»En dépit de mes amis et de mes domestiques, je n'aurais pas sombré
comme je le fis si des fléaux successifs ne se fussent appesantis sur
mes terres. Elles furent ravagées par certain nuage noir, un nuage de
sauterelles, plus qu'elles ne l'eussent été par la grêle. La même année,
un incendie dévora nos forêts. Avec l'aide des paysans on put le cerner,
lui imposer des limites à grands coups de hache; une grosse pluie vint
aussi à notre secours, mais la perte néanmoins était considérable.
Pendant le rude hiver qui suivit, des loups décimèrent mes troupeaux. Je
prenais philosophiquement mon parti; Luba riait de tout et elle effaçait
par un baiser chaque pli soucieux de mon front, mais nous commencions à
vendre des champs. Un jour que je revenais de Kolomea, où s'était signé
le marché, avec six mille florins en poche, je fus attaqué par cinq
Haydamaks[9] qui me dévalisèrent.
[Note 9: Brigands.]
»--Eh bien! dit Luba, mieux vaut avoir eu affaire à des voleurs qu'à des
meurtriers.
»L'intarissable enjouement de ma femme n'était autre que de la grandeur
d'âme. Son rire intrépide était mon talisman contre la mauvaise fortune,
mais malgré ce rire on nous enleva nos meubles. Je m'étais adressé à
tous mes anciens amis, Luba avait imploré ma soeur, et le seul secours
qui nous vint fut celui d'un Juif, le _faktor_ Salomon. Nous fîmes des
réformes, tardives peut-être; je n'ai pas la prétention d'avoir été
prudent ni sage. Les procès absorbèrent ce qu'avaient laissé les
parasites; les saisies suivirent les procès; j'eus la douleur de voir
Salomon se mettre pour moi dans l'embarras. Bref, l'exécution finale
survint; je vous y ai fait assister et vous avez vu comment Urbanowitch,
Jadeski et les autres vinrent ensuite autour de moi fumer leurs cigares.
»--N'y a-t-il rien à boire ici? dit soudain Urbanowitch, chez qui la
soif était une maladie.
»--Si fait! répondit Luba.
»Elle courut au puits et lui rapporta un verre d'eau qu'il vida en la
regardant tristement.
»--Eh bien! me dit Jadeski de sa voix claire et insolente, qui sonnait
désagréablement dans l'adversité, que comptes-tu faire maintenant que tu
n'as plus le sou?
»--Le prince Sapieha n'a-t-il pas besoin d'un intendant? hasarda
Urbanowitch.
»Le sang me monta au visage.
»--Bah! interrompit Jadeski en feignant de plaisanter, mais sérieux
au fond, Basile n'est pas embarrassé; il a une jolie femme. Que ne
l'emmène-t-il à Lemberg, à Vienne, ou plutôt tout de suite à Paris?
»C'en était trop. Luba devint pourpre; elle ne rit pas cette fois, des
larmes jaillirent de ses yeux:
»--Par le Christ! m'écriai-je.
»Les paroles s'étranglèrent dans mon gosier, mais je saisis Jadeski et
le secouai avec violence.
»--Sortez de chez moi, fils de païens, oiseaux de potence!... je n'ai
plus rien à vous donner...
»--Le malheureux a perdu l'esprit, s'écria Gadomski.
»--Il y a vente ici et nous sommes les acheteurs, dit Jadeski en se
rasseyant.
»--Non, il n'y a plus rien à vendre; sortez, ou je lâche les chiens!
»Luba courut déchaîner les deux chiens-loups qui s'élancèrent en
aboyant, ce qui suffit à mettre nos amis en déroute. Sans perdre de
temps à regagner leurs chevaux ou leurs voitures, ils se dispersèrent,
les chiens, excités par Luba, s'acharnant à leurs talons.
»--Écoute, dis-je brusquement à ma femme, je suis à bout de résignation.
On nous a tout pris, mais je ne céderai pas du moins à ces coquins les
vieilles pierres de la maison paternelle. On me tuera d'abord.
»Jamais l'idée d'être chassé du lieu de ma naissance ne s'était
présentée à moi avec autant de force; je sanglotais tout haut, je n'ai
pas honte de le dire, et ma femme pleurait avec moi. Je continuai, en
la serrant avec emportement contre ma poitrine, tandis que mes larmes
ruisselaient sur ses cheveux:
»--Tu es brave, Luba, nous nous défendrons!
»--Soit! dit-elle, me comprenant à demi-mot, et levant vers moi ses yeux
étincelants où s'étaient séchés les pleurs, si tu veux, nous ferons
sauter la maison plutôt que de la rendre.
»Oh! c'était une femme!
»Je rassemblai les gens qui nous restaient et leur communiquai le projet
insensé qui venait de germer dans mon esprit. Aucun n'osa dire non
ouvertement, mais celui-ci se grattait la tête, celui-là faisait la
grimace, et, tandis que Luba chargeait les fusils, tous s'esquivèrent
l'un après l'autre.
»Lorsque je voulus rassembler nos forces, la maison était vide, il n'y
restait que moi, ma femme et mon Juif. Salomon me conjura de ne pas
tirer, mais quand je lui dis de préparer les cartouches il se mit à
l'oeuvre en soupirant et en marmottant des prières. Je barricadai
toutes les issues, portes et fenêtres; Luba m'aidait activement. Nous
entassâmes des caisses devant la porte qui conduisait dans la cour, et
toutes les tables, toutes les chaises, tous les bancs qui restaient
devant l'entrée principale. Nous bourrâmes les fenêtres de coussins de
voiture, de paille, de matelas, de lits de plume, n'en réservant que
deux à droite et à gauche qui furent arrangées de façon à servir de
meurtrières. Nous attachâmes une longue mèche à un tonneau de poudre
placé dans la cave. A peine avions-nous achevé nos apprêts de siége que
les gens du tribunal et les Juifs apparurent le long de la route comme
une file de fourmis. Je sortis sur le balcon, deux pistolets à la
ceinture, un fusil à la main.
»--Messieurs, commençai-je, et vous, Juifs, la vente est terminée; il
n'y a plus rien à prendre ici. Je défendrai la maison de mon père les
armes à la main et je jure de tirer sur quiconque osera y pénétrer.
»En ce moment je remarquai que Jadeski et Urbanowitch étaient au milieu
des Juifs.
»--Il est fou, dit le premier.
»--Au nom de l'empereur, laissez-nous entrer, commença le délégué du
tribunal.
»--Je m'incline devant l'empereur, répondis-je, mais nul n'entrera
vivant.
»--Si vous arrêtez le cours de la justice nous emploierons la force à
notre tour et nous enfoncerons les portes.
»--Venez donc! dis-je en saluant.
»--Des haches! criait Jadeski, excitant la foule.
»Les plus braves cherchèrent à forcer la porte. Au moment même je tirai
en l'air. L'effet de cette manoeuvre fut magique; les gens du tribunal
et les acheteurs, les chrétiens comme les juifs, s'enfuirent.
Quelques-uns roulèrent par terre; certain juif, dans son angoisse,
grimpa sur un arbre. Jadeski sauta par-dessus une clôture, resta pendu
par un pied et tomba la tête dans les orties. Le premier assaut était
repoussé.
»L'ennemi se replia et tint conseil. L'envoyé du tribunal appelait les
paysans au secours de la loi, mais ces braves gens ne voulurent pas
combattre leur ancien maître. Les gens qui n'étaient venus que pour
acheter s'en retournèrent au village; nos créanciers cependant tinrent
bon; Jadeski les encourageait.
»--Voyez, disait-il, ce n'est pas sérieux, il ne tire qu'en l'air;
comment oserait-il tuer l'un de nous, quand il sait que la potence
l'attendrait ensuite?
»Ils s'armèrent donc de fusils, de sabres, de houes et de bâtons en vue
d'un assaut, et, séparés en deux troupes, ils attaquèrent simultanément
la maison devant et derrière en criant comme des sauvages.
»Cette fois la chose était sérieuse. Je me mis à la meurtrière de
droite, Luba à celle de gauche, et ensemble nous fîmes feu. Quatre coups
de fusil chargé de gros plomb haché firent dans la foule l'effet du
canon. Au moment même quelqu'un sauta dans la chambre où nous nous
trouvions. Les assiégeants avaient enfoncé la fenêtre du côté de la
cour, et Luba, en se retournant, vit Jadeski, une hache à la main. Vite,
elle tira le pistolet de sa ceinture et le braqua sur lui. Il tomba sur
le dos avec un grand cri. Un homme qui allait monter prit la fuite. Luba
avait mis le pied sur Jadeski et brandissait une houe.
»--Laisse-le vivre! lui dis-je.
»Tandis que nous barrions de nouveau la fenêtre, il rampa, en s'aidant
des pieds et des mains, dans une autre chambre où il resta étendu sur le
flanc.
»Ainsi l'assaut était heureusement repoussé; Luba avait même fait un
prisonnier. Je sortis sur le balcon et ne fus pas médiocrement satisfait
en voyant que tous ceux qui étaient tombés avaient pu se relever et s'en
allaient clopin-clopant en gémissant et fort ensanglantés. Soudain,
un coup de feu qui m'était destiné brisa une vitre. Je me retirai
précipitamment. On tirait de tous côtés sur la maison. Nous répondîmes à
ce feu. Le combat dura une heure, après quoi les agresseurs, se lassant,
firent demander des renforts au gouvernement du cercle.
»Jusqu'à l'arrivée de ce secours militaire, le siége continua: des
gardes entourèrent ma maison et occupèrent les puits; on espérait me
forcer à capituler, faute d'eau et de nourriture. Nous attendîmes la
nuit; lorsqu'elle fut bien sombre, je dis à Salomon Zanderer:
»--Je vais t'ouvrir la porte de derrière; gagne un lieu sûr et emmène le
blessé, qui autrement pourrait mourir ici.
»--Je ne vous quitte pas, répondit mon Juif.
»--Si je te dis que nous sommes hors de danger, repris-je, tu croiras
bien que c'est la vérité. Obéis donc, tu n'as pas le droit de t'exposer
davantage; songe que tu as une femme, des enfants. Allons, va-t'en!
»Salomon poussa un long soupir, puis il se prosterna en pleurant devant
ma femme et lui baisa les pieds. Il me baisa aussi les mains. J'ouvris
la porte. Il traîna Jadeski dehors:
»--Que Dieu vous protége! cria-t-il encore dans la cour d'une voix
entrecoupée.
»Alors je barrai de nouveau la sortie. Nous veillâmes jusqu'à minuit,
moi au rez-de-chaussée, Luba au premier étage, les chiens-loups avec
nous. Rien de suspect ne se fit entendre; on ne distinguait que les
cris échangés à de longs intervalles par les postes qui entouraient la
maison.
»Une fois je mis la tête à la fenêtre. Çà et là brillaient des feux de
bivouac comme dans un camp. Des nuages noirs couvraient le ciel; seule,
une étoile luisait vacillante comme une lampe près de s'éteindre. A
minuit j'appelai Luba:
»--Allons, prépare-toi, il est temps de nous échapper; je vais mettre le
feu à la mèche.
»--Où irons-nous? demanda-t-elle.
»--Là où il n'y a pas d'hommes, dans le désert.
»--Je suis prête à te suivre.
»--Mais, lui dis-je, habille-toi chaudement, l'hiver est proche et nous
n'aurons pas d'abri.
»Je commençai par redresser une faux pour en faire l'arme qui fut si
redoutable entre les mains de nos paysans dans leur guerre contre la
noblesse; puis je remplis deux carnassières de linge, de poudre, de
plomb et de tabac; chacun de nous avait deux pistolets et un poignard
à la ceinture, plus un fusil en bandoulière. Je démolis la barricade,
j'ouvris doucement la porte de derrière et, me glissant inaperçu dans la
cour, je mis le feu aux granges et à l'étable; après quoi je gagnai la
cave pour allumer la mèche dont un des bouts trempait dans le tonneau de
poudre grand ouvert. Luba me regardait faire; elle n'avait point voulu
s'éloigner d'un pas, craignant que l'explosion n'eût lieu trop vite: en
ce cas, c'eût été son désir de mourir avec moi. La mèche commençait à
brûler lentement. Je saisis ma faux.
»--Dépêchons-nous! m'écriai-je.
»En hâte nous remontâmes les degrés pour traverser la cour et atteindre
ensuite les champs. A trois cents pas de la seigneurie une bande
furieuse nous accosta.
»--Le voilà, ce brigand! prenez-le! liez-le!
»Je brandis ma faux et la promenai à deux reprises autour de moi; trois
hommes furent fauchés comme des épis mûrs. Luba luttait contre deux
forcenés. Au moment même un épouvantable fracas se fit entendre; le sol
trembla sous nos pieds. C'était ma maison qui sautait. Presque en même
temps les flammes sortaient des communs; la paille et le blé enfermés
répandirent l'incendie avec une rapidité terrible. Nos adversaires
s'étaient jetés éperdus la face contre terre ou fuyaient dans toutes les
directions. Nous nous esquivâmes heureusement. Mes deux chiens m'avaient
d'abord suivi, mais lorsque l'épouvantable détonation se fit entendre
et que l'on put croire que la terre se fendait, je perdis l'un d'eux;
l'autre resta. Nous traversâmes les champs, et, ayant atteint la forêt,
nous prîmes un étroit sentier que je connaissais bien. Au bout d'une
heure environ, nous étions sur une colline, d'où l'on jouissait d'une
vue étendue. A nos pieds s'étendait le monde maudit, comme un sépulcre
au fond duquel brûlait ma seigneurie en guise de torche funèbre. Nous
nous arrêtâmes tout juste assez pour reprendre haleine. Que nous
importait le monde désormais? Notre chemin conduisait au désert.
V
»Ce fut dans la nuit du 9 octobre que nous commençâmes un voyage qui
devait durer six jours ou plutôt six nuits. L'automne était d'une
splendeur extraordinaire, et à midi le soleil piquait comme en été; nous
étions trop lourdement chargés pour pouvoir affronter la chaleur; et
puis, nous craignions d'être découverts. Pour ces raisons, nous nous
cachions le jour dans la paisible obscurité de la forêt, et reprenions
la nuit notre marche à la lueur des étoiles. Le maïs ou les pommes de
terre qu'il nous arrivait de rencontrer servaient à notre nourriture, le
chien-loup qui nous avait suivis veillait sur notre sommeil.
»Dans la matinée du cinquième jour, après avoir traversé la plaine et
franchi des collines aux pentes douces, nous aperçûmes les Karpathes qui
s'élevaient vers le ciel comme une fumée bleuâtre. La même nuit, nous
pénétrâmes dans leur enceinte sacrée. Le chemin était rude, entrecoupé
de racines, de buissons, de pierres et de ruisseaux. Vers minuit,
nous descendîmes dans une vallée cultivée, à travers un village de
Houzoules[10]. En me baissant près d'une fontaine pour boire, je
remarquai un objet qui brillait sous la lune: c'était une hache laissée
sur une bille de bois. Je la pris et mis à sa place les quarante
kreutzers qui restaient dans ma poche.
[Note 10: Les Houzoules mènent, comme les Cosaques, un genre de vie
purement pastoral et guerrier; ils forment une population à part.]
»Lorsque le soleil se leva lentement, comme avec effort, au-dessus
des rochers surmontés de bois superbes, nous étions saufs. La forêt
primitive nous avait accueillis; autour de nous s'étendait la solitude
sans route frayée, silencieuse comme la mort. Nous nous trouvions sur
l'un des points les plus méridionaux de la Gallicie qui s'enfonce à cet
endroit entre la Hongrie et la Bukowine. En Hongrie régnaient un autre
gouvernement et d'autres lois. Nous pouvions donc, si un nouveau péril
venait nous menacer, imiter les haydamaks qui cherchaient refuge en
Hongrie lorsqu'on les poursuivait dans leur pays, et qui franchissaient
de nouveau les poteaux noirs et jaunes de la frontière aussitôt que les
pandours étaient sur leurs traces. A l'abri des chênes séculaires qui
ombrageaient un épais tapis de mousse, nous goûtâmes jusqu'à midi un
sommeil paisible pour la première fois, car nous avions laissé le
danger derrière nous. Au réveil, après avoir déjeuné de noisettes et
de myrtilles, nous continuâmes notre marche. Il fallait gravir des
escarpements abruptes, des rochers glissants, et passer quelquefois d'un
arbre à l'autre, dans les endroits où le terrain était impraticable.
»Avant le coucher du soleil, nous avions gagné la cime plate d'une
grande montagne boisée. Soudain un édifice immense se dressa devant nous
au-dessus des sapins noirs; on eût dit un palais tout en or. Lorsque les
rayons trompeurs du soleil commencèrent à s'éteindre, il nous sembla
voir des ruines colossales perdues au milieu de la forêt. Aucun oiseau
ne chantait, aucun papillon ne voltigeait dans l'air limpide. Les chênes
gigantesques formaient des voûtes sombres comme celles d'une cathédrale;
ils s'entremêlaient à de sveltes bouleaux vêtus de satin blanc comme des
fiancées; une noire muraille de sapins environnait le tout; à nos pieds
s'ouvrait un ravin qui séparait deux montagnes. L'une de ces montagnes
n'était qu'une noire pyramide de sapins, l'autre portait les ruines qui
avaient attiré notre attention; toute la profondeur semblait remplie
de framboisiers, de genévriers, de noisetiers, de gentianes et de
véroniques; on entendait le murmure d'une source; le chien descendit,
nous le suivîmes. Sous une pente rocheuse jaillissaient des eaux
magnifiques.
»Après nous être désaltérés, nous montâmes sur la hauteur où se
dessinait le curieux monument que nous avions pris pour un château. Ce
n'était pas un château élevé par la main des hommes, mais un de ces
rochers comme il n'est pas rare d'en rencontrer dans les Karpathes,
et dont les cavernes, les passages, les degrés, d'une grandeur toute
architecturale, sont l'oeuvre de l'eau dévastatrice qui a jadis creusé
ces masses calcaires. On prétend qu'elles ont servi de temples aux
païens, que plus tard les ascètes chrétiens y abritèrent leurs vertus;
ce qui est certain, c'est qu'au temps des invasions de Mongols et de
Tartares, de même qu'au temps des guerres contre les Turcs, elles ont
caché bien des fugitifs et que de nos jours les brigands en ont fait
maintes fois leurs forteresses.
»Des contes fabuleux concernant ces antres ont cours parmi le peuple.
Celui-ci fut longtemps la prison d'une princesse retenue en otage; dans
celui-là, des nymphes, vêtues de leurs cheveux noirs comme d'un manteau
de zibeline, entraînent les jeunes gens et les font mourir sous leurs
caresses.
»C'était une de ces formations étranges que le hasard nous présentait.
Trois rochers, à l'arrangement desquels on eût pu croire qu'une
prévoyance humaine avait présidé, formaient sur le plateau une
majestueuse demeure. L'un deux, du côté de l'ouest, était détaché des
deux autres qui sortaient, comme il arrive fréquemment pour les arbres,
de la même racine; ils se séparaient ensuite, puis étaient reliés près
de la cime par une sorte de pont. Le rocher du milieu était muni d'un
donjon naturel, tandis que son voisin, s'abaissant doucement vers l'est,
formait un escalier de géants. En tournant autour de ce mystérieux
monument des forces primitives, nous découvrîmes huit entrées
différentes. Luba chercha du bois de sapin et prépara des torches que
j'allumai pour descendre dans l'intérieur. Là je trouvai quelques
cavernes et une enfilade d'ouvertures qui conduisaient à des galeries
encombrées. Des ossements épars de tous côtés indiquaient que les bêtes
fauves y avaient fait carnage. Pendant mes explorations, ma femme avait
tourné le rocher du côté de l'est, où il formait une sorte d'autel qui
avait bien pu servir de pierre à sacrifice. Du côté sud, une nouvelle
entrée s'arrondissait en arc comme une porte d'église; à cette place, un
fossé large et profond défendait le rocher. Nous pûmes le franchir sur
un tronc de chêne énorme qui faisait office de passerelle.
»Tandis que Luba se reposait dans les hautes herbes, j'entrai, tenant
une torche d'une main, un pistolet de l'autre. Je me vis dans une grande
salle voûtée; une brèche me permit d'atteindre un autre compartiment
rempli de décombres. J'allais rebrousser chemin, lorsque de larges
degrés qui montaient m'apparurent; en faisant le signe de la croix, je
m'y engageai avec précaution. Au premier étage, pour ainsi dire, de
ce labyrinthe, il y avait un réduit qui recevait la lumière par deux
ouvertures à peine plus grandes que les meurtrières d'un vieux château;
tout autour, des bancs de pierres garnissaient les parois. Une porte
étroite, deux marches encore, puis le pont de pierre aérien qui, jeté
au-dessus du précipice béant, conduisait au rocher du milieu. Sur le
second rocher, je trouvai une autre chambre presque semblable à la
première, mais mieux aérée. J'atteignis enfin au plus haut sommet, au
donjon de ce palais qui dominait la contrée sur une vaste étendue. Mon
oeil, ébloui d'abord par le soleil, erra bientôt, enivré, par-dessus les
forêts bruissantes, jusqu'aux montagnes voisines avec leurs murailles de
granit verdâtre où scintillaient mille cristaux de quartz dans la lueur
rose du soir. Au loin, vers l'ouest, un tapis diapré semblait jeté au
milieu de la forêt; c'était sans doute la prairie florissante d'une
polonina[11], où paissaient les vaches. Des corbeaux fendaient l'air
comme d'étranges papillons noirs.
[Note 11: Pacage.]
»Plus loin se développait la ligne sublime des Karpathes, sombres et
nues au sommet, ceintes à la base d'une zone de forêts bleues et de
quelques ravins étincelants de neige. Le soleil se déroba, le soir
commençait à tomber sur ces hauteurs et le froid augmentait déjà pour
moi d'une manière sensible, tandis que des rayons dorés ruisselaient
encore dans les vallées, dessinant distinctement les moindres détails,
même par delà les promontoires boisés, dans la plaine sans bornes comme
le ciel, un village, dont les fermes et les granges avaient l'air de
maisons de cartes; la rivière qui le traversait brillait comme un
serpent qui se chauffe au soleil. Lorsque je redescendis, Luba,
enveloppée dans sa pelisse, me regardait en souriant; la pauvrette avait
froid.
»--Dieu soit loué! dit-elle, te voici revenu. Allons-nous encore
marcher? Je suis si lasse!
»--Ma chérie, lui répondis-je, remercions Dieu, en effet, qui a
construit aux pauvres fugitifs une arche tout près de son ciel; tu peux
te reposer, nous resterons ici.
»Ma femme me sauta au cou; nous étions encore heureux en ce moment.
»--Ici, continuai-je, nous serons en sûreté, il y a au moins un siècle
que le pied de l'homme n'a foulé ce sol.
»--Comment le sais-tu? demanda Luba.
»--Parce qu'aucun sentier ne se laisse deviner et surtout parce qu'il
ne croît de plantain nulle part; le plantain pousse sous les pas de
l'homme, il disparaît là où l'homme ne se fait plus voir.
»J'allumai du feu dans la chambre de l'étage supérieur, et la fumée
sortit à souhait par une ouverture du plafond, puis je fis un lit de
feuilles et de mousse; je remplis d'eau nos bouteilles de campagne, et,
ayant conduit ma femme dans sa nouvelle demeure, je bourrai la fenêtre
de mousse, je barricadai toutes les issues avec des pierres apportées
d'en bas à grand'peine, après quoi je partis en quête de notre souper.
La nuit tomba sans que la forêt m'eût offert aucun gibier; il fallut
nous contenter de poires sauvages que Luba fit cuire dans la cendre.
Ayant mangé tant bien que mal, nous nous étendîmes sur le lit que
j'avais fabriqué, sous nos épaisses fourrures; j'avais posé mon fusil
près de ma tête, les pistolets à mes côtés, à nos pieds dormait le
chien-loup. Pour la première fois depuis notre fuite, nous sentions
au-dessus de nous un autre toit que celui du ciel. Longtemps j'entendis
bruire la forêt, longtemps j'aperçus par la crevasse du plafond les
étoiles paisibles.