»Une année encore s'écoula. Le grand plaisir de Paul était de m'entendre
raconter des histoires. Je lui parlais de la multitude d'hommes de toute
sorte qui remplit le monde, et de guerres, et d'inondations, et de
Tartares, et de Turcs, et des légendes de chez nous; je lui parlais
aussi de Dieu. Quand nous nous promenions ensemble et que le soleil,
sortant des grands nuages blancs, inondait tout de ses rayons, Paul me
demandait:
»--Qu'est-ce qu'il y a donc là-haut?
»Et je lui répondais:
»--Il y a le bon Dieu.
»Quand l'orage déchirait les ténèbres et que Paul me répétait:
»--Qu'est-ce qu'il y a?
»Je répondais toujours:
»--C'est le bon Dieu.
» Paul voyait le bon Dieu partout, dans le glorieux éclat du jour, et
sous la tente nocturne semée d'étoiles. Un jour il me dit:
»--De quoi donc a-t-il l'air, le bon Dieu?
»Je dus lui dire pour le contenter qu'il avait un long manteau blanc,
des cheveux blancs et une belle grande barbe.
»Aux premiers jours de l'été, Paul, qui jouait dehors, rentra
précipitamment dans la caverne où je fendais du bois, en criant tout
ému:
»--Papa! papa! le bon Dieu est venu!
»Je laissai tomber ma hache.
»--Où est-il? demandai-je à mon tour; à quoi ressemble-t-il?
»--Il a un grand manteau, répliqua Paul avec assurance, et des cheveux
blancs et une grande barbe blanche, et il m'a pris dans ses bras pour
m'embrasser, et il a pleuré.
»Je sortis, et sur le seuil je rencontrai en effet, drapé dans son
caftan, mon vieil ami Salomon Zanderer, le Juif.
»Les bergers que j'avais accueillis s'étaient empressés de raconter aux
veillées d'hiver la légende de l'homme sauvage qui avait passé deux
années dans une caverne de montagne avec sa femme et son enfant. Le
bruit de notre étrange existence se répandit et arriva enfin chez mon
fidèle _faktor_, qui devina bien vite qu'il s'agissait de nous et qui se
mit en route pour nous chercher. Salomon s'était jeté à mes pieds; je
l'embrassai avec tendresse. Tous les deux nous pleurions. Alors accourut
Luba. Le jour et la nuit se passèrent en causeries interminables.
»Salomon nous persuada de redescendre dans la plaine. Personne,
prétendait-il, ne songeait à me poursuivre. En notre absence la
révolution et le choléra avaient bouleversé, ravagé la Gallicie, qui
fut, en 1831, le théâtre de désordres si nombreux que personne ne
songeait à les punir. On aurait eu trop à faire. Mon aventure avait été
effacée par la tourmente.
»Nous retournâmes donc à Kolomea conduits par notre digne _faktor_,
qui me prêta les premiers fonds nécessaires pour le métier
d'entremetteur,--entremetteur entre les seigneurs et les Juifs; je me
chargeais de la vente du bétail et des chevaux, des terres et du blé...
Mais faut-il vraiment que je vous dise la fin? Le seul souvenir de
certaines épreuves fait horreur... En parler est presque impossible.
Voyez-vous, le temps ne nous apprend pas seulement à souffrir; il nous
enseigne aussi à souffrir en silence...»
Nous n'osâmes insister, mais Basile Hymen vit bien, à l'expression de
nos visages, que nous étions curieux de savoir le reste. Il reprit donc
avec un soupir:
»--D'abord, tout alla bien, je pus rendre à mon Juif ce que je lui
devais, mais j'étais trop honnête... on n'aime pas pour entremetteur en
affaires un trop honnête homme, il n'y a pas moyen de gagner assez par
son intermédiaire.
»Un jour il m'arriva de passer dans le voisinage de mon ancienne
seigneurie. Je m'en approchai furtivement, à la faveur des ténèbres,
comme un voleur. Une maison neuve s'élevait à la place de celle que
j'avais fait sauter, tout était changé, je ne retrouvai que le vieux
pommier et je l'embrassai comme un ami. Ah! quelle amertume de voir
régner des étrangers là où ont vécu et sont morts nos ancêtres, là où
nous avions nous-mêmes rêvé de vieillir en paix! Le nouveau propriétaire
était Allemand; il avait été mandataire[14] d'un comte polonais; il
avait volé son maître, maltraité ses paysans et thésaurisé en se privant
de tout, ce qui lui avait permis à la fin d'être propriétaire à son
tour.
[Note 14: Intendant.]
»Moi j'étais enguignonné. Le proverbe dit vrai: L'adversité tient ferme
par les pieds et les mains celui qu'elle a une fois saisi.
»Ne pouvant rien faire comme entremetteur, j'essayai moi-même du trafic
des chevaux; on me payait mal et j'avais à payer exactement; je fus
dupé par les uns, harcelé par les autres jusqu'à la saisie, jusqu'à la
prison... Oui, j'allai une fois en prison pour dettes. Chez nous on
avait faim et la parole ne peut rendre ce qui se passait en moi lorsque
mon enfant, un rayon de gaîté dans ses yeux bleus, accourait à ma
rencontre, criant:
»--Papa, n'est-ce pas, tu apportes du pain?
»Tout gentilhomme que je fusse, je ne craignis pas de faire les plus
vils métiers: il s'agissait de nourrir les miens; cela ennoblissait
tout... Mais aucune de mes entreprises n'aboutit. Lorsque je me décidai
à porter les morts, faute de mieux, les épidémies firent trêve dans le
pays, personne ne voulut plus mourir; il en était ainsi pour tout.
»Luba devint pâle et se flétrit: le chagrin, la honte lui brisaient le
coeur; de sa part, du reste, jamais une plainte. Quand j'entrais, elle
volait dans mes bras comme autrefois, en plaisantant et en riant,--oui,
du même bon rire. J'oubliais alors tous mes soucis et je me reprenais à
espérer.
»Un soir j'apportai tout juste assez de pain pour Paul. Luba et moi nous
avions faim, mais nous n'y songions ni l'un ni l'autre, trop heureux de
voir le cher petit monter gravement sur son escabeau pour prendre ce
chétif repas. Tout à coup, Paul se leva, et s'approchant de moi:
»--Papa, dit-il, je veux que tu manges aussi!
»Et ses petits doigts détachaient quelques miettes qu'il me glissa de
force dans la bouche:
»--Toi aussi, maman!
»Luba dut mordre à son pain.
»--Qu'il est bon! me dit tout bas ma femme, il te ressemble.
»--Mon Dieu! que dis-tu là? répondis-je, il a ton coeur et ton rire; il
a tout de toi, tout.
»Et Paul, qui nous écoutait, éclata de rire, et Luba se joignit à lui,
tandis que de grosses larmes descendaient sur mes joues.
»Je rêvai bien de retourner dans notre désert, mais la saison était trop
avancée; la neige avait édifié ses blancs remparts; il fallait attendre
le printemps pour l'exécution de ce projet. Et quand le printemps
vint...
»Hélas! l'homme est sur terre comme une bulle sur l'onde. Figurez-vous
un misérable réduit où tout manque, où l'eau gèle dans la cruche, où
une femme se meurt, sans médecin, sans remèdes. Minuit allait sonner,
lorsque Luba se dressa tout à coup, rejeta en arrière ses cheveux
dénoués, me regarda de ses beaux yeux noirs qui brillaient d'une flamme
surnaturelle et prononça tout bas:
»--Paul!...
»--Il dort, répondis-je.
»Elle réfléchit une seconde, puis reprit timidement:
»--J'aurais voulu l'embrasser encore une fois, je ne me sens pas bien.
»Je lui apportai l'enfant; elle le baisa, le contempla, le baisa de
nouveau, puis je le remis, dormant toujours, sur son petit grabat.
»--Pourquoi fait-il si clair? demanda Luba, les paupières largement
ouvertes. Cet éclat m'aveugle.
»Je me jetai à genoux devant son lit, pleurant, priant, en proie à une
terreur indicible.
»--Basile, cher, me dit-elle en se penchant vers moi et m'entourant de
ses bras qui brûlaient de fièvre, n'aie donc pas peur; tu vois bien, je
suis contente, je me sens heureuse, si heureuse... mais ne pleure donc
pas.
»Et elle se remit à rire faiblement, d'un rire si doux et si tendre que
je n'en avais pas entendu de pareil depuis le jour de nos noces. C'était
l'alouette qui s'élève dans le ciel. Avec ce rire sur les lèvres elle
mourut.