Depuis, j'allai souvent à Separowze. Mes amis s'en étonnaient, car,
disaient-ils, qu'est-ce qui peut l'y attirer? La campagne n'est pas
belle; il n'y a point de chasses, et les dîners de la baronne ne sont
rien moins que succulents. C'était vrai, et pourtant je ne m'ennuyais
jamais à la seigneurie. J'y avais découvert une collection d'originaux
tels qu'il n'en existe plus peut-être nulle part ailleurs qu'en
Gallicie. À elle seule, Warwara eût suffi sans doute à m'intéresser. Je
pénétrais, pour ainsi dire, dans les coulisses de sa vie. Tandis que
d'autres, ne la voyant qu'à l'église ou dans le monde, pouvaient se
tromper sur son caractère, confondre le masque avec le visage, moi je
la surprenais à ces heures inévitables où les nerfs se détendent, où
l'esprit d'intrigue se repose, où la comédienne oublie son rôle, et ce
déshabillé moral d'une femme prudente, astucieuse entre toutes, avait,
je dois en convenir, le charme le plus piquant pour un observateur. Que
de naïveté dans la proclamation incessante de son monstrueux égoïsme!
Aussi avais-je renoncé à jamais la contredire.
Les moissons en seront-elles moins détruites si vous critiquez et
condamnez la grêle? La foudre qui frappe un innocent sur le grand
chemin l'épargnera-t-elle davantage parce que vous lui aurez reproché
l'immoralité de son action? Non vraiment, on ne peut que constater le
phénomène et en prendre note. J'agissais ainsi avec la baronne. Il
y avait en elle un mélange bizarre d'impressions apparemment
contradictoires: l'avidité de l'or, la volupté de la possession étaient
comme paralysées par la crainte de jouir d'un trésor qu'elle idolâtrait
sans oser y toucher. C'était une misérable vie en somme, sans lumière,
sans couleur, sans joies, et pourtant la pensée que cette vie dût finir
la faisait tressaillir d'angoisse. La terreur de la mort finit par
briser ce roc. Warwara devint dévote, une fausse dévote s'entend. Elle
priait, se confessait, brodait des ornements d'église, mais sans cesser
pour cela de faire de l'usure et des spéculations. Quand elle veillait
à ce que ses gens observassent toutes les abstinences, tous les jeûnes
prescrits, son avarice fraternisait évidemment avec sa dévotion; elle ne
dédaignait pas non plus la science, pourvu que celle-ci s'accordât avec
ses principes d'économie. Aussi prit-elle parti tout à coup pour le
système hygiénique qui prescrit l'usage exclusif des végétaux. Il
fallait entendre là-dessus son valet de chambre Martschine. Retroussant
ses manches et se léchant les lèvres:
--Elle nous donnait de l'herbe à manger, monsieur le bienfaiteur, rien
que de l'herbe, comme aux boeufs (pour Martschine, tout légume, sauf la
choucroute, était de l'herbe). Mais la révolution a éclaté à la fin!
Je crois que, si elle ne nous avait pas donné d'autre viande, nous
l'aurions mangée elle-même!
J'arrivai un jour à Separowze, avant le coucher du soleil, au moment
où l'on trayait les vaches. De très-loin déjà, des chants harmonieux
avaient frappé mon oreille, et, lorsque j'entrai dans la cour, je
m'arrêtai pour mieux entendre s'élever en choeur une douzaine de voix
justes et fraîches.
--Des rossignols, n'est-ce pas, que nos jeunes filles? dit Martschine
en retroussant derechef ses manches de chemise. Madame a su qu'elles
buvaient quelquefois du lait tout en trayant les vaches, de sorte que
les pauvrettes ont reçu l'ordre de chanter sans interruption tant que la
besogne dure; celle qui s'arrête est punie. Madame aime tant la musique
que c'est pour elle le meilleur remède quand elle se sent nerveuse. Vous
êtes peut-être nerveux aussi? ajouta Martschine en me jetant un regard
si méfiant que je ne pus m'empêcher de rire. Eh bien! ici, nous sommes
tous nerveux, acheva-t-il avec un gros soupir.
Warwara, comme tous les gens soupçonneux et âpres, était souvent volée;
on se faisait une fête de déjouer quelque peu sa surveillance. Quand
elle s'en apercevait, c'était un nouvel aiguillon pour sa misanthropie.
Je me rappelle qu'elle reçut une fois devant moi un de ses fermiers,
petit homme maigre et noir dont les yeux de chat disparaissaient sous
d'épais sourcils. Il toussa, fit un salut, joignit les mains, salua de
nouveau et finit par soupirer bruyamment comme une locomotive qui laisse
échapper la vapeur.
--Qu'est-il arrivé? dit la baronne, inquiète. Je t'ai prié déjà de ne
pas souffler ainsi. Viens-tu m'annoncer quelque malheur?
--Ah! mon Dieu! s'écria le fermier d'un ton lamentable, quels temps que
les nôtres! En fut il jamais de plus durs!...
--Tu veux t'excuser de ne pas payer ton fermage... tu cherches des
prétextes.
--Des prétextes! Je n'en ai pas besoin. J'ai d'assez bonnes raisons! Il
m'a été impossible de me procurer de l'argent, du moins tout l'argent
que je vous dois...
--Comment?... Tu oses?...
--Oui, j'ose n'avoir pas le sou, répondit-il en s'enhardissant; il m'a
fallu me saigner aux quatre membres pour vous apporter le peu que voici.
Et il jeta une liasse de billets de banque sur la table.
--Maintenant, retournez mes poches, fouillez-moi comme un sac, vous me
trouverez vide, absolument vide.
Warwara compta les billets, et peu à peu un sourire se dessina sur
ses lèvres. Elle finit par repousser vers le bonhomme une partie de
l'argent.
--Il y a là deux fois plus que tu ne me dois.
Un instant le fermier la regarda stupéfait, puis sa bouche s'ouvrit
lentement, ses yeux suivirent le mouvement de la bouche, tous ses traits
exprimèrent une rage comique. S'approchant d'elle avec emportement:
--Faites-moi la grâce, madame, de me donner un soufflet.
--Pourquoi?
--Ne me le demandez pas. Je veux un soufflet de votre main; ou bien,
peut-être, ce jeune seigneur aura-t-il pitié de moi et m'en donnera-t-il
un?
--Qu'est-ce que cela signifie?
--Cela signifie... Jésus! Marie! Joseph! que j'ai fouillé dans la
mauvaise poche. Oh! boeuf que tu es!
--Qui appelles-tu boeuf!
--Moi, parbleu! et je voudrais voir qu'on ma soutînt le contraire. Faire
de pareilles bévues!... Triple sot! va!
--Voilà vos bons paysans, me dit Warwara. Il a les poches bourrées
d'argent, et il prétend que les temps sont durs! Faut-il ménager de
pareils fripons?
Elle n'avait pas besoin d'excuse pour ne point les ménager.
Un autre des fermiers avait le tort de lui porter sur les nerfs par
son seul nom. Il est vrai que le pauvre homme se nommait
Petschenischintschenko. Le nom était difficile à prononcer; se le
rappeler seulement était une grosse affaire; aussi prétendait-elle qu'il
s'en servait comme d'une sorte de cachette pour esquiver réclamations et
poursuites.
--Si je veux lui envoyer Martschine ou l'huissier, je ne retrouve plus
ce diable de nom et je suis obligée de recourir à la description:--Tu
sais bien, ce grand paysan en sierak brun[1], avec un bonnet en toison
d'agneau noir?--Beau signalement! Il y a aux environs cinq cents paysans
de grande taille en sierak brun, et deux cent cinquante au moins en
bonnet de peau d'agneau noir!
[Note 1: L'habit des paysans petits-russiens.]
La baronne finit cependant par saisir le pauvre Petschenischintschenko
et par lui tirer lentement les plumes comme fait le vautour du moineau
qu'il tient dans ses serres. Peu à peu, elle lui prit ses boeufs, ses
chevaux, ses vaches, ses prés, ses champs et jusqu'à sa chaumière, sans
se hâter et avec délices, comme s'il se fût agi de détacher l'une après
l'autre les syllabes de ce nom interminable qu'elle n'avait jamais pu se
résoudre à prononcer, jusqu'à ce qu'il ne restât plus qu'un misérable
monosyllabe, un _rien_ tout sec, vêtu de guenilles, nu-pieds, et
cherchant sa consolation dans l'eau-de-vie.
Un soir, en descendant le perron pour aller faire une promenade, nous
nous trouvâmes face à face avec ce pauvre hère. La baronne, craignant
peut-être quelque violence, fit mine de rentrer, mais il avait déjà
saisi la manche de sa kazabaïka[2] et y appliquait ses lèvres, qui
laissèrent une large tache sur le velours rouge:
--Ne te sauve pas, ma colombe, s'écria-t-il; réjouis-moi par ta vue, par
tes discours qui coulent comme le miel!
[Note 2: Vêtement de femme garni et doublé de fourrure.]
--Je crois que cet homme est ivre! s'écria Warwara.
--Pas du tout, répondit-il.
Et en effet le malheureux était à jeun. Il ne trébuchait ni ne bégayait;
ses yeux n'avaient pas cette faible lueur propre aux yeux d'ivrogne;
seul, son nez brillait rouge-foncé comme une lampe qui s'éteint.
--Il faut que je te remercie, ma bienfaitrice, s'écriait
Petschenischintschenko avec un mélange d'enthousiasme et d'ironie, je
te dois la liberté, le plus grand des biens. Oui, tu m'as délivré!
Qu'est-ce que l'argent en effet? Rien! Rien qu'un souci, un fardeau! Tu
m'en as débarrassé avant le grand voyage qui nous force tous, tôt ou
tard, à y renoncer. Tu m'as donné la liberté. Il faut que je t'embrasse.
--Si tu approches, je te fais chasser à coups de pied, entends-tu? cria
la baronne.
--Pourquoi? parce que je me serai montré reconnaissant, parce que je
t'aurai embrassée?
--Martschine! appela madame Bromirska de toutes ses forces.
Mais Martschine fut jeté au loin comme une plume par le grand paysan,
qui étreignit la baronne, quoiqu'elle se défendît, et l'embrassa d'abord
sur la joue droite, puis sur la joue gauche; après quoi il s'essuya la
bouche avec sa manche et s'en alla en chantonnant:
La fille a des yeux noirs,
Une fossette au menton!
Des scènes du genre de celle-ci se renouvelaient presque chaque jour,
et j'en faisais mon profit. J'observais aussi les allures étranges
d'Hermine.
La baronne, qui passait désormais tout l'hiver dans ses terres, n'avait
d'autre distraction que de jouer au piquet, enveloppée de manteaux et
de châles comme pour une course en traîneau, dans sa chambre à peine
chauffée. Toutes les autres pièces de la maison étaient fermées à clef
par économie.
J'ai dit qu'elle jouait au piquet, mais seulement quand la douce Nuschka
était de bonne humeur, et cela n'arrivait qu'à de rares intervalles.
Comme sa maîtresse, la jolie petite bohémienne était devenue, en prenant
des années, une affreuse caricature de ce qu'elle avait pu être jadis.
Toute la vie de son visage tanné s'était réfugiée au fond de ses yeux
d'oiseau de proie qui brillaient sombres et féroces dans la caverne de
leurs orbites. Elle raillait la baronne sans miséricorde, la dupait,
la volait, allait même jusqu'à la maltraiter. Warwara s'était donné un
tyran implacable, et plus le monde l'abandonnait, moins elle pouvait se
passer de ce tyran, contre lequel de temps à autre elle essayait de se
révolter, mais pour céder toujours à la fin.
--Ne me faites pas cette méchante mine, disait Hermine; souriez,
entendez-vous, soyez gaie, ou je pars demain.... Vous me connaissez?
Et Warwara souriait à travers ses larmes de rage.
Si la famille d'Hermine venait à la seigneurie, force était bien que la
baronne se dessaisît des clefs du garde-manger et de la cave. Ce n'était
pas sans combat.
--Tu me réduis à la mendicité, tu me mènes au tombeau! disait-elle en
sanglotant.
Puis elle se rendait comme une ville qui capitule:
--Ah! la diablesse! me dit-elle un jour tout bas, comme si elle m'eût
confié un dangereux secret; ah! la misérable! que ne puis-je vivre
sans elle! Mais non, il faut tout endurer. Si je n'avais pas mes nerfs
seulement, elle serait châtiée comme elle mérite de l'être! Pour guérir
mes nerfs, je sacrifierais la moitié de ma fortune, oui, la moitié!
Les serviteurs se vengeaient sur les nerfs de leur maîtresse de tous les
maux qu'elle leur faisait supporter. Martschine surtout s'entendait
à les torturer: longtemps il s'était demandé en quoi pouvaient bien
consister les souffrances nerveuses dont on parlait sans cesse dans la
maison, et il avait fini par se persuader qu'il devait être nerveux
lui-même; Voici en quelle circonstance:
C'était peu de temps après son entrée à la seigneurie. Le jour de
la fête de Warwara était proche, et Martschine fut appelé dans
l'appartement de sa maîtresse pour y apprendre par coeur, avec l'aide de
cette dernière, le compliment qu'il devait réciter au nom de tous les
autres domestiques.
L'aide que lui prêtait la baronne consistait en grands coups de
chasse-mouche distribués sur la joue, l'oreille ou les jambes chaque
fois que la mémoire se montrait récalcitrante. Et Martschine s'arrêtait
plusieurs fois à chaque vers; le premier surtout paraissait lui offrir
des obstacles insurmontables. Il commençait ainsi: «Sois saluée, toi,
soleil de nos jours!»
Même après qu'il eut réussi à retenir tout le reste du compliment,
Martschine continua d'hésiter à la première ligne. Il fallait que
sa maîtresse la lui dît, et alors tout le reste suivait comme par
enchantement. De même jaillit la mélodie d'une pendule à musique
aussitôt qu'on a poussé le bouton. La veille de la fête, la baronne lui
fit passer un dernier examen; il s'arrêta comme de coutume:
--Donne-moi ta main, s'écria-t-elle, impatientée, en levant le
chasse-mouche.
Martschine tendit la main, mais il la retira si vite que le coup ne
toucha que le plancher.
--Ta main! entends-tu?
--Je ne peux pas, madame...
--Comment?
--Non, voyez, elle se retire d'elle-même...
--Es-tu donc si lâche?... Obéis!...
--Ce n'est pas que je craigne! mais je ne peux pas... ce doit être
nerveux. Je suis sûrement nerveux.
La baronne éclata de rire. Le lendemain, elle attendit, assise sur son
fauteuil comme sur un trône, en robe de soie rouge, le compliment des
gens de sa maison. Ils entrèrent en bon ordre, formèrent un demi-cercle,
et Martschine, muni d'un énorme bouquet, s'avança, puis se prosternant,
lui baisa la main, fit un pas en arrière, salua de nouveau, baisa pour
la seconde fois la main de la baronne et finit par pousser, en la
regardant, un profond soupir, toujours sans parler. Pendant quelques
minutes, un silence inquiétant régna dans la chambre; enfin Warwara
montra des yeux au pauvre Martschine le rayon de soleil qui entrait par
la fenêtre. Comme il ne comprenait pas, elle lui souffla les premiers
mots; mais Martschine, les yeux fixes, n'entendait rien que le bruit
d'une grosse mer agitée, comme il le dit plus tard.
--Sois saluée, toi, soleil de nos jours! murmura de nouveau la baronne.
Il regarda le plafond, puis ses bottes, puis Warwara elle-même,
entr'ouvrit les lèvres et continua de se taire. Exaspérée, la baronne
se leva d'un saut et lui appliqua le plus vigoureux des soufflets, en
criant à tue-tête:
--Sois saluée, toi, soleil de nos jours...
Aussitôt Martschine continua rapidement, avec la précision d'une
machine:
--Noble dame, qui embellis notre existence...
Et il arriva heureusement au bout; mais son visage, pâle comme la mort
sur une joue et violemment coloré sur l'autre, produisait un singulier
effet.
Ce jour-là, par extraordinaire, il y eut festin à Separowze. Martschine,
ayant avalé une assiettée de soupe, un plat de choux, une aune
de boudin, la moitié d'un gros rôti de porc et une vingtaine de
_pirogui_[3], tout en desserrant à plusieurs reprises la boucle de sa
ceinture, se mit à gémir:
--Dieu m'a abandonné, je n'en puis plus... Non, je ne saurais manger
davantage. Je suis décidément nerveux.
[Note 3: Mets national, boulettes de pâte farcies de fromage.]
X
Depuis lors, il comprit les maux de sa maîtresse. Tout le monde pour lui
était nerveux, jusqu'au couvreur qui se tua en se laissant choir du haut
du toit de l'église.
--Les nerfs, murmurait-il, les nerfs!
Nerveux comme il prétendait l'être, ce singulier garçon avait pour
principal talent d'agacer les nerfs des autres. Martschine avait été
longtemps soldat et se vantait d'avoir vu de loin la bataille de
Solférino comme sur une image. Du service militaire il lui restait le
goût de la propreté d'abord, l'habitude de l'obéissance ensuite.
Le premier dimanche qui suivit son installation chez la baronne,
celle-ci lui ayant demandé:
--Ne fais-tu pas un tour après dîner?
Il répondit debout, en position et la tête à droite:
--Madame commande que je me promène?
Quelque temps après, comme il psalmodiait, assis sur les marches du
perron, une sorte de chant funèbre:
--Est-ce que tu as du chagrin? demanda la baronne, ouvrant la fenêtre.
--Comment serais-je heureux, madame? répliqua Martschine. Je n'ai ni
père, ni mère, ni frère, ni soeur, pas même une bonne amie. Je suis
en effet très-malheureux. Madame ne me commande pas de n'être point
malheureux, j'espère!
Il était taquin ou stupide.
La baronne ne souffrait pas que le mot de mort fût prononcé devant elle,
pas plus que les mots d'agonie, de tombeau, etc. Si quelque voisin
tombait malade, Hermine avait coutume de dire:
--Il fait un petit voyage de plaisir.
S'il mourait:
--Il est parti pour l'Italie.
La petite chienne ayant refusé sa pâtée, Martschine ne manqua pas de
déclarer que Mika pensait faire un voyage de plaisir. Mais, d'autre
part, sous prétexte de propreté, il imagina un jour de tapisser les murs
salpêtrés d'un pavillon, où la baronne allait volontiers l'été faire
la sieste, de tous les billets mortuaires bordés de noir qui s'étaient
accumulés dans la seigneurie depuis des années. La baronne faillit
s'évanouir à ce spectacle.
Elle ne craignait pas seulement la mort, elle craignait la vue de la
misère, et cependant tous les vendredis une troupe de mendiants se
présentait à Separowze. C'était un usage immémorial, et Warwara, qui
tenait à passer pour dévote, n'eût pas osé l'abolir. Charger ses gens de
distribuer les aumônes répugnait trop à sa méfiance. Elle imagina donc
de faire déposer dans le vestibule un habillement complet qui avait
appartenu à feu son mari et une de ses propres toilettes, usée,
chiffonnée, on peut le croire.
Chaque mendiant, l'un après l'autre, endossait ces oripeaux sous la
surveillance de Martschine, de sorte qu'au lieu d'une vingtaine de
misérables en haillons elle recevait chaque vendredi huit messieurs en
pantalon de nankin, frac bleu et souliers de bal, et douze dames en robe
à queue. Dans chacune des mains salement gantées qui se tendaient
vers elle, la baronne déposait deux kreutzers. Il arriva que, certain
vendredi, l'un des messieurs en frac bleu manquait à l'appel.
--Qu'est devenu ce vagabond? demanda la baronne.
--Il ne pourra venir, répondit Martschine. Il est parti.
--Parti?
--Oui, pour l'Italie. J'espère que madame ne le trouve pas mauvais?
--Imbécile! que veux-tu me faire accroire là?
--Eh bien, il est parti pour un autre pays; mais ce qui est sûr, c'est
que je l'ai vu partir, de mes propres yeux vu!
--Si tu dis vrai, c'est un ingrat de n'être pas venu prendre congé de sa
bienfaitrice.
--Il est assez difficile de se montrer reconnaissant et poli, dit
Martschine, éclatant tout à coup, quand on est mort...
--Quoi! il est mort?...
--Oui, mort! Madame s'y oppose-t-elle?
--Brute, me dire cela, à moi! s'écria la baronne. Va! retire-toi de ma
présence!
Et elle eut encore une attaque de nerfs.
Un matin, Martschine apporta une lettre à sa maîtresse tandis qu'on la
coiffait. Hermine, qui justement était de mauvaise humeur, lui tirait
les cheveux de toutes ses forces. Martschine, ayant remis la lettre,
resta debout les yeux attachés sur la baronne.
--Pourquoi ne t'en vas-tu pas? dit enfin celle-ci, pourquoi me regarder
de cet air ahuri?
--Parce que j'ai grand'pitié de madame, répondit gravement Martschine;
j'espère que madame ne me défend pas d'avoir pitié d'elle?
--Si fait, je te le défends! s'écria Warwara, rouge de colère. Tu es ici
pour me servir, non pas pour avoir pitié de moi.
--Mais je ne peux faire autrement, répliqua Martschine avec une
émotion profonde; j'ai un si bon coeur et je suis si nerveux: comment
n'aurais-je pas pitié de madame?
Et il se mit à sangloter.
L'exemple de Martschine fut contagieux. Piotre, le cocher, s'avisa lui
aussi d'avoir des nerfs; seulement il ne les sentait qu'à la pleine
lune. Une fois, il attela les chevaux au carrosse d'apparat comme minuit
sonnait et serait allé Dieu sait où, si Martschine ne l'eût réveillé à
temps. Une autre fois, on le vit, blanc comme un sylphe, dont il n'avait
pas la taille du reste, assis à la lucarne du grenier, les pieds
pendants, une ligne à la main. Il pêchait dans la cour.
La petite chienne blanche Mika était encore le plus nerveux de tous les
hôtes de Separowze. La moindre chose excitait sa méchanceté; mais il
suffisait, pour que cette méchanceté devînt de la rage, que Martschine
glissât sur le parquet ciré une brosse à chaque pied. Alors les mollets
de l'imprudent couraient un danger réel.