VI

»Le lendemain je m'éveillai de bonne heure, pris ma carnassière, jetai

encore un regard sur Luba qui dormait vermeille, les bras croisés

sous la nuque et les lèvres entr'ouvertes, ce qui montrait ses dents

blanches: puis, sifflant tout bas mon chien, je partis pour la chasse.

Mais pendant la nuit Dieu avait bâti autour de nous un second palais

dont les murs gris s'élevaient jusqu'au ciel; devant moi tourbillonnait

une épaisse fumée semblable à celle d'un incendie de forêt. Maître

renard rentrait de quelque équipée nocturne; je ne fis qu'entrevoir ses

oreilles, puis il se glissa dans le fossé qui entourait notre refuge.

Bientôt cependant le brouillard rougissant tomba peu à peu; un vent vif

s'était levé; des voiles se détachaient de chaque rocher, de chaque

sapin; sous le réseau de la gelée blanche brillaient les buissons et les

fleurs. Je traversai le ravin qui séparait notre montagne de la forêt et

n'eus pas de peine à atteindre une clairière formée par la tempête. On

eût dit un abatage régulier, sauf que les troncs étaient à demi pourris

et couverts de champignons vénéneux entremêlés d'une flore éblouissante.

De tels endroits sont aimés des chevreuils, qui viennent y paître après

le lever et le coucher du soleil. Je me posai donc en embuscade derrière

un hêtre.

»Un pic aux couleurs cramoisie, blanche et noire voltigeait de tronc en

tronc, frappant chacun d'eux de son bec pointu; d'ailleurs, le silence

était complet. Mes prévisions ne m'avaient pas trompé: un beau chevreuil

entra lentement dans la clairière; lorsqu'il fut à vingt pas de moi je

tirai, et il tomba dans l'herbe; avec un cri aigu, le pic s'envola.

Chemin faisant, sous les grands hêtres, je cueillis des champignons

blancs dont je remplis mon carnier, et tout ce riche butin fut déposé

aux pieds de Luba encore endormie. A mon approche, elle ne fit pas un

mouvement; elle ouvrit les yeux et sourit:

»--Nous voici, dit-elle, pourvus pour une semaine entière.

»Ayant vaqué d'abord à l'essentiel, j'aménageai notre maison. J'y

construisis, avec des quartiers de roc, un âtre ouvert comme ceux de nos

paysans, juste au-dessous de la crevasse du plafond; un genévrier étayé

de deux pierres nous servit de tournebroche; je fortifiai contre les

invasions des bêtes fauves ceux des compartiments du rocher qui devaient

nous servir de garde-manger; il n'y avait du reste qu'une seule issue à

défendre, les autres ayant été obstruées déjà par des écroulements. Luba

voulait m'aider à transporter les pierres d'en bas.

»--Que fais-tu? m'écriai-je; pense à la chère petite vie dont tu es

dépositaire!

»De grosses larmes coulèrent sur ses joues brunes.

»--Non, dit-elle, je ne puis te voir travailler comme un esclave, te

mettre en sueur et t'épuiser pour moi...

»--Pour toi, répétai-je, et c'est justement ce qui me rend la tâche

facile! Tu ne sais pas combien il est doux de te servir!

»Dans le cours de mes travaux je découvris de vrais trésors: des vases

de terre, des flèches, des anneaux de cuirasse, des monnaies, mille

débris; je trouvai aussi, en brisant le rocher calcaire, de belles

pierres à fusil. Peu à peu le bois destiné à l'hiver s'entassa dans le

souterrain au dessous de nous; Luba, sans trop se fatiguer, détachait

l'amadou qui pendait au tronc des hêtres et des bouleaux, ramassait

des champignons, des myrtilles, des baies de toute sorte. Le soir, je

taillais de petits ouvrages en bois, des fourchettes, des cuillers; je

fis un peigne pour Luba; elle riait en le passant dans ses épais cheveux

noirs:

»--Et un miroir? dit-elle; je n'ai pas de miroir!

»--Tu as la source en bas, et si tu ne veux pas descendre, ne suis-je

point là? Tu peux me croire quand je te dis que tu es belle.

»Elle sauta sur mes genoux.

»Un loir, qui avait son gîte dans une fente du rocher, à l'entrée de

notre demeure, devint bientôt familier; nous fîmes aussi la connaissance

d'un second hôte du même rocher, une belette, qui à midi sortait des

framboisiers de notre jardin, pour s'approcher de nous, puis s'échapper

bien vite, comme si elle eût voulu nous engager à jouer avec elle.

»Dans les broussailles qui remplissaient le fossé, un renard avait

creusé sa tanière, et, de l'autre côté du pont, Luba salua, ravie,

l'existence d'un nid d'écureuils qui lui rappelèrent son vieux Miki.

Tous nos voisins n'étaient pas aussi inoffensifs. L'hiver approchant, un

grand loup se prit dans un des pièges nombreux que je tendais autour de

chez nous pour épargner la poudre.

»Le 3 novembre tomba la première neige. Je sus le jour parce que j'avais

fait un calendrier très-simple en marquant chaque journée à mesure

qu'elle s'écoulait sur la paroi du rocher; mais nous ne craignions rien

de l'hiver; dans notre garde-manger s'entassaient des sangliers, des

chamois, des cerfs, des lièvres, fumés au genièvre, et même un ours,

qui, avant de se décider à tomber sous le fusil de Luba, m'avait

assez cordialement embrassé pour me meurtrir. Nous avions du poisson,

d'excellentes truites, car désormais j'étais au courant de toutes les

ressources de la forêt. Les peaux de mes victimes remplaçaient dans

notre antre les tapis, les couvertures, les rideaux absents; nous

dormions dans un nid de duvet: nos vêtements étaient ceux de deux

Esquimaux, mais personne n'était là pour les trouver ridicules.

Emprisonnés par les neiges, nous n'avions rien de mieux à faire que de

ressembler aux ours et aux loups parmi lesquels nous devions vivre.

»La saison des glaces se présenta, majestueuse et sublime comme la mort

qui, dans une bataille, fauche à la fois des milliers de combattants. La

nature s'endormit d'un long sommeil. Une nuit, nous entendîmes soudain

dans l'air un bruit étrange, des voix mystérieuses accompagnant une

sorte de claquement comparable à celui d'un fouet. En pareil cas, nos

paysans croient que les sorcières vont à Kiev, et l'Allemand jure que

c'est la chasse macabre qui passe. Luba eut peur et, cachant son visage

dans ma poitrine, demanda tout bas:

»--Qu'est-ce?

»C'étaient les canards sauvages qui venaient du nord, et dont les fortes

ailes, les cris stridents causaient tout ce vacarme dans les hautes

régions où l'oeil ne les distinguait plus. Notre voisin l'écureuil, qui,

lui aussi, avait fait ses provisions de glands, de pommes de pin et de

noix de hêtre, ne sortait désormais qu'à de rares intervalles; le loir

manifestait une extrême inquiétude.

»Un matin, le linceul de neige, qui ne dégèle pas jusqu'au printemps,

enveloppe tout le pays de sa morne blancheur. Pendant trois jours nous

sommes prisonniers; il faut travailler terriblement pour réussir à nous

creuser une issue et un sentier! C'est le temps où l'ours renonce aux

courses errantes, où le hérisson s'engourdit dans sa caverne; le froid

augmente; mais, avec la première grande gelée, notre forêt reprend une

animation joyeuse: le bec-croisé, ce petit perroquet du Nord, se montre

par bandes, sifflant et déployant son éclatant plumage. Jusqu'à Noël on

a plus chaud sur la montagne que dans les vallées, et on jouit de toute

la beauté du paysage d'hiver; d'ailleurs, le crépuscule même de notre

caverne avait son charme. La lueur du foyer se jouait sur les tentures

de peaux de bête, et Luba, assise au coin de l'âtre, les pieds sur le

grand chien-loup qui ronflait de tout son coeur, me regardait d'un air

de tendresse, de contentement si sincère! Jamais nous n'avions été plus

unis, disons le mot, plus heureux.

»La monotonie des longues nuits fut, dès le mois de décembre, troublée

par le hurlement d'abord lointain, puis plus rapproché, féroce,

épouvantable, d'une meute de loups. La sérénade ne nous charma qu'à

demi, d'autant que les bêtes sanguinaires, flairant notre présence, se

mirent à miner de leur mieux l'entrée de notre demeure. Mon chien devint

inquiet et poussa des cris étranges. Nous avions allumé des torches, ce

qui ailleurs suffit à disperser les loups, mais dans le cas présent tout

fut inutile; ils continuaient de hurler, de gratter, indifférents au

bruit et à la lumière. Déjà une paire d'yeux avides brillaient entre les

troncs d'arbres et les pierres entassés. Je décrochai donc nos fusils et

dis à Luba:

»--Je tire; toi, charge.

»Puis, pratiquant une sorte de meurtrière dans la barricade, je regardai

dehors. La lune projetait sur toute la campagne une lumière presque

aussi claire que celle du jour. Je pouvais compter les loups. Je tirai

sur l'un d'eux.

»Les rochers répercutèrent l'écho, et le loup roula dans le fossé. Je

continuai de tirer, atteignant presque toujours nos farouches agresseurs

qui s'excitaient par des hurlements de plus en plus furieux. Tout à coup

Luba eut l'idée de lancer un tison parmi eux. Ils s'écartèrent, et l'une

des bêtes s'enfuit dans la forêt. C'était justement la louve que suivait

toute cette meute endiablée, car aussitôt les autres s'élancèrent

derrière elle, courant comme des chiens, avec un petit aboiement court

très-particulier. Nous restâmes encore longtemps derrière la barricade,

prêts au combat; puis je sortis avec précaution; mon chien m'avait

précédé, mais soudain j'entendis un cri terrible, et la pauvre bête

revint les yeux brillants comme du phosphore, le museau inondé de sang.

Un des loups blessés l'avait mordu sans doute. Après le renard, le chien

est ce que le loup hait le plus, justement peut-être à cause de sa

proche parenté avec lui, comme, par exemple, le Russe et le Polonais

se haïssent entre eux plus que ne le feraient des nations tout à fait

étrangères. Les loups avaient laissé, à notre porte, sept magnifiques

fourrures; le danger étant passé, il n'y avait pas à se plaindre.

»Cependant les jours diminuaient de plus en plus. Les becs-croisés

s'apprêtaient à couver au milieu des glaces; sur un sapin près de notre

gîte, ces oiseaux bizarres avaient bâti leur joli nid en forme de coupe.

Dans une caverne moussue proche de notre maison, une autre citoyenne du

désert jouit presque en même temps que dame bec-croisé des plaisirs de

la maternité; c'était une jeune ourse dont les deux petits, vraiment

comiques, roulaient comme deux manchons. Tout occupée du soin de sa

progéniture, la mère ne pensait pas à m'attaquer lorsque je passais

devant sa tanière et se contentait de me regarder d'un bon petit oeil en

coulisse.

»La fête de Noël approchait, nous observâmes le jeûne selon notre

habitude. Lorsque commença la sainte nuit, nous étions près du feu dans

nos habits les plus propres; j'avais construit une petite crèche pour ne

rien changer aux coutumes familières de ce beau jour; nous chantâmes

les kalendi[12] et Luba eut son cadeau de Noël, un berceau que j'avais

taillé de mes mains. Alors elle me fit voir, à son tour, la pauvre

petite layette qu'elle avait cousue, en utilisant son propre linge, pour

l'enfant que nous attendions. Lorsque je pensai que minuit approchait,

nous sortîmes au grand air. La neige couronnait solennellement les

hautes cimes d'une chaste auréole argentée; elle revêtait les arbres de

brillantes stalactites; sur la blanche plaine apparaissaient çà et là

de petites lumières, et un vague bruit de cloches montait jusqu'à nous,

annonçant la bonne nouvelle de la naissance du Seigneur aux hommes qui,

entourés de leurs enfants, célébraient en bas, là où brillaient les

lumières, là où tintaient les cloches, la fête de Noël.

[Note 12: Noëls.]

»Les larmes nous suffoquèrent, et nous nous agenouillâmes pour prier

avec nos frères. En rentrant, Luba me servit un simple repas, qui fut

aussi gai que tout autre réveillon.

»Notre enfant vint au monde à deux mois de là, pauvre comme le petit

Jésus. Luba avait jusqu'au dernier moment vaqué à ses occupations

ordinaires; le 20 février, tout en préparant le dîner, elle me dit, un

peu pâle, mais toujours souriante:

»--Descends vite chercher du bois.

»Quand je revins, après avoir fendu quelques bûches, l'enfant était né.

Luba m'avoua qu'elle se sentait faible, mais elle rayonnait de bonheur

et rit d'un air fier en me montrant mon fils; je me mis à rire aussi,

et le chien, remuant la queue, semblait prendre part à notre joie. Luba

baigna son fils elle-même. Elle ne garda pas plus le lit que ne le font

nos paysannes. Comme il n'y avait pas de prêtre chez nous, je baptisai

mon petit Paul au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

»Un enfant apporte tout avec lui dans le monde. Que peut-on désirer

encore quand il commence à respirer, à crier, à ouvrir les yeux? Nous

n'avions ni chagrins, ni agitations d'aucune sorte; un calme saint était

descendu sur nos têtes; nous ne vivions que pour l'enfant, dans l'oubli

absolu de nous-mêmes. Je voudrais vous peindre Luba écartant sa pelisse

de fourrure pour donner à l'enfant le sein qu'il pressait de ses

mignonnes mains maladroites comme les pattes molles d'un petit ours, et

le sourire de cette jeune mère, regardant tantôt moi et tantôt le cher

ange. Je restais là tranquille devant eux comme à l'église, et mon coeur

était presque aussi recueilli. Ce berceau était maintenant notre monde,

et celui qui nous entourait, celui qu'on est convenu de trouver grand,

nous semblait bien petit en comparaison.

»Paul ne pleurait que rarement; il demeurait tranquille dans sa

couchette, qui se balançait sous lui comme un bateau sur l'onde, ses

grands yeux fixés au plafond. Nous lui parlions sans cesse comme

s'il eût pu tout comprendre, et il comprit bientôt en effet que nous

l'aimions plus que nous-mêmes, car il sourit en nous regardant, mais

aussitôt il referma les yeux comme s'il avait eu honte, le grave

personnage, de ce sourire! Et quand il prononça son premier mot, il nous

sembla qu'un miracle s'était accompli. Un enfant n'est-il pas, en effet,

un miracle, et n'opère-t-il pas des miracles en nous? Il nous apprend

le renoncement, la bonté; il dévoile à nos yeux ce grand secret, que la

mort n'a point de pouvoir sur nous, car nous renaissons en lui.

»Cependant les jours allongeaient visiblement; la nuit, les chats

sauvages modulaient leur duo infernal qui ressemble à une satire contre

l'amour; les cigognes revinrent, les grues s'envolèrent vers le nord;

encore un peu de temps, et nous vîmes paraître la première hirondelle.

Les neiges s'écroulèrent avec fracas, mais ce bruit, après celui des

rafales de l'hiver, avait quelque chose de joyeux comme celui du canon

saluant l'arrivée d'un souverain. Et en vérité le souverain arrive

couronné de rayons, un sceptre de fleurs à la main; les grandes noces

printanières, universelles, commencent; un souffle d'allégresse passe à

travers les forêts; la plaine lointaine apparaît baignée dans une vapeur

d'or; le coucou se fait entendre, une délicieuse agitation s'empare de

toutes les créatures, le monde est plein de fraîcheur, de force et de

beauté, comme il put l'être au lendemain du déluge. Notre voisin, le

loir, s'est éveillé; à peine prend-il le temps d'étirer ses membres,

et déjà il pense à faire sa cour; les mouches dansent dans un rayon de

soleil; les rossignols sanglotent sous la feuillée naissante; les fleurs

produisent l'effet d'une nouvelle neige: les arbres, les prés, tout

en est couvert; il n'est pas jusqu'au rocher qui ne brille jaune ou

blanchâtre. A l'heure chaude de midi, Luba s'étend avec l'enfant

devant la porte de notre château sur une fourrure d'ours; hirondelles,

belettes, écureuils, tous les animaux ont comme nous une famille, et ces

mères fourrées, emplumées, luttent de soins et de tendresse envers leur

progéniture, tandis que les mâles, sans exception, affectent une fierté

comique. Quand Luba s'en va puiser de l'eau, ramasser du bois ou tendre

des lacets, le berceau de Paul reste suspendu à un arbre voisin, et le

vent balance notre enfant pour l'endormir: en s'éveillant, il s'amuse

avec les feuilles, ses yeux s'habituent aux jeux du soleil et de

l'ombre; la forêt lui tient des discours, mystérieux pour nous, mais

auxquels ses vagissements semblent répondre, la forêt lui chante cette

antique berceuse qu'elle chanta aux premiers humains.

»Voici l'été avec ses ardeurs que tempèrent pour nous les brises qui

courent sur les cimes. Des orages fondent souvent à l'entour, grondant

au fond des ravins et transformant chaque gorge en un lac turbulent;

mais qui dira la splendeur des illuminations du soir, quand tous les

sommets s'embrasent au couchant, tandis que les oiseaux et les cigales

éclatent en concerts enivrés?

»Paul grandissait à vue d'oeil; une semaine pour lui était ce qu'est

pour d'autres une année; il étendait la main, résolu à saisir les

papillons, ou même la lune; ses ambitions n'avaient point de bornes; les

fleurs que nous lui donnions, il les portait à sa bouche; il embrassait

le chien-loup avec des cris de joie; chaque mot le faisait rire, d'un

rire inextinguible qui promettait de ressembler à celui de Luba.

»La nuit de la Saint-Jean vit flamboyer des feux sur toutes les

montagnes. C'est l'époque des noces de l'ours. Alors il se nourrit de

miel, de glands et de framboises, montrant une extrême douceur; l'amour

le civilise et l'améliore. Un matin je trouvai sa trace dans notre

voisinage; quelques jours après je l'aperçus lui-même occupé à gober des

racines comme un pieux ermite. Je le regardai, il fit de même. Un soir

enfin, nous avions allumé un feu devant notre porte pour cuire des

champignons sous la cendre. L'ours sort lentement de la forêt,

s'approche et s'arrête devant le fossé. Je mets deux doigts dans ma

bouche et pousse un cri aigu. Il n'en tient pas compte, s'assoit, lève

sa grosse tête, dresse ses petites oreilles et renifle; après quoi il

grogne cordialement, nous tourne le dos et décampe.

»Luba le rencontra le lendemain dans la forêt, où elle remplissait

de framboises un panier qu'elle avait tressé elle-même. L'ours la

poursuivit, mais avec gentillesse, comme un galant jeune homme poursuit

une jolie femme. Probablement le drôle était attiré par l'odeur des

framboises. Luba le laisse venir tout près, l'appelle et lui donne sur

le museau un coup de corbeille qui le met en fuite.

»L'idée me vient de verser une bonne lampée d'eau-de-vie de genièvre

dans un plat rempli de miel que je place devant notre porte. L'ours

reparaît le soir, s'approche du feu, lève le nez, découvre le plat et se

met à le lécher. Lorsqu'il eut fini il se dressa, joyeux, sur son train

de derrière; en même temps il chancelait d'une manière suspecte; il

était ivre sans doute. J'éclatai de rire, Luba aussi, et alors l'ours,

qui déjà s'éloignait, se retourna brusquement. Nous l'avions offensé.

Avec un grognement irrité, il essaya de traverser le pont qui conduisait

à notre gîte, mais il roula dans le fossé; déjà notre porte était

barricadée; nous nous moquions de lui.

»L'automne fit mûrir les pommes sauvages et chassa les hirondelles;

l'hiver revint. Cette fois il n'offrait rien de triste, car nous avions

notre enfant vigoureux, gai, babillant comme une jeune alouette.

L'univers tout entier aurait pu s'écrouler et disparaître; peu nous

importait, pourvu que le rocher sur lequel nous avions fondé notre vie

de famille restât debout. Paul n'avait pas un an quand Luba le posa

dans un coin, s'accroupit devant lui et l'appela par de douces paroles

jusqu'à ce qu'il osât essayer un pas, puis deux, et enfin s'avancer vers

moi en chancelant, semblable à un ourson, dans son habit de fourrure, et

tout aussi espiègle.

»Et le printemps revint à son tour, l'heure bénie où tout ce qui respire

est encore à l'état de joyeuse enfance.

»Les feuilles ne s'étaient pas encore teintées de rouge et de jaune, que

Paul courait déjà comme une belette et faisait de chaque branche une

balançoire.

»Un jour d'octobre, des bergers qui descendaient avec leurs troupeaux

vers la polonina s'étant égarés dans le brouillard, passèrent tout près

de nos rochers. Mon coeur se serra d'angoisse, mais je n'en laissai rien

paraître. J'allai hardiment leur tendre la main et leur demander du

tabac. Ma longue barbe, mon habillement étrange, le fusil et la hache

que je portais les trompant, ils me prirent pour un haydamak[13]. Chacun

d'eux me donna ce qu'il avait avec joie, car le haydamak était à cette

époque le héros favori de notre peuple. Voyant monter la fumée de notre

cheminée, ils voulurent savoir si je demeurais là depuis longtemps.

[Note 13: Brigand.]

»--Depuis deux années, répondis-je.

»--Tout seul?

»Je les emmenai voir ma femme et mon enfant; je leur donnai de

l'eau-de-vie et des peaux de bêtes. Ils partirent avec force

bénédictions et je les remis dans leur chemin.

Le legs de Caïn Un Testament — Basile Hymen — Le Paradis sur le Dniester · 第 24 / 37 题