Lorsque Warwara reçut le billet de mort à marges noires, elle
s'évanouit, et, longtemps après qu'elle fut revenue à elle, ses larmes
coulèrent en abondance. Hermine resta pelotonnée dans un coin jusqu'au
soir et du soir jusqu'au matin, sans rien dire. Le lendemain, elle fit
offrir le saint sacrifice pour le repos de l'âme du défunt et pria de
tout son coeur.
Le premier rayon du soleil d'été ramena la baronne à Separowze. Elle
apprit que madame Janowska habitait encore la maison où était mort
Maryan et résolut d'aller lui rendre visite. La veuve, en grand deuil,
la reçut avec plus de surprise que d'indignation; elle répondit à toutes
les questions qui lui furent posées sur les derniers moments de son
mari. Warwara, ayant fini de l'interroger, regarda, non sans quelque
embarras, ses ongles roses et murmura timidement:
--Parlons, s'il vous plaît, de la somme que me devait le pauvre homme...
vous savez bien, la somme...
--Ma foi! il me semble que vous n'avez épargné aucun moyen pour vous la
faire rendre! répondit froidement madame Janowska.
--Je croyais, dit Warwara en soupirant, je supposais... enfin je compte
sur votre honnêteté...
Hermine tirait énergiquement sa maîtresse par la robe, mais elle ne
réussit pas à l'arrêter dans cette ignoble réclamation.
--Car enfin, continua la baronne, vous vivez de mon argent.
--De votre argent! s'écria la veuve en se levant toute droite; avez-vous
bien l'impudence de venir parler ici de ce commerce d'âmes, femme
éhontée! Ainsi vous croyez m'avoir payé le sacrifice que je vous ai
fait?... Vous ne le pouviez pas, m'eussiez-vous donné tout l'or du
monde! Je me disais que mon mari, qui vous aimait, serait heureux comme
il ne pouvait l'être avec moi; voilà pourquoi je vous l'ai donné,
n'exigeant en échange que mon pain quotidien, afin de ne plus lui être à
charge, afin qu'il fût heureux! répéta Théofie dans l'obstination de son
étrange dévouement. L'a-t-il été? Non! Vous nous avez trompés tous les
deux, moi et lui...
--Je vous en prie, murmura Warwara, ménagez mes nerfs.
--Sa mort est sur votre conscience, répéta sans l'entendre madame
Janowska, vous l'avez tué! que son spectre vous poursuive...
La baronne trembla sous cette menace.
--De grâce! répétait-elle en s'efforçant de gagner la porte.
--De moi, vous n'obtiendrez rien; non, rien, pas un kreutzer; emportez
ses vieilles nippes si vous voulez... tenez... ceci vous appartient!
Mais madame Bromirska avait pris la fuite.
Une fois dehors, Hermine lui dit brusquement:
--Rentrez toute seule; j'ai encore du chemin à faire.
--Où vas-tu donc?
--A son tombeau.
--Oh! Herminoskha, ma chère Nushka, supplia la baronne, n'y va pas! ne
fais pas cela! Je ne dormirais pas de la nuit!
--Peu m'importe! répondit la bohémienne en s'échappant.
Lorsqu'elle revint le soir, Warwara la regarda tout émue:
--Qu'as-tu été faire là? demanda-t-elle enfin.
--Planter des fleurs sur son tombeau.
--Tu les as plantées toi-même?
--Moi-même.
--Jésus! Marie! ne me touche pas... Va-t'en! Va-t'en!
Elle se déshabilla toute seule, tant était grande son horreur pour ces
mains qui avaient touché la terre où reposait Maryan; mais, au coup de
minuit, Hermine la vit se précipiter dans sa chambre un flambeau à la
main et le visage revêtu d'une pâleur livide:
--Je meurs! dit-elle, je deviens folle! Je l'ai vu! Je l'ai vu!
--Qui donc?
--Le mort!--Ses dents s'entrechoquaient en parlant.--J'ai senti son
souffle froid comme la tombe, et, quand j'ai ouvert les yeux, il était
là debout devant mon lit et me faisait signe!...
--Eh bien! répliqua Hermine, c'est une punition du Ciel! Vous l'avez
bien méritée! Je souhaite qu'elle se renouvelle chaque nuit.
--Nuschka, veux-tu me faire perdre l'esprit? sanglota la baronne. Je
commanderai cent messes pour lui... Crois-tu que cela me viendra en
aide?... Cinquante messes, qu'en dis-tu?--reprit-elle après une pause
qui lui avait suffi apparemment pour se calmer un peu.
Lorsque la joyeuse lumière du jour entra dans la chambre, Warwara trouva
que dix messes seraient assez, et après le déjeuner elle envoya Hermine
chez le curé pour commander une seule messe, qui ne fut suivie d'aucune
autre, le spectre de Maryan Janowski ne s'étant plus montré.
La baronne avait trente ans à cette époque, c'est à-dire l'âge où une
femme bien portante est à l'apogée de ses charmes et plus dangereuse
que jamais; le bonheur ne voltige plus devant elle comme un papillon
chatoyant, mais il se couche à ses pieds comme un chien soumis. La tête
de Warwara rappelait la beauté sévère de la Vénus au miroir, du Titien;
sa haute taille, sa démarche avaient autant de grâce que de majesté.
Elle était riche, tout le monde lui rendait hommage, elle pouvait
satisfaire tous ses désirs, et cependant elle n'était pas contente.
Une perpétuelle inquiétude, qu'elle attribuait à ses nerfs malades, la
tourmentait sourdement. Chaque jour, son médecin lui donnait de nouveaux
conseils; enfin, il trouva l'oeuf de Christophe Colomb:
--Il vous faudrait plus d'activité, madame, dit-il gravement;
occupez-vous de quelque façon utile.
Warwara s'occupa en effet, et de la manière qui, à son point de vue,
était le plus utile.
Elle était entrée en relations à Lemberg avec un Juif du nom de
Gottesmann; ce personnage, aussi dévot que rusé, possédait toute sa
confiance. Gottesmann n'était certes pas ce qu'on appelle un honnête
homme, mais il avait une habileté merveilleuse pour esquiver la loi sans
se compromettre. De concert avec ce Juif, la baronne commença donc à
dépenser utilement son activité selon l'ordonnance du médecin. L'hiver,
elle habitait Lemberg, et l'été Separowze, s'occupant à la campagne
comme à la ville d'affaires aussi variées qu'intéressantes. Elle prêtait
de l'argent, avec une surprenante obligeance, aux officiers, aux fils de
famille qui étudiaient dans la capitale, aux petits employés. L'embarras
de ces pauvres gens l'amusait; les imbroglios, les scènes de drames
auxquels ils la faisaient assister avaient pour ses nerfs détendus un
charme indicible; elle buvait leurs larmes comme du champagne. Quand un
lieutenant, ayant engagé sa parole d'honneur, se voyait sur le point de
perdre son grade, quand un jeune gentilhomme déshérité par suite de ses
folies parlait de se brûler la cervelle, quand un père de famille criblé
de dettes se tordait à ses pieds, tel qu'un ver qu'on écrase, alors elle
jouissait réellement de la vie et savourait jusqu'aux moindres détails
de la situation, sans en dédaigner un seul. D'abord elle feignait d'être
inflexible, puis elle accordait une vague espérance, comme si les
prières de ses débiteurs aux abois et quelques à-compte, toujours bien
reçus, l'eussent désarmée; mais la saisie ne s'ensuivait pas moins. Les
atermoiements n'avaient d'autre but que de rassurer ses victimes afin
de lui permettre de fondre sur elles à l'improviste. Quand elle avait
traîné enfin sa proie en prison, Warwara rentrait dans son argent et il
se trouvait que sans rien risquer elle avait savouré quelques agitations
délicieuses.
--Mon Dieu! disait-elle, il y a des femmes qui font venir leurs
toilettes de Paris, des hommes qui entretiennent plusieurs maîtresses à
la fois. Moi, j'ai des goûts tout particuliers. Mon unique plaisir
est d'avoir quelques pensionnaires sous les verrous de la prison pour
dettes.
Aux véritables indigents, elle ne donnait jamais une obole, car la
satisfaction de les torturer ne l'eût jamais dédommagée d'une perte;
l'avidité l'emportait encore chez elle sur la jouissance qu'elle
éprouvait à faire sentir aux malheureux le pouvoir de l'argent.
Plus la baronne gagnait, moins elle devenait scrupuleuse dans ses
spéculations. Elle prêtait sur des immeubles, sur le blé, sur des
marchandises de toutes sortes. Si le payement ne s'effectuait pas
au jour dit, elle posait sa belle main blanche sur l'objet engagé,
l'exécution avait lieu, et, à la vente, M. Gottesmann se rendait
d'ordinaire acquéreur à vil prix pour revendre ensuite le plus
avantageusement possible. Nombre de marchés frisaient la ligne de
séparation qui, fine comme un cheveu, est tirée entre les choses
permises et les choses défendues. La baronne tendait volontiers ses
filets sur les terrains vagues où la justice n'a point de prise. Ainsi,
elle possédait, par indivis avec un parent de feu son mari, certaine
maison à Cracovie. Il arriva qu'un seigneur des environs voulut acheter
un immeuble. Warwara s'empressa de recommander la maison de Cracovie,
mais elle passa sous silence ce détail peu important qu'elle en possédât
la moitié. La maison valait quarante mille florins. Selon le conseil
de son astucieuse parente, le cousin de Bromirski, agissant comme
propriétaire unique, demanda le double de cette somme; mais M.
Gottesmann, qui s'était posé en entremetteur, conseilla fortement à
l'acquéreur de ne donner que soixante mille florins, pas un kreutzer
de plus. C'était aussi l'avis du gentilhomme; malheureusement, il lui
manquait vingt mille florins. Gottesmann lui procura donc cette somme à
douze pour cent; la baronne donna l'argent, et l'affaire fut conclue;
Warwara reçut aussitôt sa part de vingt mille florins, plus dix mille
florins pour l'argent prêté; elle trouva moyen en outre de grappiller
dix mille francs de chicanes.
Autant la baronne était indulgente pour elle-même, autant elle se
montrait sévère pour autrui; elle dépouillait sans scrupule; mais le
sens moral s'éveillait chez elle dès qu'elle se sentait lésée, si peu
que ce fût. Il fallait la voir alors fulminer des malédictions contre
les coupables! Un de ses fermiers, ruiné par la grêle ou par un
incendie, venait-il la supplier d'avoir un peu de patience, elle se
tordait les mains en s'écriant:--Désormais, je ne me fierai à personne,
non, à personne! Moi qui vous croyais honnête homme! N'est-ce pas,
Hermine? toi aussi, tu le croyais honnête? Et maintenant vous descendez
au rang des voleurs, des bandits!... Retirez-vous... sortez de ma
présence!...--Quiconque lui faisait perdre un liard cessait aussitôt
d'être honnête. Hélas! bien d'autres que Warwara voient un sot dans
chacun des pauvres hères qu'ils rançonnent et un fripon en celui qui
leur fait du tort! Le monde juge-t-il autrement? Nos créanciers ne
sont-ils pas toujours à nos yeux des bourreaux et nos débiteurs des
coquins? Demander à Warwara un peu de pitié pour des paresseux, des
prodigues, des maladroits, c'eût été vraiment trop exiger d'une femme
raisonnable. Jamais elle n'eut cette faiblesse à se reprocher; la
sensibilité ne lui joua jamais de tours; ses nerfs eux-mêmes devenaient
au besoin singulièrement calmes: le grincement d'un clou sur un mur les
eût exaspérés, mais le spectacle d'une exécution ne les chatouillait que
très-agréablement. C'est que la richesse endurcit plus vite un coeur
que l'eau bouillante ne durcit un oeuf. Warwara ne se laissait donc
ni persuader, ni toucher, ni intimider; elle montrait même une telle
intrépidité lorsqu'il s'agissait d'argent, qu'elle faillit devenir un
jour victime de son héroïsme.
Un voisin de Warwara, le seigneur Papowitch, petit russien, grand
faiseur de projets, qui bâtissait aujourd'hui un moulin, pour y ajouter
demain une boulangerie à vapeur, quitte à démolir le tout dès que lui
souriait un nouveau système, le seigneur Papowitch, un songe-creux de la
première sorte, occupé tantôt de l'invention d'un vaisseau perfectionné,
tantôt de celle d'un canon ou d'un ballon modèle, eut le malheur de
découvrir sur ses terres une argile qui lui sembla propre à faire de la
porcelaine. Aussitôt le projet d'une fabrique de porcelaine germa
et mûrit dans son esprit, mais l'argent comptant lui manquait pour
l'effectuer. Il rendit visite à sa voisine et développa ses idées d'une
façon qui séduisit apparemment la baronne, car celle-ci n'hésita pas à
lui remettre dix mille florins contre une lettre de change payable au
bout d'un an. Bien que le bon jeune homme eût été contraint d'écrire
douze mille florins au lieu de dix mille, il ne manquait jamais depuis
de faire l'éloge de son obligeante voisine.
Les constructions avançaient; il se procura des machines, prit des
ouvriers; mais, avant le terme échu, il lui fallut encore emprunter
trois mille florins, ce qui ne l'empêcha pas d'être obligé de s'arrêter
peu après, faute de ressources. L'échéance vint: il dut demander un
délai. Warwara lui accorda six mois, s'il voulait s'engager pour quinze
mille florins. Lorsqu'il fit de nouveau appel à sa patience, elle se
montra moins accommodante et en exigea vingt mille, toujours payables
dans six mois; mais le malheureux Papowitch, se trouvant de plus en plus
embarrassé, Warwara n'hésita pas ensuite à faire saisir la forêt et le
moulin. Elle gagna encore dix mille florins à cette saisie. Plus que
jamais l'infatigable Papowitch cherchait de l'argent pour achever sa
fabrique. Cette fois, M. Gottesmann intervint comme une fée bienfaisante
et procura cinq mille florins pour lesquels le propriétaire souscrivit
un billet de six mille, qui en deux années s'éleva jusqu'à douze mille,
sans que la fabrique pût être encore mise en activité. Au jour de
l'échéance, le pauvre Papowitch fut tout surpris de voir la plus aimable
femme du cercle, comme il l'avait longtemps nommée, faire main-basse sur
la métairie, les troupeaux, les pâturages et enfin sur la fabrique. Il
se consola par un nouveau projet. En fouillant ses champs, il y avait
trouvé du charbon de terre; cela valait une mine d'or! Naturellement,
l'exploitation lui coûta cher, mais une bonne fortune lui fit rencontrer
certain gros Juif qui lui procura deux mille florins. Ce fut le dernier
emprunt de ce constructeur de châteaux en Espagne. La seigneurie, la
terre furent vendues par autorité de justice; ensemble elles valaient
bien quarante mille florins; les enchères cependant n'atteignirent pas
cette somme, ou plutôt à la première et à la seconde enchère aucun
acheteur ne se présenta. À la troisième, la plus aimable femme du cercle
offrit deux mille florins, et la propriété lui fut adjugée. Alors
seulement, les yeux du bon Papowitch s'ouvrirent; ils s'ouvrirent même
très-grands, si grands, que sa charmante voisine lui fit soudain l'effet
d'une ogresse qui avait dévoré le pauvre nain membre par membre, comme
on mange un artichaut feuille à feuille. Un instant il forma le suprême
projet de mettre le feu à sa maison, mais il s'en tint finalement à
celui de partir pour Baden, où le râteau du croupier balaya son dernier
sou. On le revit dans le pays quelque temps après, déguenillé, en bottes
trouées. Ainsi vêtu, il osa se présenter dans le salon de la baronne:
--Que voulez-vous? lui demanda celle-ci avec hauteur.
--Je veux mon argent, je veux mon moulin, mes champs, ma maison.
--Je crois que vous avez perdu la tête.
Warwara s'était levée, mais Papowitch la saisit par le bras et tira un
couteau.
--Misérable! s'écria-t-il, voilà tes intérêts!
En même temps, il lui portait à la poitrine un coup qui ne la blessa que
légèrement, car le pauvre diable ne savait ce qu'il faisait: il était
ivre.
Elle appela au secours.
Papowitch laissa tomber le couteau; il essayait de l'étrangler quand les
domestiques accoururent.
Il fut terrassé.
--Attachez-lui les mains! criait la baronne, il a voulu m'assassiner,
frappez! frappez-le! et traînez-le en justice.
Maintenant Papowitch implorait sa grâce, déclarant qu'il n'avait voulu
que l'effrayer; ce fut en pure perte. Roué de coups, à moitié mort, il
fut jeté dans une charrette pour être conduit à Kolomea. La baronne
parut aux assises dans une toilette élégante pour témoigner contre
lui. Lorsqu'elle l'eut entendu condamner à trois années de prison,
considération prise des circonstances atténuantes, elle fronça le
sourcil et dit qu'il n'y avait pour de tels drôles qu'un seul châtiment:
la potence, qu'il fallait les arracher comme autant de mauvaises herbes.
Elle envoya même aux journaux de Vienne un article de plaintes et de
récriminations contre la justice gallicienne.
Tout endurcie que fût cette femme, elle ne pouvait cependant se passer
d'affection et non pas seulement de cet amour sensuel qu'elle en
était venue à demander aux valets de bonne mine dont elle s'entourait
volontiers, mais de pur dévouement. Aussi l'empire d'Hermine
grandissait-il tous les jours. La bohémienne tyrannisait, opprimait sa
maîtresse, réglant sa nourriture, sa toilette, ses plaisirs, s'amusant
parfois à la faire pleurer, tant elle se montrait impertinente et
capricieuse. N'importe, la baronne tenait à elle par-dessus tout;
c'était l'unique créature qui, croyait-elle, lui appartînt sincèrement;
or, il n'est pas de coeur au monde qui s'affranchisse complétement du
besoin d'aimer et d'être aimé, fût-il en apparence de pierre ou de
glace.