _un valet_ bouffon qui fait rire,
de même maintenant il nous faut _un marquis_.»
Jamais la cour ne fut plus bas, le roi plus haut, plus libre, plus
hardi, méprisant plus l'opinion. Cinq ou six jours après cette
flagellation de ses anciens amants, Madame devint enceinte (16 octobre
1663). Elle était reine alors, et serait restée telle, si sa misérable
santé ne l'eût anéantie presque l'année suivante.
La Vallière, avancée alors dans sa grossesse, était pourtant en
baisse. Elle accoucha (19 déc. 1663). Mais, bien loin que le roi
reconnût l'enfant, Colbert le fit prendre secrètement au pavillon
mystérieux du jardin et le fit baptiser sous un faux nom à une petite
église de la rue Saint-Denis.