IV

Warwara donna en ces circonstances à sa mère une première preuve d'amour

filial; elle prit madame Gondola dans sa maison. Les mauvaises langues

prétendirent que c'était en qualité de femme de charge.

Jamais veuve ne porta le deuil avec plus de plaisir que Warwara, car

chaque miroir lui répétait que les crêpes noirs faisaient valoir son

teint éblouissant. Du reste, elle se dédommagea d'une année de retraite

forcée par les plaisirs de l'année qui suivit. M. de Lindenthal avait

demandé sa main; elle répondit avec autant de grâce que de fermeté

qu'elle voulait rester libre, mais qu'elle ne lui défendait pas

d'embellir ses jours.

Warwara n'était économe que de son propre argent. Elle acceptait sans

scrupule les fêtes que Lindenthal lui donnait, elle acceptait sa loge au

théâtre de Lemberg, de même qu'elle lui permettait de la conduire aux

bals du gouverneur et des magnats. Retournait-elle à Separowze? Toute la

contrée était sur le qui-vive, car ce devait être le signal de quelques

splendides réjouissances, et jamais l'attente de l'honnête noblesse

campagnarde ne fut déçue; aujourd'hui encore, ceux de ses membres qui

ont survécu à cette époque racontent les féeries imaginées par la

baronne Bromirska. Elle monta une fois avec Lindenthal dans un traîneau

qui représentait un ours blanc emporté par six chevaux noirs. Vêtue

comme une czarine, coiffée d'un kalpak élevé à plumes de héron, elle

jetait à la foule enthousiaste des poignées de ducats qui ne sortaient

pas de ses coffres. Sur l'étang gelé, on construisit au mois de janvier

un petit palais de glace dont le portail était précédé de deux dauphins

crachant des flammes. Au carnaval c'était des bals masqués, des cortèges

où figurait Warwara en Vénus triomphante sur un char de forme antique.

L'été suivant eurent lieu des régates tout à fait extraordinaires, les

bateaux finissant par donner la chasse à une baleine de carton qui fut

traînée ensuite, à l'aide de harpons d'argent, devant la reine de la

fête. Sur une estrade se tenaient des musiciens en costumes turcs et,

lorsque la nuit se répandit, l'étang et ses bords étincelèrent soudain

de lanternes de couleurs comme prélude au plus brillant des feux

d'artifice.

Dans le tourbillon d'une pareille vie, Warwara n'oubliait pas

l'administration de ses terres; en même temps elle augmentait ses

revenus par d'habiles spéculations. Rien n'échappait à sa surveillance

âpre et impitoyable. Le fermier de son moulin ne pouvant payer

exactement, avait demandé en vain un sursis; en vain sa femme

s'était-elle jetée aux pieds de la baronne; il fut accusé, condamné et

une commission vint de Kolomea pour procéder à l'exécution légale. Tout

étant fini, ces messieurs furent priés de dîner à la seigneurie, selon

un vieil usage auquel ne pouvait échapper la baronne, bien qu'elle le

désapprouvât. Quelle surprise pour Warwara lorsque, entrant dans la

salle à manger, elle se trouva en face de Maryan Janowski! Le jeune

homme impressionnable rougit jusqu'aux yeux; la femme froide, prudente

et hardie, perdit elle-même quelque peu contenance. Néanmoins elle se

remit promptement, lui tendit la main et s'écria:

--Quel heureux hasard!

Puis elle força M. Janowski de s'asseoir auprès d'elle à table et quand,

le dîner terminé, les convives prirent place à la table de jeu, Warwara

appela Maryan auprès d'elle sur un petit divan turc, à l'autre extrémité

du salon.

--Dites-moi avant tout, mon ami, demanda-t-elle avec aisance, pourquoi,

puisque nous sommes si proches voisins, vous ne m'avez jamais rendu

visite?

--Je vous prie, madame la baronne, de considérer ma position...

--Vous êtes marié, c'est vrai! dit Warwara d'un ton moqueur.

--Ce n'est pas seulement cela, répondit Maryan avec calme, je suis

encore greffier du tribunal de Kolomea.

--Je ne comprends pas...

--Vous ne comprenez pas que je suis pauvre et que vous êtes riche? Vous

ne comprenez pas qu'un honnête homme ne saurait être tenté par le rôle

de parasite?

--Je désire pourtant vous voir, dit la baronne, sa main blanche comme

l'hermine mollement posée sur celle de Maryan, vous voir très-souvent...

Je ne vous ai pas oublié, moi, bien que vous paraissiez, ajouta-t-elle

très-bas, avoir effacé tout à fait de votre coeur certains souvenirs qui

me sont chers.

--War... madame!...

--Point de paroles, interrompit Warwara; donnez-moi des preuves

sérieuses de repentir, et je verrai si je dois vous pardonner.

Elle lui pardonna, car il revint souvent. Bien que l'honnêteté mît un

sceau sur ses lèvres, il laissait lire dans ses yeux bien des choses

qui, reliées et dorées sur tranche, se nomment de la poésie. Maryan

était trop fier pour parler de ce qui reposait au plus profond de son

âme, comme dans un sépulcre; il employait donc tous les moyens pour ne

pas se laisser entraîner à de périlleuses conversations. Il y avait par

exemple un échiquier sur la petite table devant le divan turc. Maryan

plaçait cet échiquier entre lui et Warwara, qui toutes les fois

l'amenait à se rendre.

--Comment peut-on jouer aussi mal? dit-elle un jour; il n'y a pas de

plaisir à vous battre. Faites donc attention!

--Je suis tout attention, répliqua Maryan et c'est justement ce qui me

trouble.

--A quoi faites-vous donc attention?

--A vos mains.

Ses mains étaient en effet fort belles. Elle le savait et sourit.

--Quand vous tenez suspendue au-dessus du damier cette main qui pourrait

être un chef-d'oeuvre de statuaire, continua le jeune homme, j'ai

toujours l'impression qu'il vous serait aussi facile de toucher ma

poitrine et de saisir mon coeur.

--Ah! et qu'en ferais-je?

--Une pelote à épingles peut-être.

Un jour Maryan vint dans l'après-midi. Il faisait si beau que Warwara ne

voulut pas le retenir à jouer et proposa une promenade.

Elle mit son grand chapeau de paille, prit son ombrelle et s'en alla

gaîment avec lui à travers les ondes mûrissantes des blés, du côté du

village d'Antoniowska. Le soleil brûlait, l'air était lourd à étouffer,

de grands nuages blancs se gonflaient comme des voiles et montaient vite

sans qu'on sentît le souffle qui les poussait en avant. Les oiseaux

se taisaient, on n'entendait que le coassement des grenouilles et la

chanson des cigales. Par un temps semblable, on cherche l'ombre. Warwara

s'assit sur la lisière d'un verger; Maryan se tenait debout à quelques

pas, la regardant mordiller un épi de blé:

--Je suis fatiguée, dit-elle; cette chaleur est insupportable.

--Nous aurons de l'orage, répliqua Maryan sans se rapprocher.

--Croyez-vous?

Comme le silence se prolongeait:

--En pareil cas, pensa la baronne, la littérature est la meilleure

ressource.--Et elle entama une comparaison entre les romans français et

anglais à laquelle Maryan ne s'attendait guère; il s'y jeta cependant à

corps perdu pour sortir d'embarras. Tous deux parlaient avec tant de feu

qu'ils ne remarquèrent pas ce qui se passait au ciel. De grosses gouttes

de pluie les avertirent de gagner le village. Warwara cherchait en vain

à s'abriter sous son ombrelle; une forte grêle se mêlait à des torrents

d'eau.

--Nous serons lapidés! criait-elle.

Maryan l'entraîna, éperdue, jusqu'à la plus proche chaumière qui se

cachait sous les pommiers et les buissons de syringa. Il en poussa

la porte, et aussitôt une grosse poule mouchetée, effrayée de cette

irruption, sauta sur la table avec des gloussements de détresse, puis de

la table sur le poêle où elle continua de s'agiter.

--Les gens de la maison doivent être aux champs, dit la baronne, et moi

je suis trempée; si l'on pouvait faire un peu de feu pour se sécher!

Maryan eut vite trouvé du bois résineux et quelques brins de fagot qui

remplirent le poêle de pétillements pareils aux coups de fusils d'une

bataille.

--La paysanne a sûrement des robes, dit-il ensuite, il faut que vous

changiez de vêtements sous peine de prendre la fièvre.

Ouvrant une armoire, il en tira quelques hardes. Warwara, assise sur une

caisse peinte, s'efforçait en vain d'ôter ses bottines; le cuir était

gonflé par l'humidité.

--Permettez-moi de vous aider, murmura Maryan.--Et, pliant le genou, il

défit les bottines, tira les bas, puis enveloppa les pieds nus, d'une

beauté marmoréenne, dans les mouchoirs de la paysanne. Il n'y avait

point de bas, bien entendu, mais les lourdes bottes du dimanche

pouvaient servir, faute de mieux. Après s'être acquitté avec une réserve

imperturbable de son office de femme de chambre, Maryan sortit, laissant

la baronne se déshabiller. Elle apparut bientôt sur le seuil vêtue d'un

jupon bleu très-court, d'une chemise chamarrée de broderies en laine

rouge et d'un corset de drap noir comme une belle de village de

la Petite Russie. Les femmes pensent à la parure dans toutes les

situations, elle avait donc entouré son cou de grains de corail et

noué autour de sa tête un mouchoir jaune qui, cachant le front à demi,

grandissait encore ses yeux.

--Est-ce que je vous plais ainsi? demanda-t-elle à Maryan.

Perdu dans une muette admiration, il oublia de répondre.

--Mais vous aussi, ajouta-t-elle, vous tremblez de froid. Allez changer

d'habits. Ne m'entendez-vous pas?

--J'écoute.

--Cela ne suffit pas; il faut obéir.

--Comme vous voudrez.

Après s'être déguisé en paysan gallicien Maryan fouilla toute la

chaumière.

--Il n'y a de thé nulle part, dit-il enfin. Je ne trouve que de

l'eau-de-vie.

--Donnez-m'en donc un peu, ordonna la baronne. Maryan versa de

l'eau-de-vie: elle y trempa ses lèvres, puis lui rendit le verre, qu'il

vida d'un trait.

Tous deux tendirent une corde devant le poêle pour y sécher leurs

habits.

La tempête avait cessé; il ne pleuvait plus. Les gouttes d'eau qui

tremblaient sur les feuilles ressemblaient à des diamants; la lumière

dorée du soleil ruisselait de nouveau sur toute la campagne, au-dessus

de laquelle s'arrondissait l'arc-en-ciel.

--Nous pouvons partir, dit Maryan.

--Affublés comme nous le sommes?...

Un sourire effleura ses lèvres, tandis qu'il regardait, pensif, le sol à

ses pieds.

--A quoi pensez-vous?

--Qu'il vaudrait mieux pour moi que vous fussiez toujours vêtue ainsi.

--Et pourquoi?

--Parce que je pourrais dire à une paysanne bien des choses que je dois

cacher à la baronne.

--Qu'est-ce que ce devoir-là? qui vous l'impose? s'écria Warwara avec

un regard étincelant de colère charmante. Je ne vous ai pas condamné

à rester muet; c'est vous qui me gardez rancune. Vous dites

des absurdités... Si j'étais paysanne, vous ne m'aimeriez pas.

Allons-nous-en.

Elle sortit de la chaumière d'un pas dégagé. Maryan suivait à quelque

distance; brusquement elle s'arrêta et l'attendit:

--Mais parlez donc, dit-elle, je vous le permets, ou plutôt je le veux.

Avez-vous tout oublié? Vous paraissiez m'aimer autrefois; comment vous

suis-je devenue indifférente?

--Si je l'expliquais, vous me comprendriez mal peut-être. Je ne veux pas

avant toutes choses que vous me méprisiez.

--Décidément, vous êtes fou! Je n'aurais jamais cru les hommes si

romanesques. Où avez-vous pris tout cela? Dans _Werther_?

Tout en faisant une moue de dédain, elle approchait ses lèvres du visage

de Maryan qui sentit la fraîcheur de son haleine et recula.

Là-dessus, elle le toisa fièrement de bas en haut et secoua la tête

comme pour dire:

--Attends! tu me demanderas à genoux ce que tu feins de dédaigner

aujourd'hui.

Cette femme, malgré toute sa perspicacité, n'entendait rien aux

scrupules de la conscience.

--Il m'aime pourtant, disait-elle rêveuse, il me désire et il me fuit!..

Bromirski avait laissé une assez belle bibliothèque à laquelle Maryan

empruntait parfois des livres. Un jour Warwara, feuilletant certain

volume de Mickiewicz qu'il venait de rapporter, vit une marque autour de

quatre vers qui peuvent se traduire ainsi:

«Mon âme, le souvenir habite en toi, comme un vautour.--Il dort pendant

la tempête du sort et tu es sauve.--Mais le repos et la confiance te

sont-ils rendus,--Aussitôt, tu saignes sous des serres impitoyables.»

--Pourquoi, demanda Warwara, pourquoi donc avoir marqué ce passage?

Maryan s'en défendit.

--C'est inutile de nier, s'écria-t-elle, vous l'avez marqué, vous

dis-je! De quel souvenir êtes-vous tourmenté? Qu'avez-vous perdu? A quoi

bon saigner et vous débattre?

--Il est donné au poëte, répondit Maryan d'une manière évasive, de

rendre dans la langue des anges la souffrance muette de l'homme...

--Continuerez-vous à parler par énigmes? interrompit Warwara avec

emportement. Prétendez-vous, monsieur, vous jouer de moi? Assez de

phrases sentimentales! Si je vous plais comme autrefois... alors... ces

vers sont superflus, je ne vous ai pas repoussé! Si vous ne tenez plus

à moi, que signifient ces soupirs, ces allusions, ces aveux à demi

étouffés qui agacent mes nerfs et qui commencent, entendez-vous... à

m'ennuyer?

Maryan éclata enfin:

--Faut-il vous dire que je vous aime?

--Vous ne pouvez pourtant vous attendre raisonnablement à ce que je le

dise la première?

--Où nous conduirait ma folie? Vous êtes libre, mais moi...

--Ah! nous y voici! vous voudriez m'épouser! dit Warwara avec un rire

moqueur; mes richesses ne vous feraient pas honte si je vous offrais de

les partager, de monter du rang de petit greffier à celui de maître de

Separowze!

Maryan était devenu très-pâle.

--Je vous l'avais bien dit que vous me comprendriez mal, répondit-il

avec hauteur; heureusement, je peux prouver par mes actes que...

Il s'interrompit, salua et sortit tranquillement de la chambre.

Warwara s'efforça en vain de le rappeler; elle parut trop tard à la

fenêtre ouverte, il dépassait déjà d'un pas rapide l'allée de peupliers;

il n'eut garde de se retourner pour voir flotter un mouchoir blanc, il

fut sourd à la voix qui prononçait son nom avec un mélange de prière et

d'angoisse. Son orgueil avait triomphé encore une fois, mais le triomphe

ne devait pas être de longue durée.

Lorsque M. de Lindenthal se présenta ce soir-là chez la baronne il ne

fut pas reçu, et le lendemain Warwara se leva les yeux rouges. Si Maryan

se fût traîné à ses genoux, elle l'eût repoussé peut-être; les dédains

du jeune homme irritaient son amour-propre. Elle pensait comme

Talleyrand que chaque homme, de même que chaque chose, a son prix et

le fait qu'un pauvre petit scribe eût considéré comme une offense

l'hypothèse d'être enrichi par ses mains la laissait confondue. A tout

prix, il fallait vaincre cette insolence. D'ailleurs elle aimait Maryan

autant qu'il lui était possible d'aimer, avec une sorte d'énergie

semblable à de l'avidité. Elle le poursuivit désormais, comme don Juan

put poursuivre une fille aux abois. Son unique pensée du matin au soir

était de le rencontrer, et elle le rencontrait, comme si sa volonté

implacable eût forcé les événements. Chaque fois elle le saluait

affectueusement; elle s'arrêtait même, dans l'espoir qu'il l'aborderait,

et Maryan passait d'un air sombre. Une fois, sur la route impériale, à

quelque distance de la ville, elle fit arrêter sa voiture et cria:

--Monsieur Janowski, je vous en prie, un mot!...

Maryan resta immobile, respirant avec effort:

--Me prenez-vous donc pour un mendiant, noble dame? demanda-t-il. Je ne

demande pas l'aumône. Employez mieux votre argent.

Puis s'adressant à un groupe de fainéants déguenillés, boiteux fort

ingambes et aveugles voyants, qui encombraient le fossé, il reprit:

--Écoutez, pauvres gens! voici une dame compatissante qui veut vous

donner, vous donner beaucoup. Courez vite!

Là-dessus il s'éloigna, laissant Warwara aux griffes de ces gueux, qui

saisissaient les rênes des chevaux, grimpaient sur les roues, tendaient

leurs bonnets à la portière en énumérant leurs misères, comme fait le

choeur d'une tragédie grecque.

--En avant! ordonna la baronne

--Impossible! répondit le cocher.

--N'importe! que les chevaux passent sur eux!

Le cocher fit le signe de la croix et ne bougea pas. Force fut bien à

madame Bromirska de tirer sa bourse et de jeter son argent à cette horde

presque menaçante qui lui souhaita cent ans de vie et autant d'enfants.

Cette désagréable aventure ne l'empêcha pas d'aborder quelques jours

plus tard Maryan, qui fumait un cigare devant le café de Kolomea, où

se trouvaient aussi cinq officiers, un commissaire du cercle et une

demi-douzaine de juifs, lesquels ouvrirent de grands yeux et envièrent

la bonne fortune du jeune greffier. Maryan eût désiré être un oiseau

qui s'envole à l'approche du chat, mais la fortune lui ayant refusé des

ailes, il jugea convenable de répondre en homme bien élevé. Warwara

feignait de se promener sur la place; elle lui parlait en même temps

avec vivacité sans obtenir une seule réponse. Au bout de quelques

minutes, Maryan regarda sa montre, et prétexta une affaire pour la

quitter.

Une autre fois elle vint à son bureau, lui demander conseil pour un

procès. Il s'excusa disant qu'il n'était pas légiste.

--Mais vous êtes un homme d'esprit et je n'ai confiance qu'en vous.

--Consultez plutôt M. de Lindenthal.

Elle se leva d'un air de reine outragée, mais le soir même, il la trouva

sur son chemin; elle lui saisit les mains avec des sanglots étouffés:

--Pardonnez-moi, le dépit m'a emportée trop loin, oubliez les paroles

indignes qui m'ont échappé, j'en suis trop punie, ayez pitié de moi!

Faut-il tomber à genoux ici, dans la rue?

--Je ne vous en veux pas..., balbutia Maryan, dont le ressentiment

devait céder à cet humble repentir.

--Prouvez-le en m'accompagnant tout de suite jusque chez moi.

Il voulut, résister, mais la victoire fut pour la baronne. Dans cette

calèche close qui roulait au milieu du silence et des ténèbres, il était

son prisonnier; Warwara se jura de ne plus jamais lui rendre sa liberté.

A Separowze ils furent reçus par M. de Lindenthal qui, ne comptant pas

sur la présence d'un tiers, vint au-devant de la voiture en bottes

rouges et en robe de chambre turque. Maryan changea de couleur et voulut

prendre congé.

Warwara ne comprit pas d'abord:

--Quelle mouche vous pique? demanda-t-elle.

Tout à coup elle éclata de rire:

--Jaloux? vous êtes jaloux! Et vous ne vouliez pas de moi! Eh bien!

c'est votre punition!

Elle profitait, pour parler ainsi, de l'absence de Lindenthal qui, tout

confus de son côté, était allé faire une toilette moins intime.

--Cet homme a des droits que je suis tout prêt à respecter, riposta

Maryan, désenchanté une fois de plus.

--Taisez-vous, interrompit Warwara, je ne veux pas chez moi de scandale;

mais je vous jure de le congédier de la bonne manière. Faites-nous

seulement une mine moins tragique et vous verrez!

Sur ces entrefaites une alliée précieuse vint au secours de Warwara. Ce

fut Théofie, la femme de Maryan, bonne personne d'un esprit borné et de

sentiments assez vulgaires. Les longues visites que son mari faisait à

Separowze et dont elle ne pouvait manquer d'être instruite, excitèrent

sa jalousie. Au lieu d'avoir recours pour le retenir à des artifices

ingénieux, elle s'emporta, elle le tourmenta par ses prières, ses

reproches, ses larmes, ses attaques de nerfs, ses menaces, ses injures;

elle ouvrit les lettres qu'il recevait de Warwara, elle le suivit à

Separowze, le fit appeler par les valets, entama une scène de violence,

puis lorsqu'elle le vit en colère, tomba soudain à genoux, jurant,

les mains levées au ciel, que personne ne pouvait l'aimer comme elle

l'aimait. Tout cela n'était pas fait pour rallumer un amour éteint. Au

lieu de ramener son mari, la pauvre femme le poussa dans les filets

de sa rivale, comme si elle eût été complice de cette dernière. Une

brouille complète avec Lindenthal acheva d'assurer l'ascendant de

Warwara sur Maryan Janowski.

Le magnifique gentilhomme arriva un jour chez sa maîtresse très-rouge et

très-embarrassé; après de longs préambules, il demanda timidement à la

baronne de lui prêter un peu d'argent.

Warwara se mit à jouer avec les franges du sofa où elle était assise,

comme si elle eût réfléchi.

--Prêter de l'argent à ses amis est le moyen le plus sûr de perdre leur

affection. Vous m'êtes encore trop cher, Albin, je me garderai de vous

prêter une obole.

--Mais, Warwara, puisqu'il faut vous le dire, je suis ruiné ou bien près

de l'être, et si mes amis m'abandonnent...

--Je vous remercie de votre franchise, interrompit froidement la

baronne; si vous en êtes là, il serait inutile d'essayer de vous sauver

et je risquerais en outre d'être entraînée dans votre malheur.

--Vous oubliez, fit observer Lindenthal avec amertume, que tout ce que

je possédais a été à vous bien longtemps!

--Il est indigne d'un homme d'honneur de me le rappeler, dit Warwara,

avec une superbe explosion de courroux; après ce reproche, monsieur, je

ne puis plus vous revoir.

Elle lui montrait la porte. Lindenthal sortit en chancelant:

--Soit, dit-il, je n'ai qu'à mourir.

--Vous ne pouvez rien faire de mieux, répliqua la baronne avec une

sombre ironie; n'avez-vous plus de pistolets? Je vous en prêterai un, je

vous donnerai même de la poudre et des balles. Vous voyez que je sais

rendre service, quoi que vous en disiez.

Le malheureux la quitta tout à fait anéanti; il ne s'est pas tué

cependant, que je sache.

Peu de temps après cette rupture, madame Gondola rendit l'âme,

humblement, sans bruit, comme elle avait vécu, dans la maison de son

opulente fille. Warwara surmonta cette fois l'horreur qu'elle avait

des impressions désagréables; elle vint sur le seuil de la chambre où

agonisait la vieille dame, lui demander s'il y avait quelque chose

qu'elle souhaitât, puis battit en retraite, satisfaite d'elle-même.

Comme il lui fallait une complaisante, une subalterne de confiance à

laquelle elle pût livrer quelquefois ses secrets et une partie de

ses intérêts, elle remplaça vite sa mère par une certaine Hermine,

camériste, brune piquante, vraie beauté bohémienne, résolue en outre

et adroite, qui se promit de dominer promptement sa maîtresse. Warwara

sentait en elle un esprit supérieur et lui demandait son avis pour

toutes choses, sauf pour ce qui concernait Maryan. Sur ce point elle

avait un projet arrêté, projet inouï, qui paraîtra incroyable à

quiconque ignore nos moeurs galliciennes.

Peut-être n'ai-je pas fait bien connaître jusqu'ici la femme de Maryan:

la scène qui va suivre suffira cependant à donner une juste idée de son

caractère. Warwara, profitant de l'heure où le greffier était à son

bureau, fit arrêter son carrosse devant le pauvre logement des Janowski.

--Je suis, dit-elle simplement, la baronne Bromirska, et je viens,

madame, vous proposer un marché.

--A moi? demanda Théofie atterrée.

Ses cheveux étaient en désordre sous un bonnet chiffonné, et, dans un

négligé à peine propre, elle ne paraissait ni jeune ni jolie, bien

qu'elle fût en réalité l'une et l'autre.

--La chose est bien simple, continua Warwara, qui, sans y être invitée,

s'était jetée sur un vieux canapé à housse jadis blanche et promenait

un regard de pitié sur cet intérieur qui trahissait un désordre plus

insupportable sans doute à Maryan que la pire pauvreté. Voulez-vous me

vendre votre mari?

--Vous le vendre?...

--Remarquez, madame, que la démarche que je fais est dans votre intérêt

seul. Votre mari m'aime, il m'appartient, personne ne peut me le

reprendre; mais les gens malavisés aiment le bruit, dont, pour ma part,

j'ai horreur. Je veux jouir en paix de ce que je possède, et puis il

me plaît que Maryan voyage avec moi. Si je l'emmène il abandonne son

emploi, cela va sans dire. Je trouve donc loyal de vous offrir une somme

annuelle égale à ses appointements.

Théofie s'emporta comme l'eût fait à sa place toute autre femme, puis

elle pleura, elle sanglota, sans que Warwara l'interrompît. Lorsque ses

larmes furent séchées par un nouvel accès de colère:

--Écoutez, dit la baronne, il faut vous décider vite; Maryan ne doit

rien savoir de cette affaire avant qu'elle soit conclue; il ne donnerait

jamais son consentement; mais il me suivra, si je le veux, et alors de

quoi vivrez-vous?

--Oui, de quoi vivrai-je? murmura d'une voix sourde madame Janowska.

--Acceptez donc cette rente.

--S'il faut que je perde mon mari...

--Vous l'avez perdu, il ne vous aime pas.

--Eh bien! vous me le payerez cher! C'est un capital que j'exige, non

pas une rente. Les femmes de votre sorte peuvent changer d'avis.

--Quels sont les appointements?

--Six cents florins.

--Je vous en donne dix mille.

--Non, cela ne suffit pas. Je veux vivre dans l'aisance, si je suis

malheureuse.

Warwara fronça le sourcil.

--Mon mari vaut bien trente mille florins.

--Oh! il est sans prix, dit la baronne; mais je ne vous donnerai pas

plus de quinze mille florins.

--Vingt mille!

--Pour vous prouver que je ne suis pas avare, dix-huit mille, pas un

florin de plus!

La lutte dura longtemps.

--Je garde mon mari, en ce cas, dit Théofie.

--Comment vous y prendrez-vous?

--Je ferai valoir mes droits d'épouse. La loi me donnera raison.

--Va donc pour vingt mille florins!

Warwara sortit de sa poche un acte tout rédigé où la somme seule était

en blanc.

--Il me faut votre signature.

Madame Janowska alla chercher un encrier couvert de poussière, en tira,

au bout d'une plume rouillée, une mouche et un fil d'encre, signa l'acte

et le reçu, puis, faute de sable, sécha l'écriture avec du poivre qui

restait sur la table depuis le dernier dîner. Les vingt mille florins

furent comptés, les deux parties contractantes se tendirent la main, et

tandis que le carrosse de Warwara s'éloignait à grand bruit, Théofie se

remit à pleurer, tout en cousant l'argent dans de petits sacs qu'elle

cacha un peu partout.

Lorsque Maryan sortit de son bureau, il aperçut la baronne qui,

renversée sur les coussins de sa voiture découverte, lui faisait signe

de la main.

--Tu es libre, dit-elle gaiement, je t'emmène, nous dînerons ensemble

aujourd'hui et toujours.

--Que signifie...

--Je t'expliquerai. Monte d'abord.

En route et tandis que les chevaux dévoraient la distance au plus vite,

Warwara partit d'un grand éclat de rire:

--Dis-moi avant tout, demanda-t-elle, si tu vaux vingt mille florins?

--Est-ce une plaisanterie?

--Elle est de mauvais goût, j'en conviens, mais ta femme l'a signée.

Warwara lui tendit les deux papiers; il lut, regarda la baronne, lut

encore, froissa l'acte entre ses mains et haussa les épaules:

--Croyez-vous qu'un homme se laisse vendre comme un cheval ou un chien?

Il me suffira de dire non...

--Tu ne diras pas non, parce que tu m'aimes.

--Autant que je te hais, répliqua Maryan farouche.

--Enfant! ne désirais-tu pas de tout ton coeur pouvoir être à moi comme

je suis à toi seul? Nous verrons le monde ensemble, nous jouirons de la

vie, tu abandonneras un travail ingrat...

--Et s'il me manque, de quoi vivrai-je?

--Vas-tu mêler d'ignobles questions d'argent à notre amour? Je te parle

d'aller en Italie, à Paris, où tu voudras...

Maryan se tut. C'était une première lâcheté sans remède. Il consentait

par ce silence à quelque chose de pire que la mort, l'infamie.

--Oh! que je suis heureuse, s'écria étourdiment Warwara, un bonheur

comme le mien ne peut être acheté trop cher!

--Même si on le paye vingt mille florins? demanda Maryan avec un dégoût

profond.

Il se sentait le plus vil des hommes et il s'y résignait.

V

Quelques jours après cet événement, la baronne et Maryan convinrent

de s'éloigner du lieu qu'habitait madame Janowska. Ils partirent pour

Vienne. Jusqu'au dernier moment, Warwara craignit que sa proie ne lui

échappât; Maryan ne pouvait s'absenter une heure sans la retrouver en

larmes, persuadée qu'il avait pris la fuite et qu'elle ne le reverrait

plus. Pour le retenir, elle l'avait chargé d'une responsabilité

matérielle, en lui remettant tout l'argent du voyage. C'était de la part

d'une telle femme un acte de confiance extraordinaire.

--Mais, se disait-elle, jamais il n'emportera l'argent, et s'il me le

rend, je serai avertie de ses desseins dont j'aurai le temps d'empêcher

l'exécution. Ce portefeuille me répond de lui.

De pareilles précautions étaient bien inutiles. Maryan ne songeait guère

à rompre ses indignes chaînes: il s'enivrait de son bonheur jusqu'à

n'avoir plus ni honte ni remords. Rêver, étendu aux pieds de Warwara,

lui dire ces mille folies qui font hausser les épaules aux gens de

sang-froid et qui sont les délices des amants, vivre près d'elle dans

un état de vague béatitude, c'était tout ce qu'il demandait. Les quinze

premiers jours se passèrent ainsi troublés seulement par les énergiques

remontrances d'Hermine à sa maîtresse.

On pourra s'étonner de l'humilité avec laquelle les supportait madame

Bromirska. Mais, à cette époque, l'empire d'Hermine était définitivement

établi: la baronne, qui jusque-là ne s'était attachée à aucune femme,

aimait jusqu'à la rudesse de cette suivante au franc parler qui ne la

flattait jamais, tout en lui marquant un dévouement absolu. Elle ne

l'avait pas décidée sans peine à l'accompagner en Italie. Hermine lui

avait reproché de sacrifier sa réputation à un aventurier, de s'afficher

comme une courtisane, d'oublier la dernière pudeur et avait fini par

déclarer qu'elle ne tremperait pas dans un tel scandale, qu'elle s'en

irait. Les prières, les larmes de la baronne eurent raison de ces

scrupules qui n'étaient peut-être que les susceptibilités d'un despote

obligé à l'improviste de partager le pouvoir; elle resta, mais en

témoignant à l'intrus un dédain écrasant, une froideur glaciale dont

il affectait de ne pas s'apercevoir. Peu à peu l'attitude de cette

singulière personne se modifia; elle observait Maryan et le mépris qu'il

lui avait inspiré d'abord se changeait insensiblement en pitié. Plus

d'une fois la baronne, qui l'emmenait partout avec elle, au théâtre, à

la promenade, la traitant comme une soeur, remarqua, non sans en prendre

ombrage, l'expression des yeux noirs d'Hermine lorsqu'ils s'arrêtaient

sur Maryan.

Déjà la félicité des amants s'obscurcissait de quelques nuages: chez

chacun d'eux commençaient à s'éveiller lentement des instincts ennemis

qui semblaient vouer ces deux êtres unis par la passion à une haine

future, à des hostilités réciproques et implacables. Maryan était plus

amoureux que jamais, et cependant il avait des lueurs de raison, rares

et fugitives sans doute, qui lui permettaient de discerner toutes les

noirceurs, toutes les bassesses du caractère de Warwara. Son avarice

surtout le révoltait. Dans la pauvreté même, il avait toujours été

généreux. Un mendiant lui tendait-il la main, il donnait son dernier

sou, sans demander d'abord:

--Es-tu digne d'être secouru? N'es-tu pas misérable par ta propre faute?

Warwara au contraire eût considéré comme une faiblesse coupable de venir

en aide à un fainéant; elle engageait les infirmes à se faire recevoir

dans quelque hospice, les vagabonds à travailler; celui-ci était trop

bien vêtu, il devait mentir, les haillons de celui-là indiquaient une

vie de désordre abject.

Il était curieux de l'entendre, en ces circonstances, faire de la

morale comme si elle-même eût été sans reproche. L'assemblage des deux

épithètes pauvre et honnête la faisait rire; elle trouvait ces qualités

inconciliables.

--On ne doit jamais se laisser entraîner par le sentiment, disait-elle,

jamais!

Maryan sifflait entre ses dents au lieu de répondre; ce langage était

si déplacé dans la bouche d'une femme jeune, belle, aimée! Une sorte de

mélancolie l'envahit peu à peu.

--Est-il malade? se demandait Warwara.

L'événement donna raison aux craintes qui la tourmentaient; une année à

peine s'était écoulée dans des voyages et des plaisirs de toutes sortes,

quand soudain, au milieu d'une fête, le sang jaillit des lèvres du jeune

homme avec une violence épouvantable. On eût dit que le rouge torrent

de la vie voulait s'échapper jusqu'à la dernière goutte. Les médecins

furent appelés en toute hâte. Warwara s'enfuit; elle avait peur; elle

ne voulait pas assister au dénouement terrible, et puis certains ennuis

pouvaient s'ensuivre pour elle. L'accident était survenu à Vienne.

--Il faut, dit-elle à Hermine, que nous partions pour Separowze; il

pourra m'y rejoindre, s'il guérit.

--Partez, répondit Hermine, moi je reste.

A la profonde surprise de sa maîtresse, elle s'obstina dans cette

résolution: personne ne savait préparer aussi bien qu'elle des pilules

de glace, ses soins étaient nécessaires au malade, elle ne le quitterait

pas, c'était une question d'humanité.

Quand, à la fin du quatrième jour, le péril fut conjuré, Maryan promena

autour de lui un regard éteint en prononçant le nom de Warwara. Ce fut

Hermine qui répondit; il la regarda, sourit avec tristesse et lui tendit

une main tremblante, presque diaphane, sur laquelle tomba un baiser

mouillé de pleurs.

Warwara revint pour la convalescence avec de grandes démonstrations de

tendresse et de joie. Tandis qu'agenouillée devant le lit de repos où

gisait Maryan, elle lui parlait des angoisses qu'elle avait ressenties,

Hermine la regardait avec des yeux qui s'élargissaient dans l'obscurité

comme ceux d'une bête de proie. La baronne se releva pour allumer une

cigarette dont la fumée fit aussitôt tousser Maryan.

--Pour Dieu! ne fumez pas! s'écria Hermine.

--Dis-moi si cela t'importune, fit Warwara s'adressant au jeune homme.

Aucun sacrifice ne me coûtera, tu le sais.

Il secoua la tête et continua de tousser.

--Ne l'entendez-vous pas? dit brusquement Hermine.

--Mais je lui ai demandé...

--On ne demande pas, on sent ces choses-là!

Elle fit tomber des doigts de madame Bromirska la cigarette qu'elle

écrasa par terre.

--Tu brûles le parquet, Minoschka.

--Mieux vaut brûler le parquet, ma foi, que ses poumons!

--A t'entendre on croirait que je suis une égoïste et sans coeur!

--Vous avez plus de nerfs que de coeur, en tout cas!

La baronne était habituée à ces sorties de la part de sa confidente.

Elle haussa légèrement les sourcils.

Le médecin vint faire sa visite quotidienne. Warwara l'emmena chez elle

et eut avec lui un entretien secret auquel prit part sans y être invitée

la fine oreille d'Hermine.

--Ainsi, j'ai payé vingt mille florins une vie qui menace de s'éteindre

à chaque instant! pensa la baronne lorsque le médecin lui eut déclaré

que la santé de Maryan exigeait le séjour permanent dans un pays chaud.

--Que de dépenses! dit-elle à Hermine, et puis je ne vais plus avoir un

moment de repos. Je l'aime tant, et je suis menacée de le perdre! Par

quelle fatalité me suis-je attachée à un malade?

--Oh! madame, dit Hermine, vous parlez d'amour! et vous pensez à votre

argent comme une juive, une vraie juive...

--Vas-tu encore me dire des injures?

--A votre place, moi, je vendrais ma vie pour pouvoir le sauver, le

soulager seulement...

--Tu en parles à ton aise!

La baronne emmena cependant Maryan en Italie. Ils s'arrêtèrent d'abord

à Venise, où le convalescent parut renaître sous l'influence des brises

marines et surtout des impressions nouvelles. Il était sensible aux

arts, à l'éblouissant spectacle qu'offrent ces palais flottants pour

ainsi dire entre le ciel et l'eau, il riait comme un enfant quand les

domestiques de l'hôtel l'appelaient le prince Janowski.

Le fameux portefeuille lui était toujours confié, il payait les notes

de l'hôtel, les gondoles, les loges au théâtre, mais Warwara l'arrêtait

s'il faisait mine de donner une piécette à quelqu'un de ces enfants

qui s'empressent sur les pas de l'étranger pour rendre mille petits

services, ou d'acheter des fleurs à la bouquetière de la Fenice. Elle

lui enlevait la bouteille de vin de Bordeaux qu'il buvait par ordre

des médecins, de crainte qu'il ne s'échauffât le sang, confisquait ses

cigares dans l'intérêt de sa poitrine, venait éteindre avec un sourire

la bougie qui brûlait pendant ses nuits d'insomnie, afin d'empêcher

qu'il ne se fatiguât en lisant, et songeait parfois, quand il

s'agenouillait à ses pieds, qu'il devait user sur le tapis ses vêtements

neufs.

Maryan avait désiré monter à cheval:

--Il faut qu'il ait un cheval! dit Hermine.

--Un cheval à Venise? ce serait une anomalie, je lui donnerai un chien

de préférence.

Mais le chien coûtant fort cher, elle s'avisa que cette vilaine bête

infecterait l'air dans la chambre du malade; un chat vaudrait mieux,

mais le chat valait dix florins, on avait vu des gens étouffés par des

chats dans leur sommeil; elle finit par lui apporter un oiseau dont

Maryan s'amusa, car il aimait tout être vivant comme font ceux qu'a déjà

effleurés l'haleine froide de la mort.

Maryan observait et jugeait Warwara, mais en lui cherchant des excuses.

Elle l'aimait, puisqu'elle avait soin de lui et que pour lui elle se

résignait à l'exil.

En été, cependant, les voyageurs revinrent à Separowze, où la baronne

n'avait plus de ménagements à garder envers le monde, puisque chacun

y était au fait de la situation de Maryan. Alors, elle ressaisit tout

naturellement la direction de sa fortune et lorsque, l'hiver revenu,

l'inséparable trio reprit le chemin de l'Italie, le prince Janowski se

trouva, par un tour d'adresse qui eût fait honneur à l'escamoteur

le plus habile, relégué au premier rang de la domesticité; non que

l'impérieuse baronne convînt de cette transformation avec lui ou

seulement avec elle-même; elle l'accablait toujours de petits soins

et de tendres caresses, il avait toujours la meilleure chambre de la

maison, un médecin à ses ordres, tout le luxe que peut désirer un homme

riche; si elle le chargeait de ses commissions, si elle le laissait au

débarcadère remplir l'office de portefaix, c'était pour le forcer à un

exercice salutaire. Il ne se plaignait pas du reste; sa mauvaise humeur,

qui se traduisait en boutades et en railleries amères, était celle d'un

malade, voilà tout. Jamais il ne manquait une occasion de faire le

procès des richesses.

Le lieu qu'ils avaient choisi cette fois pour leur résidence était Rome.

Un jour qu'ils visitaient ensemble la villa Ludovisi et les jardins de

Salluste:

--Vous n'admirez rien, dit Maryan à Warwara, qui regardait les

merveilles environnantes d'un air d'indifférence profonde. Vous êtes

bien trop sage pour cela! Que le ciel me préserve de votre sagesse,

qui rend aveugle et sourd! Si, au lieu de feuilles, des ducats bien

brillants pendaient à ces arbres, vous ouvririez les yeux sans doute;

vous diriez:--Le délicieux pays! Que la nature est belle!--Pauvre femme!

je vous plains de tout mon coeur!

Et il éclata de rire.

--Devient-il fou? demanda Warwara inquiète à sa fidèle Hermine.

--Réponds! s'écria Maryan prenant brusquement la tête de Warwara entre

ses mains pour la forcer à le regarder dans les yeux. Te sens-tu le

coeur épanoui comme l'ont les pauvres? Es-tu heureuse?

--Oui, si tu m'aimes.

--Tu veux qu'on t'aime et tu n'aimes pas; c'est de l'eau de pavot

qui coule dans tes veines; tu redoutes de rien prodiguer, même tes

sentiments. Tu es économe de ton coeur comme de ton argent.

--Je ne t'aime pas?

--Non!

Warwara porta son mouchoir de dentelles à ses paupières humides:

--Pourtant, ton injustice me fait pleurer.

--M'aimes-tu? donne tout ce que tu possèdes et laisse-moi travailler

pour toi, mendier pour toi si je n'ai plus la force de travailler. Tu

verras comme nous serons heureux!

--Cet homme est fou décidément, pensa madame Bromirska.

Quelque temps après, comme elle se plaignait avec amertume d'un de ses

paysans qui avait volé à la seigneurie de Separowze un sac de pommes de

terre:

--Nourris-les mieux, dit Maryan moqueur, l'honnêteté veut manger

quelquefois; la meilleure lampe risque de s'éteindre si l'on n'y

renouvelle l'huile nécessaire.

--Tu défends toujours les gueux!

--Je n'en ai pas le droit, en effet, n'ayant plus les vertus de la

pauvreté. Il faut que tu le saches pourtant, quand un pauvre cesse

d'être honnête, il n'est pas toujours criminel, tandis que l'honnêteté

du riche ne peut jamais être un mérite.

--Ce sont là, soupira Warwara, des idées de communiste...

Pendant une excursion qu'ils firent dans la campagne de Rome, Warwara

ne cessa d'exprimer la crainte folle d'être attaquée par des brigands.

Maryan cependant chantait un air de _Fra Diavolo_.

--Voilà, dit-il, la supériorité que donne une poche vide; on attend les

bandits en chantant.

--Je crois vraiment que tu les appelles! balbutia Warwara qui se mit à

prier.

Elle avait peur de ce qui lui semblait être chez Maryan un accès

de démence autant que des bandits eux-mêmes. De plus en plus elle

regrettait ses vingt mille florins. Au lieu de se rétablir, Maryan

languissait, épuisé par un combat atroce, celui de la passion invincible

et du mépris de lui-même.

Hermine le devinait. Elle parlait peu, restait à son égard dans une

demi-réserve, mais elle était toujours là quand il souffrait, une tasse

de tisane ou une drogue à la main.

--Ma petite bohémienne! disait Maryan.

Et elle se trouvait récompensée.

Parfois Warwara la chassait avec colère; la jalousie s'emparait d'elle:

--Si j'était soupçonneuse!... disait-elle.

--Que soupçonnerais-tu? demandait Maryan.

--Que tu me préfères cette chétive laideron au teint noir. Je ne serais

pas la première femme trompée.

Maryan détournait la tête d'un air de lassitude. Qu'elle le comprenait

peu! Comme s'il eût pu bannir un seul instant de sa pensée, de son

coeur, dont elle torturait toutes les fibres, la cruelle idole à

laquelle il s'était donné! Souvent, après des scènes de passion

insensée, il l'éloignait de lui.

--Que tu es belle et affreuse à la fois! lui disait-il. Je ne te

souhaite pas de devenir vieille! Quand les années auront eu raison de

la volupté de ton corps, tout le monde te fuira. Tu mourras seule et

abhorrée.

--Grand Dieu! ne me parle pas de mourir! s'écria-t-elle en cachant son

visage dans ses mains devenues tout à coup froides et tremblantes.

--Non, parlons de la vie, de ta vie, car la mienne sera courte. Pourquoi

essayerais-je de te conseiller, de t'exhorter? Rien ne nous change au

moral, nous restons tels que nous avons été créés... D'ailleurs, je ne

te verrai pas vieillir. Que m'importe donc ton avenir? Aujourd'hui tu

m'appartiens, tu es jeune, tu es belle, je serais fou de ne pas trouver

divin ton sein blanc parce qu'il loge un caillou au lieu d'un coeur.

Le langage de Maryan était souvent amer, ses bizarreries étaient souvent

sinistres; si Warwara se montrait aussi patiente, c'est que jamais il

n'avait été plus beau, le mal implacable qui le minait donnait à son

visage amaigri un charme idéal qui, pour tout autre oeil que le sien,

eût semblé de mauvais augure. En effet, un vomissement de sang plus

terrible encore que le premier, mit le pauvre Maryan, vers la fin

de l'hiver, aux portes du tombeau. Hermine redevint sa garde-malade

assidue, silencieuse. Cette fois Warwara ne s'enfuit pas, elle remporta

sur ses nerfs une victoire mémorable et alla le voir régulièrement

chaque jour; mais sa visite ne durait guère que dix minutes, dix minutes

dont le malade était reconnaissant et qui lui donnaient la force

d'attendre le lendemain. Cependant, comme la crise se prolongeait et

qu'après trois semaines, Maryan pouvait à peine quitter son lit pour

aller, soutenu sous les deux bras, respirer au soleil sur la terrasse,

Warwara finit par se lasser. Elle s'en remit à Hermine du soin de

soigner et de distraire Maryan, et prit, quant à elle, son parti de se

promener seule, d'aller seule au théâtre.

Ces façons indépendantes ne choquent personne dans la société russe et

polonaise. Elle rencontra une élégante de Moscou, madame Iraleff, jeune

veuve émancipée qui devint vite son amie intime. On n'aurait pu parler

d'harmonie entre deux personnes de cette sorte. Madame Iraleff était

comme madame Bromirska un instrument humain accordé à faux; mais enfin

elles se comprirent. La jeune veuve avait un frère, véritable Adonis

de style moderne, major dans l'armée russe, qui, à la suite d'un duel,

avait obtenu un congé illimité dont il profitait pour dresser des

chevaux et des chiens avec l'art d'un entraîneur de profession. Le comte

Mirosoff ne quitta plus les deux dames et l'ennui de Warwara se dissipa

soudain comme un mauvais rêve.

Le matin on visitait ensemble les musées, les églises, les palais,

chacun se déclarant à l'envi transporté d'admiration, puis, c'étaient

de petits dîners à trois, tantôt chez la baronne, tantôt chez madame

Iraleff; dans l'après-midi, on allait en voiture au Corso, le soir à

l'Opéra ou au bal. Bien souvent Warwara, toute prête à partir avec le

comte, se rappelait soudain qu'elle n'avait pas vu Maryan de la journée;

alors elle courait lui mettre un baiser au front pour disparaître

ensuite comme une fée. Si par hasard elle passait une soirée chez elle,

son amie moscovite lui tenait fidèle compagnie; étendues, nonchalantes,

sur un divan, les deux inséparables fumaient leurs cigarettes, tandis

que Maryan toussait à en mourir dans la chambre voisine.

--Comment pouvez-vous supporter cela? demandait madame Iraleff; c'est

épouvantable! Pauvre jeune homme!

--Si j'avais le coeur dur, je l'aurais depuis longtemps congédié,

répondait Warwara, mais je suis faible et bonne. On ne peut changer sa

nature!

Enfin, Maryan provoqua une explication:

--Ne lui refusez pas cela, dit Hermine, voyez-le... il est si agité!

Hermine ayant parlé, Warwara dut se soumettre, mais elle craignait

que l'explication n'irritât ses nerfs, et la remit au lendemain, au

surlendemain, au jour suivant,... puis il se trouva que le jour suivant

l'ambassadeur de Russie donnait une fête à laquelle il lui était

impossible de manquer. Comme elle s'envolait, en grande parure, au bras

du comte, Maryan apparut sur le seuil à l'improviste, très pâle, les

cheveux en désordre:

--Madame, il faut que je vous parle.

Warwara rougit jusqu'au blanc des yeux.

--Qui est ce jeune homme? demanda le comte.

Maryan était plus âgé que lui en réalité, mais la phthisie rajeunit les

malades en prêtant à leurs traits une expression qui n'appartient qu'à

l'âge de l'enthousiasme.

--C'est un parent pauvre, dit tout has Warwara. Puis, se tournant vers

Maryan avec un sourire:

--Aie patience jusqu'à demain, ajouta-t-elle, tu vois que je suis

pressée.

--Je suis pressé aussi, moi!

--Permettez! murmura la baronne s'adressant à Mirosoff.

Elle suivit dans sa chambre l'importun Maryan, qui ferma aussitôt la

porte à clef.

--Laisse-moi, commença-t-il, te raconter une histoire.

--Franchement l'heure est mal choisie.

--Mon histoire est courte et tu l'entendras.

D'un air de résignation, Warwara se posa dans l'embrasure de la fenêtre

en frappant de son éventail la paume de sa main gantée.

--Au temps où lady Stanhope habitait son château de Dar-Dschun, sur la

cime d'un rocher... tu sais, lady Stanhope, la nièce de Pitt, la reine

de Palmyre...

--Continue, continue...

--Eh bien, il advint alors qu'un jeune voyageur rencontra dans certaine

grotte du Liban un aigle aveugle à qui la vieillesse avait fait perdre

tout son plumage. Une corneille cependant lui donnait la becquée.

La voix de Maryan et toute sa personne tremblaient.

--Est-ce fini? demanda Warwara.

Il fit un signe affirmatif.

--Réfléchis, ajouta-t-il. Un animal peut être doué de compassion, et

toi, un être raisonnable, toi une femme, tu n'as point pitié d'un

malheureux que tu aimes.

--Je t'en prie..., point de scène, balbutia Warwara, ménage mes nerfs.

Il éclata de rire.

--De quoi peux-tu te plaindre? ajouta la baronne; est-ce que je ne

t'entoure pas de soins, est-ce que je ne t'ai pas fait mille sacrifices?

--Quant aux sacrifices, dit Maryan,--et il se leva d'un air de mépris

indicible,--je ne connais que ceux que je t'ai faits.

--Mais lesquels?

--Le sacrifice de ma liberté, de ma réputation d'honnête homme, et avant

tout, celui de ma propre estime.

Warwara haussa les épaules.

--Ta liberté, je te la rends si elle t'est si précieuse.

Il frémit encore, de grosses larmes roulaient malgré lui le long de ses

joues creuses.

--Je me hais pour cela, dit-il, mais tu sais bien que je n'ai pas la

force de me séparer de toi.

Warwara s'était élancée hors de la chambre; elle revint avec un

portefeuille qu'elle jeta devant lui d'un geste magnifique, de sorte que

les billets de banque s'échappant voltigèrent de ça et de là comme de

grands papillons:

--Voilà, dit-elle d'une voix étouffée, voilà mon argent. Je sais qu'il

ne s'agit que de cela, prends-le, je te donne tout volontairement, mais

ne me tourmente plus ainsi.

Maryan la toisa d'un regard qui la brûla comme un fer rouge et qui lui

fit sentir pour la première fois qu'elle avait un coeur.

Tandis que, repoussant du pied le portefeuille, il sortait sans

répondre, Warwara se jeta dans le fauteuil et se mit à sangloter.

Hermine accourut haletante:

--Il s'en va, et vous en êtes cause. Il s'en va! Oh! madame! Outrager un

mourant!...

--J'ai eu tort! s'écria la baronne, ne me ménage pas les reproches, je

les mérite tous!...

Hermine alla droit au salon où le frère de madame Iraleff attendait

toujours, et, avec l'aplomb qui lui était propre:

--Madame la baronne est malade, dit-elle; M. le comte voudra bien

l'excuser.

Mirosoff leva ses sourcils dédaigneux, prit son chapeau, alluma un

cigare et battit en retraite.

--Et maintenant, dit Hermine courant rejoindre sa maîtresse, vous lui

demanderez pardon.

--Oui, oui, répondit Warwara, qui avait essuyé ses larmes, mais d'abord

ramasse l'argent.

Hermine ramassa les billets de banque, et la baronne se mit à les

compter.

--Il y a cent florins de moins, murmura-t-elle, les aurait-il pris?

--Bon Dieu! s'écria Hermine, ne prêtez donc pas à autrui vos viles

pensées, il y a encore au monde des gens qui gardent une dernière

étincelle d'honneur, bien que vous paraissiez l'ignorer. Puisque vous le

jugez ainsi, laissez-le donc partir, cela vaudra mieux; mais je partirai

avec lui, entendez-vous?

--Tout le monde m'abandonne! gémit Warwara, éclatant de nouveau en

lamentations.

Elle errait par la chambre au hasard, fiévreuse, désespérée. Tout à coup

elle s'arrêta.

--Ah! fit-elle, voilà mon billet de banque?

Il était allé, en effet, s'accrocher aux épines d'un cactus. Aussitôt

cette grande agitation se calma.

--Je le retiendrai, dit la baronne, et rien ne sera changé, ma petite

Hermine.

--Comme vous voudrez, grommela sourdement la bohémienne.

Maryan venait de rentrer d'un air fier et glacial.

--Daignez me faire connaître la somme que vous avez dépensée pour moi,

madame la baronne, dit-il gravement. Elle vous sera rendue. C'est pour

moi une dette sacrée.

--Mon Dieu! interrompit Hermine, que venez-vous nous raconter là quand

madame ne pense qu'à implorer votre pardon? Mais parlez-donc, madame...

--J'ai été trop vive... les intentions que tu me prêtes sont loin de ma

pensée, balbutia la baronne. Tu prends si tragiquement toutes choses!

--Je vous pardonne, mais je ne resterai pas ici un jour de plus.

--Eh bien! partons ensemble!

--J'ai dit que je ne resterais pas un jour de plus auprès de vous.

--Maryan!...

Il secoua la tête.

--Tu ne m'aimes donc plus? sanglota Warwara, se jetant à ses genoux tout

éplorée.

Il la laissa un instant dans cette attitude. Une joie sombre,

involontaire s'était peinte sur ses traits décharnés; puis, la relevant,

il la tint pressée contre sa poitrine.

--Méchant! dis-moi que tu m'aimes encore!

Hermine lui jeta un regard où se mêlaient l'indignation, la haine et

l'envie.

Tout en attirant le jeune homme sur le divan, Warwara pensait en

elle-même:--Que dira Mirosoff? Il sera furieux. Mais Maryan! J'ai tant

dépensé pour lui! Et s'il m'échappe... D'ailleurs, c'est un plus grand

plaisir de faire perdre la raison à un homme que de causer à l'ambassade

des agitations de l'Italie ou de l'empereur Napoléon, avec une

Excellence édentée ou un cardinal obèse. Dieu sait si le pauvre garçon

durera longtemps encore!

Jamais elle ne s'était faite pour lui plus coquette, plus séduisante,

et, tout en l'entourant de voluptueuses câlineries, elle n'oubliait pas

l'essentiel, la question d'argent.

--Puisque tu l'exiges, cher amour, nous ferons ce compte, mais ne t'en

préoccupe pas d'avance! Loin de moi la pensée de te demander... C'est

une bagatelle. J'ai tout noté... le total est de cinq mille six cent

quarante-deux florins, vingt-trois kreutzers. D'ailleurs tu vérifieras

toi-même.

--Quelle idée!...

Comme elle avait passé un bras autour de son cou, Maryan n'entendait que

la douce musique de sa voix, sans s'arrêter aux paroles:

--Puisque tu y tiens tant et pour l'ordre seulement, finit-elle par

ajouter, je te permets de me souscrire un billet. Tu seras calme

ensuite? Tu ne diras plus que je ne te traite pas en homme d'honneur?

Le sourire de Warwara était si délicieux, son étreinte si tendre, que

Maryan prit machinalement la plume qu'on lui tendait. Tandis qu'il

écrivait, Warwara affectait de son côté un air d'indifférence: elle

étirait avec un léger bâillement ses membres magnifiques. Quand Maryan

lui remit le billet, elle le posa sur la cheminée sans y jeter un coup

d'oeil; blottie plus près encore de son amant, elle reprenait sur ce

malheureux, par tous les sortiléges dont elle savait la puissance, son

diabolique empire.

Cette nuit-là, Maryan fut arraché au premier sommeil par le contact

léger d'une main froide comme un flocon de neige. Warwara était debout

devant son lit.

--Ne te fâche pas si je te trouble encore une fois, dit-elle; mais,

cher, tu as oublié dans ton billet les vingt-trois kreutzers.

Maryan sourit faiblement. Elle fit de la lumière, lui apporta le

précieux papier et trempa elle-même la plume dans l'encre.

--Combien as-tu dit?...

--Vingt-trois kreutzers... tu sais bien.

Les ayant notés, elle lui donna deux baisers brûlants et s'en alla toute

joyeuse.

Le lendemain, on la vit à l'Opéra, en compagnie de Mirosoff et de sa

soeur.

Hermine, qui, lorsque rentrait sa maîtresse, avait fait d'ordinaire un

premier somme, fut éveillée vers dix heures ce soir-là par un bruit

insolite dans la chambre de Maryan. Elle craignit qu'un malheur ne fût

arrivé, jeta autour d'elle une robe de chambre et courut frapper à la

porte du jeune homme. Quelle fut sa surprise de le trouver tout habillé!

Il avait endossé ses vieux vêtements d'autrefois, dont jamais, au grand

étonnement de Warwara, il n'avait voulu se séparer; son manteau gris en

bandoulière comme un soldat, il tenait à la main un bâton de voyage.

--Jésus-Marie! s'écria la bohémienne, quel projet est le vôtre?

--C'est facile à deviner. Je m'en vais.

--Où donc?

--Chez moi.

--Vous n'y pouvez songer, malade comme vous l'êtes!

--Je me trouve très-bien. Jamais je n'ai eu l'esprit plus sain: c'est

l'essentiel.

--Vous n'atteindrez pas la frontière seulement... Un si long voyage!

Savez-vous ce qu'il coûte?

--J'irai à pied.

--A pied de Rome à Kolomea!

--N'aie pas peur. Je trouverai des gens compatissants qui me nourriront.

Il ne m'en faut pas davantage.

--Et vos bagages?

--Je n'emporte que ce qui m'appartient.

--Faites-moi une grâce... Toutes mes épargnes sont à votre disposition.

--Merci, petite! Dieu te récompensera. Moi, je n'ai besoin de rien. Sois

heureuse.

Hermine fondit en larmes. Il l'embrassa fraternellement. Elle

s'attachait à lui toute frémissante; mais il l'éloigna avec douceur et

partit en jetant un dernier regard dans la chambre, où elle s'était

laissée tomber à genoux. D'en haut, Hermine l'entendit chantonner le

vieux refrain:

Courage, Cosaque, sois gai,

Tu es toujours jeune et vaillant!

Il s'éloignait en chantant; il voulait revoir sa patrie, cette patrie à

laquelle le coeur de chacun de nous reste attaché, quoiqu'elle soit rude

et pauvre. Ce fut ainsi qu'il se dirigea vers les Karpathes bleuâtres,

vers les eaux vertes du Dniester, vers la steppe.

Le legs de Caïn Un Testament — Basile Hymen — Le Paradis sur le Dniester · 第 10 / 37 题