Bien des années s'étaient écoulées depuis la nuit où Maryan Janowski,
près de mourir, avait salué le printemps, lorsque je fis connaissance
avec la baronne Bromirska. L'incident qui me conduisit chez elle
était des plus simples; il s'agissait de lui présenter une liste de
souscriptions ouverte par quelques amis des arts en vue d'envoyer
un jeune peintre d'avenir étudier sous le ciel et au milieu des
chefs-d'oeuvre de l'Italie. L'un des premiers noms inscrits sur la liste
était celui de la baronne. Je me présentai chez elle dans l'après-midi.
Cette chaleur tropicale qui distingue l'été gallicien, aussi court qu'il
est ardent, desséchait la terre, qui, soulevée par le sabot de mon
cheval, tourbillonnait autour de moi comme un nuage de fumée. Le ciel,
d'un bleu foncé pur et puissant, resplendissait des feux implacables du
soleil. On ne sentait aucun souffle d'air; aucun chant d'oiseau ne se
faisait entendre; l'herbe semblait brûlée au bord des ruisseaux taris. A
l'horizon se détachaient, nettement sculptées, les cimes des Karpathes.
J'éprouvai une sensation de soulagement délicieuse en m'enfonçant sous
les futaies de Separowze: les vieux chênes formaient une voûte de
verdure que perçaient çà et là des flèches de lumière dorée; du fond des
ravins où roulait le torrent, une douce fraîcheur monta vers moi, mêlée
à des arômes de miel sauvage. Ma surprise fut grande cependant, en
atteignant une clairière non loin de la seigneurie, de me trouver au
milieu d'un abatage qui permettait aux rayons du soleil de pleuvoir en
liberté. Les souches grises, avec leurs longues barbes de mousse et
leurs racines largement étirées, faisaient penser à une armée de gnomes
prête à entrer en bataille contre les géants de la futaie. Partout
s'alignaient des bûches toisées ou de grands troncs abattus. De distance
en distance, un Titan renversé, ses rameaux encore parés de quelques
feuilles sèches, barrait le chemin; des centaines de coléoptères en
cuirasse vert doré fourmillaient dessus, et l'écorce fendue laissait
couler la résine comme coule le sang d'une blessure mortelle. Deux
bûcherons étaient en train de mutiler un beau vieux chêne. Un pic au
plumage bleuâtre semblait parodier leur travail en frappant du bec
contre le tronc d'un autre arbre avec un bruit mesuré.
--Qui donc fait abattre ce bois magnifique? demandai-je aux bûcherons.
--Qui? répéta l'un d'eux en posant sa pioche pour essuyer la sueur qui
couvrait son visage. Qui serait-ce, sinon la dame de Separowze? Elle a
besoin d'argent pour l'enfermer dans ses coffres; elle n'en a jamais
assez.
Ce que je vis à Separowze ne s'accordait que trop avec le jugement du
bûcheron. On eût dit que la guerre venait de traverser la seigneurie
et que les ravages du canon avaient été à peine réparés. Un habit de
mendiant, rapiécé de toutes couleurs, n'est pas plus bigarré que ne
l'était le château de cette riche baronne Bromirska, dont tout le monde
enviait l'opulence. Le fronton de la maison, primitivement peint en
rouge rehaussé de bleu de ciel, avait laissé tomber par places cet
enduit et ressemblait à quelque écran de tapisserie rongé par les
teignes.
La toiture avait évidemment besoin des soins du couvreur; la cheminée
croulante, réduite à la moitié de sa hauteur primitive, semblait
s'accroupir, telle qu'un vieux chat noir. Les vitres salies étaient
en maint endroit remplacées par des morceaux de papier collé. Ici, un
bouchon de paille remplissait quelque trou. On avait barré plusieurs
fenêtres avec des planches qui leur donnaient un air de prison.
Entre les lames d'une jalousie couverte de poussière passaient et
repassaient une myriade de moineaux, qui avaient installé leurs nids
derrière ce rempart mobile. Un autre volet ne tenait plus que par un
seul gond et semblait destiné à remplacer dans la tempête la grinçante
girouette qui manquait au toit, bordé de ce qui semblait d'abord un
étrange travail de sculpture, de ce qui n'était en réalité qu'une
guirlande pressée de nids d'hirondelles.
Les hirondelles apportent le bonheur, selon une croyance populaire, aux
maisons qu'elles choisissent; pour cette raison sans doute, la baronne
les tolérait. La grange, construite en longueur auprès de l'habitation,
rappelait par ses poutres détachées, ses bardeaux pourris qui laissaient
entrevoir la nudité des solives, la carcasse gigantesque d'un animal
antédiluvien.
De l'autre côté de la seigneurie s'étendait un jardin mal entretenu, où
le plantain et les orties obstruaient les anciennes allées; on cultivait
maintenant des légumes dans les plates-bandes, de sorte qu'entre les
choux et les raves jaillissaient encore quelques touffes de roses et
de giroflées. Je confiai mon cheval à un gars costumé en jockey, qui
m'apprit que sa maîtresse était chez elle, et je montai avec précaution
l'escalier dont les marches en bois formaient presque autant de
bascules. Le valet, occupé dans l'antichambre à attraper des mouches,
me conduisit, en souriant avec complaisance, par une enfilade de pièces
délabrées où se reflétait le caractère de celle qui en faisait son gîte.
Les murs semblaient crier des maximes d'économie:--Ne jetez rien! ne
réparez rien!--Çà et là, ils laissaient pendre leurs tapisseries en
morceaux, comme des affiches déchirées au coin des rues. Dans tous les
angles se tendaient de grandes toiles d'araignée dont les fils couraient
d'un tableau à l'autre: les araignées aussi portent bonheur. Tous les
sièges se dérobaient sous des housses de toile grise rappelant la cendre
des Juifs au jour de la réconciliation. Dans les bahuts et sur les
étagères se mêlaient à la vieille argenterie les objets les plus
hétérogènes: souliers de bal sans semelles, peaux de lièvres, bouquets
flétris, vieux journaux, éventails cassés, squelettes de chapeaux, un
bras de statuette, un collier de chien, un jouet d'enfant, la moitié
d'un peigne, de vieux clous, des noisettes sèches, des brosses à dents
usées. Un serin de mauvaise humeur piquetait du bec quelques graines
de lin dans sa cage, dont les fils de fer étaient remplacés par un
entrelacement de ficelles. Auprès d'une fenêtre jaunissait un calendrier
de 1840. Le secrétaire supportait quelques belles pièces de vieux Saxe
plus ou moins ébréchées, mais aussi de grands ciseaux couverts d'une
rouille pareille à des taches de sang, de vrais ciseaux de Parque
destinés à trancher la vie des mortels, un encrier d'argent barbouillé
d'encre, un vieux has qui servait d'essuie-plume, et un amas de papiers
saupoudré de tabac à priser.
On respirait dans cette étrange demeure l'odeur mixte qu'exhale un
fruitier et un garde-manger: en effet, des poires et des pommes à demi
mûres étaient dispersées au bord de toutes les fenêtres et sur toutes
les tables où elles pourrissaient, tandis que des débris de victuailles
de toutes sortes, soigneusement conservés, se décomposaient de leur côté
en attirant une multitude de mouches.
Warwara Bromirska me reçut dans sa chambre à coucher, où elle était en
train de s'attifer devant une grande glace. Elle me tendit sa belle
main, froide comme le marbre, et m'invita poliment à m'asseoir auprès
d'elle, sur un petit divan d'où sortaient de tous côtés des mèches
d'étoupe. À la tête du large lit italien s'entre-croisaient deux sabres
recourbés autour d'un révolver; sur la table de nuit était jeté un
poignard. La pendule marquait onze heures et demie.
Je trouvai madame Bromirska belle encore pour son âge; elle n'avait
perdu ni ses cheveux, toujours frisés avec art, ni ses dents sans
défaut; il lui restait même une certaine fraîcheur à laquelle le fard
contribuait sans doute, mais son visage avait pris avec l'âge une
étrange expression de méfiance et de méchanceté.
Deux plis profonds allaient des coins de sa bouche au bas du menton,
dessinant ce qu'on eût pu prendre de loin pour une sorte de moustache
sarmate. Ses yeux brillaient comme le tranchant d'un couteau; en vérité,
ils se plongeaient dans votre coeur ni plus ni moins que le glaive le
mieux aiguisé pour disséquer ce coeur sans miséricorde; mais, ce qu'il
y avait de plus remarquable en elle, c'était sa toilette. Je n'en avais
jamais rencontré de pareille; évidemment elle portait, pour ménager ses
robes neuves, des vieilleries du passé, des vieilleries d'apparat: une
mantille de velours bleu qui laissait la ouate s'échapper aux coutures,
une vieille robe rose d'où pendait un falbalas, décousu peut-être dans
un bal par le pied de quelque cavalier maladroit, il y avait de cela
vingt ans et plus. Sur sa tête était posé un fez turc, et la finesse de
ses pieds se perdait dans de grosses pantoufles en feutre.
Je lui dis d'abord le chagrin que m'avait fait éprouver l'abatage de sa
magnifique futaie, en cherchant à lui persuader que ce sacrifice était
mal entendu, même au point de vue de l'économie.
Elle tira une longue bouffée de sa cigarette:
--Oh! répliqua-t-elle, je sais tout cela, mais je sais aussi que je ne
vivrai point éternellement. Je veux donc jouir de mes biens tandis que
je vis. Ce n'est pas l'abatage de ma futaie qui vous amène. En quoi
puis-je vous être agréable?
Tirant de ma poche la feuille de papier où s'alignaient déjà plusieurs
souscriptions, je me mis en frais de rhétorique.
Elle sourit, un peu embarrassée.
--Je veux bien contribuer à cette oeuvre selon mes moyens, dit-elle
enfin. On m'a déjà parlé de votre peintre; je ne doute pas de son
génie, mais, pour parler franchement, ce génie, ne craignez-vous pas de
l'étouffer?
--Ah! madame, vous ajoutez donc foi, vous aussi, à cette sotte redite
que le talent ne grandit que dans la misère? Il est prouvé cependant que
les plus grands esprits ont été ceux que ne tourmentaient pas le besoin
de produire pour satisfaire aux nécessités vulgaires de la vie.
--C'est possible! répondit-elle en cherchant dans ses poches quelque
menue monnaie de cuivre; puis elle prit la feuille, s'approcha du
secrétaire, écrivit deux ou trois mots qu'elle sécha au moyen d'une
pincée de sable prise dans le crachoir, compta et se relut encore une
fois, puis me rendit en soupirant la liste, plus cinquante kreutzers.
--Tout ce que je vous demandais, c'était de me dire si le jeune homme
était vraiment digne de notre compassion, de nos secours. Vous êtes-vous
bien assuré de sa reconnaissance? Vous paraissez avoir un bon coeur. Les
gens en abuseront souvent.
Elle se laissa retomber négligemment sur le sofa auprès de moi:
--Quand on montre tant de sensibilité à propos de quelques méchants
arbres, qu'est-ce que cela doit être, bon Dieu, quand il s'agit d'un
homme! Permettez cette observation à une vieille femme: je ne vous
crois pas un garçon pratique... eh! eh! cela viendra, monsieur, avec le
temps!... Il faudra que vous vous pénétriez d'une chose: c'est que dans
ce monde il ne s'agit pas de coeur bon ou méchant, mais d'une loi de
nature. Celui-ci profite de celui-là tant qu'il peut. Il n'est personne
qui hésite à se servir, pour atteindre au plus haut, d'une échelle
vivante, oui, oui, d'une échelle formée de têtes d'hommes!
Elle fit un mouvement du pied; on eût dit que ce pied se posait
avec joie sur la nuque d'un des malheureux qu'elle avait renversés
impitoyablement comme les chênes séculaires de sa forêt.
--Permettez-moi, madame, de vous contredire à mon tour, répliquai-je
en m'efforçant de rester poli; l'expérience nous enseigne à aider le
prochain, ne fût-ce que par intérêt personnel, afin d'être secourus
nous-mêmes le cas échéant.
--C'est tendre la main à la paresse, à la sottise, s'écria madame
Bromirska, tout agitée. L'indigent ne peut s'en prendre de son indigence
qu'à lui-même.
--Pas toujours. Il y a une sorte de pauvreté qui, comme la richesse,
étouffe nos élans, paralyse nos forces.
--Ah! vous êtes aussi des ennemis de la richesse? Vous nourrissez ces
dangereuses idées modernes qui conduisent au communisme, vous vous
faites l'apôtre du partage universel?
--Vous vous trompez, madame, répondis-je. Je crois impossible de rendre
tout le monde riche, car si chacun était riche, tout le monde manquerait
du nécessaire, personne ne voulant plus travailler. Jusqu'ici,
malheureusement, ni les philosophes, ni les économistes, n'ont réussi à
résoudre le grand problème d'un partage équitable de la propriété, mais
il me paraît hors de doute que, dans la classe moyenne seulement, la vie
d'un peuple, celle de l'humanité tout entière pousse de saines racines.
La pauvreté, comme la richesse, a toujours arrêté le progrès. Richesse
et pauvreté sont les différentes formes de la même maladie. La santé
n'existe que là où vous trouvez en équilibre le travail et le gain,
et là aussi est la liberté. La propriété sans le travail engendre la
tyrannie, et le travail sans la propriété conduit à l'esclavage.
--Mais c'est tout à fait selon la nature, décida la baronne en roulant
une nouvelle cigarette.
--Le croyez-vous, madame? Moi, je crois tout le contraire. D'où vient
que les descendants de familles riches déclinent à la seconde ou
troisième génération, tandis que les descendants des pauvres s'élèvent
tout aussi sûrement, de sorte que la nature, en somme, tient la balance
égale entre la richesse et la pauvreté? Il faut que dans la première il
y ait quelque chose de démoralisant, et dans la seconde une force qui
nous pousse et nous fait aspirer en haut.
--Vous avez raison, répliqua la baronne: j'ai eu l'occasion d'observer
cela par moi-même. Jetons seulement un coup d'oeil sur notre pays. Voyez
comme tout a changé ici pour les deux grandes races dominantes, la
noblesse polonaise et le paysan petit-russien, depuis 1848. Notre
noblesse déchoit de plus en plus, tandis que le paysan prospère.
--Vous reconnaissez donc que la circulation de l'argent s'accomplit
selon les lois de la nature, tout comme la circulation de la vie?
--C'est pour cela, s'écria la baronne, c'est pour cela que je remercie
Dieu de n'avoir pas d'enfants qui gaspilleraient les biens que j'ai su
acquérir!
--Vous ne pourrez pourtant, madame, emporter votre argent là-haut.
--Malheureusement non, mais j'ai depuis longtemps réfléchi à ce que je
ferais en cas...
Elle fut interrompue par les aboiements d'un petit roquet qui s'élança
dans la chambre. Tout blanc et joliment rasé, il avait une crinière et
une queue de lion; chaque poil de son corps se hérissa de colère à ma
vue, comme s'il eût voulu me déchirer:
--Paix, Mika! dit la baronne en le caressant. Regardez cette chère
petite bête, monsieur; tandis que les enfants nous coûtent tant
d'argent, Mika m'a valu un héritage de dix mille florins.
--Comment cela?
Madame Bromirska leva ses regards vers le ciel ou plutôt vers le
plafond, où se balançaient les toiles d'araignée.
--L'héritage de mon amie, la baronne Zatner. Elle ne voulait confier
ce petit animal qu'à moi seule, qu'elle aimait tendrement; aussi
donna-t-elle l'ordre de me le porter après sa mort avec une somme de dix
mille florins. Mais Mika nous a interrompus... Où en étions-nous?...
Et la baronne se tourna vers moi en souriant:
--Que voulais-je dire? Oui, la richesse est, en effet, sous certains
rapports, une cause de soucis. On possède et on ne jouit pas. Je ne
peux pas manger mon argent; il faudra que je le laisse, sans emporter
seulement une obole pour Caron. C'est triste!
--Eh bien! madame, vous voyez que cette seule pensée gâte pour vous les
joies de la possession, et peut-être y a-t-il des jours où d'autres
nuages se joignent à celui-là pour vous attrister. Vous admettez
donc avec moi que les lots s'égalisent et que la nature est juste en
définitive. Celui qui, avec une poche vide, a le coeur gai, tient sa
part de félicité terrestre. Il donnera plutôt un oeuf sur les deux
qu'il possède que le riche n'en donnera un sur soixante, et pourtant le
plaisir de donner est infiniment supérieur à celui de recevoir.
--Quelles illusions! fit la baronne avec dédain. Si vous voulez que je
sois sincère, j'avouerai que je n'ai ressenti aucun plaisir en faisant
l'aumône à votre peintre. Ma grande crainte, c'est que le communisme
ne soit vainqueur à la fin, mais j'espère bien ne pas voir cela. Nos
paysans cependant ne se gênent pas déjà pour prendre du bois, du blé,
des fruits, tout ce que Dieu fait croître, et ils ne croient même pas
commettre de péché.
--Parce qu'ils s'imaginent que Dieu fait mûrir pour tous les fruits et
les légumes, répliquai-je; le même homme, qui ne vous reconnaît pas le
droit de poser une clôture à votre champ, vous rendra fidèlement votre
portefeuille bourré de billets de banque si le hasard le lui fait
trouver. Je ne justifie pas nos paysans de s'approprier sans scrupule ce
que le riche leur enlève, à les entendre; mais rappelons-nous pourtant,
madame, que saint Augustin a dit: «Le superflu du riche est le
nécessaire du pauvre.»
--J'ai mon opinion sur ce point, répliqua la baronne. Vous ferez le
signe de la croix si je vous la dis, car elle n'est ni chrétienne ni
moderne, mais enfin c'est mon opinion. La misère sans adoucissement,
sans espérance, sans secours, comme elle existe aujourd'hui, n'est
qu'une conséquence de l'abolition de l'esclavage. Vous vous étonnez?
C'est pourtant ainsi. Considérez la Russie, l'Amérique; vous ne pourrez
me donner tort. Autrefois, le planteur soignait, protégeait son esclave;
le serf, lui aussi, était fort bien traité par son seigneur; chez nous
le noble vint en aide au paysan tant que celui-ci lui appartint; il
l'aidait à rebâtir sa maison dévorée par le feu, il lui donnait du blé
aux époques de disette. Que fait-il en sa faveur maintenant? Rien. Pour
le pauvre, je le répète, l'esclavage est un bonheur, et jamais de cet
esclavage on ne réussira, entendez-vous, à supprimer que les bienfaits;
ses maux subsisteront, quoi qu'on fasse. De même que le peuple le plus
fort et le plus riche soumet le plus faible et le plus pauvre, de même
en est-il entre les individus. Chacun dispute à l'autre l'air, la
lumière, la vie, comme font les arbres dans la forêt. Or, ne vaut-il
pas mieux que le plus faible se rende, que le plus pauvre offre
volontairement sa nuque au pied du riche? Les hommes grossièrement
organisés, les hommes du peuple sont formés par la nature pour nous
servir nous autres, qui sommes d'une constitution plus fine, plus
délicate. Qu'ils travaillent afin que nous puissions vivre agréablement!
C'est justice. Croyez-vous que les splendeurs du monde antique, qui
excitent notre enthousiasme à un si haut degré, eussent été possibles
sans l'esclavage? Chez nous, je parle du temps de la république
polonaise, tout gentilhomme avait les mêmes priviléges qu'un citoyen
libre de la Grèce et de Rome, et le paysan labourait pour lui afin
qu'il pût se vouer sans réserve au bonheur de la patrie. Mais les idées
philanthropiques ont gâté tout cela; quand il s'est trouvé des nobles
pour pérorer sur les droits naturels et le contrat social... Bon! vous
savez toutes ces choses mieux que moi, vous savez quelles révolutions
ces philosophes bienfaisants ont provoquées, comment la Pologne a été
déchirée, comment est née la Révolution française...
--Pardon encore, madame, hasardai-je, mais il me semble que la triple
tyrannie de l'aristocratie, du clergé et des partisans de la cause
polonaise a produit l'esclavage des paysans, la persécution des sectes
dissidentes et des Petits-Russiens, la perte de la Pologne en un mot.
Quant à la France...
--Je ne veux pas me disputer avec vous, interrompit la baronne; je n'ai
prétendu dire que mon opinion. Je prête volontiers l'oreille, moi aussi,
à celle d'un étranger, pourvu que la discussion n'entraîne ni contrainte
ni violence. Cette façon de s'échauffer sur tout ne me plaît pas; elle
ne me semble propre qu'à exciter du trouble et de l'agitation, tandis
qu'un échange de pensées discret et mesuré peut contribuer à notre
plaisir et à notre instruction. Finissons-en pour aujourd'hui. Si vous
voulez venir quelquefois tenir compagnie à une vieille femme, vous ferez
une bonne oeuvre. Que le Ciel vous bénisse!
Elle me baisa au front et me congédia de cette façon hautaine que les
vieilles dames chez nous ont en commun avec les princes de l'Église et
autres potentats.
Je regardai instinctivement la pendule. Elle marquait toujours onze
heures et demie, Dieu sait depuis combien de jours!