«L'empereur Maximilien disait[r191]: Si on mettait du sang des

princes d'Autriche et de Bavière bouillir ensemble dans un pot, on le

verrait en même temps sauter dehors.»

[r191] _Ibid._ 343.

«On dit que l'empereur Maximilien partit un jour d'un éclat de rire;

il en avoua la cause le lendemain[r192]. Je riais, dit-il, de voir

que Dieu a confié le gouvernement spirituel à un ivrogne de prêtre,

comme le pape Jules, et le gouvernement temporel à un chasseur de

chamois, comme je suis.»

[r192] _Ibid._ 184, verso.

«Dans le château de Prague l'on voit toute la suite des _portraits des

rois_. Ferdinand est le dernier, et il n'y a plus de place. Il en est

de même dans la salle ronde du château de Wittemberg. Cela ne signifie

rien de bon.

L'empereur Maximilien disait: «L'Empereur est bien le roi des rois, car

les princes de l'Empire font tout ce qu'ils veulent; le roi de France

est celui des ânes, les siens exécutent tout ce qu'il commande; le

roi d'Angleterre est le roi des hommes, car ils lui obéissent et ils

l'aiment.»

«Maximilien demandait à un de ses secrétaires comment il fallait

traiter un serviteur qui le volait; et comme l'autre répondait qu'il

était juste de le pendre: Nous n'en ferons rien, dit l'Empereur en lui

frappant sur l'épaule, nous avons encore besoin de vos services.»

«Après l'élection de l'empereur Charles, l'électeur de Saxe demanda au

seigneur Fabian de Feilitzsch, son conseiller, s'il lui plaisait qu'on

eût élu empereur le roi d'Espagne[r193]. Cet homme sage répondit: «Il

est bon que les corbeaux aient un vautour.»

[r193] _Ibid._ 53.

On lisait dans un vieux livre cette prophétie: «L'empereur Charles

soumettra toute l'Europe, réformera l'Église; sous lui, les ordres

mendians et les sectes seront anéantis.»

«La nouvelle vint qu'Antonio de Leyva et André Doria avaient conseillé

à l'Empereur d'aller en personne contre le Turc et de ne point emmener

son frère; car, disaient-ils, il n'a point de bonheur[r194]. En

effet, Ferdinand est trop fin et trop réfléchi; il n'agit que par

conseil et délibération, jamais par impulsion divine.»—L'Empereur

devient malheureux; il ne sait pas profiter de l'occasion; il perd

aujourd'hui Milan.

[r194] _Ibid._ 349.

«Le roi de France aime les femmes[r195]... Au contraire, l'Empereur

passant par la France en 1544, trouva après un grand festin une belle

et noble vierge dans son lit, que le roi de France y avait fait

conduire. L'Empereur la renvoya honorablement chez ses parens.

[r195] _Ibid._ 349, verso.

»L'Empereur n'a appelé à son couronnement que des princes et seigneurs

italiens et espagnols, qui ont porté devant lui les drapeaux et les

armes des électeurs. J'avais touché cela dans un petit livre, mais

l'Électeur en a fait acheter tous les exemplaires.

»Le roi de France dépense autant d'argent en trahison que pour ses

armées. Aussi, dans sa guerre contre le pape Jules et Venise, il a

dissipé vingt mille hommes avec quatre mille.

»Tant que le Français a eu des hommes de guerre allemands, il a obtenu

la victoire. Ce sont en effet les meilleurs; ils se contentent de leur

solde et protégent le peuple. Aussi Antonio de Leyva conseilla, en

mourant, à l'Empereur de s'attacher ses soldats allemands; que s'il les

perdait, ce serait fait de lui; car ils tenaient tous ensemble comme un

seul homme.»

Après la défaite de François Ier à Pavie, Luther écrivait: «Que le roi

de France soit de chair ou autre chose, je ne me réjouis pas de le voir

vaincu et pris. Vaincu, cela se peut souffrir, mais captif, c'est une

monstruosité... Peut-être l'heure du royaume de France est-elle venue,

comme cet autre le disait de Troie: _Venit summa dies et ineluctabile

fatum....._ Ce sont, à ce qu'il me semble, des signes qui annoncent

le dernier jour du monde. Ces signes sont plus graves qu'on ne serait

tenté de le croire... Il n'y a qu'une chose qui me fait plaisir,

c'est de voir frustrés les efforts de l'Anti-Christ, qui commençait à

s'appuyer sur le roi de France.» (mars 1525.)

(Février 1537). «Le roi de France est persuadé que chez nous autres

luthériens, il n'y a plus ni mariage, ni autorité, ni église, ni rien

de tout ce qu'on regarde comme sacré. Son envoyé, le docteur Gervais,

nous l'a assuré positivement. Mais d'où vient cela? certainement de ce

qu'on ne laisse pénétrer en ce pays, non plus qu'en Italie, aucun écrit

des nôtres, et que le scélérat de Mayence, ainsi que ses pareils, y

envoient toutes les calomnies qui se débitent contre nous.»

«Nous avons ici un Français, François Lambert, qui était il y a deux

ans prédicateur apostolique, comme on les appelle parmi les mineurs, et

qui vient de prendre pour femme une des nôtres: il espère mieux vivre

dans le voisinage de la France (à Strasbourg)... Il gagnera sa vie à

traduire en français mes ouvrages allemands.» (4 décembre 1523.)

«Les rois de France et d'Angleterre sont luthériens pour prendre, point

pour donner. Ils ne cherchent point l'intérêt de Dieu, mais le leur.

»Sept universités ont approuvé le divorce du roi d'Angleterre; mais

nous autres de Wittemberg et ceux de Louvain, nous avons soutenu le

contraire, eu égard aux circonstances particulières, à la longue

cohabitation, à l'existence d'une fille, etc.[r196]

[r196] _Ibid._ 348.

»Quelques-uns qui avaient reçu des écrits d'Angleterre annoncèrent

comment le roi s'était séparé de l'Évangile[r197]. Je suis charmé,

dit Luther, que nous soyons quitte de ce blasphémateur. J'ai seulement

regret de voir que Mélanchton ait adressé ses plus belles préfaces aux

plus méchantes gens.

[r197] _Ibid._ 348, verso.

»Le duc George de Saxe disait qu'il ne forcerait personne à communier

sous une espèce, mais que ceux qui voulaient le faire autrement,

devaient sortir du pays[r198].

[r198] _Ibid._ 265.

»Lorsque le duc George déclara au duc Henri de Saxe, son frère, qu'il

ne lui laisserait ses états qu'à condition d'abandonner l'Évangile, il

répondit: «Par la vierge Marie (c'était le mot ordinaire de sa Grâce),

avant que je consente à renier mon Christ, j'irai avec ma Catherine,

un petit bâton à la main, mendier par le pays[r199].» Je voudrais

que l'Empereur fît pape le duc George; les évêques supporteraient sa

réforme encore moins que la mienne. Il réduirait l'évêque de Mayence à

quatorze chevaux, etc.

[r199] _Ibid._

»Le duc George a sucé le sang bohémien avec le lait de sa mère, fille

du roi de Bohême, Casimir[r200]. Il aurait fini par s'arranger avec

l'électeur Frédéric pour frapper les évêques, les abbés, etc. Il est

de sa nature ennemi du clergé. Mais les lettres et les flatteries

de l'Empereur, du pape, des rois d'Angleterre et de France, l'ont

tellement enflé, que, etc...

[r200] _Ibid._ 313, verso.

»Lorsque le duc George voyait son fils Jean à l'agonie, il le consolait

en lui rappelant l'article de la justification par la foi en Christ,

et l'exhortait à ne regarder que le Sauveur, sans se reposer sur ses

œuvres ni sur l'invocation des saints[r201]. Alors, l'épouse du duc

Jean, sœur du landgrave Philippe de Hesse, dit au duc George: «Cher

seigneur et père, pourquoi ne laisse-t-on pas prêcher publiquement

cette doctrine dans le pays?»—«Ma chère fille, répondit-il, on la

doit enseigner seulement aux mourans, mais point aux gens en santé.»

(1537.)—Ce duc Jean avait été obligé par son père de jurer une haine

éternelle à la doctrine luthérienne, et il l'avait fait connaître au

docteur Luther par le vieux peintre Lucas Cranach.»

[r201] _Ibid._ 142, verso.

Leipsig était la capitale et la résidence du duc George. Aussi les

protestans, surveillés de près par le duc, n'y pouvaient faire de

nombreux prosélytes, et Luther en marque souvent son dépit par sa

colère contre cette ville.

«Je hais, dit-il, ceux de Leipsig comme je ne hais rien sous le soleil,

tant il y a là d'orgueil, d'arrogance, de rapacité et d'usure. (15 mai

1540.)

»Je hais cette Sodome (Leipsig), sentine des usures et de tous les

maux. Je n'y entrerais qu'autant qu'il le faut pour arracher Loth.» (26

octobre 1539.)

»L'électorat de Saxe est pauvre et rapporte peu. Si l'Électeur n'avait

pas la Misnie, il ne pourrait entretenir quarante chevaux; mais il

a des tributs de princes et seigneurs, des droits de sauf-conduit,

des douanes, des rentes, etc... Sa Grâce électorale a cédé, pour de

l'argent, les régales, entre autres le droit de grâce.

»L'électeur Frédéric était économe[r202]. Il savait bien remplir ses

caves et ses greniers de grains et d'autres denrées. On compte neuf

châteaux qu'il a fait bâtir, et cependant il lui restait toujours assez

d'argent; c'est qu'il suivait le bon conseil que son fou lui avait

donné. Un jour, qu'il se plaignait de manquer d'argent, le fou lui dit:

Fais-toi percepteur. Il exigeait des comptes sévères de ses serviteurs.

Quand il venait dans un de ses châteaux, il mangeait, buvait, se

faisait donner du fourrage comme un hôte ordinaire, et payait tout

comptant. Par là il ôtait à ses gens l'occasion de s'excuser, en

disant: On a tant consommé de choses, quand le prince est venu!

[r202] _Ibid._ 451, verso.

»L'électeur Frédéric-le-Sage disait à Worms, en 1521: «Je ne trouve

point d'église romaine dans ma croyance; mais une commune église

chrétienne, je l'y trouve.»

«Ce même prince avait, dit Mélanchton, près de Wittemberg un cerf

apprivoisé, qui, pendant bien des années, allait, au mois de septembre,

dans la forêt voisine, et revenait exactement en octobre. Lorsque

l'Électeur fut mort, le cerf partit et l'on ne le revit plus.

»En 1525, l'électeur Jean de Saxe me demanda s'il devait accorder aux

paysans leurs douze articles[r203]. Je le détournai entièrement d'en

approuver un seul.

[r203] _Ibid._ 152.

»Le duc Jean disait en 1525, en apprenant la révolte des paysans: «Si

le Seigneur veut que je reste prince, que sa volonté soit faite, mais

je puis aussi être un autre homme.»

Luther blâme la patience de ce prince, qui avait appris des moines, ses

confesseurs, à supporter la désobéissance de ses gens.

Il disait à Luther: «Mon fils, le duc Ernest, m'a écrit une lettre

latine pour me demander à courir un cerf. Je veux qu'il étudie; il sera

toujours à même d'apprendre à laisser pendre deux jambes sur un cheval.»

«Le même prince avait toujours pour sa garde six nobles jeunes garçons,

qui restaient dans sa chambre et qui lui lisaient la Bible six heures

par jour. Sa Grâce électorale s'endormait quelquefois, mais il n'en

citait pas moins à son réveil quelques belles paroles qu'il avait

remarquées et retenues.—Pendant la prédication il tenait près de lui

des écrivains, et lui-même de sa propre main recueillait les paroles

de la bouche du prédicateur.

»Lorsque Ferdinand fut élu roi des Romains à Cologne, le jeune duc

Jean-Frédéric y fut envoyé pour protester de la part de son seigneur et

père. Dès qu'il eut exécuté ses ordres, il repartit au grand galop, et

comme il avait à peine passé la porte, on envoya des gens pour courir

après lui et le prendre. (1531.)

»On dit que l'Empereur a fait entendre, après avoir lu notre

_Confession et apologie_, qu'il voulait que l'on enseignât et que l'on

prêchât dans le même sens par tout le monde[r204]. Le duc George

aurait dit aussi qu'il savait très bien qu'il y avait beaucoup d'abus

à réformer dans l'Église, mais qu'il ne voulait pas de cette réforme,

quand elle venait d'un moine défroqué.

[r204] _Ibid._ 353.

»La dernière fois que l'électeur Jean alla à la chasse, tout le gibier

lui échappait. Les bêtes ne voulaient plus le reconnaître pour maître,

c'était un présage de sa mort. (1532.)

»Le duc Jean-Frédéric, qui a été si bien pillé et dépouillé par ceux de

la noblesse, a appris à ses dépens à les connaître.

»L'électeur Jean-Frédéric est naturellement colère, mais il sait à

merveille dompter son courroux.—Il aime à bâtir et à boire; il est

vrai qu'un si grand corps doit tenir plus qu'un petit.—Il donne par

an mille florins pour l'université; pour le pasteur, deux cents, avec

soixante boisseaux de froment; de plus soixante florins à cause des

leçons publiques.» Il envoya une fois cinq cents florins à Luther sur

les fonds d'une abbaye pour marier quelque pauvre religieuse.

»Quoique le docteur Jonas l'y engageât, Luther refusa de demander

à l'Électeur une nouvelle visitation des églises[r205]. «Il a

soixante-dix conseillers qui crient à le rendre sourd. Ils lui disent:

Quel bon conseil peut donner le scribe? contentons-nous de prier Dieu

qu'il dirige le cœur du prince.»

[r205] _Ibid._ 354.

_Du landgrave Philippe de Hesse._—«Le Landgrave est un pieux,

intelligent et joyeux seigneur; il maintient une bonne paix dans

sa terre, qui n'est que pierres et forêts; de sorte que les gens y

peuvent voyager et commercer sans crainte... Le Landgrave est un

guerrier, un Arminius, petit de sa personne, mais, etc. Il consulte

et suit aisément les bons conseils; la résolution une fois prise, il

exécute promptement.—L'Empereur lui a offert, pour lui faire quitter

l'Évangile, la possession paisible du comté de Katzenellenbogen, et

le duc George l'aurait fait à ce prix son héritier... Il a une tête

hessoise; il ne peut se reposer, il faut qu'il ait quelque chose à

faire... C'était une grande audace de vouloir, en 1528, envahir les

possessions des évêques; et ç'a été un acte plus grand d'avoir rétabli

le duc de Wurtemberg et chassé le roi Ferdinand de ce pays. Moi et

Mélanchton, nous fûmes appelés à cette occasion à Weimar, et nous

employâmes toute notre rhétorique à empêcher sa Grâce de rompre la paix

de l'Empire... Il en devint tout rouge et s'emporta. Cependant c'est

une âme tout-à-fait loyale.

»Dans le colloque de Marbourg, en 1529, sa Grâce vint avec un petit

habit, de sorte que personne ne l'aurait reconnu pour le Landgrave; et

cependant, il était occupé de grandes pensées. Il consulta Mélanchton,

et lui dit: «Cher maître Philippe, dois-je souffrir que l'évêque de

Mayence me chasse par violence mes prédicateurs évangéliques?» Philippe

répondit: «Si la juridiction du lieu appartient à l'évêque de Mayence,

votre Grâce ne peut l'empêcher.» Permis à vous de conseiller, répondit

le Landgrave, mais je n'agirai pas moins.»

»A la diète d'Augsbourg, en 1530, le landgrave dit publiquement aux

évêques: «Faites la paix, nous vous le demandons. Si vous ne la faites

point et qu'il me faille descendre de mes montagnes, j'en saisirai au

moins un ou deux.»

»Dieu a jeté le Landgrave au milieu de l'Empire. Il a autour de lui

quatre électeurs et le duc de Brunswick; et il les fait tous trembler.

C'est que le commun peuple lui est attaché. Avant de rétablir le duc

de Wurtemberg, il était allé en France, et le roi de France lui avait

prêté beaucoup d'argent pour la guerre.

»Si le Landgrave s'enflamme une fois...! C'est ce qui nous est arrivé,

à moi et à maître Philippe, lorsque nous le détournions humblement et

faiblement de la guerre; «Qu'arrivera-t-il si je souffre vos conseils

et si je n'agis point?»—C'est un miracle de Dieu. Le Landgrave est

un prince peu puissant, cependant on le redoute; c'est un héros. Il

a renvoyé les évêques au chœur... Les Saxons et ceux de la Hesse,

lorsqu'ils sont en selle, sont de vrais cavaliers. Les cavaliers des

hautes terres (du midi de l'Allemagne) ne sont que des danseurs. Dieu

nous conserve le Landgrave..... Dieu nous préserve de la guerre! les

gens de guerre sont des diables incarnés. Je ne parle pas seulement des

Espagnols, mais aussi des Allemands.

»Après la diète de Francfort, en 1539, environ neuf mille soldats

d'élite furent rassemblés autour de Brême et de Lunebourg pour être

employés contre les états protestans[r206]. Mais l'électeur de Saxe

et le landgrave de Hesse leur firent parler par le chevalier Bernard

de Mila, leur donnèrent de l'argent comptant et les attirèrent à eux.

Ensuite mourut subitement le duc George, etc.»

[r206] _Ibid._ 156.

«Le _landgrave de Hesse_ et de Thuringe, Louis-le-Fameux, était un

seigneur dur et colérique. Il était tenu prisonnier par l'évêque de

Hall, il sauta par une fenêtre du haut du château et du rocher dans

la Sals, nagea, s'aida d'un tronc d'arbre et échappa. Il sévissait

toujours cruellement contre ses sujets. Sa femme s'avisa de lui servir

de la viande un vendredi saint, et comme il n'en voulait pas manger;

elle lui dit: «Cher seigneur, vous craignez ce péché, lorsque vous en

faites tous les jours de plus grands et de plus horribles.» Mais elle

fut obligée de s'enfuir et de quitter ses enfans. Au moment de son

départ, à minuit, elle baisa son enfant qui était encore au berceau,

le bénit, et, dans un transport d'amour maternel, elle le mordit à la

joue[8]. Accompagnée d'une jeune fille, elle descendit par une corde

du château de Wartbourg, tout le long du précipice. Son maître-d'hôtel

l'attendait avec un chariot, et la conduisit secrètement à

Francfort-sur-le-Mein.—Quand ce landgrave mourut, on l'affubla d'un

habit de moine, ce qui faisait beaucoup rire tous ses chevaliers.

[8] Luther appelle _Louis_ ce landgrave, qui s'appelait

effectivement _Albert-le-Dénaturé_, et vivait en 1288. Sa

femme, Marguerite était fille de l'empereur Frédéric II; son

fils est Frédéric I, dit le _Mordu_.

«En Italie, les hôpitaux sont bien pourvus, bien bâtis[r207]. On

y donne une bonne nourriture; il y a des serviteurs attentifs et de

savans médecins. Les lits et les habits sont très propres; l'intérieur

des bâtimens orné de belles peintures. Aussitôt qu'un malade y est

amené, on lui ôte ses habits en présence d'un notaire qui en dresse une

note et une description exacte pour qu'ils lui soient bien gardés. On

le revêt d'un sarreau blanc, on le met dans un lit bien fait et dans

des draps blancs; on ne tarde pas à lui amener deux médecins, et les

serviteurs viennent lui apporter à manger et à boire dans des verres

bien propres, qu'ils touchent du bout du doigt. Il vient aussi des

dames et matrones honorables qui se voilent pendant quelques jours pour

servir les pauvres, de sorte qu'on ne sait point qui elles sont, et

elles retournent ensuite chez elles.—J'ai vu aussi à Florence que les

hôpitaux étaient servis avec tous ces soins; de même les maisons des

enfans-trouvés, où les petits enfans sont nourris au mieux, élevés,

enseignés et instruits. Ils les ornent tous d'un costume uniforme, et

en prennent le plus grand soin.

[r207] _Ibid._ 145.

»Je ne manque point de drap, mais je ne puis me décider à me faire

faire des culottes[r208]. Les miennes ont été raccommodées quatre

fois, et le seront encore. Les tailleurs ne font rien de bon et

prennent trop cher. Cela va bien mieux en Italie; les tailleurs ont une

corporation particulière qui ne fait que des culottes.

[r208] _Ibid._ 424.

»En Espagne, pour les couches de l'impératrice, trente hommes se sont

fouettés jusqu'au sang, afin de lui obtenir un heureux enfantement,

deux même en sont morts, et cependant la mère ni le fœtus n'ont pu

être délivrés. Qu'a-t-on fait de plus chez les païens? (14 août 1539.)

»En Italie et en France, les curés sont généralement des ânes[r209].

Si on leur demande: _Quot sunt sacramenta?_ ils répondent:

_Tres_.—_Quæ?_ Réponse: Le goupillon, l'encensoir et la croix.

[r209] _Ibid._ 281, verso.

»En France, il y a eu tant de superstition, que les serfs et serviteurs

voulaient pour la plupart se faire moines[r210]. Il fallut que le roi

défendît la moinerie. La France est abîmée dans la superstition. Les

Italiens de même sont ou superstitieux ou épicuriens. C'est un propos

commun en Italie, quand ils vont à l'église de dire: Allons au préjugé

populaire.

[r210] _Ibid._ 271, verso.

»Lorsque je vis Rome, je tombai à genoux, levai les mains au ciel et

dis[r211]: Salut, sainte Rome, sanctifiée par les saints martyrs et

par leur sang qui y a été versé...; mais elle est maintenant déchirée,

_und der teufel hat den papst, seinen dreck, darauss geschissen_.—Cent

ans avant Jésus-Christ, Rome avait quatre millions de citoyens; peu

après, neuf millions; certes, cela devait faire un peuple, si toutefois

la chose est vraie.—A Venise, trois cent mille feux; à Erfurt,

dix-huit mille murs à feu (murs mitoyens); à Nuremberg, à peine la

moitié.—Rome n'est plus qu'une charogne et un tas de cendres..... Les

maisons sont aujourd'hui où étaient les toits de l'ancienne Rome; telle

est l'épaisseur des décombres, qu'il y en a la hauteur de deux lances

de landsknecht[9]. Rien n'y est à louer que le consistoire et la cour

de Rote, où les affaires sont instruites et jugées avec beaucoup de

justice.

[r211] _Ibid._ 442.

[9] Voyez le _Voyage de Montaigne_.

Le docteur Staupitz avait entendu dire à Rome, en 1511, que d'après

une vieille prophétie, un ermite s'élèverait sous le pape Léon X, et

attaquerait la papauté; or, les augustins s'appellent aussi ermites.

»Je ne voudrais pas, pour cent mille florins, ne pas avoir vu Rome;

je me serais toujours inquiété si je ne faisais pas injustice au

pape.»—Il répète trois fois ces paroles.

«Il y avait en Italie un ordre particulier, qui s'appelait _les Frères

de l'ignorance_[r212]. Ils devaient jurer de ne rien savoir et de ne

vouloir rien apprendre. Tous les moines méritent le même nom.»

[r212] _Ibid._ 269, verso.

Un soir, à la table de Luther, il se trouvait un vieux prêtre qui

racontait beaucoup de choses de Rome[r213]. Il y était allé quatre

fois et y avait officié pendant deux ans. Quand on lui demanda

pourquoi il y était allé si souvent, il répondit: «La première fois

j'y cherchais un filou, la seconde je le trouvais, la troisième je

l'emportais avec moi, et la quatrième je l'y rapportais et le plaçais

derrière l'autel de Saint-Pierre.»

[r213] _Ibid._ 442, verso.

«Christoff Gross, qui avait été long-temps à Rome, trabant du pape,

parla beaucoup des pays par où l'on va vers la Terre-Sainte, de

l'Aragon et de la Biscaye[r214]. Ils ont pour signe du baptême une

petite cicatrice au nez, juste sous les yeux.»

[r214] _Ibid._ 441, verso.

«Les Écossais sont la nation la plus fière; beaucoup se sont réfugiés

en Allemagne, à Erfurth et à Wurtzbourg; ils n'admettent personne

comme moine dans leurs couvens. Les Écossais sont méprisés des autres

nations, comme les Samaritains par les Juifs.»

«Les Anglais ont été chassés de France après leur défaite à Montlhéri,

entre Paris et Orléans[10].—Ils ne laissent personne à Calais, à moins

qu'il ne parle anglais dans tant d'heures.»

[10] Il est inutile de relever les erreurs grossières dont

fourmille ce chapitre.

«La peste règne toujours en Angleterre[r215].—L'Angleterre est un

morceau de l'Allemagne.—Les langues danoise et anglaise sont du saxon,

c'est-à-dire du véritable allemand, tandis que la langue de l'Allemagne

supérieure n'est point la vraie langue allemande.—La Souabe et la

Bavière sont hospitalières; au contraire la Saxe.—Luther préfère le

dialecte de la Hesse à tous les autres de l'Allemagne, parce que les

Hessois accentuent les mots comme s'ils chantaient.»

[r215] _Ibid._ 440, verso.

_Diversité des langues._—«Supériorité de l'allemande: elle fait sentir

que les Allemands sont gens plus simples et plus vrais. Au contraire,

c'est un proverbe: les Français écrivent autrement qu'ils ne parlent,

et parlent autrement qu'ils ne pensent.—L'allemand se rapporte au

grec. Le latin est sec, il n'a pas de lettres doubles.—Finesse des

Saxons et bas Allemands; ils sont pires que les Italiens, quand ils

adoptent les idées de l'Italie.—Les habitations et l'aspect des

pays changent ordinairement dans l'espace d'un siècle. Il y a peu

d'années que la Hesse, la Franconie, la Westphalie, n'étaient qu'un

désert. Au contraire, autour de Halle, d'Halberstadt, et chez nous,

on fait jusqu'à trois milles sans trouver rien que bruyères, tandis

qu'autrefois il y avait des terres cultivées. Dieu aura ôté la

fertilité au pays, pour punir les habitans.»

«Nous sommes de bons compagnons, nous autres Allemands, nous buvons,

nous mangeons, nous cassons nos vitres, nous perdons en une soirée

cent, mille florins ou plus, et nous oublions _le Turc_ qui, en trente

jours, peut être avec sa cavalerie légère à Wittemberg.»

Mémoires de Luther écrits par lui-même, Tome II · 第 15 / 18 段