II

Basile Hymen se leva, fit quelques pas dans la chambre, chargea sa pipe

de ce tabac jaune de Zigeth, cher à nos montagnards, l'alluma avec

précaution, puis, après en avoir tiré plusieurs bouffées vigoureuses qui

firent monter au plafond un nuage bleuâtre, il reprit son ancienne place

et nous regarda l'un après l'autre. Le tonnerre grondait toujours:

--Où en étais-je? demanda-t-il.

--A la vente de vos biens, dit notre hôte.

--Au moment, interrompis-je, où votre femme s'établissait en maîtresse

dans sa nouvelle demeure.

»--Ah! oui! murmura-t-il. On dit qu'il n'y a pas de gens pleinement

satisfaits. Je ne sais si c'est une vérité, mais j'étais content le jour

où Luba entra dans ma maison; peut-être l'homme exige-t-il trop. A l'un

ne suffit pas le gouvernement du monde--voyez Napoléon;--celui-là veut

au moins dominer dans son village, celui-ci aspire à de fabuleuses

richesses. Moi je me contentais du lot humain tel que la nature l'a

tracé; c'est le meilleur, en somme. J'avais une femme, une vraie femme,

non pas une poupée, non pas une dame, non pas une bigote, une coquette,

une savante, non, vous m'entendez bien, une femme, bonne et simple, et

sincère. Elle n'avait pas honte de m'aimer; elle n'était pas trop fière

pour montrer cet amour. Nous étions des gens fort occupés, l'un et

l'autre: j'administrais ma terre, elle avait soin de l'intérieur où tout

marchait comme sur des roulettes, grâce à son activité, à l'affection

qu'elle savait inspirer et qui produisait l'obéissance. Elle

s'intéressait à toutes mes affaires, assistait à tous mes marchés.

Pleine d'égards pour Salomon Zanderer, elle ne manquait jamais, aussitôt

qu'il paraissait, de lui offrir le café, ce qu'il considérait comme un

grand honneur, et de le taquiner gaiement pour faire jaillir l'étincelle

de cette sagacité juive aiguisée par le Talmud.

»Par exemple, elle lui disait:--Comment se fait-il que Dieu ait défendu

le vol par la voix de Moïse, quand il l'a commis lui-même en dérobant au

pauvre Adam une de ses côtes pour en tirer la femme?

»Et Salomon de répondre, avec son imperturbable sourire:

»--Appelle-t-on voleur quiconque prend un métal ignoble pour le

remplacer par de l'or?

»Jamais l'un de nous deux ne quittait la maison sans l'autre. Un jour je

devais aller à la ville et la voiture était déjà prête:

»--Faut-il vraiment que j'aille seul? dis-je à Luba. C'est bien

ennuyeux. Ne me feras-tu pas la grâce...

»--Non, non, interrompit ma femme, il m'est impossible de m'absenter

aujourd'hui; nous avons la grande lessive.

»--La lessive! c'est différent.

»Je me lève, je prends congé d'elle, mais je ne vais que jusqu'à la

porte:

»--Est-ce donc si pressé, Luba, d'aller à la ville?

»--Tu dois le savoir.

»--Alors, à bientôt!

»--A bientôt!

»Je suis déjà en voiture, Luba me fait signe de la fenêtre.

»--Non, décidément, dételez, dis-je au cocher.

»Jamais nous ne passions le temps aussi agréablement qu'en tête-à-tête.

Il me suffisait pour ma part de contempler Luba; elle avait le secret

d'être toujours charmante et cela d'une manière nouvelle, soit qu'elle

s'assît, soit qu'elle marchât, soit qu'elle réfléchit étendue sur le

divan, soit qu'elle écrivît devant sa petite table. Je ne concevais pas

que d'autres eussent besoin de spectacles, de promenades, de concerts,

de soirées, de courses en traîneau, de chasses, de voyages. Chaque

saison variait nos simples plaisirs: l'été, je prenais mon bonnet, elle

son chapeau de paille, et nous nous en allions du côté du village. Les

chaumières délabrées avec leurs toits de chaume noirci avaient un air de

fête, grâce aux arbres fruitiers en fleur ou chargés de cerises et de

pommes vermeilles qui semblaient sourire à travers le feuillage comme

de frais visages d'enfants. Les ondulations lentes du blé, l'éclat

du soleil qui effleurait les épis nous émerveillaient toujours; nous

écoutions le chant de la caille, nous voyions la perdrix couver ses

oeufs dans un sillon, nous observions la souris qui sort de son trou un

petit museau inquiet, nous suivions le jeu des sauterelles quand elles

s'élevaient sous nos pas par centaines pour retomber à terre l'instant

d'après:

»--N'ayez donc pas peur! leur disait Luba.

»Elle aimait faire avec moi de longues promenades à cheval. Alors nous

laissions nos montures nous emporter bride abattue dans la steppe où

rien ne bornait leur course ni notre horizon. Lorsque la terre fumait

sous les sabots retentissants et qu'aucun arbre, aucun buisson

n'apparaissait dans l'espace illimité, nous éprouvions le sentiment de

gens qui chevaucheraient dans le ciel bleu. Si un orage nous surprenait,

Luba rejetait en arrière ses tresses trempées de pluie et qu'avait

dénouées la tempête, avec des cris de joie qui se mêlaient au fracas des

éléments furieux.

»Il fallait la voir conduire notre attelage de quatre petits chevaux

noirs sans les toucher du fouet, en les encourageant seulement de sa

voix claire: ils allaient si vite que la poussière nous enveloppait

comme un brouillard, à travers lequel nous apercevions par intervalles

un arbre, des granges, une ferme isolée.

»Dans l'après-midi, lorsque l'atmosphère ensoleillée était transparente

comme une muraille de cristal, j'avais l'habitude de pêcher. Je

m'asseyais au bord de l'étang, sous un épais bouquet d'aulnes dont les

branches formaient un toit au-dessus de ma tête, et Luba se blottissait

à mes côtés. Les seuls bruits étaient ceux que faisait le poisson en

sautant; à travers les marais marchait lentement une cigogne; des

canards sauvages nageaient au loin parmi les roseaux. Luba préparait

les amorces, je jetais la ligne et chaque fois qu'un poisson était pris

c'étaient des transports de joie.

»L'hiver, une grande montagne de glace s'élevait derrière la seigneurie;

l'accès d'un côté en était facile; on y montait par des degrés pour se

laisser glisser ensuite sur l'autre flanc avec la rapidité de l'éclair.

Tout était blanc: le ciel, la terre, les maisons, les arbres, même le

soleil. Il faisait froid, et pourtant tout respirait la gaieté. Luba

s'asseyait dans le traîneau sous ses fourrures, les joues rouges,

l'oeil brillant; je la conduisais; la glace sous nos pas lançait des

étincelles. Les corbeaux nous regardaient gravement du haut d'un

peuplier, les moineaux piaillaient sur la clôture.

»C'était le beau temps des courses à cheval. Luba, avec sa longue jupe

d'amazone, sa jaquette garnie de martre et sa _kutschma_ de la même

fourrure sur la tête, fortement fardée par le froid, était l'image même

de l'entrain, de la fraîcheur et du courage.

»J'aimais m'attarder en arrière pour la voir se balancer mollement en

selle; la gelée poudrait ses cheveux, transformait la fourrure qui

suivait le contour de ses hanches en une garniture d'aiguilles irisées,

éblouissantes, et faisait de son cheval noir un cheval gris. Et quelle

ivresse aussi de voler dans un traîneau à travers le monde qui semble

bizarrement taillé dans du marbre blanc, tandis qu'un éclat fantastique

se répand sur toute la nature, que les arbres semblent fuir, tant est

rapide notre course, et que de loin nous suivent les loups!--Ma femme

m'accompagnait sans crainte à la chasse; elle ne connaissait pas le

danger; avec un sang-froid tout viril elle tirait la bête que les

paysans poussaient vers nous. Je tuais des fouines superbes, des

renards, des loups, parfois même un ours.

»Les longues soirées d'hiver, nous les passions au logis, dans la grande

chambre meublée d'un divan turc, d'un piano et d'un billard. Ma femme

faisait de la musique, je l'écoutais en fumant. Nous lisions les

journaux et quelques bons livres, en nous intéressant, comme seuls

peuvent le faire deux solitaires, aux aventures de héros chimériques;

puis nous procédions à la partie de billard. Luba gagnait chaque fois,

car, si elle regardait son jeu, moi je ne regardais qu'elle, comment son

buste élégant se penchait pour quelque coup difficile et comment elle

restait suspendue sur la pointe de son petit pied. Les sujets de

conversations ne nous manquaient pas; rien de ce qui m'arrivait n'était

indifférent à Luba, rien de ce qui concernait Luba ne me semblait

puéril; nous nous entretenions de mille choses auxquelles ne pensera

jamais quiconque mène une existence mondaine, et les questions de ma

femme eussent embarrassé maint philosophe. Je me remis donc en secret

à l'étude; j'achetai des livres de science, même de médecine, et nos

causeries à l'heure du crépuscule devinrent une source toujours fraîche

de réflexions et d'enseignement élevé.

»Il nous arrivait encore de rester assis sans rien dire; ma femme

appuyait sa tête sur mon coeur, je la tenais embrassée, nous étions

absolument heureux dans le sentiment de la possession mutuelle. Il est

vrai que la première année terminée nous eûmes moins de loisirs; les

visiteurs firent irruption chez nous, et dès lors il ne nous arriva que

rarement de passer une soirée seuls.

»Mais j'insiste là bien inutilement sur les plaisirs évanouis; nous

sommes désormais pauvres et abandonnés, la vente par autorité de justice

se poursuit.

»A midi, elle fut interrompue: le crieur, les juifs, tous les assistants

s'étaient enroués au point d'avoir soif; ils s'en allèrent en masse au

cabaret.

Le legs de Caïn Un Testament — Basile Hymen — Le Paradis sur le Dniester · 第 21 / 37 题