donnait sa femme. Mais on ne lui permit pas d'être si froid: on le
força d'être jaloux. La reine mère, qui l'était extrêmement de Louis
XIV, fit crier Monsieur, cria elle-même. Elle lui avait passé sa
vieille femme de chambre, une négresse et autres; elle ne lui passa
pas Madame, dont l'ascendant eût annulé le sien. De toutes parts on
travailla. On rappela doucement au roi que la reine en serait
chagrinée, et pourrait manquer son Dauphin. On lui rappela qu'il
venait d'établir un conseil de conscience pour mieux régler l'Église;
un tel amour allait-il bien avec ces prétentions d'austérité? Enfin,
ce qui agit mieux, on exalta le génie de Madame: on fit entendre au
roi qu'une personne supérieure à ce point voudrait le gouverner, ou
que du moins on le croirait mené par elle.
Cela le rendit bien pensif. Et, d'autre part, Madame eut peur du
bruit. Il fut convenu entre eux que le roi, pour aller chez elle,
ferait semblant d'être épris d'une petite fille, la Vallière, que la
Choisy venait de donner à cette princesse. Il y eut un grand accord
pour cette affaire. Les complaisants habituels des plaisirs du roi
travaillèrent dans le même sens que la reine mère et les dévots, pour
le séparer de Madame. On poussa la Vallière, qui était très-naïve: on
agit sur son coeur; on lui fit découvrir qu'elle aimait le roi. Puis,
le bouffon Roquelaure, brutalement, chez Madame, la mène au roi tout
droit, la dénonce, lui dit qu'elle est folle de lui. Le trait porte:
le roi la voit rougissante, éperdue, abîmée dans sa honte; il devient
lui-même amoureux.
Ce premier règne de Madame avait duré trois mois (mai-juin-juillet).
En août, la Vallière succéda. Le 17, Fouquet invita toute la cour à
son château de Vaux. Il y eut une prodigieuse fête, un dîner de six
mille personnes. Le château, premier type de ce que le roi fit plus
tard à Versailles, était une merveille d'eaux jaillissantes, une
féerie. Fouquet, qui y mit des millions, comptait, selon toute
apparence, prendre son jeune roi dans cette maison de voluptés, comme
Zamet eut chez lui Henri IV, et Montmorency Henri II.
Molière y donna les _Fâcheux_. Fouquet lui-même, par un auteur à lui,
en fit faire le prologue, où audacieusement on exaltait la _justice_
du roi. C'était dire que Fouquet ne craignait rien pour lui. Le roi,
outré, voulait le faire arrêter à l'heure même. Sa mère s'y opposa,
et on sut le distraire par une puissante diversion.
Dans les _Fâcheux_, le roi avait, dit-on, dicté ou inspiré la jolie
scène du chasseur. Le vrai fond de la fête de Vaux fut réellement une
chasse. La chasse de Fouquet par ses ennemis pour le faire tomber au
filet. La chasse de la Vallière pour la livrer au roi. Les
complaisants y travaillaient. La petite personne avait deux
singularités, très-ravissantes, au défaut de grande beauté, c'est
qu'il n'y en eut jamais une si amoureuse, et pourtant si pudique, si
craintive, si honteuse du mal (jusqu'à risquer sa vie). Il fallut une
surprise. Vardes, Saint-Aignan et autres, dans le trouble de la fête,
sous je ne sais quel prétexte, l'attirèrent; on la prit au piége (17
août).
On devinait si bien ce grand mystère, que Fouquet, qui avait des gens
pour flairer tout, avait d'avance essayé d'acheter la protection de la
future maîtresse. On en profita contre lui; on fit croire au roi, tout
ému d'elle à ce moment, que Fouquet avait l'insolence de vouloir être
son rival, que peut-être il l'était déjà. Il y avait une figure blonde
aux peintures d'un salon; on dit au roi que c'était la Vallière; fable
absurde, mais sa fureur jalouse l'accepta sans difficulté.
Pour perdre plus sûrement Fouquet, on le faisait très-redoutable. Et
en cela on conseillait mal le roi pour sa dignité. On lui fit faire
des choses basses, ruser, mentir, conspirer contre son sujet. Fouquet
le voleur, au contraire, se conduisit en chevalier. Sur un mot qu'on
lui dit que le roi ne pouvait lui donner certaine distinction, s'il
gardait son ancienne place de procureur général au Parlement, il la
vendit, en tira un million, et le remit au roi, qui accepta.
Dissimulation honteuse, inutile. Le Parlement était par terre et ne
pouvait se relever. La forteresse de Bellisle, que Fouquet avait
fortifiée, n'eût pas tenu pour lui. Lui-même, en ses papiers, dit
qu'il ne pouvait que se sauver; et encore, où? il ne le savait pas. Il
eût été livré, où qu'il allât. Nul État ne l'aurait gardé contre Louis
XIV. Le roi l'emmena jusqu'à Nantes pour l'arrêter (5 septembre). Il
eût pu l'arrêter partout.
On put voir, ce jour-là, qu'il y avait deux peuples en France. Celui
d'en haut, la cour, les belles dames et les beaux esprits, pleurèrent
Fouquet. Mais le peuple d'en bas faillit le mettre en pièces. Les
gardes eurent peine à le défendre. Il avait mérité ces sentiments
divers. Sa police paraît avoir été dirigée par une dame Duplessis
Bellièvre, qui lui achetait des femmes et des secrets, d'autre part,
par le protestant Pélisson, que le roi employa plus tard à brocanter
des consciences. Il y avait dans ses pensions de gens de lettres des
choses surprenantes; il donnait, par exemple, 12,000 francs par an
(somme énorme) à Scarron; était-ce bien pour les beaux yeux du
cul-de-jatte? La très-jeune madame Scarron, jolie, froide et discrète,
tenait là un salon mêlé où tous se rencontraient, et le vieux Paris de
la Fronde et des jeunes gens du nouveau règne; elle-même était bien
chez les dames du parti dévot.
On trouva chez Fouquet de quoi le faire pendre, un plan de guerre
contre le roi, des ordres pour fondre des balles, des serments de
capitaines prêtés à lui, Fouquet. Sa défense consistait à dire que
c'était un vieux plan, fait, non contre le roi majeur et fort, mais
contre le roi alors sous Mazarin. Quant aux vols, tout ce qu'il
disait, c'est que Mazarin volait aussi. Non content de voler, il
aidait toute la finance à faire comme lui. Les financiers ne prêtaient
plus à Mazarin, mais personnellement à Fouquet, qui se trouvait ainsi
l'emprunteur universel. Il prêtait à l'État, et pour se rembourser il
levait l'impôt, et le versait dans sa propre caisse.
Effroyable gâchis. À la banqueroute de 1648, Mazarin avait payé en
papiers dont on ne donnait pas dix pour cent, Fouquet et ses amis les
rachetaient à ce prix, et les mettant aux caisses publiques comme bons
et valables, gagnaient ainsi 90. Le Parlement montra une lenteur, une
mollesse coupables à juger un procès si clair, et il le finit
honteusement par un arrêt de bannissement qui eût laissé Fouquet libre
d'aller s'amuser à Venise et partout en Europe. La haine personnelle
de Colbert ne le permit pas.
Sans cette haine, on n'eût pas fait justice. En frappant les petits
voleurs on aurait épargné le grand. Le roi garda Fouquet et l'enferma
à Pignerol jusqu'à sa mort.
Les financiers étaient un parti odieux, mais serré et compacte, qui
avait ses racines et à la cour et dans la haute bourgeoisie. Ils
avaient avec eux une classe plus intéressante, les petits rentiers,
qui était tout un peuple dans Paris. L'émeute cependant n'était pas à
redouter. Le danger était qu'on n'agît sur le roi, qu'on ne lui fît
craindre les suites de mesures hardies que l'on allait prendre; mais
la violence de Colbert trouva un ferme point d'appui dans la sèche
dureté de son maître, dans ses besoins d'argent. La succession de
Mazarin avait fourni l'été, que ferait-on l'hiver? Colbert se chargea
d'y faire face par une grande razzia sur la finance et les comptables.
La chambre de justice que l'on créa devait s'enquérir de leurs biens
et des sources de leur fortune, en remontant à Richelieu et jusqu'à
l'année 1635. Ordre de prouver en huit jours, sinon tout saisi dans un
mois. _Appel du roi au peuple_ dans toutes les chaires des églises,
pour qu'il dénonce les abus.
La chambre de justice envoie ses agents en province pour encourager,
_rassurer les dénonciateurs_. On frappe en haut, en bas.
Un Guénégaud (puissante famille de Paris) est mis à la Bastille, un
financier pendu, des receveurs, des sergents même. Les traités que
Fouquet avait faits pour l'État, annulés et cassés. Les rentes,
rognées par Mazarin, sont réduites encore par Colbert.
Et, ce qui fut très-vexatoire, c'est qu'on chercha en remontant ceux
qui avaient gagné à certaines époques où l'État remboursait, et qu'on
les obligeât de restituer le gain fait par leurs pères ou par les
premiers possesseurs. Le roi crut faire grâce à plusieurs en les
réduisant des deux tiers.
Paris fut très-ému, mais généralement la province, surtout le petit
peuple, salua _la Terreur_ de Colbert de ses applaudissements. La
vérification des dettes des villes, redoutée des notables qui en
maniaient les fonds, causa une grande joie à ceux qui n'étaient rien.
En Bourgogne particulièrement, les États et le Parlement, les
honorables bourgeois voulaient résister à Colbert; il y eut émeute,
mais contre eux. La _populace_, se choisissant pour chefs des
vignerons, des tonneliers, des savetiers, faillit tomber sur les
_défenseurs des libertés provinciales_; elle prit les armes pour le
roi, qui protégea les notables à grand'peine.
CHAPITRE III
LE COMPLOT CONTRE MADAME--MORIN BRÛLÉ VIF
1662-1663
On fait communément deux parts dans le règne de Louis XIV: les belles
années où, sous l'influence de Colbert, il se serait maintenu
indépendant des influences du clergé, et la mauvaise époque où il céda
sans réserve. Division arbitraire. Dès les premières années, sauf un
moment très-court, le roi fut l'instrument des rigueurs
ecclésiastiques. Ce que chaque Assemblée du clergé avait voté et
demandé au roi (en retour du don gratuit) fut, dans les intervalles
d'une Assemblée à l'autre, exigé de lui par les représentants qu'elles
avaient en permanence, lesquels suivaient la cour et ne la quittaient
pas. Les ministres du roi, Colbert et le Tellier, qu'il employait
sans façon aux services les plus bas, dans ses affaires d'amour,
n'avaient nulle action dans la haute sphère morale et religieuse. Le
roi, jeune alors, dépendait peu sans doute de son confesseur ridicule,
le P. Canard (Annat), connu par ses plates brochures (le _Rabat-joie_,
l'_Étrille du Pégase des Jansénistes_, etc.). Mais l'assesseur
d'Annat, son futur successeur, le dangereux P. Ferrier, savait bien
faire peser sur le roi le poids de tous ses entourages, d'une mère
dévote et malade, de la cour, de la ville, d'une cabale immense qui
dominait Paris.
L'archevêché en était le centre nominal. Mais le centre réel était
dans les hôtels des saintes, dans les salons dévots de mesdames
d'Aiguillon, d'Albret et Richelieu (Anne Poussart), chez mesdames de
Guénégaud et de Lamoignon, etc. Noblesse, robe et finances, tout
s'associait dans ces bonnes oeuvres. Ces dames charitables,
aveuglément zélées, faisaient par charité des actes étranges, par
exemple des enlèvements d'enfants, et cela dans l'hôtel du premier
président Lamoignon, qui avait la police du Parlement. Les dames
d'Aiguillon et Richelieu, qui n'avaient pas de famille ou la perdirent
bientôt, étaient tout entières, corps et biens, lancées de toutes
leurs passions, de leur fortune immense, dans l'intrigue dévote, et ne
reculaient devant rien.
Ces dames, fort imaginatives et romanesques, tout aussi bien que les
mondaines, étaient menées par le roman religieux. J'appelle ainsi, non
pas un narré d'aventures, mais le manége passionné, les alternatives
orageuses de la direction mystique. Elles lisaient peu la _Clélie_,
le _Cyrus_, les longs pèlerinages de _Tendre_, qui faisaient les
délices des Précieuses et de l'hôtel de Rambouillet. Mais elles-mêmes
faisaient de bien autres voyages dans le champ des visions
allégoriques sous la direction pieuse et galante de Desmarets de
Saint-Sorlin, l'excellent ami des Jésuites. Du reste, les deux mondes
n'étaient pas séparés, autant qu'on pourrait croire. Aux parloirs des
couvents, à Chaillot, aux Carmélites de la rue du Bouloi, les
mondaines qui y donnaient des rendez-vous à leurs amants (_Voir_
madame de La Fayette) y rencontraient aussi les saintes, négociaient
et tripotaient ensemble, une oreille à la grâce, une oreille à
l'amour. Les profanes attendrissements, les faiblesses de coeur,
n'aidaient pas peu à préparer la sensibilité mystique, voie nouvelle
où entraient alors les Jésuites, trop faibles sur le champ de la
controverse.
Pascal venait de mourir, mais les _Provinciales_ vivaient. Les
Jésuites restaient frappés par deux choses incontestables: 1º Leur
Société entière était atteinte; chaque auteur cité par Pascal portait
l'approbation de la Société. 2º Le monde voyait trop que Pascal, par
pudeur, les avait épargnés, omettant le plus fort, leur servile
tolérance des choses sales, leur bassesse pour les avaler, enfin les
tendresses équivoques de la galanterie religieuse.
Il avait soigneusement évité cela, craignant d'ébranler la confession
et l'Église même. C'est là qu'ils se réfugièrent. Ils enfoncèrent
précisément au lieu qu'il leur avait laissé. Ils y trouvèrent
l'_illuminisme_, l'anéantissement moral, la mort voluptueuse qu'on
appela plus tard quiétisme. C'était un grand parti sous terre qui
gouvernait beaucoup de femmes, la plupart de ces grandes dames dévotes
dont j'ai parlé. L'intendant de madame de Richelieu, l'académicien
Desmarets de Saint-Sorlin, était, quoique laïque, leur directeur à la
mode, et des salons son influence s'étendait aux couvents. Il s'offrit
aux Jésuites, mordit leurs ennemis, et devint l'ami le plus cher des
pères Annat, Ferrier, donc bien en cour et à l'archevêché. Ses livres
les plus excentriques parurent armés et cuirassés des plus hautes
approbations.
Il n'y avait pas trente ans que le célèbre capucin, le P. Joseph,
avait dénoncé à Richelieu les _illuminés_ dont les doctrines étaient
celles de Desmarets. Le ministre controversiste aurait frappé; mais on
lui dit qu'en Picardie seulement il y en avait soixante mille. Il en
fut effrayé, et recula. Au fait, s'il eût puni, où se serait-il
arrêté? Où commençait la culpabilité? Beaucoup rasaient l'abîme ou y
avaient le pied. Tels allaient jusqu'au bout. Tels restaient à moitié
chemin. Tels, adversaires de ces doctrines, en prenaient parfois le
langage, s'égaraient par moments aux bosquets de l'_Épouse_ dans les
suavités ambiguës, dangereuses, du Cantique des cantiques. (_V._
lettres de Bossuet à la veuve Cornuau.)
On dit et on répète que ce siècle est toute convenance, toute
harmonie. Erreur. Les plus violentes dissonances y crient à chaque
instant. Le roi emploie Colbert pour l'accouchement de la Vallière et
pour l'allaitement du poupon. Il emploie le Tellier, son vieux et
important ministre, pour menacer la gouvernante des filles de la
reine, qui a osé griller leurs fenêtres et les garder des visites
nocturnes du roi. Dans les choses religieuses, mêmes dissonances,
effrontées. Desmarets contient déjà Molinos. Il professe, sans détour,
avec privilége du roi et l'autorisation de l'archevêque, que, si l'âme
sait s'anéantir, _quoi qu'elle fasse, elle ne pèche plus_. «Dieu fait
tout, souffre tout en nous. S'il y a des troubles par en bas, l'autre
moitié l'ignore. Les deux parties, raréfiées, finissent par se changer
en Dieu. Et Dieu habite alors avec les mouvements de la sensualité qui
sont tous sanctifiés.»
Desmarets ne s'en tenait pas à enseigner ces belles choses aux dames
du monde. Il les insinuait «à ses colombes,» les religieuses. Chose
bien grave, si l'on songe à l'état maladif, dépendant, de ces pauvres
âmes en qui l'enseignement du directeur n'est pas, comme chez les
dames, balancé par la variété des impressions de la vie active, par la
famille qui rappelle au devoir, au bon sens.
Ces doctrines n'étaient pas nouvelles. Desmarets les avait seulement
parées de plates allégories et des grotesques fleurs du bel esprit du
temps. Maître chez madame de Richelieu et disposant de sa fortune, il
imprimait ses dangereuses sottises avec un luxe royal, de splendides
gravures. Monument singulier d'ineptie prétentieuse, impudente. Dans
ses _Délices de l'esprit_, ce prince des sots spirituels donne
l'échelle des intelligences, s'établit au sommet, et se charge de nous
faire monter.
Tel était le grand homme du temps et la situation religieuse, quand le
jeune roi, qui voulait établir partout la préséance de ses
ambassadeurs, fut insulté à Rome dans la personne du sien (juin 1662).
Il en poursuivit la réparation avec une âpreté d'orgueil
extraordinaire. Et nulle satisfaction ne lui suffit. Le nonce envoyé
ne fut pas reçu. Le roi demanda le passage des Alpes pour faire
marcher des troupes sur Rome. Il se tint prêt à saisir Avignon. Le
parlement de Paris et la Sorbonne firent des déclarations contre le
pouvoir illimité des papes.
Tout le parti dévot était navré. Mais on savait très-bien, par
l'histoire du passé, que les rois et les parlements ne manquaient
guère, dans ces brouilleries avec Rome, de donner quelque signe
très-fort de leur orthodoxie. On pleura chez le roi. On lui montra
l'Église en deuil, et la nécessité de consoler la foi. Il ne fut pas
insensible à cela, et il frappa les protestants. Il avait défendu
leurs petites assemblées. Il défendit la grande qui se faisait tous
les trois ans pour formuler leurs plaintes, et faire face aux attaques
des toutes-puissantes Assemblées du clergé catholique.--Autre chose,
de conséquence: les catholiques débiteurs ont trois ans pour payer à
un créancier protestant; délai fort élastique et qui peut s'allonger.
Le commerce dès lors est impossible aux protestants.
Mais ces persécutions n'avaient pas l'éclat suffisant. On regrettait
l'époque où nos rois, en telle occurrence, raffermissaient la foi par
un grand acte populaire, un sacrifice expiatoire, un _exemple_ qui
avertît les _libertins_. Obtiendrait-on cela? L'Édit de Nantes
couvrait les hérétiques. On ne brûlait plus guère, sauf des sorciers.
Des esprits forts, le dernier brûlé fut Vanini en 1619. Depuis, la
cour en était pleine. L'athée Bautru avait été agent très-confident de
Richelieu; sous Mazarin il amusait de ses impiétés la dévote Anne
d'Autriche. Comment, après avoir enduré tout cela, croire qu'on
reviendrait aux bûchers?
Le parti des Jésuites en avait bon besoin pour se relever de Pascal,
faire peur aux Jansénistes. Mais le nerf et l'autorité morale leur
auraient trop manqué. Il y fallait deux choses, des fous pour allumer
le feu, et un fou à brûler. Leurs amis, les Illuminés, pouvaient
procurer l'un et l'autre. Une rare circonstance, c'est que le
Parlement, désolé de sa guerre au pape, était prêt à donner la main
aux Jésuites mêmes, s'il le fallait, pour se laver de son impiété et
glorifier la religion. Cela se fit ainsi. Cette chose énorme, et
incroyable alors, s'exécuta par ce triple concert. Le doux parti
mystique, la sainte cabale des bonnes dames, fit la chasse et prit la
victime; le Parlement brûla; les Jésuites profitèrent.
Il faut rendre à chacun selon ses oeuvres. La gloire en est à l'hôtel
de madame de Richelieu (Anne Poussart), à son intendant Desmarets, le
charmant directeur.
Il y avait, dans un grenier de l'île Saint-Louis, un voyant qui
s'appelait Simon Morin. Il voyait et prophétisait depuis vingt ans sur
le pavé de Paris. Ses doctrines ne différaient en rien de celles de
Desmarets. Comme lui, il croyait que le saint, l'homme anéanti en
Dieu, se déifie, donc _devient impeccable_. Dangereuse doctrine. Mais
il ne la portait pas, comme lui, jusqu'au fond des couvents, il ne
l'imposait pas à des filles enfermées, souffrantes, de molle
obéissance, qui font voeu de ne pas vouloir. Il était marié et avait
des enfants. Ses disciples étaient des gens libres, deux prêtres, deux
dames veuves (la Malherbe et la Chapelle), tous d'âge et de position à
se diriger librement.
Morin avait été persécuté souvent, et souvent enfermé, parfois à la
Bastille, et parfois aux fous de Bicêtre, souffrant en grande
patience, et favorisé de plus en plus de célestes visions. Ses
pensées, imprimées (1647), sont fort troubles, au total, d'un pauvre
esprit, mais simple et doux. Il a fait quelquefois de très-beaux vers,
un sublime et profond: «Ne sais-tu que l'amour change en lui ce qu'il
aime?»
De plus en plus, il se sentit changé; il aperçut que l'âme de Jésus
était devenue la sienne. Il commença à croire qu'on avait bien assez
longtemps pensé à la mort du Christ et à l'_état de grâce_ où cette
mort nous appelle, que le nouveau Jésus peut faire un pas de plus et
mettre ici l'_état de gloire_, autrement dit, le paradis.
Cette illusion messianique, qui revient souvent dans le Moyen âge et
que nous avons vue naguère dans l'honnête et très-pur Messie polonais,
est chose naturelle à l'homme. Qu'on lui pardonne de sentir Dieu en
lui.
Trois mois avant la mort de Mazarin, Morin, voyant que le roi allait
régner, crut de son devoir de lui notifier aussi son propre avénement
en sa qualité de Jésus. Il lui jeta dans son carrosse un opuscule
intitulé: «Avénement du Fils de l'homme.» C'était le moment où
Desmarets, dans ses «Délices de l'esprit,» venait de se poser en
prophète, en révélateur. Si Morin était le Messie, il se voyait
subordonné, ne pouvait plus être qu'Élie, saint Jean, ou
Jean-Baptiste. Cela était humiliant.
Lui-même a raconté la persévérance admirable, la trame habile de
mensonges, de perfidies, de faux serments, par lesquels il réussit à
perdre le nouveau Messie, égalant, surpassant l'apôtre du diable,
Judas.
Par deux fois il lui jura qu'il était son disciple, le salua Messie.
Morin le serra dans ses bras, contre son coeur, crut sentir son saint
Jean. Il lui dit tout, et des choses qui n'étaient pas trop folles:
qu'il voyait venir le règne enfin de Dieu le Père, que le roi n'était
pas celui qui ferait les oeuvres de Dieu, parce qu'il portait en lui
l'âme de Mazarin. Ce mot fut un trait de lumière pour Desmarets. Il
vit par où il pouvait perdre son maître. Il fit causer les femmes en
son absence, et la dame Malherbe, interrogée par lui, dit ce qu'il
désirait: «Que, si le roi ne se convertissait, _il faudrait qu'il
mourût_, et que Dieu agît par son fils.» Desmarets n'en voulait pas
plus. Avec cela, il court aux Jésuites et au Parlement; il a trouvé un
homme qui veut _que le roi meure_, et Morin est un Ravaillac (23 mai
1662).
Il y avait six ans à peine que le Parlement avait déjà jugé Morin, et
bien jugé, le traitant comme fou. Il fallait obtenir que ce grand
corps se déjugeât, se démentît, le déclarât raisonnable, responsable
et digne du supplice. On y travailla fort longtemps. L'accusation
était à deux tranchants; l'idée de régicide qu'on y mêlait, absurde et
sotte, la rendait pourtant redoutable. On n'osait y répondre. Ceux qui
l'eussent trouvée ridicule craignaient qu'on ne leur dît: «Vous faites
bon marché de la vie du roi.»
Le roi était judicieux. Il eût empêché cet acte hideux, s'il eût eu
près de lui quelqu'un qui l'avertît et lui fît voir la chose. Mais ses
ministres, en ce qui semblait toucher sa personne, n'eussent jamais
desserré les dents. Sa mère, bien moins; elle était au fond de la
cabale. Les femmes pouvaient beaucoup sur le roi, quelque dur qu'il
fût pour celles qu'il aimait. Elles seules eussent pu, à tels moments,
glisser un mot d'humanité, faire un peu contre-poids à la férocité
dévote. C'est alors qu'on put voir combien la cabale gagnait à ce que
le roi n'eût de maîtresse qu'une jeune sotte, timide à l'excès, perdue
dans son amour et ne sachant rien autre, ne voulant rien savoir, ne se
mêlant de rien. Si le roi fût resté sous l'influence de Madame,
celle-ci aurait pu lui donner un conseil, lui parler au moins pour sa
gloire.
Légère en galanterie, elle ne l'était point en affaires. Elle y était
sensée, loyale. Par deux fois elle avait conseillé très-bien les deux
rois.
Dans l'affaire de Fouquet, elle dit à Louis XIV qu'il s'abaissait en
faisant à Fouquet l'honneur de le craindre, en allant à cent lieues
arrêter un homme qu'on pouvait arrêter ici (La Fayette).