VIII

»Si mon Juif, presque à bout de ressources lui-même, n'y avait pourvu,

je n'aurais pu faire enterrer ma femme. Salomon garda l'enfant chez lui

jusqu'à ce que fût achevée la triste cérémonie. Lorsque Paul revint, il

me demanda d'abord:

»--Où est maman?

»Et la même question se renouvela chaque soir à l'heure où je le

couchais.

»--Elle est partie, disais-je.

»--Pour aller où?

»--Auprès du bon Dieu.

»--Mais elle reviendra, n'est-ce pas? reprenait Paul avec confiance, et

alors elle m'emmènera. Ce doit être beau dans le ciel! On y mange et on

s'y chauffe tant qu'on veut. Tous les arbres sont au bon Dieu, dis?

»Mes meubles furent saisis une dernière fois. Quand je dis mes meubles,

il s'agissait d'une paire de bottes éculées, d'une veste en loques et

de deux assiettes. Ma misère commençait à devenir bouffonne. Je me fis

fendeur de bois. Paul m'accompagnait et entassait les bûches. Nous

couchions sur la paille. Paul n'avait en fait de chaussures que de vieux

chiffons. Je trouvais encore moyen de lui fabriquer des joujoux. Pendant

les longues soirées je lui construisis en paille une maison miniature

avec tous les meubles. Il fut ravi:

»--Et maintenant, dit-il, nous y mettrons maman.

»Pour le contenter, je fis une petite poupée. Il la baisa tendrement et

l'assit sur une chaise. Dans ce temps-là, il était déjà malade. Quand

je m'en allais travailler, le pauvret restait seul jusqu'au soir; je le

retrouvais tout brûlant, miné par la fièvre; n'importe, il se mettait

aussitôt à bavarder et à jouer avec moi.

»Une fois que je rentrai un peu plus tard que de coutume, il dormait.

S'éveillant à mon approche, il me regarda d'un air de vague étonnement,

puis il sourit:

»--Quelqu'un est déjà venu, dit-il.

»--Qui donc?

»--Eh bien? maman...

»Mon coeur battit à se rompre.

»Pendant la nuit je m'éveillai en sursaut. La clarté de la lune tombait

tout entière sur le visage pâle et pincé du petit Paul; il gisait les

yeux grands ouverts, râlant déjà.

»--Papa, es-tu fâché? commença-t-il tout bas.

»--Pourquoi serais-je fâché?

»--Parce que je m'en vais, répondit Paul en cachant sa pauvre petite

tête dans ma poitrine, comme faisait toujours Luba.

»--Et où vas-tu, mon chéri?

»--Je vais auprès de maman, répliqua Paul; tu devrais venir aussi.

»Il m'embrassa et s'endormit pour toujours.

»Tout m'avait donc abandonné. J'étais vaincu. Que m'importait désormais

l'existence? Un soir, j'allai chez Salomon:

»--Adieu, lui dis-je, je retourne dans la montagne. Les ours et les

loups sont plus cléments que les hommes.

»--Que Dieu vous protège, dit le vieillard, mais cette fois nous ne nous

reverrons plus.

»Je ne l'ai pas revu, en effet. Lui aussi, mon fidèle, il est mort.

»Je partis donc du côté des Karpathes, mais les choses tournèrent

autrement que je ne croyais. Sur ma route se trouva un paysan qu'avait

maltraité son maître. Il me confia ses peines. Je fis un mémoire pour le

tribunal du cercle; en échange, mon client m'offrit gîte et nourriture.

La plainte fut écoutée; justice fut rendue; aussitôt dix autres paysans

vinrent me demander conseil, puis cent autres. Je pouvais encore être

utile. Alors commença ma vie présente; je marchai sans relâche droit

devant moi et devins ce que je suis: Basile Hymen, le procureur

clandestin, l'errant, sans foyer, sans biens d'aucune sorte, sans

patrie...»

Il se tut, et dans le lointain retentit de nouveau la chanson:

--O toi, ma chère étoile,--suspendue à la tente obscure du ciel,--tu

luisais si pure,--lorsque, pour la première fois, je contemplai

la vie.--Dès longtemps tu t'es éteinte,--tous mes efforts sont

vains.--Il faut que sans toi je parcoure le vaste monde.

Basile Hymen inclina tristement la tête.

--Et maintenant, je suis heureux en effet, prononça-t-il après une

pause, avec son étrange sourire.

--Heureux?... Dites-vous vrai? m'écriai-je.

--Eh! vous voyez, j'engraisse, je suis devenu flegmatique,

répondit-il,--une fine ironie se jouant autour de ses lèvres,--rien ne

peut troubler mon humeur. A défaut d'autres biens, je jouis d'une paix

profonde; nul ne peut m'ôter cela. Déjà les propriétaires se sont

succédé dans ma vieille seigneurie. Le fils de l'Allemand a voulu

jouer au gentilhomme; il s'est ruiné en trois ans. Que reste-t-il de

l'avarice, des rapines du père?

Le mieux, voyez-vous, est de n'avoir ni argent, ni emploi régulier. Tout

le monde m'accueille avec un empressement sincère, car je rends service

à tout le monde. Je m'entends en droit judiciaire, en économie rurale,

quelque peu même en médecine; je ne raconte pas mal; je réchauffe les

coeurs en chantant nos vieilles chansons. Plaisirs et privations,

j'accepte tout avec la même tranquillité. Hier, une comtesse m'invite;

je suis assis en face d'elle dans un bon fauteuil de velours, devant des

mets délicats; elle m'emmène en voiture jusqu'à la capitale du cercle où

nous avons affaire. Demain, je dîne chez le diacre d'un peu de lard,

et je fais avec lui quatre milles à pied. Que m'importe! Peut-être

direz-vous que ce sont là des phrases?

Devant Dieu qui m'entend, je pourrais être riche aujourd'hui si je

voulais. Un vieux parent qui me reste a dans la Bukowine une jolie terre

dont je suis le seul héritier légitime. Il m'a maintes fois appelé

auprès de lui pour surveiller l'administration de ses propriétés, en

attendant qu'elles m'appartiennent. A quoi bon? Luba ni Paul ne sont

plus. Quelle idée d'aller prendre la charge de mille soucis: crainte de

l'incendie, crainte de la grêle, crainte des maraudeurs, crainte des

maladies sur le bétail, des inondations, que sais-je?... Tel que je

suis, je ne crains rien.

L'orage avait cessé; le rideau de pluie devenait de plus en plus

transparent; le soleil couchant brillait derrière comme une grosse

lampe. Les paysans s'entretenaient tout bas. Je m'approchai de Basile

Hymen, debout sur le seuil de la maison.

--Vous craignez la propriété? lui dis-je en souriant; pourtant vous

possédez des habits.

--Non, répondit-il, cet habit appartient au tailleur du village, ces

bottes sont à la belle Russine. Il en est de même de tout ce qui est sur

moi.

--Ainsi, vraiment, vous n'avez rien en propre, rien?...

--Si fait, dit Basile en promenant autour de lui un regard furtif, comme

s'il eût craint qu'on ne lui dérobât un trésor.

Il tira de son sein une petite croix noire et un soulier d'enfant tout

déchiré:

--Voici ma propriété, je l'ai conservée jusqu'à ce jour, et j'espère que

Dieu permettra qu'elle me suive dans le tombeau. Ma femme a porté la

croix.

Il baisa cette croix et ensuite le petit soulier, puis cacha le tout

avec des précautions infinies; on eût dit qu'il s'agissait d'un grand et

dangereux secret.

La pluie ne tombait plus; je sortis avec lui. Un arc-en-ciel magnifique

vint réjouir la terre, qui fumait comme un autel à sacrifice.

--Hélas! dit Hymen avec un sourire enfantin, que tout serait beau si

les hommes savaient être justes, s'ils s'entr'aidaient au lieu de

s'entre-détruire, si au lieu du combat il y avait l'amour! Mais nous ne

les changerons pas.

Les couleurs de l'arc-en-ciel s'éteignirent; l'occident était de

pourpre.--Basile Hymen, nous saluant, continua sa route d'un pas ferme.

La nuit tomba; les constellations devinrent visibles, et du lointain

nous arrivèrent les sons mélancoliques d'une flûte de berger. Ils

flottèrent sur les ondes pures de l'air agité, qui les porta, tendres et

douloureux, à travers la plaine.

LE PARADIS

SUR LE DNIESTER

A l'endroit même où les eaux vertes, écumantes, de l'impétueux Dniester

se répandent de la plaine gallicienne dans la Bukowine riche en forêts,

on rencontre certain coin de terre merveilleusement calme et fertile

que notre peuple de la Petite-Russie a surnommé le Paradis. Lorsque j'y

pénétrai pour la première fois, le charme de sa situation à l'écart du

grand monde tumultueux, les douces lignes arrondies de ses collines, sa

culture soignée, l'air tiède qu'on y respire, me firent songer à quelque

riant paysage du nord de l'Italie, et je trouvai cette flatteuse

désignation suffisamment justifiée; bientôt, cependant, j'appris que ce

n'était pas la beauté de la nature, mais bien celle d'une grande âme

dépourvue de tout égoïsme, qui avait fait de la vallée en question un

Eden aux yeux des hommes. J'eus occasion de voir celui qui marche comme

un prophète parmi son peuple et d'entendre son histoire singulière sous

tous les rapports; cette histoire, la voici:

I

Par une soirée de mai, tandis que le vent soufflait des lointaines

Karpathes sur la cime des forêts avec un bruit de vagues et faisait

frissonner la verte surface des blés naissants, un jeune homme de haute

taille, élancé, robuste, les joues fortement colorées, son fusil sur

l'épaule, son chien à ses côtés, se dirigea parmi les chênes, que

secouait l'haleine encore âpre et violente du printemps, vers le château

d'Ostrowitz. Bien que tout en sa personne trahît la force et une volonté

déterminée, bien qu'il fût sorti depuis longtemps déjà de la timide

adolescence, ce beau garçon était visiblement troublé par les ombres

menaçantes, les voix étranges, les spectres de toute sorte dont

l'entouraient à l'envi la solitude et la nuit. Fils unique, il avait

reçu de ses parents une éducation trop douillette, quasi féminine, ne

quittant jamais le vieux château, qui formait pour lui un monde à part,

sans avoir une gouvernante et plus tard un gouverneur à ses trousses.

Pour la première fois aujourd'hui, ce grand enfant avait fui sa prison;

libre de toute surveillance, il avait gagné les forêts prochaines et

s'y était oublié, si bien que le crépuscule l'avait surpris sous leurs

voûtes superbes. Il approchait cependant du toit paternel, quand un

spectacle tout nouveau pour lui, et qu'il ne s'expliqua pas d'abord,

frappa ses regards. Dans une petite clairière flambait un grand feu de

broussailles; on le voyait s'élever derrière les bouleaux, et, près de

ce feu, une jeune femme, très-pâle, qui semblait consumée de chagrin

et de fatigue, était assise, un enfant serré contre son sein. Auprès

d'elle, un homme, vêtu à peu près en paysan, soignait un petit cheval

dont les pieds de devant étaient entravés; deux enfants plus grands que

le premier, blottis l'un contre l'autre sur une souche, regardaient les

flammes lécher le bois vert. Sur le petit chariot, on voyait empilés des

matelas, des vieux meubles et de la vaisselle.

Le jeune chasseur s'arrêta tout étonné, puis, s'adressant à l'homme, il

lui demanda d'où il venait et ce qu'il faisait là.

Le malheureux lui jeta un regard de haine profonde.

--Oh! je prends sur moi le péché de brûler quelques broutilles pour

réchauffer ma femme et mes enfants! grommela-t-il.

--Vous ne me comprenez pas, reprit vivement son interlocuteur; ce que je

veux savoir, c'est comment vous vous trouvez forcés, vous et les vôtres,

de passer une nuit aussi froide à la belle étoile.

--Nous sommes des bannis.

--Bannis? Pourquoi?

--Le seigneur Orlowski de Dobrowlane nous a chassés, parce que nous ne

pouvions payer notre fermage. Vous savez que l'an dernier le Dniester a

débordé, et puis la grêle... enfin il n'y avait rien à faire. Nous avons

dû quitter la ferme et errer depuis...

--Mais vos enfants... ils tomberont malades!

L'homme partit d'un petit éclat de rire sec et vibrant.

--Mieux vaudrait pour nous mourir tout de suite. Nous n'avons pas

d'autre toit que le ciel et point d'épargnes. Aussi allons-nous de ce

pas en Hongrie tenter la fortune.

Le jeune chasseur était devenu très-rouge; il entendait tinter cent

cloches à ses oreilles, debout, les yeux baissés, aussi confus que s'il

eût été lui-même l'auteur de cette misère.

--On m'appelle Zénon, dit-il; je suis le fils du seigneur d'Ostrowitz,

qui est propriétaire de sept villages. Nous pouvons vous aider, et

d'abord vous trouverez ce soir un gîte et un souper. Venez; mon père est

la bonté même.

--Ah! monsieur, vous plaisantez!... balbutia le pauvre homme.

--Je ne plaisante pas. Attelez.

Le fermier expulsé des Orlowski attacha son cheval au petit chariot, si

vite qu'il oublia de remercier.

Zénon l'avait aidé obligeamment; ce fut lui qui installa les enfants

dans le chariot.

Les deux hommes marchèrent devant; le cheval les suivit; derrière se

traînait la femme, son nourrisson dans les bras. Ils sortirent des bois,

traversèrent les champs et atteignirent ainsi le château. Zénon fit

entrer ses protégés dans un fournil bien chaud, où on leur servit de la

soupe et de l'eau-de-vie sur un bon lit de paille.

Montant l'escalier ensuite, il alla changer d'habits en toute hâte et

pénétra presque furtivement dans la salle à manger, où son père, Pan

Mirolawski, se promenait de long en large, les bras croisés derrière le

dos, l'air triste et inquiet. À la vue de Zénon, son visage soucieux

changea soudain d'expression et devint rayonnant; il tendit les bras

vers le retardataire avec un cri de joie.

--Tiens! dit-il au vieux domestique qui mettait le couvert, voici ton

jeune seigneur!

Il courut à son fils, le prit par la tête, l'embrassa et dit:

--Que tu m'as tourmenté! Où étais-tu? Où t'a mené le diable?

Zénon baisa la main de Pan Mirolawski et raconta son escapade. Il ne

manqua pas de parler des malheureux qu'il avait recueillis.

--Stéphane! cria le père s'adressant au vieux domestique, descends vite,

et donne à ces gens du rôti.

--Ne vaut-il pas mieux, fit observer Stéphane, attendre que madame...

--Du rôti, te dis-je, interrompit Pan Mirolawski, s'efforçant, mais sans

succès, de prendre une mine et une voix de maître,--une bouteille de vin

de Hongrie, en outre... tu m'entends, drôle!

Stéphane obéit. À peine avait-il quitté la salle que, par l'autre porte,

entra une grande femme aux yeux bleus sévères, en kazabaïka de velours

noir garnie de précieuses fourrures, qui semblait faite pour ajouter à

la splendeur de sa taille opulente, de son teint frais, de sa blonde

chevelure. Les contrastes de lumière et d'ombre que présentait cette

apparition rappelaient quelque portrait de Rembrandt:

--Qu'est-ce que j'apprends, Zénon? commença-t-elle d'une voix

impérieuse. Comment? Non content de devenir vagabond toi-même, tu nous

amènes des vagabonds au logis?

Le père et le fils se regardèrent sans répondre.

Il y avait dans l'oeil et dans la voix de la dame d'Ostrowitz quelque

chose qui ne supportait point de contradiction. Si elle disait:

--Il ne pleuvra pas!

C'était comme si elle eût dit:

--Je défends au ciel de pleuvoir!

Et celui qu'elle regardait sévèrement croyait déjà sentir les coups de

fouet sur ses épaules.

--Ces gueux partiront sur-le-champ, ajouta-t-elle après une pause.

Là-dessus, elle sonna; mais Zénon avait rassemblé tout son courage.

--Chère mère, supplia-t-il, ne soyez pas si dure envers les pauvres

gens! Ils allaient passer la nuit en plein bois, une femme, songez-y, et

de petits enfants! Était-ce possible de le souffrir? Je leur ai promis

abri et nourriture.

--On ne peut pourtant les chasser, insinua timidement Pan Mirolawski;

Zénon, qui a suivi l'élan de son bon coeur, serait compromis aux yeux de

toute la maison.

--Soit! qu'ils restent cette nuit, mais pas une heure de plus, décida

cette Sémiramis.

--Et qui donc les aidera dans l'avenir? s'écria Zénon. Oh! ma mère,

nous sommes riches, et ils sont pauvres! Ne pourrait-on leur donner du

travail?

--Non, ils partiront demain. N'insiste pas, reprit la maîtresse

d'Ostrowitz, arrêtant une dernière prière sur les lèvres de Zénon; j'ai

dit ma volonté.

Elle s'assit au haut bout de la table sur son fauteuil comme sur un

trône; le père et le fils prirent place l'un à sa droite, l'autre à sa

gauche, et Stéphane servit le souper.

Personne n'avait envie d'entamer la conversation; madame Mirolawska

mangeait lentement, avec toutes sortes de grâces et de manières; Pan

Mirolawski avec précipitation, comme s'il eût voulu avaler son dépit;

Zénon laissa passer tous les plats sans toucher à rien. Il baissait la

tête, et de temps en temps une larme tombait sur son assiette. Tout à

coup, il se leva et sortit de la salle. Sa mère le suivit des yeux,

surprise plutôt qu'en colère, puis elle passa sa main blanche d'un air

embarrassé sur la sombre fourrure qui couvrait sa poitrine.

Zénon cependant n'avait pas regagné sa chambre; il se dirigea vers la

bibliothèque, pensant bien que personne ne viendrait l'y chercher. Il

n'y avait pas de lampe dans cette vaste pièce; mais le clair de lune

dessinait distinctement le châssis de chaque fenêtre sur le carrelage du

sol. Zénon prit un livre, l'ouvrit et s'assit pour le feuilleter dans ce

rayon de lumière argentée. Au moment même parut Stéphane.

--Mon jeune maître, dit-il, venez; madame l'exige.

--J'ai quelque chose à te demander, dit à son tour Zénon, sans l'avoir

entendu. Il faut que tu me répondes en toute sincérité.

--Que dois-je répondre?

Le vieux serviteur cligna des yeux sous le clair de lune qui le frappait

en plein visage, accentuant toutes ses rides, et se mit à rire, à rire

discrètement et tout bas, comme il convient à un valet de bonne maison.

--Stéphane, reprit Zénon, est-il possible que des misérables tels que

ces gens auxquels nous avons donné refuge, et les mauvais maîtres, comme

le leur, soient nombreux en ce monde, ou bien est-ce un cas particulier,

une exception?

--Bon Dieu! s'écria Stéphane, quel enfant! Le monde regorge de misère,

hélas! Vous n'en savez rien naturellement, n'ayant jamais vu de près la

pauvreté. Il y a des milliers de gueux bien plus à plaindre que ceux

qu'il vous est arrivé de rencontrer aujourd'hui. En somme, quel est le

lot de nos paysans?

Et le vieillard se remit à rire sous cape.

--Le paysan, ici, n'est qu'un esclave. Les Turcs ne peuvent opprimer

davantage ceux qui portent leur joug. On ménage encore une bête de

somme; lui, on ne le ménage pas, et on l'insulte, et on le bat, et on ne

se gêne pas pour lui enlever sa femme, si elle en vaut la peine. Mais il

est plus sage de ne point parler de ces choses. J'ai toujours

entendu dire que l'on perdait ses yeux à lire au clair de la lune;

entendez-vous, monsieur?

--Mais chez nous, Stéphane, chez nous, les paysans sont bien traités?

Stéphane hocha la tête.

--Il est vrai que le seigneur est bon; mais madame ne pardonne rien

à personne, et le mandataire... Grâce à lui, le fouet et le bâton ne

chôment pas de besogne.

Zénon frémit: il ne trouvait pas de paroles pour exprimer son

impression. Tandis que le vieux serviteur sortait de la chambre, en lui

répétant l'ordre de la maîtresse, et refermait derrière lui la porte,

qui cria sur ses gonds, il prit machinalement un second livre et

s'efforça de chasser les pensées qui l'assaillaient comme les aigles

s'acharnent sur un chevreuil blessé. Fut-ce le hasard? Fut-ce une de ces

inspirations secrètes, miraculeuses, qui peuvent décider de toute

une vie? Il lut avec un intérêt et un trouble croissants, il lut que

Bouddha, prince indien, ému comme lui à l'improviste par la misère

humaine, quitta son palais et s'en alla au désert, bien avant le Christ,

pour y chercher la solution de la plus douloureuse de toutes les

énigmes. Il lisait encore, haletant, le coeur gonflé d'enthousiasme,

lorsqu'une forte main s'appuya soudain affectueusement sur son épaule.

--Que fais-tu là? disait son père. Ta mère se fâchera.

En parlant, le digne homme l'embrassait au front comme s'il eût été un

petit enfant.

--Mon père, dit Zénon avec un calme solennel, j'ai résolu de partir.

--De partir? Et où iras-tu?

--Jusqu'ici, je n'en sais rien, mais écoutez... J'ai vécu longtemps dans

une tour enchantée sans rien savoir de la vie ni des hommes, et voici

qu'une grande honte m'a saisi en songeant que j'étais luxueusement

nourri et vêtu tandis que mes semblables manquaient de pain. Tout ce

qui me paraissait riant et beau est devenu pour moi un abîme plein

d'effrayants secrets. Je veux partir, je veux marcher parmi les hommes

pour connaître leurs peines et trouver le moyen de les rendre tous

également heureux; je veux... Ah! Dieu seul sait ce que je veux... Il me

pousse hors de cette opulence qui m'humilie, de cette oisiveté qui me

pèse; je veux vivre, travailler, combattre, souffrir avec les hommes...

Père, je ne puis vous cacher mes projets, mais nul autre que vous ne

doit en être instruit...

--Mon bien-aimé, dit Pan Mirolawski, je te connais. Ayant dit: Je

pars,--tu partiras; rien ne pourra t'en empêcher; aussi je me borne à te

répondre: Réfléchis, cher enfant; songe à l'angoisse de mon coeur.

--Je ne pars pas pour toujours, répliqua Zénon, et j'écrirai; mais,

entendez-vous bien, mes lettres seront pour vous seul!...

--Que Dieu te garde donc! Moi, tout m'abandonne...

--Nous nous reverrons, répéta Zénon; je reviendrai en paix avec

moi-même, tandis qu'aujourd'hui je me sens malheureux, si malheureux!...

Le jeune homme cacha son visage entre ses mains et se mit à pleurer

amèrement.

--Mon fils! dit Pan Mirolawski, calme-toi; jamais ton père ne dressera

devant tes pas des obstacles qui puissent te faire souffrir. Va voir le

monde, selon tes souhaits; laisse-moi seulement te munir d'argent et

d'armes...

--Non, dit vivement Zénon, je prétends ne me fier qu'à mes bras et vivre

de ce que je gagnerai seul.

--Tu ne veux rien de moi?

--Si fait, cher père; vous pouvez m'aider. Procurez-moi des habits de

paysan et un bâton. C'est tout ce qu'il me faut.

--Attends!

Pan Mirolawski sortit à pas de loup et revint quelques minutes après

avec un paquet de vêtements et un gourdin formidable.

Zénon changea rapidement d'habits. Quand il fut debout dans ses hautes

bottes noires, ses larges chausses de drap grossier, sa rude chemise

serrée à la taille par une ceinture de cuir noir et son _sierak_

gris, le bonnet de peau d'agneau sur la tête, le bâton à la main, Pan

Mirolawski ne put s'empêcher de sourire.

--Je voudrais voir les paysannes, dit-il en tordant sa barbe; elles vont

toutes courir après toi. Mais attends encore que j'aille voir ce que

fait ta mère.

Il revint bientôt rassuré.

--Il n'y a pas de danger; elle est dans sa chambre à lire les nouvelles

de Paris. Toutes les étoiles tomberaient à la fois qu'elle n'y prendrait

pas garde.

--Je me hâterai donc...

Pan Mirolawski marcha devant; Zénon le suivit. Ils allèrent sur la

pointe du pied, par un corridor obscur, jusqu'à certain escalier

tournant qui les conduisit à une porte dérobée dont le vieux seigneur

avait la clef.

La fraîcheur de la nuit les pénétra. Ils sortirent dans le jardin,

qu'inondaient les blancheurs de la pleine lune. Là encore, Pan

Mirolawski ouvrit une petite porte qui donnait sur la campagne.

--Pars-tu vraiment? demanda-t-il d'une voix tremblante.

--Oui, mon père.

--Eh bien! sois heureux, et que le Ciel te protége!

Il soupira et embrassa encore une fois son fils.

Zénon était déjà loin.

--Surtout ne manque pas de m'écrire! lui cria Pan Mirolawski.

D'un pas rapide, le fugitif traversait les champs de blé doucement

agités par le vent.

Lorsque, le lendemain matin, il manqua au déjeuner de famille, sa mère

fronça le sourcil et battit à coups redoublés, de la petite cuiller

d'argent qu'elle tenait, sa tasse de fine porcelaine, jusqu'à ce que

celle-ci se brisât.

Voyant qu'il ne rentrait pas le soir, elle se promena inquiète, dans la

salle à manger, mais sans demander ce qu'il était devenu. Deux jours,

trois jours s'écoulèrent; elle maltraitait toute la maison, s'emportait

à chaque instant. Vers le soir du troisième jour, l'impérieuse dame dit

brusquement à son mari:

--Où est Zénon? Vous savez sans doute où il est?

--Moi? Comment le saurais-je? répondit le vieux seigneur d'un air de

parfaite innocence; que Dieu me punisse si je m'en doute!

Le quatrième jour, madame Mirolawska fit partir le _faktor_ juif

Mordicaï Parchen, avec l'ordre exprès de chercher Zénon, mais le vieux

Parchen fit comme le corbeau de l'arche: il ne reparut pas.

Le legs de Caïn Un Testament — Basile Hymen — Le Paradis sur le Dniester · 第 26 / 37 题