III

»Luba, qui avait un morceau de pain dans sa poche, le partagea gaiement

avec moi, et nous nous assîmes sur le seuil de la maison pour prendre

aussi notre repas. Au moment même arrivait, bride abattue, un cavalier;

quand la poussière, en tombant, me permit de distinguer ses traits, je

reconnus mon ami Urbanovitch, le même qui avait bu à nos noces dans le

soulier de Luba. Il n'avait pas mis pied à terre qu'une britska vint

déposer devant la seigneurie un autre compagnon des jours heureux,

Jadezki; puis un troisième encore, Pan Gadomski, se glissa comme un

furet dans la maison. On aurait pu croire qu'ils s'étaient donné

rendez-vous. L'Évangile le dit: «Là où il y a un cadavre se rassemblent

les aigles.»

»Bientôt d'autres amis arrivèrent; ils auraient eu honte d'assister à la

vente et avaient, par conséquent, attendu, réunis au cabaret, la fin de

cette cruelle exécution; maintenant ils accouraient pour nous consoler

et nous donner des conseils; quant à nous aider, nul n'y songeait.

»L'indignation s'empara de moi. Comment, en effet, étais-je tombé

dans le malheur? Je n'étais ni un joueur, ni un débauché; je ne me

connaissais qu'une passion, celle d'avoir des amis, et qu'une faiblesse,

celle d'obliger tout le monde; c'étaient mes amis qui m'avaient dévoré.

Ils m'aimaient, sans doute, mais l'amitié peut devenir importune à la

longue. Chaque jour ils envahissaient ma demeure, m'empêchant même

d'échanger un mot avec ma femme; une fois nous prîmes le parti de nous

absenter, mais la maudite engeance resta derrière nous dans la maison;

nous les retrouvâmes festoyant et chantant à tue-tête au milieu de leurs

libations: «Longue vie à nos hôtes, longue vie à leurs enfants!» Je ne

savais pas me débarrasser d'eux; j'avais le coeur trop faible, oui, trop

tendre et trop compatissant en toute circonstance. Il me suffisait de

lire dans la gazette le récit d'un malheur quelconque pour ne pas dormir

de la nuit. Il m'était impossible de renvoyer un pauvre, de refuser

quelque chose à un voisin. Si encore je n'avais fait que partager avec

les autres! Mais je leur eusse donné jusqu'à ma dernière chemise;

j'étais homme à me faire raser pour que le prochain eût une perruque.

Luba, malgré sa grande bonté, ne tombait pas dans les mêmes exagérations

de sentiment. Je me rappelle qu'après l'incendie d'une ville de

l'Ukraine, incendie qui avait laissé des milliers de misérables sans

asile, je lui dis dans l'excès de mon émotion:

»--Peux-tu souffrir d'être si chaudement vêtue de fourrures quand tant

d'autres ont froid?

»--Je les plains, répondit Luba, mais ma pelisse ne peut suffire à mille

personnes, elle est faite pour une seule, et je ne suis pas fâchée

d'être celle-là.

»Au fond elle avait raison, et moi j'étais absurde. Si un de mes amis

admirait chez moi un fusil, je m'écriais:--Prends-le!--Oui, j'aurais

donné les tuiles de la toiture, les semelles de mes bottes; à la fin mes

amis ne me demandèrent plus ce qui leur faisait envie; ils prirent

sans façon tous les objets à leur convenance. S'ils avaient soif, ils

buvaient de mon vin; je les nourrissais, je les vêtissais, je payais

leurs dettes, je leur prêtais tout mon argent, et quand je n'avais plus

d'argent je signais des lettres de change où je me portais caution pour

eux.

»Quand j'allai une première fois chez les vampires juifs, ce fut encore

à leur intention. Et maintenant ils étaient là groupés autour de moi,

cet Urbanowitch, ce Jadeski, ce Gadomski, fumant leurs cigares et

m'exhortant avec une bienveillance hautaine.

»--Comment as-tu pu faire de si folles dépenses? me demanda Jadeski

en lançant une bouffée de fumée.--Le malheureux! A qui ai-je donné ce

précieux tableau hollandais représentant une femme qui pèle des pommes,

et tant d'autres choses, jusqu'à ma pipe d'écume de mer?... A peine

avait-il souri en murmurant:--Pas mauvaise cette pipe!--Et déjà elle

était à lui! M'a-t-il jamais offert en échange une noisette? Non, mais

il critiquait tout ce qui m'appartenait:--Ta maison n'a aucun style,

commençait-il à dire en arrivant.--A table rien n'était bon; mon

vin était toujours frelaté, bien qu'il en vidât pour le moins deux

bouteilles; la toilette de Luba n'était jamais de son goût. Si elle

portait des couleurs sombres, il lui demandait d'un ton ironique:

»--De qui, madame, êtes-vous en deuil?

»Si elle avait sa kazabaïka rouge:

»--J'espère, disait-il, que le taureau est rentré.

»Quand nous étions seuls, à la chasse, il s'arrêtait soudain, et les

deux mains sur mes épaules:

»--Je te plains, mon ami, soupirait-il.

»--Pourquoi donc?

»--Tu es un noble cour, mais ta femme...

»--Qu'as-tu à dire contre elle?

»--Oh! rien!... l'ensemble de sa personne ne me plaît pas... et puis

elle rit toujours.

»Urbanowitch, en revanche, jetait sur Luba les regards qu'un voleur peut

jeter sur le trésor qu'il convoite. J'ignore où passait l'argent de

celui-là, mais il empruntait à tout le monde et à moi de préférence.

»Gédéon, un ancien officier très-aimable, ne parlait jamais d'argent; il

imita toutefois ma signature si habilement, sur une lettre de change,

que je fus forcé de la reconnaître pour le sauver de l'infamie. Je dois

dire qu'il se montra reconnaissant: il s'efforça de dissiper ma femme et

de me dresser aux belles manières. Nous avions là un mentor très zélé;

mon bonheur conjugal surtout semblait le préoccuper:

»--Cher ami, s'écriait-il, comment diable traites-tu ta femme?...--Et si

je m'étonnais:

»--Tu fais fausse route, reprenait-il, absolument fausse route. Une

femme demande à être étudiée; mais toi, tu laisses tout aller sans

réfléchir; à la fin tu découvriras des choses... tu ne sais pas,

malheureux, quelle charmante femme tu as!...

»Tels étaient mes amis, et tous ensemble se moquaient de moi quand

j'avais le dos tourné, colportant sur mon compte de mensongères

anecdotes comme n'en ont jamais inventé mes plus grands ennemis, non,

pas même ma soeur. En outre ils me rapportaient, avec une sincérité

parfaite, tout ce que le monde pouvait dire de désobligeant à mon sujet.

Un jour,--encore à la chasse,--Jadezki me dit brusquement:

»--Eh bien! quand je t'avertissais!... Ta femme... Gédéon lui fait la

cour et n'est pas trop rebuté. Auras-tu confiance en moi, maintenant?

»--Je dirai, répondis-je, que tu calomnies ma femme, et je te défendrai

de recommencer!

»--Mais, grand Dieu! ce n'est pas moi qui parle, c'est la rumeur

publique qui veut que ce fanfaron plaise à ta femme!

»Vous connaissez maintenant mes amis, ces bons amis auxquels je me

sacrifiais, pour qui j'aurais donné le sang de mon coeur! Ah! mon Dieu,

pourquoi donc as-tu créé le monde s'il n'était pas possible de le faire

meilleur?

»Mon vieux Salomon me donnait des conseils.

»--Cela finira mal, disait-il.

»Luba s'amusa d'abord des indiscrétions de nos hôtes; quand ils

jouaient, buvaient et chantaient jour et nuit dans la maison, ne me

laissant pas un coin où je pusse me réfugier avec elle, la méchante

venait s'étendre sur le divan, à mes côtés, en me regardant avec une

malicieuse tendresse entre ses paupières demi-closes, car elle voyait

bien que j'étais au supplice.

»Par la suite, elle prit les choses plus sérieusement:

»--Tu es trop bon, me disait-elle; la bonté, en certaines circonstances,

peut être un défaut aussi bien que l'avarice et la dureté. Nous nous

ruinerons, et ces gens-là ne sauront pas nous rendre ce que nous faisons

pour eux.

»Je défendis mes amis; nous faillîmes nous quereller.

»--Tu ne me crois pas! dit Luba. Eh bien! je te prouverai que chacun

d'eux est disposé à te trahir. Désigne celui que je dois démasquer.

»--Tu épargneras bien au moins Gédéon, m'écriai-je pour l'éprouver, car

les calomnies de Jadeski m'étaient restées en tête, bien que je n'eusse

jamais douté de ma Luba.

»--Je n'en épargnerai aucun, répondit-elle; c'est donc Gédéon qui va

servir d'exemple.

»Je respirai plus librement. Jadeski n'était qu'un indigne menteur.

»Quelques jours s'écoulèrent. Un soir que Gadomski, Urbanowitch et

plusieurs autres étaient chez moi comme de coutume autour de la table de

jeu, Jadeski me dit à l'oreille:

»--Tiens! où a passé Gédéon? Chez ta femme, sans doute. Il n'y manque

jamais.

»--Imbécile! lui répondis-je, comment comprendrais-tu ma femme, toi qui

n'as jamais su apprécier une madone de Raphaël plus qu'un barbouillage

d'enseigne?

»Luba entrait au moment même en riant de tout son coeur:

»--Vite, vite, nous dit-elle; qui veut voir un oiseau rare, un oiseau

que j'ai pris?

»Tous se levèrent pour la suivre, cartes en mains. Elle nous conduisit

jusque dans sa chambre.

»--Où est-il? demandai-je regardant autour de moi.

»--Ici.

»Elle montrait du doigt une grande armoire.

»--Je vous prie de regarder là-dedans.

»Jadeski nous repoussa tous et regarda, curieux, par un de ces trous

grillés qui font pénétrer l'air dans les placards.

»--Mais c'est un homme!...

»--Un homme! Laisse-nous voir... Qui donc?... demandèrent les autres en

se rapprochant.

»--Gare à vous! c'est Gédéon! fit Jadeski stupéfait.

»--Comment es-tu entré là-dedans? demanda Urbanowich.

»Le prisonnier restait muet, dévorant sa moustache.

»--Voyez, dit Luba, comme il est devenu taciturne, lui qui parlait si

bien tout à l'heure! Il jurait que j'étais la plus belle femme du monde,

une Vénus; il me peignait sa passion, et puis, las de bavarder, il s'est

conduit brutalement comme un vrai Tartare...

»--Et vous l'avez repoussé? s'écria Jadeski de plus en plus surpris.

»--Je me suis moquée de lui, naturellement, et comme quelqu'un passait

dans le corridor, j'ai dit: «--C'est mon mari! S'il vous trouve dans

ma chambre, vous êtes mort!» Il a été bien content de se jeter dans

l'armoire... Mais j'ai fermé l'armoire à clef. Voilà!

»J'ouvris à Gédéon, qui ne paraissait pas pressé de sortir et se cachait

derrière les robes de ma femme. Nos amis le tirèrent dehors, et il entra

en fureur.

»--C'est une mauvaise plaisanterie. Canailles! vous m'en rendrez raison,

vous tous, et toi d'abord, heureux époux d'une si farouche vertu!...

»--Lui d'abord, bien entendu! décida Urbanowitch.

»--Qu'ils se battent sans retard!

»Nos amis nous excitèrent si bien, que le duel aurait eu lieu séance

tenante, sans ma femme qui se posa entre nous et se mit à rire.

»--Vous battre? dit-elle, et pourquoi? Si quelqu'un est offensé ici,

c'est moi seule, oui, offensée par les folles espérances de Monsieur.

Il est vrai que j'ai pris ma revanche; s'il n'est pas content et qu'il

veuille un duel à tout prix, me voici prête.

»Elle saisit une cravache accrochée au mur.

»Gédéon disparut et Luba partit d'un nouvel éclat de rire qui nous gagna

tous.

»Chacune de mes amitiés devait être brisée brusquement d'une manière ou

d'une autre. Quand j'avais une fois vu clair, je ne me laissais plus

duper, je rompais avec une énergie qui devait étonner le monde où

j'avais la réputation d'un homme faible sur tous les points. C'était

une erreur. J'étais lent à croire au mal, mais il ne me trouvait pas

miséricordieux. Naturellement, mes faux amis m'accusaient d'inconstance,

et leur animosité à mon égard était d'autant plus furieuse que mon

dévouement avait été plus complet. Ils vinrent cependant comme je l'ai

dit, après la vente de nos dernières nippes, fumer autour de moi et me

donner des conseils:

»--Si tu t'adressais à ta soeur! me dit Urbanowitch.

»Ce fut la suprême humiliation. Et qui donc m'avait spolié, sinon cette

bonne soeur?

»J'avais une tante, vieille fille qui chaque été venait s'établir chez

nous, où elle était entourée de soins, dorlotée dans ses maladies avec

une tendresse filiale; pour Noël, nous ne manquions jamais de lui

envoyer un chariot de provisions. A peine remerciait-elle. Certaines

gens sont ainsi. Les bienfaits les gênent; ils craignent d'être forcés

à la reconnaissance et se prouvent bien vite à eux-mêmes qu'ils ont

toujours la liberté de vous faire du mal.

»--Viéra m'a raconté que tu avais un amant, dit cette tante vénérable à

ma femme; je ne te le reproche pas, petite; tu as un mari si ennuyeux!

»Or, Viéra ne lui donna pas, dans toute sa vie, un pain d'épice; mais

l'hiver elle était toujours chez elle, lui baisant les mains, la

caressant, l'appelant chère petite tante, parlant de cette vieille

avare, jadis galante, comme d'un noble coeur et d'une prêtresse des

moeurs. Aussi, après la mort de notre tante, hérita-t-elle, en échange

de toutes ses jolies paroles, de soixante mille florins, tandis que moi,

qui avais prodigué les dons, je ne reçus pas un kreutzer.

»Gadomski fut le dernier de mes amis dans lequel j'eus confiance. A

chaque nouveau déboire, il me consolait, mais d'une étrange façon:

»--Ah! mon Dieu! disait-il, ne te plains pas des dégoûts que t'apporte

la vie. Alexandre a beau conquérir le monde, il ne possède rien... Et

un fakir qui jeûne dans le désert ne manque de rien... Qu'est-ce que la

vie? Si tout te souriait, tu t'y attacherais trop... Tu la maudis, tant

mieux!... Songe que tu en auras bientôt fini avec elle et que tu ne

reviendras plus au monde. Que cette perspective te donne du courage.

»C'est assez dire que Gadomski était un philosophe. Nous avions

autrefois étudié ensemble; dès lors il s'occupait d'une oeuvre colossale

qui devait bouleverser le monde et il s'en allait au hasard, sombre et

absorbé comme un brigand, son pistolet au poing; mais il manquait au

pauvre brigand la poudre et le plomb pour charger ce pistolet, qui ne

partait jamais par conséquent. Une fois, Gadomski m'écrivit:

»--Si j'étais délivré au moins une année de tous mes soucis,

j'achèverais mon oeuvre, bien que les hommes que je méprise ne méritent

pas qu'on leur rende un si grand service.»

»Je lui offris l'hospitalité. Il arriva en affectant la mine d'un

Socrate; il lui fallut deux jours pour déballer ses livres, un autre

pour plier son papier, une quatrième journée pour tailler sa plume;

bref, il finit par ne rien écrire. En revanche, il se montra de

prime-saut fort insolent avec Luba. Il faisait peu de cas des femmes.

Lorsque la mienne se mêla une première fois à notre entretien:

»--La femme, dit-il, doit se taire quand les hommes parlent.

»Il traversa le salon, où elle se trouvait avec d'autres dames, sans

ôter son bonnet, et soutint pendant le dîner que les femmes étaient des

animaux subalternes.

»Là-dessus Luba se leva d'un bond, et s'adressant à moi:

»--M. Gadomski comprendra qu'un animal de ma sorte ne puisse plus avoir

l'honneur de le recevoir, dit-elle en se retirant dans sa chambre.

»Mais mon philosophe était décidé à rester malgré ce congé en règle.

»--Tu m'as attiré chez toi, disait-il en rongeant une cuisse de canard;

j'ai été dupe de ma confiance, tu me dois une indemnité.

»Il me fallut avant de le mettre à la porte lui compter cent florins;

encore monta-t-il dans ma voiture, qui allait le reconduire jusqu'à

Kolomea, en m'appelant poule mouillée.

»Mes domestiques n'étaient pas meilleurs que mes amis; les vieux étaient

morts, les nouveaux ne valaient pas la corde à laquelle on aurait dû

les pendre. Ma bonté, ma douceur à leur égard ne me rapportaient

qu'ingratitude.

»Il n'était pas jusqu'à mon chien, un petit chien que je gâtais au point

d'impatienter Luba, qui ne répondît à mes bienfaits par des trahisons.

Il profitait de toutes les occasions pour m'échapper, préférant le pain

bis du premier venu aux bouchées délicates dont je le nourrissais. On

vante la fidélité du chien, et on ajoute que de tous les animaux c'est

lui qui ressemble le plus à l'homme; or, je vous le demande, s'il

ressemble à l'homme, comment le chien peut-il être fidèle?

Le legs de Caïn Un Testament — Basile Hymen — Le Paradis sur le Dniester · 第 22 / 37 题