La collection d'originaux que renfermait la seigneurie reçut un précieux
renfort en la personne d'un parent éloigné de Warwara, nommé Zénobius
Monastyrski.
Ce jeune homme, élevé dans l'abondance, avait gaspillé follement son
patrimoine. Devenu pauvre, il ne regrettait rien, ayant, pour un temps
du moins, vécu à sa guise. Qu'il eût faim, qu'il eût froid, qu'il dormît
à la belle étoile, sa gaieté ne l'abandonnait pas. Par une matinée de
décembre, il apparut à Separowze en habit d'été, sans gants, sans bottes
et sans bas, les pieds enveloppés de lambeaux de toile, un claque
sous le bras, et naturellement sa belle tante le traita de «prodigue
incorrigible», de «membre inutile du genre humain», etc.
--Je vous demande pardon, interrompit Zénobius avec un fugitif sourire,
j'ai, l'été dernier, aidé les paysans à rentrer le blé; maintenant je
travaille dans l'étude du notaire Batschkock à Koloméa.
--Eh bien! que venez-vous demander ici? Je ne peux rien pour vous.
--Pardon encore, chère tante, je ne vous demande pas d'argent, je n'y ai
jamais pensé, mais je voudrais obtenir que vous vous fissiez assurer...
--De quelle assurance parlez-vous, drôle?
--D'une assurance sur la vie. Cela ne vous fera aucun mal. Laissez
seulement un médecin vous examiner. Il verra si vous avez une maladie
chronique ou...
--Quelle horreur! C'est au milieu de vos princesses de la rampe, de vos
coureurs de tripots, dans la belle société où vous avez perdu jusqu'à
vos dernières bottes, que vous prenez ces idées-là?
--Mais, ma tante, il ne vous en coûtera rien. Je prétends payer le
médecin, et vous ne vivrez ni plus ni moins; seulement, lorsqu'il plaira
au Ciel de vous reprendre, j'aurai une rente assurée.
--C'est cela! vous comptez sur ma mort... Sortez... que je ne vous
revoie jamais!
--J'obéis, répondit Zénobius avec déférence en marchant à reculons vers
la porte, mais vous ne pouvez m'empêcher de prendre mes précautions.
Voyons, combien d'années vous reste-t-il encore à vivre?... Avec votre
constitution...
--Arrête, bourreau, interrompit Warwara en se bouchant les oreilles
et tressaillant de tout son corps; arrête! ne prononce pas ce chiffre
horrible! Je sais trop que je mourrai un jour; mais, si tu prends une
assurance sur ma vie, je ne verrai pas la fin de l'année, j'en suis
certaine. J'aime encore mieux te donner asile; mais, au nom de Dieu, ne
parle plus de ma mort ni de ma constitution.
Zénobius s'empressa de lui baiser la main. Son bagage fut vite
transporté à la seigneurie; il tenait tout entier dans un vieux
mouchoir. En cinq minutes, il eut pris possession du réduit qui lui
était assigné au rez-de-chaussée, suspendit un petit crucifix et le
portrait de sa mère au-dessus de son lit, glissa un exemplaire usé de
_Faust_ sous son oreiller, puis, assis sur un escabeau, les deux mains
appuyées sur ses genoux, il sourit et respira profondément. La misère
était conjurée.
Au premier dîner, il se brûla bien un peu les lèvres, tant il avait hâte
d'apaiser les déchirements de son estomac vide; mais, cette faim féroce
une fois satisfaite, Zénobius reprit les manières polies dont il avait
eu l'habitude. On eût dit que chez lui le gentilhomme se réveillait d'un
profond sommeil. En même temps, il se rendait utile de tout son pouvoir,
et naturellement la baronne abusait de cette bonne volonté toujours
alerte, toujours souriante. Si, vaincue par une superstitieuse terreur,
elle lui avait donné asile, ce n'était pas pour le laisser ensuite
manger son pain dans l'oisiveté. Elle l'envoyait donc aux champs, au
marché vendre le blé, surveiller les coupes de bois, vaquer aux soins
de la basse-cour et du jardin; Zénobius recollait les meubles cassés,
mettait les pantoufles à sa tante, jouait au piquet toute la journée
sans autre enjeu que des fèves. De temps à autre, il se dédommageait de
cette sujétion par quelque espièglerie.
Je me rappelle avoir assisté à l'une des meilleures. J'avais été invité
à dîner chez la baronne avec un prêtre grec du voisinage et la famille
de ce dernier. Au milieu de la table se trouvait une grande tarte
magnifiquement garnie qui datait, je crois, des noces de Warwara, et qui
toujours était reportée intacte au garde-manger. Quelle fut l'émotion de
notre hôtesse en voyant Zénobius offrir galamment de la tarte à Cléopha,
la fille aînée du prêtre? Saisissant un grand couteau, il porta au
précieux objet de parade un coup si vigoureux que l'un des morceaux alla
frapper au front, comme une pierre, le digne prêtre effrayé. Plus tard,
celui-ci en rit avec nous, car il était impossible d'être d'humeur plus
débonnaire qu'Athanase Kmietowitch. Le neveu de la baronne s'était
attaché à lui d'une affection sincère, peut-être parce qu'il était le
père de la belle Cléopha.
Chaque fois que j'avais rendu visite à la seigneurie, Zénobius me
prenait par le bras pour m'entraîner au presbytère. C'était une humble
demeure; nos paroissiens de la Petite-Russie ne sont pas riches. On eût
dit un nid d'hirondelles collé à la vieille église, et comme dans un nid
d'hirondelles, en effet, jeunes et vieux, étroitement serrés les uns
contre les autres, gazouillaient gaiement du matin au soir. Le prêtre
disait sa messe, préparait son sermon du dimanche, faisait tout
tranquillement ses baptêmes, ses mariages, enterrait ses morts, et pour
le reste abandonnait le monde au sage gouvernement de la Providence,
sans se soucier de la politique ni d'aucune des questions brûlantes qui
troublent la digestion des gens moins bien avisés.
Athanase Kmietowitch n'était qu'un paysan, mais un paysan lettré, qui,
en revenant des champs, copiait d'une belle écriture des livres qu'il
était trop pauvre pour acheter et se tenait ainsi au courant de toutes
les découvertes de la science, de tous les progrès de la philosophie.
Très-simple, indifférent aux grandeurs, aux richesses, il ne vénérait,
après Dieu, que deux choses: la science et sa femme. Madame Sophronia
Kmietowitch était adorée, choyée sans cesse, comme l'est seule une femme
de prêtre grec. Celui-ci, en effet, ne peut se marier qu'avant d'être
définitivement consacré au Seigneur, et, s'il devient veuf, les ordres
qu'il a reçus lui défendent de convoler en secondes noces. Aussi quelle
terreur a-t-il de perdre la mère de ses enfants! Il suffisait que madame
Sophronia dît: «Si tu me contraries, je vais maigrir...» pour qu'il
exécutât toutes ses volontés. Pourtant madame Sophronia aurait pu
perdre sans inconvénient une partie de son embonpoint vraiment turc.
Compatriote de cette autre fille de curé petit-russien, Anastasie
Lyssowsky de Rohaty, en Gallicie, laquelle, sous le nom de Roxelane,
gouverna tout l'empire ottoman, elle avait ce même petit nez retroussé
qui fit de Soliman le Grand l'esclave de son esclave, ce petit nez mutin
qui trahit tant de caprice, de force et de passion réunis.
Cette femme de quarante ans, magnifiquement épanouie, et les quatre
enfants qui l'entouraient, ne faisaient pas mentir le proverbe qui veut
que la beauté soit l'apanage de toutes les familles de prêtres grecs en
Gallicie. Je m'aperçus bientôt que l'une des jeunes filles, Cléopha,
une grande blonde au teint blanc et lisse comme l'hermine, et aux yeux
couleur de violette dont le regard vous ouvrait tout un monde naïf
et poétique comme celui de nos contes populaires, était l'objet des
attentions respectueuses, mais incessantes, du brave Zénobius. C'était
pour la voir qu'il m'entraînait au presbytère, n'osant plus y retourner
tout seul, dans la crainte que la sollicitude maternelle de madame
Sophronia ne s'alarmât.