Le baron Bromirski fut depuis lors très-assidu dans la maison des deux
dames. Il envoyait comme interprètes de son amour pour Warwara des
bécasses, des perdrix, des lièvres, de beaux fruits, des robes, des
fourrures et des bijoux, mais rien de tout cela ne réussissait à lui
assurer un tête-à-tête avec celle qu'il adorait. Warwara, sérieuse et
même taciturne, gardait le silence, tandis qu'en désespoir de cause
il jouait au «mariage» durant les longues soirées d'hiver avec madame
Gondola.
Un jour, une charrette de paysan entra dans la cour de sa seigneurie, et
Warwara en descendit, couverte d'un voile épais. Le baron s'élança, tout
ravi, pour recevoir cette visite imprévue:
--Ah! s'écria-t-il en baisant tendrement la main qui reposait froide
comme un glaçon dans les siennes, vous me rendez le plus heureux des
hommes!
--Je ne sais si vous avez lieu de vous réjouir, répondit Warwara, mais
ce que j'ai sur le coeur me rend infiniment malheureuse.
Elle s'était assise dans le cabinet du baron et dénouait lentement son
voile. Lorsqu'elle l'eut retiré, Bromirski vit qu'elle avait en effet
les yeux rouges.
--Que s'est-il passé, ma bien-aimée? Que souhaitez-vous de moi? Tout ce
que je possède est à vous.
--Merci, vous êtes généreux et bon pour tout le monde, je suppose, sauf
pour une seule personne, la femme que vous avez perdue!... Le mal est
sans remède!...
Elle porta son mouchoir à son visage et sanglota.
Le baron était consterné.
--M'expliquerez-vous, Warwara...
--Il faut vous expliquer! murmura-t-elle en le regardant d'un air de
tendre reproche, vous ne devinez pas!... Je serai bientôt mère, Lucien.
--Mais ce n'est pas un si grand malheur, dit le baron en souriant avec
embarras.
Au fond, cette nouvelle le flattait singulièrement; il avait grandi d'un
pouce.
--Vous riez, s'écria Warwara, quand je pense à mourir!
--Ma chère belle, je suis prêt à faire tout ce que vous demanderez;
j'assurerai l'avenir de l'enfant...
--Non, Lucien, ce ne serait pas assez: ma pauvreté est plus fière que
vous ne croyez. L'amour m'a entraînée; c'est un crime, je le sais, aux
yeux du monde... il pourrait être excusable aux vôtres; mais vous me
méprisez trop pour faire de moi votre femme...
Le baron parut de nouveau extrêmement embarrassé. Il n'avait pas pensé à
la conclusion qui se présentait.
--Mon refuge sera dans la mort. Oui, je me tuerai, moi et mon enfant!
Elle se leva hautaine, indignée; ses yeux étincelaient.
--Eh! s'écria Bromirski avec humeur, je ne demande qu'à réfléchir; il ne
s'agit plus d'une bagatelle!
--Réfléchir! Vous n'avez pas réfléchi, avant de déshonorer une fille
innocente qu'aveuglait une passion insensée... Ah! je me suis bien
trompée! Aujourd'hui, je vous connais, je vous juge; vous n'étiez pas
digne de mon sacrifice; adieu...
--Warwara!... Je vous conjure...
Elle était déjà loin. Le baron courut après elle sans bonnet, en robe
de chambre, puis, désespérant de l'atteindre, il fit atteler; ce fut en
vain; il ne la trouva nulle part. Éperdu, il arriva chez madame Gondola;
Warwara n'y était pas... Avait-elle donc réalisé ses menaces! Quelle
responsabilité terrible pesait sur lui! Sous quel fardeau gémissait sa
conscience! Des heures s'écoulèrent.
Il perdait la tête de plus en plus; enfin l'infortunée rentra, et à sa
vue il fut tout près de défaillir comme un condamné qui reçoit sa grâce
sous la potence. Elle ne lui accorda pas un regard; elle ne répondit pas
un mot, lorsqu'il balbutia:
--Pardon! je suis, en principe, ennemi du mariage, mais si ce que vous
m'avez dit est vrai... attendons encore un peu!...
Warwara vivait. N'ayant plus à redouter un péril pour elle, il se
remettait à défendre, mais faiblement désormais, sa propre liberté.
Pendant les semaines qui suivirent, il ne put obtenir d'être reçu;
enfin, il força la porte et trouva sa victime étendue sur un lit de
repos, assez pâle et défaite. Une ample kazabaïka l'enveloppait; elle
travaillait à un petit ouvrage de lingerie.
--Que cousez-vous donc là? demanda-t-il pour dire quelque chose.
Warwara lui montra une brassière d'enfant avec un geste dont l'éloquence
acheva de triompher des hésitations de Bromirski. Se tournant vers
madame Gondola:
--Madame, dit-il, j'étais venu vous demander la main de votre fille.
--Prenez-la, s'écria madame Gondola avec son accent le plus pathétique,
elle est à vous!
Les noces furent célébrées sans bruit, et le baron emmena aussitôt sa
nouvelle épouse dans la belle terre de Separowze, qu'il possédait aux
environs de Kolomea. Madame Gondola les suivit jusqu'à cette dernière
ville, où elle s'installa aux frais de son gendre, cela va sans dire.
L'amoureux baron ne la quittant plus une minute, il devint difficile
pour Warwara de jouer plus longtemps la comédie.
Elle se décida donc à un coup hardi, peu de jours après son mariage.
Elle attendit le soir Bromirski dans un négligé qui dessinait
effrontément les lignes sveltes de sa taille aussi mince que jamais.
Le baron ne l'avait vue depuis longtemps qu'empaquetée dans les plis
menteurs d'une épaisse kazabaïka; il demeura stupéfait, regardant sa
femme d'abord, puis le plancher et de nouveau sa femme. Celle-ci s'était
jetée à ses pieds, les mains au ciel, en jurant que l'amour seul, poussé
jusqu'au délire, lui avait dicté un subterfuge dont elle s'accusait
humblement, mais qu'elle saurait tout réparer en ne vivant que pour lui,
comme sa servante, comme son esclave!
Bromirski, tout ému par la preuve de passion que lui donnait une femme
si jeune et si belle, la releva aussitôt et la consola plutôt qu'il ne
lui fit des reproches. Elle l'avait enveloppé de ses charmes comme d'un
filet aussi difficile à secouer que la robe même de Nessus. A quelques
semaines de là, il fit un testament par lequel il l'instituait son
unique héritière. Warwara eut toujours soin depuis de garder ce monument
de son amour, comme elle nommait le testament, dans sa cassette, dont
elle portait par tendresse sans doute la clef sur son coeur. Du reste,
selon la promesse qu'elle avait faite, elle ne vivait que pour le
baron, s'arrogeant de plus en plus toute l'administration de ses biens,
s'emparant de ses papiers précieux et gardant sa caisse dans la chambre
conjugale.
--Tu es un petit dissipateur, lui disait-elle en l'embrassant: si je te
laissais faire, tu n'aurais plus bientôt qu'un bâton de mendiant; tous
tes parents et amis ont les mains dans tes poches, tu donnes trop à ma
mère, tu m'entoures d'un luxe de sultane et tu te refuses à toi-même les
moindres fantaisies. Il ne faut pas que cela soit; je prétends te gâter.
Et, en effet, Bromirski n'avait jamais joui autant de sa fortune
jusque-là. Mille douceurs embellissaient sa vie; l'ameublement de la
seigneurie fut renouvelé, la table était exquise, car Warwara, comme
beaucoup de femmes froides et profondément égoïstes, tenait à la bonne
chère et préférait un pâté de perdrix ou un ragoût d'écrevisses au clair
de lune et au parfum des fleurs.
Bromirski était persuadé qu'elle ne songeait qu'à lui rendre la vie
agréable; il s'émerveillait en même temps des économies qu'elle savait
faire sans qu'il en souffrît jamais. La maison était tenue avec un
ordre rigoureux; tout ce qui avait passé en gaspillage venait désormais
grossir ses revenus, qui parurent augmenter considérablement dès la
première année. Bromirski se félicita d'abord d'avoir une femme aussi
entendue aux choses du ménage; il eût souhaité cependant que Warwara lui
laissât un peu d'argent de poche.
--Te traiter comme un écolier quand tout est à toi?... ce serait trop
ridicule! s'écriait Warwara. Je ne suis que ton caissier.
Mais le caissier tenait ferme les fonds qu'on lui avait confiés ou
laissé prendre. Dès qu'une somme quelconque arrivait à la seigneurie,
Warwara faisait une toilette, capable de transformer un capucin en don
Juan, et entourait son cher mari de câlineries félines jusqu'à ce qu'il
lui eût remis l'argent. Chaque fois, il se promettait solennellement
d'être moins faible, et parfois son héroïsme dura jusqu'au soir, mais
jamais au delà. Elle enroulait autour de son cou ses cheveux dénoués,
semblables à ces cordes de soie avec lesquelles un sultan fait étrangler
ses pachas et ses vizirs, et c'en était fait.
Le vieux valet de chambre, qui était dans tous les secrets de son
maître, disait aux gens de la maison, quand la baronne inaugurait de
nouveaux atours:
--Il faut que monsieur ait reçu beaucoup d'argent aujourd'hui, car
madame est très-décolletée.
Bromirski voulait-il faire une partie de whist, il devait s'adresser
à sa femme, qui fronçait le sourcil et lui comptait avec répugnance
quelques petites pièces.
--Il serait absurde, disait-elle, de perdre davantage.
Et le baron lui baisait encore la main en signe de remerciement.
Néanmoins il finit par extorquer de l'argent à Warwara au moyen de
prétextes dans le choix desquels il déployait un génie inventif qui
le surprenait lui-même. Jamais, par exemple, il ne manquait d'aller
lui-même à Kolomea pour remettre ou pour chercher des lettres; c'était
l'occasion de voler à Warwara quelques kreutzers, et il en était heureux
comme un enfant; ou bien il s'agissait de billets de loterie qu'il
n'avait pu décemment refuser. Un jour, il prétendit avoir trouvé en
chemin un jeune homme pendu à un arbre; il s'était empressé de couper la
corde, mais le malheureux avait juré de revenir à son funeste dessein
s'il ne parvenait pas à se procurer cinq ducats qu'il devait au père de
sa fiancée.
--Le mariage, la vie de ce pauvre garçon étaient en jeu, ajoutait
Bromirski; je n'ai pu résister au plaisir de le sauver.
Warwara fut ou feignit d'être dupe, mais elle ne tarda pas à découvrir
que son mari avait fait quelques petites dettes. Elle les paya, puis
manda le baron dans sa chambre, dont elle ferma la porte. Bromirski
tremblait comme un meurtrier qu'on amène devant la preuve sanglante de
son forfait.
--N'as-tu pas honte d'emprunter, dit Warwara, riche comme tu l'es?...
--Moi!... c'est un malentendu... Ne vas pas te fâcher...
Elle se posa devant le misérable, en le menaçant du doigt:
--Que cela ne t'arrive pas une seconde fois! prononça-t-elle lentement,
d'une voix si sévère, avec un tel regard, que Bromirski recula jusqu'à
ce qu'il fut collé au mur, en balbutiant:
--Tu me fais peur.
Warwara possédait une seconde clef du bureau de son mari; aussitôt qu'il
s'absentait, elle visitait tous les tiroirs afin de s'assurer qu'il
n'avait pas fait de nouveau testament. De jour en jour, elle prenait
plus d'ascendant sur lui; elle finit par lui interdire d'aller jouer
chez les voisins.
--Qu'ils se réunissent plutôt ici une fois par semaine, dit-elle; au
moins, de cette façon, tu ne risqueras rien, car nous aurons soin de ne
jamais jouer ensemble: quand tu perdras, je gagnerai; quand je perdrai,
tu gagneras. Comprends-tu?
L'hôte ordinaire des Bromirski était, outre le curé, un certain Albin de
Lindenthal, fils d'un ancien gouverneur du cercle et Polonais enragé,
comme le sont en Gallicie tous les fils d'employés allemands. Ce
Lindenthal, beau cavalier d'une trentaine d'années, faisait à la baronne
une cour respectueuse, mais décidée. Il lui apportait des violettes et
des roses en plein hiver, il lui donnait les plus belles sérénades.
Le jour de sa fête, il imagina une fête champêtre. Les garçons et les
filles de quatre villages réunis vinrent chanter et danser la
kolomika autour d'un feu où rôtissait, attaché à un jeune bouleau qui
représentait la broche, un boeuf tout entier, tandis qu'un jet d'eau
improvisé faisait jaillir des flots d'eau-de-vie. Lindenthal invita la
baronne pour une mazurke, et du haut du perron Bromirski regardait,
ravi, en fumant sa pipe turque.
A quelque temps de là, Warwara, toujours attentive auprès de son vieux
mari, lui persuada que les longues veilles ne convenaient pas à sa
santé. La partie de whist ne dura plus jusqu'à minuit, le curé vint
moins souvent; en revanche, Lindenthal était chaque soir assidu à la
seigneurie, et quand le baron allait se reposer, il restait volontiers
auprès de sa femme, lui tenant compagnie.
Malgré tous les soins dont il était l'objet, Bromirski tomba malade
cet hiver-là, et au printemps il mourut. Warwara le négligea beaucoup
pendant sa maladie, car elle avait peur du spectacle même de la
souffrance; il la fit demander à la fin, mais la femme de chambre vint
annoncer avec toute l'emphase polonaise que madame la baronne était
tombée sans connaissance, de sorte que Bromirski expira sans lui avoir
dit adieu, en murmurant sans cesse ces mots: «Pauvre femme! pauvre
femme!»
A peine son fidèle valet de chambre lui eut-il fermé les yeux que
Warwara le fit porter hors de la maison dans la salle mortuaire; puis,
après que les fenêtres eurent été ouvertes une heure de suite et la
chambre dûment parfumée, elle fit l'effort d'entrer pour fouiller tous
les tiroirs. S'étant assurée qu'ils ne renfermaient rien de contraire à
ses intérêts, elle mit le testament, qu'elle avait toujours gardé, dans
le bureau du défunt.
Bromirski fut transporté avec pompe jusqu'au caveau de la famille.
Sa veuve n'assista pas à la cérémonie; le désespoir l'en empêcha.
Lindenthal marchait vêtu de noir derrière le cercueil, suivi de la foule
des serviteurs.
Un homme de loi parut à Separowze pour l'ouverture du testament.
Warwara entrait en possession d'une fortune considérable. Elle n'avait
que vingt-deux ans.