VII

Lorsque Warwara reçut le billet de mort à marges noires, elle

s'évanouit, et, longtemps après qu'elle fut revenue à elle, ses larmes

coulèrent en abondance. Hermine resta pelotonnée dans un coin jusqu'au

soir et du soir jusqu'au matin, sans rien dire. Le lendemain, elle fit

offrir le saint sacrifice pour le repos de l'âme du défunt et pria de

tout son coeur.

Le premier rayon du soleil d'été ramena la baronne à Separowze. Elle

apprit que madame Janowska habitait encore la maison où était mort

Maryan et résolut d'aller lui rendre visite. La veuve, en grand deuil,

la reçut avec plus de surprise que d'indignation; elle répondit à toutes

les questions qui lui furent posées sur les derniers moments de son

mari. Warwara, ayant fini de l'interroger, regarda, non sans quelque

embarras, ses ongles roses et murmura timidement:

--Parlons, s'il vous plaît, de la somme que me devait le pauvre homme...

vous savez bien, la somme...

--Ma foi! il me semble que vous n'avez épargné aucun moyen pour vous la

faire rendre! répondit froidement madame Janowska.

--Je croyais, dit Warwara en soupirant, je supposais... enfin je compte

sur votre honnêteté...

Hermine tirait énergiquement sa maîtresse par la robe, mais elle ne

réussit pas à l'arrêter dans cette ignoble réclamation.

--Car enfin, continua la baronne, vous vivez de mon argent.

--De votre argent! s'écria la veuve en se levant toute droite; avez-vous

bien l'impudence de venir parler ici de ce commerce d'âmes, femme

éhontée! Ainsi vous croyez m'avoir payé le sacrifice que je vous ai

fait?... Vous ne le pouviez pas, m'eussiez-vous donné tout l'or du

monde! Je me disais que mon mari, qui vous aimait, serait heureux comme

il ne pouvait l'être avec moi; voilà pourquoi je vous l'ai donné,

n'exigeant en échange que mon pain quotidien, afin de ne plus lui être à

charge, afin qu'il fût heureux! répéta Théofie dans l'obstination de son

étrange dévouement. L'a-t-il été? Non! Vous nous avez trompés tous les

deux, moi et lui...

--Je vous en prie, murmura Warwara, ménagez mes nerfs.

--Sa mort est sur votre conscience, répéta sans l'entendre madame

Janowska, vous l'avez tué! que son spectre vous poursuive...

La baronne trembla sous cette menace.

--De grâce! répétait-elle en s'efforçant de gagner la porte.

--De moi, vous n'obtiendrez rien; non, rien, pas un kreutzer; emportez

ses vieilles nippes si vous voulez... tenez... ceci vous appartient!

Mais madame Bromirska avait pris la fuite.

Une fois dehors, Hermine lui dit brusquement:

--Rentrez toute seule; j'ai encore du chemin à faire.

--Où vas-tu donc?

--A son tombeau.

--Oh! Herminoskha, ma chère Nushka, supplia la baronne, n'y va pas! ne

fais pas cela! Je ne dormirais pas de la nuit!

--Peu m'importe! répondit la bohémienne en s'échappant.

Lorsqu'elle revint le soir, Warwara la regarda tout émue:

--Qu'as-tu été faire là? demanda-t-elle enfin.

--Planter des fleurs sur son tombeau.

--Tu les as plantées toi-même?

--Moi-même.

--Jésus! Marie! ne me touche pas... Va-t'en! Va-t'en!

Elle se déshabilla toute seule, tant était grande son horreur pour ces

mains qui avaient touché la terre où reposait Maryan; mais, au coup de

minuit, Hermine la vit se précipiter dans sa chambre un flambeau à la

main et le visage revêtu d'une pâleur livide:

--Je meurs! dit-elle, je deviens folle! Je l'ai vu! Je l'ai vu!

--Qui donc?

--Le mort!--Ses dents s'entrechoquaient en parlant.--J'ai senti son

souffle froid comme la tombe, et, quand j'ai ouvert les yeux, il était

là debout devant mon lit et me faisait signe!...

--Eh bien! répliqua Hermine, c'est une punition du Ciel! Vous l'avez

bien méritée! Je souhaite qu'elle se renouvelle chaque nuit.

--Nuschka, veux-tu me faire perdre l'esprit? sanglota la baronne. Je

commanderai cent messes pour lui... Crois-tu que cela me viendra en

aide?... Cinquante messes, qu'en dis-tu?--reprit-elle après une pause

qui lui avait suffi apparemment pour se calmer un peu.

Lorsque la joyeuse lumière du jour entra dans la chambre, Warwara trouva

que dix messes seraient assez, et après le déjeuner elle envoya Hermine

chez le curé pour commander une seule messe, qui ne fut suivie d'aucune

autre, le spectre de Maryan Janowski ne s'étant plus montré.

La baronne avait trente ans à cette époque, c'est à-dire l'âge où une

femme bien portante est à l'apogée de ses charmes et plus dangereuse

que jamais; le bonheur ne voltige plus devant elle comme un papillon

chatoyant, mais il se couche à ses pieds comme un chien soumis. La tête

de Warwara rappelait la beauté sévère de la Vénus au miroir, du Titien;

sa haute taille, sa démarche avaient autant de grâce que de majesté.

Elle était riche, tout le monde lui rendait hommage, elle pouvait

satisfaire tous ses désirs, et cependant elle n'était pas contente.

Une perpétuelle inquiétude, qu'elle attribuait à ses nerfs malades, la

tourmentait sourdement. Chaque jour, son médecin lui donnait de nouveaux

conseils; enfin, il trouva l'oeuf de Christophe Colomb:

--Il vous faudrait plus d'activité, madame, dit-il gravement;

occupez-vous de quelque façon utile.

Warwara s'occupa en effet, et de la manière qui, à son point de vue,

était le plus utile.

Elle était entrée en relations à Lemberg avec un Juif du nom de

Gottesmann; ce personnage, aussi dévot que rusé, possédait toute sa

confiance. Gottesmann n'était certes pas ce qu'on appelle un honnête

homme, mais il avait une habileté merveilleuse pour esquiver la loi sans

se compromettre. De concert avec ce Juif, la baronne commença donc à

dépenser utilement son activité selon l'ordonnance du médecin. L'hiver,

elle habitait Lemberg, et l'été Separowze, s'occupant à la campagne

comme à la ville d'affaires aussi variées qu'intéressantes. Elle prêtait

de l'argent, avec une surprenante obligeance, aux officiers, aux fils de

famille qui étudiaient dans la capitale, aux petits employés. L'embarras

de ces pauvres gens l'amusait; les imbroglios, les scènes de drames

auxquels ils la faisaient assister avaient pour ses nerfs détendus un

charme indicible; elle buvait leurs larmes comme du champagne. Quand un

lieutenant, ayant engagé sa parole d'honneur, se voyait sur le point de

perdre son grade, quand un jeune gentilhomme déshérité par suite de ses

folies parlait de se brûler la cervelle, quand un père de famille criblé

de dettes se tordait à ses pieds, tel qu'un ver qu'on écrase, alors elle

jouissait réellement de la vie et savourait jusqu'aux moindres détails

de la situation, sans en dédaigner un seul. D'abord elle feignait d'être

inflexible, puis elle accordait une vague espérance, comme si les

prières de ses débiteurs aux abois et quelques à-compte, toujours bien

reçus, l'eussent désarmée; mais la saisie ne s'ensuivait pas moins. Les

atermoiements n'avaient d'autre but que de rassurer ses victimes afin

de lui permettre de fondre sur elles à l'improviste. Quand elle avait

traîné enfin sa proie en prison, Warwara rentrait dans son argent et il

se trouvait que sans rien risquer elle avait savouré quelques agitations

délicieuses.

--Mon Dieu! disait-elle, il y a des femmes qui font venir leurs

toilettes de Paris, des hommes qui entretiennent plusieurs maîtresses à

la fois. Moi, j'ai des goûts tout particuliers. Mon unique plaisir

est d'avoir quelques pensionnaires sous les verrous de la prison pour

dettes.

Aux véritables indigents, elle ne donnait jamais une obole, car la

satisfaction de les torturer ne l'eût jamais dédommagée d'une perte;

l'avidité l'emportait encore chez elle sur la jouissance qu'elle

éprouvait à faire sentir aux malheureux le pouvoir de l'argent.

Plus la baronne gagnait, moins elle devenait scrupuleuse dans ses

spéculations. Elle prêtait sur des immeubles, sur le blé, sur des

marchandises de toutes sortes. Si le payement ne s'effectuait pas

au jour dit, elle posait sa belle main blanche sur l'objet engagé,

l'exécution avait lieu, et, à la vente, M. Gottesmann se rendait

d'ordinaire acquéreur à vil prix pour revendre ensuite le plus

avantageusement possible. Nombre de marchés frisaient la ligne de

séparation qui, fine comme un cheveu, est tirée entre les choses

permises et les choses défendues. La baronne tendait volontiers ses

filets sur les terrains vagues où la justice n'a point de prise. Ainsi,

elle possédait, par indivis avec un parent de feu son mari, certaine

maison à Cracovie. Il arriva qu'un seigneur des environs voulut acheter

un immeuble. Warwara s'empressa de recommander la maison de Cracovie,

mais elle passa sous silence ce détail peu important qu'elle en possédât

la moitié. La maison valait quarante mille florins. Selon le conseil

de son astucieuse parente, le cousin de Bromirski, agissant comme

propriétaire unique, demanda le double de cette somme; mais M.

Gottesmann, qui s'était posé en entremetteur, conseilla fortement à

l'acquéreur de ne donner que soixante mille florins, pas un kreutzer

de plus. C'était aussi l'avis du gentilhomme; malheureusement, il lui

manquait vingt mille florins. Gottesmann lui procura donc cette somme à

douze pour cent; la baronne donna l'argent, et l'affaire fut conclue;

Warwara reçut aussitôt sa part de vingt mille florins, plus dix mille

florins pour l'argent prêté; elle trouva moyen en outre de grappiller

dix mille francs de chicanes.

Autant la baronne était indulgente pour elle-même, autant elle se

montrait sévère pour autrui; elle dépouillait sans scrupule; mais le

sens moral s'éveillait chez elle dès qu'elle se sentait lésée, si peu

que ce fût. Il fallait la voir alors fulminer des malédictions contre

les coupables! Un de ses fermiers, ruiné par la grêle ou par un

incendie, venait-il la supplier d'avoir un peu de patience, elle se

tordait les mains en s'écriant:--Désormais, je ne me fierai à personne,

non, à personne! Moi qui vous croyais honnête homme! N'est-ce pas,

Hermine? toi aussi, tu le croyais honnête? Et maintenant vous descendez

au rang des voleurs, des bandits!... Retirez-vous... sortez de ma

présence!...--Quiconque lui faisait perdre un liard cessait aussitôt

d'être honnête. Hélas! bien d'autres que Warwara voient un sot dans

chacun des pauvres hères qu'ils rançonnent et un fripon en celui qui

leur fait du tort! Le monde juge-t-il autrement? Nos créanciers ne

sont-ils pas toujours à nos yeux des bourreaux et nos débiteurs des

coquins? Demander à Warwara un peu de pitié pour des paresseux, des

prodigues, des maladroits, c'eût été vraiment trop exiger d'une femme

raisonnable. Jamais elle n'eut cette faiblesse à se reprocher; la

sensibilité ne lui joua jamais de tours; ses nerfs eux-mêmes devenaient

au besoin singulièrement calmes: le grincement d'un clou sur un mur les

eût exaspérés, mais le spectacle d'une exécution ne les chatouillait que

très-agréablement. C'est que la richesse endurcit plus vite un coeur

que l'eau bouillante ne durcit un oeuf. Warwara ne se laissait donc

ni persuader, ni toucher, ni intimider; elle montrait même une telle

intrépidité lorsqu'il s'agissait d'argent, qu'elle faillit devenir un

jour victime de son héroïsme.

Un voisin de Warwara, le seigneur Papowitch, petit russien, grand

faiseur de projets, qui bâtissait aujourd'hui un moulin, pour y ajouter

demain une boulangerie à vapeur, quitte à démolir le tout dès que lui

souriait un nouveau système, le seigneur Papowitch, un songe-creux de la

première sorte, occupé tantôt de l'invention d'un vaisseau perfectionné,

tantôt de celle d'un canon ou d'un ballon modèle, eut le malheur de

découvrir sur ses terres une argile qui lui sembla propre à faire de la

porcelaine. Aussitôt le projet d'une fabrique de porcelaine germa

et mûrit dans son esprit, mais l'argent comptant lui manquait pour

l'effectuer. Il rendit visite à sa voisine et développa ses idées d'une

façon qui séduisit apparemment la baronne, car celle-ci n'hésita pas à

lui remettre dix mille florins contre une lettre de change payable au

bout d'un an. Bien que le bon jeune homme eût été contraint d'écrire

douze mille florins au lieu de dix mille, il ne manquait jamais depuis

de faire l'éloge de son obligeante voisine.

Les constructions avançaient; il se procura des machines, prit des

ouvriers; mais, avant le terme échu, il lui fallut encore emprunter

trois mille florins, ce qui ne l'empêcha pas d'être obligé de s'arrêter

peu après, faute de ressources. L'échéance vint: il dut demander un

délai. Warwara lui accorda six mois, s'il voulait s'engager pour quinze

mille florins. Lorsqu'il fit de nouveau appel à sa patience, elle se

montra moins accommodante et en exigea vingt mille, toujours payables

dans six mois; mais le malheureux Papowitch, se trouvant de plus en plus

embarrassé, Warwara n'hésita pas ensuite à faire saisir la forêt et le

moulin. Elle gagna encore dix mille florins à cette saisie. Plus que

jamais l'infatigable Papowitch cherchait de l'argent pour achever sa

fabrique. Cette fois, M. Gottesmann intervint comme une fée bienfaisante

et procura cinq mille florins pour lesquels le propriétaire souscrivit

un billet de six mille, qui en deux années s'éleva jusqu'à douze mille,

sans que la fabrique pût être encore mise en activité. Au jour de

l'échéance, le pauvre Papowitch fut tout surpris de voir la plus aimable

femme du cercle, comme il l'avait longtemps nommée, faire main-basse sur

la métairie, les troupeaux, les pâturages et enfin sur la fabrique. Il

se consola par un nouveau projet. En fouillant ses champs, il y avait

trouvé du charbon de terre; cela valait une mine d'or! Naturellement,

l'exploitation lui coûta cher, mais une bonne fortune lui fit rencontrer

certain gros Juif qui lui procura deux mille florins. Ce fut le dernier

emprunt de ce constructeur de châteaux en Espagne. La seigneurie, la

terre furent vendues par autorité de justice; ensemble elles valaient

bien quarante mille florins; les enchères cependant n'atteignirent pas

cette somme, ou plutôt à la première et à la seconde enchère aucun

acheteur ne se présenta. À la troisième, la plus aimable femme du cercle

offrit deux mille florins, et la propriété lui fut adjugée. Alors

seulement, les yeux du bon Papowitch s'ouvrirent; ils s'ouvrirent même

très-grands, si grands, que sa charmante voisine lui fit soudain l'effet

d'une ogresse qui avait dévoré le pauvre nain membre par membre, comme

on mange un artichaut feuille à feuille. Un instant il forma le suprême

projet de mettre le feu à sa maison, mais il s'en tint finalement à

celui de partir pour Baden, où le râteau du croupier balaya son dernier

sou. On le revit dans le pays quelque temps après, déguenillé, en bottes

trouées. Ainsi vêtu, il osa se présenter dans le salon de la baronne:

--Que voulez-vous? lui demanda celle-ci avec hauteur.

--Je veux mon argent, je veux mon moulin, mes champs, ma maison.

--Je crois que vous avez perdu la tête.

Warwara s'était levée, mais Papowitch la saisit par le bras et tira un

couteau.

--Misérable! s'écria-t-il, voilà tes intérêts!

En même temps, il lui portait à la poitrine un coup qui ne la blessa que

légèrement, car le pauvre diable ne savait ce qu'il faisait: il était

ivre.

Elle appela au secours.

Papowitch laissa tomber le couteau; il essayait de l'étrangler quand les

domestiques accoururent.

Il fut terrassé.

--Attachez-lui les mains! criait la baronne, il a voulu m'assassiner,

frappez! frappez-le! et traînez-le en justice.

Maintenant Papowitch implorait sa grâce, déclarant qu'il n'avait voulu

que l'effrayer; ce fut en pure perte. Roué de coups, à moitié mort, il

fut jeté dans une charrette pour être conduit à Kolomea. La baronne

parut aux assises dans une toilette élégante pour témoigner contre

lui. Lorsqu'elle l'eut entendu condamner à trois années de prison,

considération prise des circonstances atténuantes, elle fronça le

sourcil et dit qu'il n'y avait pour de tels drôles qu'un seul châtiment:

la potence, qu'il fallait les arracher comme autant de mauvaises herbes.

Elle envoya même aux journaux de Vienne un article de plaintes et de

récriminations contre la justice gallicienne.

Tout endurcie que fût cette femme, elle ne pouvait cependant se passer

d'affection et non pas seulement de cet amour sensuel qu'elle en

était venue à demander aux valets de bonne mine dont elle s'entourait

volontiers, mais de pur dévouement. Aussi l'empire d'Hermine

grandissait-il tous les jours. La bohémienne tyrannisait, opprimait sa

maîtresse, réglant sa nourriture, sa toilette, ses plaisirs, s'amusant

parfois à la faire pleurer, tant elle se montrait impertinente et

capricieuse. N'importe, la baronne tenait à elle par-dessus tout;

c'était l'unique créature qui, croyait-elle, lui appartînt sincèrement;

or, il n'est pas de coeur au monde qui s'affranchisse complétement du

besoin d'aimer et d'être aimé, fût-il en apparence de pierre ou de

glace.

Le legs de Caïn Un Testament — Basile Hymen — Le Paradis sur le Dniester · 第 12 / 37 题