Entre les corps et les députations qui vinrent complimenter

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HISTOIRE

DE

FRANCE

PAR

J. MICHELET

NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE

TOME QUINZIÈME

PARIS

LIBRAIRIE INTERNATIONALE

A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS

13, rue du Faubourg-Montmartre, 13

1877

Tous droits de traduction et de reproduction réservés.

HISTOIRE

DE FRANCE

PRÉFACE

Je fais une histoire générale et non celle d'un règne. Il m'a fallu

resserrer en un volume la période qui s'étend de 1661 à 1690, période

énormément chargée de faits et d'événements, d'actes religieux et

politiques, d'oeuvres littéraires. Forcé d'abréger ou d'omettre une

infinité de détails, j'ai d'autant plus sérieusement examiné, pesé

leur importance relative. L'histoire ne doit pas dire seulement des

choses vraies, mais les dire dans la vraie mesure, ne pas les mettre

toutes à la fois sur le premier plan, ne pas subordonner les grandes

en exagérant les petites.

Appréciation difficile, en ce que les contemporains l'aident fort peu.

Au contraire, ils travaillent tous à nous tromper en cela. Chacun,

dans ses Mémoires, ne manque pas de mettre en saillie sa petite

importance, telle chose secondaire, qu'il a vue, sue ou faite.

Nous-mêmes, élevés tous dans la littérature et l'histoire de ce temps,

les ayant connues de bonne heure, avant toute critique, nous gardons

des préjugés de sentiment sur telle oeuvre ou tel acte dont la

première impression s'est liée à nos souvenirs d'enfance. Nous savons

beaucoup de choses, mais fort inégalement. Tel détail est pour nous

énorme, et tel grand fait, appris plus tard, nous semble insignifiant.

Nous sommes contrariés et désorientés quand _notre_ histoire, _nos_

anecdotes, certains mots de prédilection, établis dans notre mémoire

depuis longues années, sont réduits à leur valeur par l'histoire

sérieuse. Les _on dit_, par exemple, d'une dame de province, qui voit

bien peu Versailles et le colore de son charmant esprit, nous sont

restés agréables et chers, bien plus que les récits de ceux qui y

vivaient, qui voyaient et jugeaient; je parle des courageux Mémoires

de la grande Mademoiselle et de Madame, mère du Régent.

C'est une oeuvre virile d'historien de résister ainsi à ses propres

préjugés d'enfance, à ceux de ses lecteurs, et enfin aux illusions que

les contemporains eux-mêmes ont consacrées. Il lui faut une certaine

force pour marcher ferme à travers tout cela, en écartant les vaines

ombres, en fondant, ou rejetant même, nombre de vérités minimes qui

encombreraient la voie. Mais s'il se garde ainsi, il a pour récompense

de voir surgir de l'océan confus la chaîne des grandes causes

vivantes.

Connaissance généralement refusée aux contemporains qui ont vu jour

par jour, et qui, trop près des choses, se sont souvent aveuglés du

détail. Ils ont vu les victoires, les fêtes, les événements officiels,

fort rarement senti la sourde circulation de la vie, certain travail

latent qui pourtant un matin éclate avec la force souveraine des

révolutions et change le monde.

* * * * *

La grande prétention de ce règne est d'être un règne politique. Nos

modernes ont le tort de le prendre au mot là-dessus. Le grand fatras

diplomatique et administratif leur impose trop. Une étude attentive

montre qu'au fond, dans les classes les plus importantes, la religion

prima la politique. Sous ce rapport, le règne de Louis XIV, même en

son meilleur temps, est une réaction après l'indifférence absolue de

Mazarin et les hardiesses de la Fronde.

La papauté remonta sous ce règne. Elle était fort déchue et un peu

oubliée. Ranke l'a remarqué. Actif et influent au traité de Vervins

(1598), le pape est simple spectateur, non demandé, non consulté, au

traité de Westphalie (1648), et n'assiste même plus au traité des

Pyrénées (1659); Mazarin lui ferme la porte. Louis XIV lui rend de

l'importance. Comme évêque des évêques, le roi toujours regarde Rome;

tantôt pour, tantôt contre, il s'en occupe toujours. Sous les formes

hautaines d'une demi-rébellion, le roi la sert dans le point désiré,

demandé cent ans par l'Église, et frappe le grand coup d'État manqué à

la Saint-Barthélemy.

* * * * *

La place que la _Révolution_ occupe dans le XVIIIe siècle est remplie

dans le XVIIe par la _Révocation de l'édit de Nantes_, l'émigration

des protestants et la Révolution d'Angleterre, qui en fut le

contre-coup.

Tout le siècle gravite vers la _Révocation_. De proche en proche on

peut la voir venir. Dès la mort d'Henri IV, la France s'y achemine.

Elle ne succède à l'Espagne qu'en marchant dans les mêmes voies. Ni

Richelieu ni Colbert n'en peuvent dévier. Ils ne règnent qu'en

obéissant à cette fatalité et descendant cette pente.

La conquête de quelques provinces qui tôt ou tard nous venaient

d'elles-mêmes, l'établissement d'un Bourbon en Espagne qui ne servit

en rien la France, ce n'est pas là le grand objet du siècle.--La

centralisation, si impuissante encore, un majestueux entassement

d'ordonnances (mal exécutées) n'est pas non plus ce grand

objet.--Encore bien moins les petites querelles intérieures du

Catholicisme. Dès 1668, le Jansénisme apparaît une impasse, une

opposition volontairement impuissante, beaucoup de bruit pour rien. La

clameur gallicane s'apaise encore plus aisément. Cette fière Église,

Bossuet en tête, au premier changement du roi, fait amende honorable à

Rome, se montrant ce qu'elle est, la servante de la royauté, rien

qu'une ombre d'Église qui s'humilie devant une ombre.

La Révocation n'est nullement une affaire de parole. C'est une lourde

réalité, matériellement immense (effroyable moralement).

L'émigration fut-elle moindre que celle de 1793? je n'en sais rien.

Celle de 1685 fut très-probablement de trois ou quatre cent mille

personnes. Quoi qu'il en soit, il y a une grosse différence. La

France, à celle de 93, perdit les oisifs, et à l'autre les

travailleurs.

La Terreur de 93 frappa l'individu, et chacun craignit pour sa vie.

La Terreur de la Dragonnade frappa au coeur et dans l'honneur; on

craignit pour les siens. Les plus vaillants ne s'attendaient pas à

cela, et défaillirent. C'est la plus grave atteinte aux religions de

la Famille qui ait été osée jamais. Elle eut l'aspect, étrange et

inouï, d'une jacquerie militaire ordonnée par l'autorité, d'une guerre

en pleine paix contre les femmes et les enfants.

Les suites en furent choquantes. Le niveau général de la moralité

publique sembla baisser. Le contrôle mutuel des deux partis n'existant

plus, l'hypocrisie ne fut plus nécessaire; le dessous des moeurs

apparut. Cette succession immense d'hommes vivants, qui s'ouvrit tout

à coup, fut une proie. Le roi jeta par les fenêtres; on se battit pour

ramasser. Scène ignoble. Ce qui resta, dura pour tout un siècle, c'est

l'existence d'un peuple d'îlotes (guère moins d'un million d'hommes)

vivant sous la Terreur, sous la Loi des suspects.

* * * * *

Le déplorable dénoûment du règne de Louis XIV ne peut cependant nous

faire oublier ce que la société, la civilisation d'alors, avaient eu

de beau et de grand.

Il faut le reconnaître. Dans la fantasmagorie de ce règne, la plus

imposante qui ait surpris l'Europe, depuis la solide grandeur de

l'empire romain, tout n'était pas illusion. Nul doute qu'il n'y ait eu

là une harmonie qui ne s'est guère vue avant ou après. Elle fit

l'ascendant singulier de cette puissance qui ne fut pas seulement

redoutée, mais autorisée, imitée. Rare hommage que n'ont obtenu

nullement les grandes tyrannies militaires.

Elle subsiste, cette autorité, continuée dans l'éducation et la

société par la grâce, par le caractère lumineux d'une littérature

aimable et tout humaine. Tous commencent par elle. Beaucoup ne la

dépassent pas. Que de temps j'y ai mis! Les trente années que je

resserre ici m'ont, je crois, coûté trente années.

Non que j'y aie travaillé tout ce temps-là de suite. Mais, dès mon

enfance et toute ma vie, je me suis occupé du règne de Louis XIV. Ce

n'est pas qu'il y ait alors grande invention, si l'on songe à la

petite Grèce (ce miracle d'énergie féconde), à la magnifique Italie,

au nerveux et puissant XVIe siècle. Mais que voulez-vous? C'est une

harmonie. Ces gens-là se croyaient un monde complet, et ignoraient le

reste. Il en est résulté quelque chose d'agréable et de suave, qui a

aussi une grandeur relative.

J'étais tout jeune que je lisais cet honnête Boileau, ce mélodieux

Racine; j'apprenais la fanfare, peu diversifiée, de Bossuet.

Corneille, Pascal, Molière, La Fontaine, étaient mes maîtres. La seule

chose qui m'avertit et me fit chercher ailleurs, c'est que ces

très-grands écrivains achèvent plutôt qu'ils ne commencent. Leur

originalité (pour la plupart du moins) est d'amener à une forme

exquise, des choses infiniment plus grandioses de l'Antiquité et de la

Renaissance.

Rien chez eux qui atteigne la hauteur colossale du drame grec, de

Dante, de Shakespeare ou de Rabelais.

* * * * *

On a très-justement vanté le caractère littéraire de l'administration

d'alors. Ses actes ont une élégance de style, une noblesse peu

communes. Tels diplomates écrivent comme madame de Sévigné. Tout cela

est plein d'intérêt, et je ne m'étonne pas de l'admiration passionnée

avec laquelle mes amis ont publié ces documents. La valeur en est

très-réelle. Toutefois ne l'exagérons pas. Derrière cette pyramide

superbe des ordonnances de Colbert, derrière cette diplomatie si

vivante et si amusante de Lyonne, etc., il y a bien autre chose, une

puissance supérieure et souvent contraire,--le maître même, son

tempérament, son action personnelle qui, par moments, se jette,

brusque, sans ménagements, tout au travers des idées de Colbert, n'en

tient compte, parfois même semble les ignorer. Exemple (1668): au

moment où le ministre organise laborieusement son grand système

commercial et industriel, le roi, bien au-dessus de ces basses idées

mercantiles, écrit en Angleterre, comme un Alexandre le Grand, que,

«si les Anglais se contentent d'être les marchands de la terre et de

le laisser conquérir, on s'arrangera aisément. Du commerce du monde,

les trois quarts aux Anglais et un quart à la France,» etc. (_Négoc.

de la succ. d'Esp._, Mignet, III, 63.)

On dira qu'il voulait tromper, amuser les Anglais. Erreur. Ce n'est

point une ruse. Et ce n'est une boutade. Sa conduite y est

conséquente.

Leibnitz, jeune et crédule en 1672, s'imagine que le roi est un

politique, qu'on peut le détourner de sa guerre de Hollande par la

facilité de conquérir en Orient. Il ne sait pas, ou ne veut pas savoir

ce que le roi et Louvois avaient dit: «C'est une guerre religieuse.»

Si elle eût réussi, elle commençait la croisade générale d'Angleterre

et d'Europe qu'espérait l'Église de France.

* * * * *

La publication de la _Correspondance administrative_ nous a rendu un

grand service. Ce n'est qu'un spécimen (4,000 pages in-4º). Les

matières les plus vastes y sont réduites à quelques pièces. La grande

affaire du siècle, celle des protestants et de la Révocation, n'y

occupe que peu de pages. Les introductions sommaires de l'éditeur, M.

Depping, sont loin de suppléer à la prodigieuse quantité de pièces

qu'il a écartées. Cependant du peu qu'il donne on tire de grandes

lumières. Pour la première fois, on a vu le dessous, on a pu passer

derrière cette colossale machine de Marly qui imposait tellement par

l'immensité de ses rouages. La machine, vue ainsi, reste grande,

certainement, mais plus grossière qu'on n'aurait cru. Ce sont

d'énormes roues en bois, mal engrenées, dont les frottements sont fort

pénibles, qui gémit, qui crie, grince, qui souvent tournerait à

rebours si on n'y avait la main. Il faut qu'à chaque instant elle

intervienne, cette main humaine, pour rajuster, refaire, faciliter,

pour forcer un obstacle qui arrêterait. On voit même que, de temps en

temps, il y a des parties de la machine qui ne vont plus; ou, si elles

vont, c'est qu'elles sont poussées, et quelqu'un travaille à leur

place. Le grand machinateur Colbert, à chaque instant, se fait machine

et roue. On souffre, on peine à voir que généralement, sous cette

vaine montre d'une mécanique impuissante, l'agent réel c'est un homme

vivant.

Vu par devant et à bonne distance, cela fonctionne avec des effets

assez réguliers. On admire. On respecte. On se souvient de

Montesquieu, du noble effort de l'homme pour ressembler à Dieu «qui

obéit toujours à ce qu'il a ordonné une fois.» De près, c'est autre

chose. Rien de général, la loi est peu, l'administration est tout.

Dans l'administration même, certaine volonté violente intervient et

trouble la règle d'exceptions fantasques. Variations d'autant plus

saisissantes qu'elles contrastent avec la pose des grands acteurs, la

redoutable gravité de Colbert, la majestueuse immobilité de Louis XIV.

Du centre immobile, ou cru tel, par l'irrégularité. Le gouvernail,

dans la main de Colbert, sous la main supérieure, à chaque instant

gauchit. C'est bien pis, après lui. Dès que le grand administrateur a

disparu, l'administration, déjà surchargée, va s'emmêlant de plus en

plus, elle tombe au détail des rapports individuels, dans la

surprenante entreprise de _diriger_ la France, homme par homme,

_diriger_ non-seulement la conduite, mais l'âme, la forcer de faire

son salut.

Qui tient trop, ne tient rien. Les grands objets échappent. On a trop

à faire des petits. Les moeurs de telle religieuse, ou telle élection

de couvent occupent plus que la paix de Ryswick. La succession

d'Espagne est une affaire: mais combien secondaire devant celle du

quiétisme! Le testament de Charles II ne tient pas plus de place dans

les pensées du roi de France que la réforme de Saint-Cyr et ses dames

cloîtrées malgré elles, que le mortel combat de Bossuet et de Fénelon

pour madame de la Maisonfort.

* * * * *

Il faut des procédés très-divers pour étudier ce règne. Une fine

interprétation est nécessaire pour lire certains mémoires. Mais,

généralement, c'est par une méthode simple, forte, disons mieux,

grossière, qu'on peut comprendre la matérialité du temps. Ne vous y

trompez pas. Il s'agit, avant tout, d'un homme, d'importance énorme,

j'allais dire unique, qui, dans les choses décisives, tranche, selon

son humeur et son tempérament variable. Avec toute cette masse de

documents politiques, on se tromperait à chaque instant, si l'on

n'avait une boussole dans l'histoire minutieuse _et datée

attentivement_ des révolutions de la cour, mieux encore, dans le livre

d'or où, mois par mois, nous pouvons étudier la santé de Louis XIV,

racontée par ses médecins, MM. Vallot, d'Acquin et Fagon.

L'immutabilité de la santé du roi est une fable ridicule. Il faut en

croire ces docteurs qui l'ont connu toute sa vie, et non pas

Saint-Simon, qui ne l'a vu que dans ses dernières années où il était

ossifié et ne changeait plus guère.

Nous sommes maintenant si cultivés, si raffinés, que nous revenons

difficilement à l'intelligence de cette robuste matérialité de

l'incarnation monarchique. Ce n'est plus dans notre Europe actuelle,

c'est au Thibet et chez le grand Lama qu'il faut étudier cela. Du

moins pénétrons-nous du journal des médecins, livre admirable, dont le

positif intrépide n'atténue pas l'adoration. Le roi, de page en page,

est purgé et chanté. Imbibons-nous encore de la légende de Dangeau, si

scrupuleux, si ponctuel à noter cette vie divine en tous ses

accidents. Élevons-nous, si nous pouvons, aux amours extatiques de

Lauzun pour son maître, lorsque disgracié il jure de ne plus se raser.

Mieux encore, comprenons les dévotions de La Feuillade, qui, de sa

statue, fit chapelle, voulut y mettre un luminaire. La Madone était

détrônée.

Voilà nos maîtres. Eux seuls font bien comprendre le règne de Louis

XIV.

* * * * *

Ce qui donne une idée bien forte de l'ascendant de terreur qu'exerçait

ce Dieu en Europe, c'est la multitude de faits qu'on n'ose écrire

pendant longtemps, même hors de France, et qui ne se révèlent que fort

tard, vers la fin du règne. Les souvenirs de la Fronde, qui l'avait

fait fuir de Paris, lui rendaient la presse odieuse. Il la ménagea

peu. Les faiseurs de brochures furent poursuivis à mort. En 94,

l'imprimeur d'un pamphlet est pendu, sans procès, sur un simple ordre

du lieutenant de police, et le relieur même est pendu. Nombre de

personnes, pour la même affaire, sont mises à la question et meurent à

la Bastille.

On savait que le roi _avait les bras longs_ hors de France, et faisait

enlever en pays neutres les gens qui parlaient mal ou qui agissaient

contre lui. L'enlèvement de Marcilly en Suisse effraya tout le monde.

Celui du patriarche arménien Avedyk n'eut pas un moindre effet. On se

contait tout bas, portes fermées, le mystère du Masque de fer. La

fameuse cage de Saint-Michel, où Louis XI enferma La Balue, fut

occupée sous Louis XIV par l'auteur d'un pamphlet contre l'archevêque

de Reims.

Non moins grande était la terreur à la cour et tout près du roi.

J'ai dit l'anxiété où fut Madame (Henriette) pour certaines choses

imprudentes qui lui étaient échappées, et comment on abusa de sa peur.

Cette timidité générale rend l'histoire de la cour obscure. La grande

Mademoiselle, et Madame, mère du Régent, ont seules leur franc parler.

Saint-Simon vient très-tard; on a tort de le citer pour les

commencements.

Comment remplir les graves lacunes que les mémoires nous laissent?

_Nullement avec les romanciers_, anecdotiers, les Bussy, les Varillas.

_Nullement avec les pamphlétaires_; le peu qu'ils ont de vrai est mêlé

de beaucoup de faux. Il faut patiemment recueillir, rapprocher les

lueurs sérieuses que l'histoire littéraire et les correspondances

politiques donnent sur l'histoire intérieure de la cour. Il faut

surtout dater les moindres faits par mois, par jour, autant qu'on

peut. Le seul rapport de date peut aider à trouver le rapport de

causalité. Ce qui précède dans le temps n'est pas toujours une

_cause_, mais à coup sûr ce n'est pas un _effet_. Voilà déjà une

connaissance négative, qui toutefois ouvre souvent un jour inattendu.

* * * * *

Ce qui domine, au reste, toute méthode, toute critique, ce qui me

semble le point de vue supérieur et essentiel, c'est ce que j'ai dit

tout à l'heure pour un des aspects de ce temps, et qui est vrai pour

tous: c'est qu'à l'exception de la machine bureaucratique, qui est sa

création propre, il _achève et finit_ beaucoup de choses, mais _n'en

commence aucune_.

Louis XIV enterre un monde. Comme son palais de Versailles, il regarde

le couchant. Après un court moment d'espoir (1661-1666), les cinquante

ans qui suivent ont l'effet général du grand parc tristement doré en

octobre et novembre à la tombée des feuilles. Les vrais génies

d'alors, même en naissant, ne sont pas jeunes, et, quoi qu'ils

fassent, ils souffrent de l'impuissance générale. La tristesse est

partout, dans les monuments, dans les caractères; âpre dans Pascal,

dans Colbert, suave en Madame Henriette, en La Fontaine, Racine et

Fénelon. La sécurité triomphale qu'affiche Bossuet n'empêche pas le

siècle de sentir qu'il a usé ses forces dans des questions surannées.

Tous ont affirmé fort et ferme, mais un peu plus qu'ils ne croyaient.

Ils ont tâché de croire et y sont parvenus, à la rigueur, non sans

fatigue. Cet attribut divin (commun au XVIe siècle), à pas un n'est

resté: _La Joie!_ La joie, le rire des Dieux, comme on l'entendit à la

Renaissance, celui des héros, des grands inventeurs, qui voyaient

commencer un monde, on ne l'entend plus depuis Galilée. Le plus fort

du temps, son puissant comique, Molière, meurt de mélancolie.

* * * * *

Le siècle qui va suivre Louis XIV ne sera ni protestant ni catholique.

Les deux esprits en lutte au XVIIe, ayant fait leur suprême effort,

dès lors produiront peu dans la sphère religieuse.

Rome, dès 1607, sur le conseil de saint François de Sales, défendit la

spéculation, la discussion se réfugia dans le silence. Le réformateur

Saint-Cyran, sincère et vrai prophète, prédit que sa réforme ne

servirait de rien. Le génie catholique suivit sa voie intime dans la

Direction (casuistique ou quiétiste), voie sinueuse, obscure, mais

illuminée à la fin par le duel de Bossuet et de Fénelon.

Le génie protestant, théologico-politique, à travers les hommes et

les révolutions, eut sa transformation dans Milton, Sidney, Jurieu,

Locke et la constitution de 1688. Heureux événement pour toute

religion. Car la liberté politique qui garde les autres libertés,

celle surtout de l'âme religieuse, permet seule à cette âme de

chercher librement son Dieu.

Donc, ainsi qu'un fruit mûr, rejetant une à une ses enveloppes, finit

par dévoiler son noyau intérieur, ce siècle, vers la fin, révèle le

fond mystérieux que les deux grands partis couvaient.--L'un aboutit à

la dispute sur la direction mystique, la minorité éternelle de l'âme

et la _mort de la volonté_.--Et l'autre, se posant en face, donne

l'_appel à la volonté_, le dogme du contrat social et la déclaration

des droits.

* * * * *

Cet appel à la volonté, nos protestants le firent en 1689. Ils

réclamèrent les États généraux. Les _Lettres_ de Jurieu, les _Soupirs

de la France esclave_, ces livres qui feront toujours vibrer les

coeurs, n'ont pas un autre sens. On y dit que la résolution

épouvantable d'une telle amputation ne pouvait pas se prendre sans

savoir de la France si elle voulait être ainsi mutilée. On y dit

qu'il ne s'agit pas seulement de faire rentrer les protestants, mais

de délivrer les catholiques et de rendre à la nation la disposition de

ses destinées.

Grande et notable différence entre les deux émigrations. L'émigré

royaliste, le Vendéen de 93, dans leurs vaillants efforts, que

rapportaient-ils? Rien du tout. Rien que nos vieilles misères. Le

despotisme usé. L'émigré protestant, s'il eût eu ici un écho, s'il

n'eût été dispersé dans l'Europe par la jalousie des puissances, eût

rapporté la délivrance commune.

Ce qu'il ne fit pour sa patrie, du moins il aida puissamment à le

faire pour le monde. La folie des prophètes qui réalisent à force de

prédire, le Mirabeau d'alors, Jurieu, la savante épée de Schomberg,

et, ce qui est bien plus, le brûlant dévouement des nôtres, tout cela

contribua directement et indirectement à la glorieuse révolution

anglaise.

Je prie mes amis d'Angleterre de me permettre d'y insister un peu. Car

ce point a été trop légèrement indiqué par leurs historiens, même par

l'illustre et regretté Macaulay. Nos réfugiés donnèrent à Guillaume et

leur vie et leur dernier sou pour la croisade des libertés communes.

Outre les régiments qu'ils lui firent, ses sept cent trente-six

officiers étaient Français. Notre France n'était pas absente au jour

où l'Angleterre écrivit le grand mot moderne, le vrai droit divin, le

_libre contrat_.

Et ce droit promulgué dans la mesure prudente d'une nation politique,

les nôtres l'universalisèrent pour toute nation dans la généralité

philosophique qui le rendait fécond et conduisait à l'appliquer. Dès

1689, Jurieu, contre Bossuet, posa le droit des peuples, en défendant

la cause de l'Angleterre devant l'Europe. Locke, comme on sait,

n'écrit qu'en 1690. Sidney (antérieur, il est vrai) n'était pas

imprimé. Dans la presse, Jurieu le devance.

De même que Leibnitz et Newton trouvèrent en même temps le calcul de

l'infini, l'Anglais Sidney et le Français Jurieu, chacun de son côté,

formulent le contrat social.

HISTOIRE

DE FRANCE

CHAPITRE PREMIER

LE ROI ET L'EUROPE--FOUQUET--COLBERT

1661

L'Europe data, non sans raison, l'avénement du roi de la mort du

ministre (9 mars 1661), et observa curieusement quel serait le début

du règne. Le premier acte put en donner l'augure, et faire prévoir la

grande révolution qui devait en marquer la fin.

Entre les corps et les députations qui vinrent complimenter le roi, il

fit fermer la porte aux ministres protestants, fit chasser de Paris

par un exempt le président Vignole, envoyé de leur chambre de Castres.

Il leur renouvela la défense de chanter les psaumes même chez eux,

supprima leurs colloques, enfin autorisa les enfants à se déclarer

contre leurs pères. Les filles de douze ans, les garçons de quatorze,

purent se dire catholiques, s'affranchir, élire domicile hors de la

maison paternelle. Ordre aux parents de n'y pas mettre obstacle et de

pensionner l'enfant converti, quelque part qu'il voulût aller (24

mars).

Trois coups en quinze jours, le dernier très-sensible. Tous les trois

étaient demandés d'avance par la dernière Assemblée du clergé, qui

avait voté ces demandes dès le 6 octobre (1660) et les remit en mars.

Accordé sans difficulté. La banqueroute imminente que Mazarin léguait

au roi le rendait fort docile pour un corps si puissant, et le seul

riche, celui qu'on pouvait dire le grand propriétaire de France, avec

qui il aurait si souvent à négocier!

Le roi, _donné de Dieu_, était fort impatiemment attendu du clergé.

D'autre part, le peuple misérable, excédé des dix-huit années de

l'interminable ministre, plaçait un grand espoir de soulagement dans

son jeune roi. Il semblait que la France dût rajeunir. Dès le temps de

la Fronde, la blonde figure de cet enfant sévère, quand on le mettait

à cheval pour un lit de justice, charmait la foule, faisait larmoyer

les bonnes femmes, comme celle d'un ange sauveur. Il n'avait pas douze

ans, que les visionnaires, Morin, Davenne et autres, lui adressaient

leurs rêveries et le nommaient le bras de Dieu.

Plus tard, un demi-fou, un brûlot des Jésuites, l'intime ami du

confesseur du roi, Desmarets, le promet aux dames dévotes comme un

vengeur suprême qui purgera l'Europe des Turcs, des Huguenots, surtout

des Jansénistes.

L'objet de cette grande attente, le roi n'en était nullement étonné.

Il était né en plein miracle; il était le miracle même, demandé par

son père, consacré par sa mère dans la fondation du Val-de-Grâce,

formé, nourri dans cette religion, hors de l'humanité à une distance

prodigieuse. Ses Mémoires, écrits (ou du moins copiés) de sa main,

témoignent de sa conviction forte, paisible: il croyait Dieu en lui.

Cela ne s'est jamais vu au même degré ni avant ni après. Comment

réussit-on à opérer ce vrai miracle d'une foi si robuste, d'un tel

culte du moi? Nulle flatterie n'y aurait suffi. Il y fallut une chose,

en réalité grande et rare, l'assentiment public et l'universelle

espérance.

L'adoration peut faire un sot. Et, d'autre part, le plaisir et

l'empressement des femmes pouvaient faire un homme énervé. L'effet fut

autre. Il resta judicieux, haut, sec et dur, très-froid. Tout cela lui

venant comme chose due, agit peu sur lui. L'orgueil le conserva, dans

sa forte médiocrité. Même en ses passions et ses plus grands

emportements, au fond, il ne se livrait guère.

Il avait encore une bonne chose pour rester ferme dans sa divinité,

une grande ignorance. S'il eût su un peu, il aurait douté. Il eût

hésité quelquefois. Mazarin y pourvut. Sauf quelques mots de l'Europe

au sujet du mariage, quelques conseils _in extremis_, il ne lui apprit

rien. Il dut se former lui-même, et de ce que plus tard Colbert,

Louvois, lui dirent, il ne prit que ce qu'il voulait. De là cette

sérénité, cette grâce souveraine qu'il n'eût eues jamais, s'il eût su

les obstacles et les difficultés réelles, les frottements de la

machine. Dans ses instructions à son fils, il lui conseille de se fier

à Dieu, qui agira par lui, de savoir peu, et de trancher.

Mais ce qu'il sut très-bien, grâce à la pénurie où Mazarin l'avait

laissé dans son enfance, c'est qu'un roi qui voulait de l'argent

devait tenir les clefs de la caisse et se faire son propre intendant.

Cela lui donna une grande assiduité au conseil, et pour toute sa vie.

Lorsqu'à la mort de Mazarin les ministres lui demandèrent à qui

désormais ils devaient s'adresser, il répondit: «À moi.»

Dans cette déclaration, très-populaire, du roi, tout le monde admira,

bénit la grandeur de courage qu'il témoignait en prenant une telle

charge. Le surintendant des finances, Fouquet, en rit sous cape, ne

croyant pas à sa persévérance, et ne voyant pas derrière lui son

mortel ennemi, son successeur Colbert.

Les Colbert offraient le contraste d'une origine fort roturière et de

marchands, avec une grande bravoure, le courage militaire et

l'intrépidité d'esprit. Colbert eut trois fils tués sur le champ de

bataille, ou blessés. Ce courage, dans un des membres de la famille

(leur oncle, le conseiller Pussort), tournait à la férocité. Pour le

ministre, ceux qui le virent avouent n'avoir rencontré nulle part un

homme de tant de coeur, qui eût un caractère si fort, mais si violent.

Un honnête homme était sorti de la plus sale maison de France. Colbert

était intendant de Mazarin. Il avait manié ses vols, en gardant les

mains nettes, très-probe à l'égard de son maître. Du reste, il n'eut

pas du tout la tradition de Mazarin, mais plutôt quelque chose de

l'âme de Richelieu, son patron, son idole, et l'unique saint de son

calendrier.

Comment prit-il le roi? par deux choses très-simples: 1º en lui

donnant dans la main plus d'argent qu'il n'en avait vu de sa vie; 2º

en lui persuadant qu'il ferait tout lui-même, lui montrant pièces et

chiffres, du moins quelques calculs sommaires, qui lui firent croire

qu'il tenait tout.

La fortune de Mazarin, la plus grande qu'un particulier ait jamais

faite, était de cent millions d'alors. Il y avait quinze millions en

espèces, cachés dans des forteresses. Fouquet n'en dit rien, et

Colbert le dit. Le roi, en laissant à la famille la fortune apparente,

saisit la fortune cachée, et se trouva un moment le seul riche des

rois de l'Europe.

Fouquet se croyait fort. Il était aimé de la reine mère, et il avait

gardé sa première place, celle de procureur général au Parlement. Il

ne pouvait être jugé que par ses collègues.

Fils d'armateurs bretons, ce jeune homme plein d'esprit et de feu

avait apporté aux affaires le génie paternel, les goûts aléatoires des

grands joueurs de mer, sur terre hardis pirates. Il comprit tout

d'abord le fin du gouvernement d'alors, qui était une exploitation.

Prendre peu, c'était hasardeux. Mais, en prenant beaucoup, on pouvait

se créer une police qui tiendrait tout, le roi et les ministres même.

Police? parlons mieux, amitié avec les grands seigneurs, que lui,

Fouquet, _aiderait à soutenir leur rang_, et qui diraient ce qu'ils

verraient ou ce qu'ils auraient entendu. M. de Brancas avait eu de

Fouquet 600,000, M. de Richelieu 200,000, M. de Créqui 100,000 livres.

La Beauvais, dont les yeux, disons mieux, l'oeil unique, eut le

premier amour du roi et en qui il avait encore confiance pour ces

petites choses de jeunesse, eut aussi 100,000. Combien coûtait à

Fouquet le beau Vardes, l'homme le plus couru des belles dames, le

mieux posé pour voir, savoir, pour tirer d'elles le secret des maris?

Avec tout cela Fouquet n'était pas fort. Et, s'il se maintint sous

Mazarin, malgré Colbert, c'est que Mazarin ne pouvait le prendre qu'en

se prenant lui-même, en ouvrant au grand jour le gouffre de la ruine

publique. Même après Mazarin, la ruine de Fouquet, effrayant la

finance, aurait arrêté la machine. On attendit l'époque principale des

rentrées de l'impôt, qui, dans ce royaume agricole, se faisaient après

la moisson.

Retard de quatre mois (de mai en septembre). Profitons-en pour

regarder l'Europe.

Sa situation favorise étonnamment le nouveau règne. Nous aurons beau y

regarder, nous ne pourrons y découvrir le moindre obstacle qui puisse

arrêter le jeune roi. Maître ici par l'effet d'une idolâtrie

singulière, il le sera ailleurs par l'universel épuisement.

L'Espagne n'est plus une puissance; c'est une proie. Elle ne parvient

pas seulement à arrêter les Portugais, qui y entrent quand ils

veulent. La seule difficulté pour envahir l'Espagne, c'est désormais

de s'y nourrir. «L'alouette ne traverse les Castilles qu'en portant

son grain.»

Mais la Flandre n'en est pas là. Elle attend désormais nos armées,

qu'elle entretiendra.

L'Empire soutiendra-t-il l'Espagne? la lassitude de la guerre de

Trente-Ans subsiste, et les solitudes qu'elle fit ne sont pas

repeuplées. Le jeune empereur Léopold aura assez à faire et contre sa

Hongrie, et contre l'empire turc, galvanisé par les deux Kiuperli.

Cet empire turc qu'on croit fini, le second Kiuperli le fait marcher

au Nord. Du désert turc, il tire deux cent mille hommes pour envahir

le désert de Hongrie. Voilà l'effroi de Léopold. S'il pense à

l'Occident, ce sera tout au plus pour s'entendre avec le plus fort et

retenir part dans les vols.

Où sont donc aujourd'hui les colosses du XVIe siècle, les

Charles-Quint, les Philippe II, les Soliman et les Élisabeth? Et

l'Italie de Charles VIII, de François Ier, où est-elle? à quelle

profondeur maintenant, reculée dans la mort, enterrée deux fois,

oubliée presque! Rome même, la Rome de Jules II et de Sixte-Quint?

Plus déchue encore en Europe que solitaire en Italie.

Le pape réel, qu'on ne s'y trompe pas, et l'_évêque des évêques_,

c'est ce jeune roi de France. Bon danseur et beau cavalier, à ces

traits il est reconnu le pilier de l'Église. La Vallière, Montespan,

Fontanges, etc., n'y feront rien. Entre lui et le pape, c'est lui que

les Jésuites suivent et choisissent (1681). En le menant, ils furent

menés eux-mêmes par l'entraînement général, en le confessant

l'adorèrent, et ne connurent guère d'autre Dieu. Rien, rien ne se

présente qui puisse l'arrêter en ce monde.

L'Angleterre moins qu'aucune chose, comme on va le voir tout à

l'heure.

En vérité, je ne vois sur le globe que l'imperceptible Hollande qui

pourrait le contrarier. Mais elle est gouvernée par le parti

français.

Avant que le roi ait rien fait, tous les rois vont lui céder la

préséance. Du plus lointain orient de l'Europe, la Pologne vient lui

faire hommage, implorer la sagesse du nouveau Salomon, le prier

d'arrêter les Russes par son intervention, lui offrir la couronne

pour un Conti ou un Condé.

CHAPITRE II

MADAME--CHUTE DE FOUQUET--LA VALLIÈRE

1661

L'aurore du nouveau règne, l'espoir illimité, vague, d'autant plus

charmant, qui s'attache aux commencements en toute chose, s'exprima

par l'apparition de madame Henriette, fille de la reine d'Angleterre

et soeur de Charles II. Elle épousa Monsieur, frère de Louis XIV, le

30 mars, vingt jours après la mort de Mazarin.

Elle avait été élevée en France, était toute Française, et pourtant à

son mariage, à son installation dans sa cour du Palais-Royal, puis à

Fontainebleau, elle produisit tous les effets de la plus douce

surprise. Dès ce jour, les gens de mérite sentirent qu'ils étaient

vus, distingués, bien voulus, et par une personne qui sentait les

moindres nuances. «Elle seule sut distinguer les hommes, dit la Fare,

et personne après elle.» Molière, qui s'établit alors au théâtre du

Palais-Royal, reçut le premier ce regard. Le charme d'Henriette n'est

nullement étranger aux caractères de femmes qu'il traça alors et plus

tard, surtout à celui de Léonor dans l'_École des Maris_, d'Henriette

des _Femmes savantes_, etc.

Le roi ne fut pas le moins touché. Il l'avait dédaignée enfant: femme,

il la regretta.

Il faut remonter quelque peu pour comprendre la cour.

La famille de Mazarin était un fléau. Le bataillon de ses nièces (fort

nombreuses) était né, formé, sous l'étoile de la reine de Suède, qui

vint à Paris en leur temps. Le cynisme altier de Christine, ses

courses errantes et son dévergondage, comme d'un vaisseau sans

gouvernail, enfin le coup royal qu'elle frappa sur Monaldeschi, tout

cela les avait éblouies, si bien qu'elles prenaient son costume, et

beaucoup trop ses moeurs. Une autre singularité de ces Mazarines,

c'est que leur frère, à l'instar des Condés, admirait, célébrait, les

charmes de ses soeurs, et vivait avec elles dans une peu édifiante

union.

L'aînée, Marie, sombre Italienne aux grands yeux flamboyants, avec un

esprit infernal et l'énergie du bas peuple de Rome, enveloppa un

moment le froid Louis XIV d'un tourbillon de passion. Elle eût été

reine à coup sûr si son oncle n'avait découvert son ingratitude: elle

travaillait déjà à le perdre. Donc il maria le roi à l'infante

d'Espagne, «qui étoit une naine,» replète, le cou court, la taille

entassée. La question restait tout entière avec un tel mariage. Marie,

que Mazarin voulait marier en Italie, croyait bien, à sa mort, qu'elle

resterait ici, reprendrait ascendant. Mais elle eut beau prier,

pleurer, se jeter à genoux, le roi confirma son exil.

Restait sa soeur Olympe, plus dangereuse encore, âme et visage noirs,

qui n'en avait pas moins un attrait de malice. Elle avait été pour le

jeune roi comme une camarade; elle jouait la comédie avec lui, se

prêtait à tout pour le prendre. En vain. Mais, mariée, comtesse de

Soissons, au moins par l'adultère, les basses complaisances,

l'amusement d'un salon où elle attirait les plus belles, elle tenait

le roi près d'elle, et il y venait tous les soirs. L'avénement

d'Henriette heureusement ôta au roi le faible qu'il pouvait garder

pour Olympe. Il chargea le beau Vardes de l'en débarrasser, de s'en

faire le galant. L'un semblait né pour l'autre; on n'eût pas pu

trouver un couple plus pervers.

Henriette, au contraire, quelles qu'aient été les taches de sa vie,

était d'une extrême bonté, qui ne s'est plus retrouvée en ce siècle.

La Montespan n'amusa que par la méchanceté. Et madame de Maintenon eut

un sobre esprit négatif, toute réserve, blâmant sans blâmer, qui

séchait et stérilisait. Henriette n'était que bienveillance. Pour

briller, elle n'avait nul besoin de critique, ni même de saillies.

Elle fut toute douceur et lumière, sympathique pour tous, bonne même

pour ses ennemis.

À dix-huit ans, elle annonçait une maturité singulière. Et, en effet,

elle avait déjà traversé une longue vie. Elle naquit d'un moment ému;

et il y paraissait. En pleine guerre, Charles Ier, le roi errant des

Cavaliers, rejoint à Exeter sa peu fidèle épouse, qui avait tant

contribué à le perdre. N'importe, sans querelle, on s'embrasse pour la

dernière fois. De là notre Henriette, qui naît attendrissante, d'une

larme et du baiser d'adieu.

La mère accouche en pleine guerre, sous le canon, dans une place

assiégée, fuit avec un amant, se sauve en France. Le berceau reste en

gage aux mains des Puritains. Les exemples bibliques ne manquaient pas

pour les meurtres d'enfants. Cependant elle vit, et à deux ans va

rejoindre sa mère. C'était aller d'une révolution à une autre, du Long

Parlement à la Fronde, des batailles aux batailles, alterner les

misères. La cour de France fuit à son tour, et la reine d'Angleterre

est oubliée au Louvre, souvent l'hiver sans pain ni bois. L'enfant

restait au lit, faute de feu.

Elle avait cinq ans en 1649, quand on décapita là-bas son père. Ici sa

mère, avec son bel Anglais (qu'elle épousa, dit-on), vivait fort mal:

battue, pillée par lui, dès qu'il venait un peu d'argent. C'est toute

la moralité que la petite eut sous les yeux.

Les trois enfants, Charles II, Jacques, et Henriette bien plus jeune

qu'eux, vivaient ensemble, très-unis. Le premier, qui n'eut jamais ni

coeur ni âme, adorait pourtant sa petite soeur. Pour elle, elle

n'aima, je crois, jamais rien que ses frères, et ne vit jamais que

leur intérêt, qui fut toute sa politique, toute sa morale. Jouet du

sort et des événements, elle flottait et n'eut guère de foi que le

sentiment de famille. Elle faillit mourir un jour de la fausse

nouvelle que Jacques était tué. Pour rétablir, affermir Charles II,

elle eût voulu épouser le roi et donner à son frère l'appui de la

France. Mais elle ne fut jamais la femme matérielle qu'il fallait à

Louis XIV. Alors surtout elle était maigre; il ne sentait pas sa

grâce, ou, s'il en convenait, c'était pour regarder la charmante

enfant, sage et douce, comme une relique, une sainte de chapelle. Ce

qu'il exprimait par un mot assez sec: «J'ai peu d'appétit pour les

petits os des Saints-Innocents.»

Henriette était élevée aux Visitandines de Chaillot, fondées par sa

mère, et dirigées par mademoiselle de La Fayette, la divinité de Louis

XIII, laquelle (on l'a vu) avait esquivé le trône de France. Cette

dame, canonisée vivante, couvrait de sa sainteté un couvent

très-mondain, un parloir très-galant, et qui de plus était un centre

politique, le foyer souterrain de la révolution catholique

d'Angleterre. Belle expiation pour la veuve, non irréprochable, de

Charles Ier. L'instrument naturel de ce grand événement pouvait être

la jeune Henriette, si elle épousait au moins Monsieur, frère de Louis

XIV, et si elle gardait son jeune ascendant sur Charles II, qui

l'avait tant aimée.

Charles II avait fait comme son grand-père maternel Henri IV. Pour

régner, il fit «le saut périlleux.» Il jura tout haut la foi

protestante, assurant tout bas la France et l'Espagne qu'il se

referait catholique, autrement dit roi absolu. Sous le prétexte du

mariage projeté de sa soeur avec Monsieur, la reine d'Angleterre alla

le voir, le sommer de sa parole et le tenter par l'argent de Louis

XIV; sa mère venait le prier de rentrer dans les voies de Charles Ier,

dans le chemin de l'échafaud. Mais on n'espéra le corrompre qu'en lui

menant son bijou, la délicieuse Henriette. Innocente Marie Stuart,

dont on abusait pour la trahison.

La cour de France tentait le roi et tentait la nation. Au roi, on

proposait un mariage de Portugal, énorme d'argent comptant. À la

nation, l'avantage de voler l'Espagne sur toutes les mers. Louis XIV

soldait une armée anglaise, auxiliaire du Portugal, contre son

beau-père, le roi d'Espagne, dont la veille il venait de presser la

main.

Madame émut fort la cour d'Angleterre. Elle avait l'attrait singulier

de ceux qui ne doivent pas vivre; elle ressemblait plus au décapité

qu'à sa pétulante mère. (_Voy._ le petit portrait, si pâle, de Charles

Ier qui est au Louvre.) C'était l'ombre d'une ombre, comme une fleur

sortie du tombeau. Sur le vaisseau même qui la ramena, de violentes

passions éclatèrent. La traversée fut longue, elle fut très-malade et

dangereusement, presque à mourir. L'ambassadeur Buckingham, et

l'amiral qui la menait, se disputaient cette mourante, étaient près de

tirer l'épée. Elle se remit un peu enfin, aborda, et on put la marier.

Pour cette personne si frêle, c'était un bonheur d'avoir un mari comme

Monsieur, qui n'était guère un homme, qui n'aimait pas les femmes, et

qui, selon toute apparence, sauverait à la sienne les fatigues de la

maternité. Jusqu'à douze ou treize ans, on l'avait élevé en jupe de

fille, et il avait l'air en effet d'une jolie petite Italienne. Il

avait beaucoup vécu chez la Choisy, femme d'un officier de sa maison,

dont le fils passa de même sa jeunesse habillé en fille, et comme

telle, accepté des dames qui couchaient parfois avec elles cette

poupée, sans danger pour leur sexe.

Monsieur était le plastron de son frère; le roi s'en moquait tout le

jour. La reine mère, dans leurs disputes, ne manquait pas de juger

pour l'aîné et de faire fouetter l'autre. Il eut le fouet jusqu'à

quinze ans. Il faut voir dans Cosnac les efforts inutiles de ce bon

domestique pour en faire un homme. Il n'y réussit pas. Madame se

trouva avoir une fille pour mari.

Monsieur avait vingt ans, Madame dix-sept. Mais il était resté enfant.

Il passait tout le temps à se parer, à parer les filles de la reine,

ou ses jeunes favoris. Il reçut bien Madame, mais comme un camarade

qui l'amuserait, sur qui il essayerait les modes. Il n'imaginait pas

avoir à lui dire autre chose. Il la montrait, voulait qu'on la trouvât

jolie, et pourtant, par moments, il craignait qu'elle ne le fût trop

et plus que lui, qu'elle ne lui enlevât ses petits amis, Guiche,

Marsillac et autres.

C'était là sa seule jalousie. Quand il la vit admirée, entourée, il

fut ravi, pensant que sa cour deviendrait la vraie cour royale. Mais

il le fut encore plus quand il vit le roi amoureux d'elle, pensant

qu'elle le protégerait, que par elle il aurait ce que ses favoris

voulaient et ce que refusait son frère, un apanage, comme avait eu

Gaston, la royauté du Languedoc.

La joie de Monsieur fut au comble, lorsqu'à Fontainebleau il vit le

roi ne pouvoir plus se passer de Madame, arranger tout pour elle,

chasses, bals et parties, et la faire enfin la vraie reine. Il pensa

qu'il gouvernerait. Madame aussi n'en était pas fâchée, et laissa

faire. Elle fut la déesse, l'idole du lieu. Quelle que fût la légèreté

de son âge, elle réfléchissait; sa puissance sur le roi était

justement ce que sa famille avait le plus désiré, ce qui assurait

Charles II sur ce trône branlant, sanglant, et tout chaud de Cromwell.

Elle servait son frère, le sauvait peut-être dans l'avenir. Sa mère,

au couvent de Chaillot, pensait que Dieu se sert de tous moyens, et

que cet entraînement du roi pourrait avoir de grandes conséquences

pour la conversion de l'Angleterre et le triomphe de la religion.

Madame essaya plus tard de faire rompre son mariage. Mais je crois

que, du premier jour, elle le trouva fort ridicule, conçut d'autres

pensées. La jeune reine pouvait mourir; quoique son gros visage

d'enfant bouffi ne fût pas sans éclat, elle venait d'une race

malsaine, d'un père usé (qui eut trente ou quarante bâtards), et les

enfants qu'elle eut, généralement ne vécurent guère. Sa survivance

revenait à Madame incontestablement. Monsieur n'aurait fait nul

obstacle; il l'aurait quittée avec joie pour épouser le Languedoc et

trôner là avec ses favoris.

La reine, quoique enceinte à ce moment, fut oubliée tout à fait de

Louis XIV à Fontainebleau. Il s'occupa uniquement de sa belle-soeur.

Cette grande forêt mystérieuse et coupée de rochers, isolée, permet

peu l'étiquette. Leurs promenades solitaires duraient fort tard la

nuit, et jusqu'au jour (en juin). Madame, obéissante, n'objectait

rien, ni l'opinion, ni sa santé. Le roi n'y pensait pas. Il eut toute

sa vie l'insensibilité de l'homme bien portant qui ne ménage en rien

les faibles. Le bon portrait du Louvre nous le donne, comme il était,

jeune homme à cheveux bruns, à petites moustaches, l'air sec et

positif. Il a de sa mère une délicatesse de teint très-noble et peu

commune, mais la lèvre autrichienne du grand mangeur, une bouche

déplaisante, sensuelle et lourde, et qui accuse aussi le mépris de

l'espèce humaine.

Ce que Madame avait le plus à craindre, maladive et mal mariée,

c'était une grossesse qui la tuerait peut-être ou confirmerait son

mariage. Tous tournaient autour d'elle, Buckingham surtout,

l'ambassadeur, fils de l'amant d'Anne d'Autriche, et le jeune comte de

Guiche qui professait un culte pour elle, culte éthéré pour un esprit.

Le roi était jaloux de Guiche qui était exactement de son âge, mais

bien plus agréable, et que Madame ne semblait pas haïr. Cela plus

qu'aucune autre chose dut le piquer, jaloux et absolu, comme il était.

Sa vanité en jeu eût tout brisé pour un caprice, et pour être le

maître. Madame, dès l'enfance, voyait en lui le roi, celui de qui

pouvait dépendre le sort de sa famille. Elle le dit elle-même, elle

lui fut toujours soumise et «seroit morte plutôt que de désobéir en

aucune chose.»

Le 23 juin, Charles II, payé, marié de la main de Louis XIV,

conformément à leur traité secret, consomma son mariage avec la

Portugaise; et le 27, le jour où la cour de Fontainebleau eut la joie

de cette nouvelle, la soeur de Charles II devint enceinte.

L'intime union des deux rois, si dangereuse à l'Angleterre, et

qui rendit la France si terrible à l'Europe, se resserra ainsi

de deux manières; mais bien aux dépens de Madame, qui redevint

très-languissante. Elle ne dormait pas dans sa grossesse, sinon

à force d'opium. Elle était toujours sur son lit. Mademoiselle

de Montpensier, qui l'y vit, lui trouva bien mauvaise mine, et

fut frappée de sa maigreur.

Madame de Motteville et Cosnac disent qu'à la naissance des enfants de

Madame, c'était le roi qui s'en réjouissait, et qu'à leur mort, si

Monsieur n'en riait, tout au moins il n'en pleurait pas. Cela se vit

surtout à une couche où elle faillit périr; Monsieur s'en alla

s'amuser.

Madame par trois fois eut prise sur le roi, les premières fois par

l'amour, en dernier lieu par les affaires et par le besoin qu'il eut

d'elle pour influer sur Charles II.

Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19) · 第 1 / 26 段