»Le lendemain je m'éveillai de bonne heure, pris ma carnassière, jetai
encore un regard sur Luba qui dormait vermeille, les bras croisés
sous la nuque et les lèvres entr'ouvertes, ce qui montrait ses dents
blanches: puis, sifflant tout bas mon chien, je partis pour la chasse.
Mais pendant la nuit Dieu avait bâti autour de nous un second palais
dont les murs gris s'élevaient jusqu'au ciel; devant moi tourbillonnait
une épaisse fumée semblable à celle d'un incendie de forêt. Maître
renard rentrait de quelque équipée nocturne; je ne fis qu'entrevoir ses
oreilles, puis il se glissa dans le fossé qui entourait notre refuge.
Bientôt cependant le brouillard rougissant tomba peu à peu; un vent vif
s'était levé; des voiles se détachaient de chaque rocher, de chaque
sapin; sous le réseau de la gelée blanche brillaient les buissons et les
fleurs. Je traversai le ravin qui séparait notre montagne de la forêt et
n'eus pas de peine à atteindre une clairière formée par la tempête. On
eût dit un abatage régulier, sauf que les troncs étaient à demi pourris
et couverts de champignons vénéneux entremêlés d'une flore éblouissante.
De tels endroits sont aimés des chevreuils, qui viennent y paître après
le lever et le coucher du soleil. Je me posai donc en embuscade derrière
un hêtre.
»Un pic aux couleurs cramoisie, blanche et noire voltigeait de tronc en
tronc, frappant chacun d'eux de son bec pointu; d'ailleurs, le silence
était complet. Mes prévisions ne m'avaient pas trompé: un beau chevreuil
entra lentement dans la clairière; lorsqu'il fut à vingt pas de moi je
tirai, et il tomba dans l'herbe; avec un cri aigu, le pic s'envola.
Chemin faisant, sous les grands hêtres, je cueillis des champignons
blancs dont je remplis mon carnier, et tout ce riche butin fut déposé
aux pieds de Luba encore endormie. A mon approche, elle ne fit pas un
mouvement; elle ouvrit les yeux et sourit:
»--Nous voici, dit-elle, pourvus pour une semaine entière.
»Ayant vaqué d'abord à l'essentiel, j'aménageai notre maison. J'y
construisis, avec des quartiers de roc, un âtre ouvert comme ceux de nos
paysans, juste au-dessous de la crevasse du plafond; un genévrier étayé
de deux pierres nous servit de tournebroche; je fortifiai contre les
invasions des bêtes fauves ceux des compartiments du rocher qui devaient
nous servir de garde-manger; il n'y avait du reste qu'une seule issue à
défendre, les autres ayant été obstruées déjà par des écroulements. Luba
voulait m'aider à transporter les pierres d'en bas.
»--Que fais-tu? m'écriai-je; pense à la chère petite vie dont tu es
dépositaire!
»De grosses larmes coulèrent sur ses joues brunes.
»--Non, dit-elle, je ne puis te voir travailler comme un esclave, te
mettre en sueur et t'épuiser pour moi...
»--Pour toi, répétai-je, et c'est justement ce qui me rend la tâche
facile! Tu ne sais pas combien il est doux de te servir!
»Dans le cours de mes travaux je découvris de vrais trésors: des vases
de terre, des flèches, des anneaux de cuirasse, des monnaies, mille
débris; je trouvai aussi, en brisant le rocher calcaire, de belles
pierres à fusil. Peu à peu le bois destiné à l'hiver s'entassa dans le
souterrain au dessous de nous; Luba, sans trop se fatiguer, détachait
l'amadou qui pendait au tronc des hêtres et des bouleaux, ramassait
des champignons, des myrtilles, des baies de toute sorte. Le soir, je
taillais de petits ouvrages en bois, des fourchettes, des cuillers; je
fis un peigne pour Luba; elle riait en le passant dans ses épais cheveux
noirs:
»--Et un miroir? dit-elle; je n'ai pas de miroir!
»--Tu as la source en bas, et si tu ne veux pas descendre, ne suis-je
point là? Tu peux me croire quand je te dis que tu es belle.
»Elle sauta sur mes genoux.
»Un loir, qui avait son gîte dans une fente du rocher, à l'entrée de
notre demeure, devint bientôt familier; nous fîmes aussi la connaissance
d'un second hôte du même rocher, une belette, qui à midi sortait des
framboisiers de notre jardin, pour s'approcher de nous, puis s'échapper
bien vite, comme si elle eût voulu nous engager à jouer avec elle.
»Dans les broussailles qui remplissaient le fossé, un renard avait
creusé sa tanière, et, de l'autre côté du pont, Luba salua, ravie,
l'existence d'un nid d'écureuils qui lui rappelèrent son vieux Miki.
Tous nos voisins n'étaient pas aussi inoffensifs. L'hiver approchant, un
grand loup se prit dans un des pièges nombreux que je tendais autour de
chez nous pour épargner la poudre.
»Le 3 novembre tomba la première neige. Je sus le jour parce que j'avais
fait un calendrier très-simple en marquant chaque journée à mesure
qu'elle s'écoulait sur la paroi du rocher; mais nous ne craignions rien
de l'hiver; dans notre garde-manger s'entassaient des sangliers, des
chamois, des cerfs, des lièvres, fumés au genièvre, et même un ours,
qui, avant de se décider à tomber sous le fusil de Luba, m'avait
assez cordialement embrassé pour me meurtrir. Nous avions du poisson,
d'excellentes truites, car désormais j'étais au courant de toutes les
ressources de la forêt. Les peaux de mes victimes remplaçaient dans
notre antre les tapis, les couvertures, les rideaux absents; nous
dormions dans un nid de duvet: nos vêtements étaient ceux de deux
Esquimaux, mais personne n'était là pour les trouver ridicules.
Emprisonnés par les neiges, nous n'avions rien de mieux à faire que de
ressembler aux ours et aux loups parmi lesquels nous devions vivre.
»La saison des glaces se présenta, majestueuse et sublime comme la mort
qui, dans une bataille, fauche à la fois des milliers de combattants. La
nature s'endormit d'un long sommeil. Une nuit, nous entendîmes soudain
dans l'air un bruit étrange, des voix mystérieuses accompagnant une
sorte de claquement comparable à celui d'un fouet. En pareil cas, nos
paysans croient que les sorcières vont à Kiev, et l'Allemand jure que
c'est la chasse macabre qui passe. Luba eut peur et, cachant son visage
dans ma poitrine, demanda tout bas:
»--Qu'est-ce?
»C'étaient les canards sauvages qui venaient du nord, et dont les fortes
ailes, les cris stridents causaient tout ce vacarme dans les hautes
régions où l'oeil ne les distinguait plus. Notre voisin l'écureuil, qui,
lui aussi, avait fait ses provisions de glands, de pommes de pin et de
noix de hêtre, ne sortait désormais qu'à de rares intervalles; le loir
manifestait une extrême inquiétude.
»Un matin, le linceul de neige, qui ne dégèle pas jusqu'au printemps,
enveloppe tout le pays de sa morne blancheur. Pendant trois jours nous
sommes prisonniers; il faut travailler terriblement pour réussir à nous
creuser une issue et un sentier! C'est le temps où l'ours renonce aux
courses errantes, où le hérisson s'engourdit dans sa caverne; le froid
augmente; mais, avec la première grande gelée, notre forêt reprend une
animation joyeuse: le bec-croisé, ce petit perroquet du Nord, se montre
par bandes, sifflant et déployant son éclatant plumage. Jusqu'à Noël on
a plus chaud sur la montagne que dans les vallées, et on jouit de toute
la beauté du paysage d'hiver; d'ailleurs, le crépuscule même de notre
caverne avait son charme. La lueur du foyer se jouait sur les tentures
de peaux de bête, et Luba, assise au coin de l'âtre, les pieds sur le
grand chien-loup qui ronflait de tout son coeur, me regardait d'un air
de tendresse, de contentement si sincère! Jamais nous n'avions été plus
unis, disons le mot, plus heureux.
»La monotonie des longues nuits fut, dès le mois de décembre, troublée
par le hurlement d'abord lointain, puis plus rapproché, féroce,
épouvantable, d'une meute de loups. La sérénade ne nous charma qu'à
demi, d'autant que les bêtes sanguinaires, flairant notre présence, se
mirent à miner de leur mieux l'entrée de notre demeure. Mon chien devint
inquiet et poussa des cris étranges. Nous avions allumé des torches, ce
qui ailleurs suffit à disperser les loups, mais dans le cas présent tout
fut inutile; ils continuaient de hurler, de gratter, indifférents au
bruit et à la lumière. Déjà une paire d'yeux avides brillaient entre les
troncs d'arbres et les pierres entassés. Je décrochai donc nos fusils et
dis à Luba:
»--Je tire; toi, charge.
»Puis, pratiquant une sorte de meurtrière dans la barricade, je regardai
dehors. La lune projetait sur toute la campagne une lumière presque
aussi claire que celle du jour. Je pouvais compter les loups. Je tirai
sur l'un d'eux.
»Les rochers répercutèrent l'écho, et le loup roula dans le fossé. Je
continuai de tirer, atteignant presque toujours nos farouches agresseurs
qui s'excitaient par des hurlements de plus en plus furieux. Tout à coup
Luba eut l'idée de lancer un tison parmi eux. Ils s'écartèrent, et l'une
des bêtes s'enfuit dans la forêt. C'était justement la louve que suivait
toute cette meute endiablée, car aussitôt les autres s'élancèrent
derrière elle, courant comme des chiens, avec un petit aboiement court
très-particulier. Nous restâmes encore longtemps derrière la barricade,
prêts au combat; puis je sortis avec précaution; mon chien m'avait
précédé, mais soudain j'entendis un cri terrible, et la pauvre bête
revint les yeux brillants comme du phosphore, le museau inondé de sang.
Un des loups blessés l'avait mordu sans doute. Après le renard, le chien
est ce que le loup hait le plus, justement peut-être à cause de sa
proche parenté avec lui, comme, par exemple, le Russe et le Polonais
se haïssent entre eux plus que ne le feraient des nations tout à fait
étrangères. Les loups avaient laissé, à notre porte, sept magnifiques
fourrures; le danger étant passé, il n'y avait pas à se plaindre.
»Cependant les jours diminuaient de plus en plus. Les becs-croisés
s'apprêtaient à couver au milieu des glaces; sur un sapin près de notre
gîte, ces oiseaux bizarres avaient bâti leur joli nid en forme de coupe.
Dans une caverne moussue proche de notre maison, une autre citoyenne du
désert jouit presque en même temps que dame bec-croisé des plaisirs de
la maternité; c'était une jeune ourse dont les deux petits, vraiment
comiques, roulaient comme deux manchons. Tout occupée du soin de sa
progéniture, la mère ne pensait pas à m'attaquer lorsque je passais
devant sa tanière et se contentait de me regarder d'un bon petit oeil en
coulisse.
»La fête de Noël approchait, nous observâmes le jeûne selon notre
habitude. Lorsque commença la sainte nuit, nous étions près du feu dans
nos habits les plus propres; j'avais construit une petite crèche pour ne
rien changer aux coutumes familières de ce beau jour; nous chantâmes
les kalendi[12] et Luba eut son cadeau de Noël, un berceau que j'avais
taillé de mes mains. Alors elle me fit voir, à son tour, la pauvre
petite layette qu'elle avait cousue, en utilisant son propre linge, pour
l'enfant que nous attendions. Lorsque je pensai que minuit approchait,
nous sortîmes au grand air. La neige couronnait solennellement les
hautes cimes d'une chaste auréole argentée; elle revêtait les arbres de
brillantes stalactites; sur la blanche plaine apparaissaient çà et là
de petites lumières, et un vague bruit de cloches montait jusqu'à nous,
annonçant la bonne nouvelle de la naissance du Seigneur aux hommes qui,
entourés de leurs enfants, célébraient en bas, là où brillaient les
lumières, là où tintaient les cloches, la fête de Noël.
[Note 12: Noëls.]
»Les larmes nous suffoquèrent, et nous nous agenouillâmes pour prier
avec nos frères. En rentrant, Luba me servit un simple repas, qui fut
aussi gai que tout autre réveillon.
»Notre enfant vint au monde à deux mois de là, pauvre comme le petit
Jésus. Luba avait jusqu'au dernier moment vaqué à ses occupations
ordinaires; le 20 février, tout en préparant le dîner, elle me dit, un
peu pâle, mais toujours souriante:
»--Descends vite chercher du bois.
»Quand je revins, après avoir fendu quelques bûches, l'enfant était né.
Luba m'avoua qu'elle se sentait faible, mais elle rayonnait de bonheur
et rit d'un air fier en me montrant mon fils; je me mis à rire aussi,
et le chien, remuant la queue, semblait prendre part à notre joie. Luba
baigna son fils elle-même. Elle ne garda pas plus le lit que ne le font
nos paysannes. Comme il n'y avait pas de prêtre chez nous, je baptisai
mon petit Paul au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
»Un enfant apporte tout avec lui dans le monde. Que peut-on désirer
encore quand il commence à respirer, à crier, à ouvrir les yeux? Nous
n'avions ni chagrins, ni agitations d'aucune sorte; un calme saint était
descendu sur nos têtes; nous ne vivions que pour l'enfant, dans l'oubli
absolu de nous-mêmes. Je voudrais vous peindre Luba écartant sa pelisse
de fourrure pour donner à l'enfant le sein qu'il pressait de ses
mignonnes mains maladroites comme les pattes molles d'un petit ours, et
le sourire de cette jeune mère, regardant tantôt moi et tantôt le cher
ange. Je restais là tranquille devant eux comme à l'église, et mon coeur
était presque aussi recueilli. Ce berceau était maintenant notre monde,
et celui qui nous entourait, celui qu'on est convenu de trouver grand,
nous semblait bien petit en comparaison.
»Paul ne pleurait que rarement; il demeurait tranquille dans sa
couchette, qui se balançait sous lui comme un bateau sur l'onde, ses
grands yeux fixés au plafond. Nous lui parlions sans cesse comme
s'il eût pu tout comprendre, et il comprit bientôt en effet que nous
l'aimions plus que nous-mêmes, car il sourit en nous regardant, mais
aussitôt il referma les yeux comme s'il avait eu honte, le grave
personnage, de ce sourire! Et quand il prononça son premier mot, il nous
sembla qu'un miracle s'était accompli. Un enfant n'est-il pas, en effet,
un miracle, et n'opère-t-il pas des miracles en nous? Il nous apprend
le renoncement, la bonté; il dévoile à nos yeux ce grand secret, que la
mort n'a point de pouvoir sur nous, car nous renaissons en lui.
»Cependant les jours allongeaient visiblement; la nuit, les chats
sauvages modulaient leur duo infernal qui ressemble à une satire contre
l'amour; les cigognes revinrent, les grues s'envolèrent vers le nord;
encore un peu de temps, et nous vîmes paraître la première hirondelle.
Les neiges s'écroulèrent avec fracas, mais ce bruit, après celui des
rafales de l'hiver, avait quelque chose de joyeux comme celui du canon
saluant l'arrivée d'un souverain. Et en vérité le souverain arrive
couronné de rayons, un sceptre de fleurs à la main; les grandes noces
printanières, universelles, commencent; un souffle d'allégresse passe à
travers les forêts; la plaine lointaine apparaît baignée dans une vapeur
d'or; le coucou se fait entendre, une délicieuse agitation s'empare de
toutes les créatures, le monde est plein de fraîcheur, de force et de
beauté, comme il put l'être au lendemain du déluge. Notre voisin, le
loir, s'est éveillé; à peine prend-il le temps d'étirer ses membres,
et déjà il pense à faire sa cour; les mouches dansent dans un rayon de
soleil; les rossignols sanglotent sous la feuillée naissante; les fleurs
produisent l'effet d'une nouvelle neige: les arbres, les prés, tout
en est couvert; il n'est pas jusqu'au rocher qui ne brille jaune ou
blanchâtre. A l'heure chaude de midi, Luba s'étend avec l'enfant
devant la porte de notre château sur une fourrure d'ours; hirondelles,
belettes, écureuils, tous les animaux ont comme nous une famille, et ces
mères fourrées, emplumées, luttent de soins et de tendresse envers leur
progéniture, tandis que les mâles, sans exception, affectent une fierté
comique. Quand Luba s'en va puiser de l'eau, ramasser du bois ou tendre
des lacets, le berceau de Paul reste suspendu à un arbre voisin, et le
vent balance notre enfant pour l'endormir: en s'éveillant, il s'amuse
avec les feuilles, ses yeux s'habituent aux jeux du soleil et de
l'ombre; la forêt lui tient des discours, mystérieux pour nous, mais
auxquels ses vagissements semblent répondre, la forêt lui chante cette
antique berceuse qu'elle chanta aux premiers humains.
»Voici l'été avec ses ardeurs que tempèrent pour nous les brises qui
courent sur les cimes. Des orages fondent souvent à l'entour, grondant
au fond des ravins et transformant chaque gorge en un lac turbulent;
mais qui dira la splendeur des illuminations du soir, quand tous les
sommets s'embrasent au couchant, tandis que les oiseaux et les cigales
éclatent en concerts enivrés?
»Paul grandissait à vue d'oeil; une semaine pour lui était ce qu'est
pour d'autres une année; il étendait la main, résolu à saisir les
papillons, ou même la lune; ses ambitions n'avaient point de bornes; les
fleurs que nous lui donnions, il les portait à sa bouche; il embrassait
le chien-loup avec des cris de joie; chaque mot le faisait rire, d'un
rire inextinguible qui promettait de ressembler à celui de Luba.
»La nuit de la Saint-Jean vit flamboyer des feux sur toutes les
montagnes. C'est l'époque des noces de l'ours. Alors il se nourrit de
miel, de glands et de framboises, montrant une extrême douceur; l'amour
le civilise et l'améliore. Un matin je trouvai sa trace dans notre
voisinage; quelques jours après je l'aperçus lui-même occupé à gober des
racines comme un pieux ermite. Je le regardai, il fit de même. Un soir
enfin, nous avions allumé un feu devant notre porte pour cuire des
champignons sous la cendre. L'ours sort lentement de la forêt,
s'approche et s'arrête devant le fossé. Je mets deux doigts dans ma
bouche et pousse un cri aigu. Il n'en tient pas compte, s'assoit, lève
sa grosse tête, dresse ses petites oreilles et renifle; après quoi il
grogne cordialement, nous tourne le dos et décampe.
»Luba le rencontra le lendemain dans la forêt, où elle remplissait
de framboises un panier qu'elle avait tressé elle-même. L'ours la
poursuivit, mais avec gentillesse, comme un galant jeune homme poursuit
une jolie femme. Probablement le drôle était attiré par l'odeur des
framboises. Luba le laisse venir tout près, l'appelle et lui donne sur
le museau un coup de corbeille qui le met en fuite.
»L'idée me vient de verser une bonne lampée d'eau-de-vie de genièvre
dans un plat rempli de miel que je place devant notre porte. L'ours
reparaît le soir, s'approche du feu, lève le nez, découvre le plat et se
met à le lécher. Lorsqu'il eut fini il se dressa, joyeux, sur son train
de derrière; en même temps il chancelait d'une manière suspecte; il
était ivre sans doute. J'éclatai de rire, Luba aussi, et alors l'ours,
qui déjà s'éloignait, se retourna brusquement. Nous l'avions offensé.
Avec un grognement irrité, il essaya de traverser le pont qui conduisait
à notre gîte, mais il roula dans le fossé; déjà notre porte était
barricadée; nous nous moquions de lui.
»L'automne fit mûrir les pommes sauvages et chassa les hirondelles;
l'hiver revint. Cette fois il n'offrait rien de triste, car nous avions
notre enfant vigoureux, gai, babillant comme une jeune alouette.
L'univers tout entier aurait pu s'écrouler et disparaître; peu nous
importait, pourvu que le rocher sur lequel nous avions fondé notre vie
de famille restât debout. Paul n'avait pas un an quand Luba le posa
dans un coin, s'accroupit devant lui et l'appela par de douces paroles
jusqu'à ce qu'il osât essayer un pas, puis deux, et enfin s'avancer vers
moi en chancelant, semblable à un ourson, dans son habit de fourrure, et
tout aussi espiègle.
»Et le printemps revint à son tour, l'heure bénie où tout ce qui respire
est encore à l'état de joyeuse enfance.
»Les feuilles ne s'étaient pas encore teintées de rouge et de jaune, que
Paul courait déjà comme une belette et faisait de chaque branche une
balançoire.
»Un jour d'octobre, des bergers qui descendaient avec leurs troupeaux
vers la polonina s'étant égarés dans le brouillard, passèrent tout près
de nos rochers. Mon coeur se serra d'angoisse, mais je n'en laissai rien
paraître. J'allai hardiment leur tendre la main et leur demander du
tabac. Ma longue barbe, mon habillement étrange, le fusil et la hache
que je portais les trompant, ils me prirent pour un haydamak[13]. Chacun
d'eux me donna ce qu'il avait avec joie, car le haydamak était à cette
époque le héros favori de notre peuple. Voyant monter la fumée de notre
cheminée, ils voulurent savoir si je demeurais là depuis longtemps.
[Note 13: Brigand.]
»--Depuis deux années, répondis-je.
»--Tout seul?
»Je les emmenai voir ma femme et mon enfant; je leur donnai de
l'eau-de-vie et des peaux de bêtes. Ils partirent avec force
bénédictions et je les remis dans leur chemin.