VI

En rentrant, Warwara trouva Hermine accroupie auprès de l'âtre, par

terre, la tête enveloppée de ses tresses dénouées et renversée contre le

mur. Elle s'était endormie dans son désespoir. La baronne l'éveilla en

lui touchant doucement le genou du bout de son pied. Elle entr'ouvrit

les yeux, mais ne bougea pas. Warwara, entrant dans la chambre de

Maryan, appela ce dernier, alluma une bougie, revint auprès d'Hermine et

l'interrogea.

--Il est parti, répondit la bohémienne.

--Parti? pour me rejoindre au théâtre peut-être?...

--Non, pour Kolomea.

--Mais il n'a pas un kreutzer sur lui!

--Il est parti cependant!

Warwara retourna dans la chambre, fouilla partout, compta son or,

inspecta son écrin. Il n'avait rien emporté! Ayant constaté cela, elle

tomba éplorée dans un fauteuil.

Le vide laissé par ce départ lui devint de jour en jour plus sensible.

Mirosoff et sa soeur l'importunaient; elle avait pris l'Italie en

grippe. Sans même dire adieu à ses amis, elle quitta Rome brusquement et

passa quelques mois à Paris. L'été la retrouva, comme de coutume, dans

sa seigneurie de Separowze. Le premier soin de la baronne avait été de

s'informer de Maryan. Elle apprit que, gravement malade, celui-ci avait

été recueilli par un pauvre maître d'école du voisinage. Elle lui

écrivit une lettre pleine de tendres reproches: Maryan ne répondit pas;

elle écrivit de nouveau, se plaignant de son ingratitude. Point de

réponse encore.

Alors elle cessa d'implorer l'amant et s'adressa au débiteur, le priant

de lui rendre par fractions la somme qu'il lui devait. Même silence. Le

temps s'écoula. Peu à peu elle parut oublier le pauvre Maryan Janowski,

mais une rencontre inattendue vint rafraîchir sa mémoire.

C'était par une après-midi d'automne. La baronne avait fait en compagnie

de sa fidèle Hermine une assez longue promenade et retournait chez elle,

fatiguée. Les rayons du soleil ruisselaient tièdes et clairs sur le

feuillage devenu rare et qui brillait des plus beaux tons de pourpre;

comme un fleuve d'or roulaient les feuilles tombées que l'on foulait aux

pieds et que le vent poussait devant lui par tourbillons; le ciel était

d'un bleu pâle admirablement limpide, mais dans l'air flottait une odeur

lourde et stupéfiante qui rappelait un peu l'église et tout autant la

cave. Le lointain était barré par une de ces murailles basses et

grises que forment les brumes en s'amoncelant; des fils de la Vierge

s'accrochaient aux chaumes et aux herbes desséchées; un vol de grues se

dirigeait vers le sud; bientôt on n'en vit plus qu'un triangle noir qui

se dessina sur le ciel, tandis que de temps à autre les cris stridents

des oiseaux voyageurs retentissaient dans le lointain comme un appel de

détresse.

Une cigogne retardataire perchée sur une grange faisait tristement

claquer son bec; on eût dit la crécelle de bois du vendredi saint. Aucun

oiseau ne gazouillait plus; l'oeil eût vainement cherché dans l'espace

l'aile diaprée d'un papillon: c'en était fait de la danse des moucherons

à travers les flammes rouges du soir, c'en était fait du concert des

grillons et du bourdonnement des abeilles. Un solennel silence régnait

dans la nature et faisait penser à ce calme qui se répand sur le visage

d'un mort après qu'est exhalé le dernier soupir. Au milieu de ce

silence, sous ces mourantes lueurs, Warwara vit tout à coup Maryan

assis sur un banc de bois au seuil d'une maisonnette; ses mains étaient

jointes devant lui; ses grands yeux bleus levés vers le ciel semblaient

suivre le vol des oiseaux de passage qui émigraient vers le sud. Et

qu'il était pâle! A peine tenait-il encore à la terre!

La baronne frissonna, fondit en larmes, puis elle rebroussa chemin

précipitamment. Il lui était impossible de passer devant le spectre de

celui qu'elle avait aimé.

Aux premières neiges, elle regagna Lemberg. Là, elle apprit, dans une

fête chez le gouverneur, de la bouche de certain gentilhomme qui

avait des terres dans le voisinage de Kolomea, que Maryan Janowski

n'atteindrait pas le printemps, et qu'il eût manqué du strict nécessaire

si quelques amis d'autrefois, entre autres un vieux juif ancien factotum

de son père, ne l'avaient point secouru. Le lendemain, Warwara se rendit

chez un procureur, qu'elle chargea de poursuivre Maryan selon la loi.

Lorsque celui-ci reçut la sommation, il ne fit que sourire et déchira le

papier en deux morceaux qu'il jeta au feu.

--L'affaire peut se discuter, lui dit le maître d'école qui

l'hébergeait. Ne la remettrez-vous pas entre les mains d'un avocat?

--Oh! dit Maryan avec un nouveau sourire, j'ai déjà le meilleur

des avocats, celui contre lequel tous les tribunaux du monde sont

impuissants, la mort.

Un soir, on entendit dans la rue un joyeux tintement de grelots, et la

porte du malade s'ouvrit avec impétuosité pour livrer passage au maître

d'école, puis ce brave homme s'arrêta tout à coup, sourit, toussa,

cracha d'un air embarrassé; il finit par bégayer:

--Monsieur le bienfaiteur..., il y a quelqu'un là.

--Qui donc? demanda Maryan avec effroi.

--Une dame qui... quel bonheur!... une dame qui... voyez vous-même...

Sur le seuil parut une femme enveloppée de voiles épais. Le malade se

redressa, et la dernière goutte de sang qui restait dans ses veines

monta violemment à ses joues. Mais déjà la femme voilée lui tendait les

bras et venait s'agenouiller près de sa chaise.

--Maryan! murmura-t-elle d'une voix qui n'était pas celle de Warwara.

--Mon Dieu! est-ce possible? Vous, Théofie?... vous?... Qu'est-ce...

qu'est-ce qui vous amène?

--Tu me le demandes? dit madame Janowska en arrachant son voile, tu me

le demandes, et je suis ta femme? et tu souffres?...

--Sois tranquille sur ce point. Dieu me délivrera bientôt.

--Je suis venue pour te soigner! s'écria la bonne créature. Si tu le

permets... ajouta-t-elle avec crainte.

--Ma pauvre amie, tu seras bien mal ici...

--Bah! nous nous arrangerons...

Elle n'en dit pas davantage, mais se mit à déballer mille petites choses

qui soulagent les malades et dont Maryan avait été privé jusque-là.

Lorsque Hermine, avec un plaisir visible, apprit cette nouvelle à sa

maîtresse, celle-ci eut une attaque de nerfs.

--Cette femme est auprès de lui! elle le soigne! elle fait venir des

médecins en consultation, et tout cela, grand Dieu! avec mon argent! Oh!

les hommes n'ont ni honneur ni conscience!

A mesure que la terre s'éveillait sous le souffle du renouveau, Maryan

se sentait mieux.

--Patience, lui disait sa femme, encore quelques semaines, et nous

aurons le printemps. Tu guériras tout à fait.

--Pour jouir du bien-être que je ressens, répondit le malade, il faut

qu'un homme soit bien près de la mort. La vie ne s'annonce pas si

consolante et si légère.

Déjà les frimas fondaient le long des vitres, un vent doux passait sur

la plaine de neige; le fleuve rompait ses chaînes avec un bruit de

tonnerre, et de tous côtés naissaient des ruisseaux qui descendaient

vers lui en murmurant; une vapeur humide s'élevait sans cesse; de

grosses gouttes d'eau pareilles à des larmes perlaient aux fenêtres:

c'était partout un bruissement perpétuel. Encore un jour, encore un,

et la terre, dépouillée de son linceul, s'épanouirait dans une vapeur

bleuâtre. Des petits nuages de ouate moutonnaient sur le ciel serein; le

sol fumait et remplissait l'air d'un parfum frais, capiteux, enivrant;

les corbeaux s'envolaient lourdement vers la montagne; les moineaux

pépiaient sur les branches encore nues et dans les haies qui servent

de clôture aux chaumières. Le gazon flétri se parait d'une verdure

nouvelle; tout était si distinctement dessiné par le vigoureux éclat du

soleil, que le moindre petit tronc d'arbre sur la colline lointaine,

chaque abreuvoir perdu au sein des pâturages apparaissait avec une

netteté extraordinaire. Déjà commençaient dans les airs ces jeux

folâtres, ces chansons, auxquels succède bientôt l'épanouissement

complet de tout ce qui vit.

Un jour, une hirondelle cherchant son ancien nid entra sous le porche;

elle voltigea quelques minutes deçà delà avec des petits cris, puis elle

s'égara jusque dans la chambre du malade, où, après avoir fait mille

tours, elle finit par se reposer sur le dossier de sa chaise, en

clignant ses petits yeux noirs.

--Elle nous apporte le printemps, dit Théofie avec joie; ne dirait-on

pas qu'elle va nous conter des nouvelles de ces beaux pays lointains où

il n'y a pas d'hiver?

Le malade se retourna, et regardant l'oiseau familier:

--Oui, oui, dit-il, elle vient me parler d'un pays où il n'y a plus

d'hiver, plus d'orages, plus de douleurs, plus de déceptions... Ne

connais-tu pas la croyance populaire? L'hirondelle qui entre dans la

chambre en volant est une messagère de paix, une messagère de mort...

--Pourquoi ces tristes pensées?

--Elles ne sont pas tristes, Théofie; elles me sont très-douces. Cette

nuit, j'ai rêvé que je volais, moi aussi, et, tandis que je m'élevais

de plus en plus haut, la terre se déroulait au-dessous de moi comme une

broderie bigarrée; les rivières n'étaient plus que des fils d'argent, et

les nuages voguaient dans l'azur comme des cygnes sur une nappe d'eau.

S'envole-t-on quand on est mort? Je voudrais m'envoler.

Le même jour, il fut saisi d'une grande faiblesse, mais refusa de se

coucher. Il sourit lorsque les huissiers de Kolomea entrèrent pour

saisir ses meubles au nom de la baronne Bromirska; il les observa en

souriant toujours, tandis qu'ils inscrivaient consciencieusement ses

habits râpés, son linge usé, ses vieilles bottes.

--Le reste m'appartient, dit sa femme, mettant la justice à la porte.

L'hirondelle était sortie depuis longtemps, mais Maryan croyait toujours

l'entendre; il la cherchait à travers la chambre. La nuit, il demanda

une fois à boire, puis voulut s'habiller. On lui obéit, on lui donna ses

vêtements, on le porta jusqu'à la fenêtre.

--Laisse entrer, dit-il à sa femme, l'odeur des fleurs nouvelles... J'ai

senti le printemps!... Que c'est doux, que c'est bon!...

Théofie hésitait à ouvrir la fenêtre, mais Maryan fit un mouvement des

paupières qui signifiait:--Désormais, peu importe...--Et la fenêtre fut

ouverte.

--Ne la referme, dit le mourant, qu'après que je ne serai plus, afin que

mon âme puisse s'envoler.

Il resta quelque temps tranquille, comme s'il eût respiré avec délices

l'air embaumé. Tout à coup, sa tête se renversa, et il se mit à chanter

tout bas:

Petite moissonneuse,

Aiguise ta faucille;

Dans la steppe, belle fille,

Le froment est mûr!

Au matin revinrent l'huissier, le clerc et le juge du village. Ils

avaient reçu l'ordre exprès de conduire en prison Maryan Janowski, la

baronne Bromirska ayant demandé, outre la saisie, la contrainte par

corps. Théofie les conduisit dans la chambre funèbre, où brûlaient six

grands cierges autour de Maryan, qui, pâle, paisible, plus beau que

jamais, les mains jointes sur les fleurs qui jonchaient sa poitrine,

semblait dormir. La fenêtre était restée ouverte, et, sur le rebord,

l'hirondelle, familièrement perchée, jetait son petit cri doux et triste

devant le catafalque drapé de noir.

--Le voici, dit avec amertume madame Janowska. Conduisez-le en prison si

vous voulez.

Les trois hommes firent le signe de la croix et s'agenouillèrent pour

réciter une prière.

Le legs de Caïn Un Testament — Basile Hymen — Le Paradis sur le Dniester · 第 11 / 37 题