qui vont jouant sous les arbres avec de belles pommes, des poires,
des cerises, des noisettes et des prunes; ils chantent, ils sautent,
et sont tout joyeux; ils ont aussi de jolis petits chevaux avec des
brides d'or et des selles d'argent. En passant devant ce jardin, je
demandais à l'homme à qui il appartient, quels étaient ces enfans? Il
me répondit: «Ce sont ceux qui aiment à prier, à apprendre, et qui sont
pieux.» Je lui dis alors: «Cher ami, j'ai aussi un enfant, c'est le
petit Jean Luther; ne pourrait-il pas aussi venir dans ce jardin manger
de ces belles pommes et de ces belles poires, monter sur ces jolis
petits chevaux, et jouer avec les autres enfans?» L'homme me répondit:
«S'il est bien sage, s'il prie et apprend volontiers, il pourra aussi
venir, le petit Philippe et le petit Jacques avec lui; ils trouveront
ici des fifres, des timbales et autres beaux instrumens pour faire
de la musique; ils danseront et tireront avec de petites arbalètes.»
En parlant ainsi, l'homme me montra, au milieu du jardin, une belle
prairie pour danser, où l'on voyait suspendus les fifres, les timbales,
et les petites arbalètes. Mais il était encore matin, les enfans
n'avaient pas dîné, et je ne pouvais attendre que la danse commençât.
Je dis alors à l'homme: «Cher seigneur, je vais vite écrire à mon cher
petit Jean, afin qu'il soit bien sage, qu'il prie et qu'il apprenne,
pour venir aussi dans ce jardin; mais il a une tante Madeleine qu'il
aime beaucoup, pourra-t-il l'amener avec lui?» L'homme me répondit:
«Oui, ils pourront venir ensemble, faites-le-lui savoir.» Sois donc
bien sage, mon cher enfant; dis à Philippe et à Jacques de l'être
aussi, et vous viendrez tous ensemble jouer dans ce beau jardin.—Je
te recommande à la protection de Dieu. Salue de ma part la tante
Madeleine, et donne-lui un baiser pour moi. Ton père qui te chérit.
Martin LUTHER.» (19 juin 1530.)
[a44] Page 84.—_Fin du chapitre..._
«Dieu sait tous les métiers mieux que personne. Comme tailleur, il fait
au cerf une robe qui lui sert neuf cents ans sans se déchirer. Comme
cordonnier, il lui donne une chaussure qui dure encore plus long-temps
que lui. Et ne s'entend-il pas à la cuisine, lui qui par le feu du
soleil fait tout cuire et tout mûrir. Si notre Seigneur vendait les
biens qu'il donne, il en ferait passablement d'argent; mais parce qu'il
les donne gratis, on n'en tient pas compte.» (Tischr., p. 27.)
Ce passage bizarre et un assez grand nombre d'autres, nous montrent
dans Luther le modèle probable d'Abraham de Sancta Clara. Au
dix-septième siècle, on n'imitait plus que les défauts de Luther.
[a45] Page 87, ligne 15.—_Le décalogue..._
«Me voilà devenu disciple du décalogue. Je commence à comprendre que le
décalogue est la dialectique de l'Évangile, et l'Évangile la rhétorique
du décalogue; Christ a tout ce qui est de Moïse, mais Moïse n'a pas
tout ce qui est de Christ.» (20 juin 1530.)
[a46] Page 88, ligne 9.—_Il y aura un nouveau ciel, une
nouvelle terre..._
«Le grincement de _dents dont parle l'Évangile_, c'est la dernière
peine qui suivra une mauvaise conscience, la désolante certitude d'être
à jamais séparé de Dieu.» (Tischr., p. 366.) Ainsi Luther semble avoir
une idée plus spirituelle de l'enfer que du paradis.
[a47] Page 89, ligne 10.—_Autrefois on faisait des
pélerinages..._
A Jean de Sternberg, en lui dédiant la traduction du psaume CXVII: «...
Si je vous ai nommé en tête de ce petit travail, ce n'a pas seulement
été pour attirer l'attention des gens qui méprisent tout art et tout
savoir, mais aussi pour témoigner qu'il y a encore des gens pieux parmi
la noblesse. La plupart des nobles sont aujourd'hui si insolens et si
dépravés, qu'ils excitent la colère du pauvre homme... S'ils voulaient
être respectés, ils devraient avant tout respecter eux-mêmes Dieu
et sa parole. Qu'ils continuent de vivre ainsi dans l'orgueil, dans
l'insolence, dans le mépris de toute vertu, et ils ne seront bientôt
plus que des paysans; ils le sont déjà, quoiqu'ils portent encore le
nom de nobles et le chapeau à plumes... Ils devraient cependant se
souvenir de Münzer...
»... Je souhaite que ce petit livre, et d'autres qui lui ressemblent,
touchent votre cœur, et que vous y fassiez un pélerinage plus utile au
salut, que celui que vous avez fait autrefois à Jérusalem. Non que je
méprise ces pélerinages; j'en ferais moi-même bien volontiers, si je
pouvais, et j'aime toujours à en entendre parler; mais je veux dire
que nous ne les faisions pas dans un bon esprit. Quand j'allai à Rome,
je courus comme un fou à travers toutes les églises, tous les couvens;
je crus tout ce que les imposteurs y avaient jamais inventé. J'y dis
une dizaine de messes, et je regrettais presque que mon père et ma mère
fussent encore en vie. J'aurais tant aimé à les tirer du purgatoire
par ces messes et autres bonnes œuvres! On dit à Rome ce proverbe:
Heureuse la mère dont le fils dit la messe la veille de la Saint-Jean!
Que j'aurais été aise de sauver ma mère!
»Nous faisions ainsi, ne sachant pas mieux; le pape tolère ces
mensonges. Aujourd'hui, Dieu merci, nous avons les évangiles,
les psaumes, et autres paroles de Dieu; nous pouvons y faire des
pélerinages plus utiles, y visiter et contempler la véritable terre
promise, la vraie Jérusalem, le vrai paradis. Nous n'y marchons pas sur
les tombeaux des saints et sur leurs dépouilles mortelles, mais dans
leurs cœurs, dans leurs pensées et leur esprit...» (Cobourg, 29 août
1530.)
[a48] Page 89, ligne 13.—_Pour visiter les saints._
«Les saints ont souvent péché, souvent erré. Quelle fureur de
nous donner toujours leurs actes et leurs paroles pour des règles
infaillibles! Qu'ils sachent, ces sophistes insensés, ces pontifes
ignares, ces prêtres impies, ces moines sacriléges, et le pape avec
toute sa sequelle.... que nous n'avons pas été baptisés au nom
d'Augustin, de Bernard, de Grégoire, au nom de Pierre ni de Paul, au
nom de la bienfaisante faculté théologique de la Sodome (Sorbonne) de
Paris, de la Gomorrhe de Louvain, mais au nom du seul Jésus-Christ
notre maître.» (_De abrogandâ missâ privatâ._ Op. lat. Lutheri, Witt.,
II, 245.)
«Les véritables saints, ce sont toutes les autorités, tous les
serviteurs de l'Église, tous les parens, tous les enfans qui croient en
Jésus-Christ, qui ne commettent point de péché, et qui accomplissent,
chacun dans sa condition, les devoirs que Dieu leur impose.»
(Tischreden, 134, verso.)
Luther croit peu aux légendes des saints, et déteste surtout celles des
anachorètes. «... Si l'on a fait quelque excès du côté du boire ou du
manger, on peut l'expier avec le jeûne et la maladie...»
«La légende de saint Christophe est une belle poésie chrétienne. Les
Grecs qui étaient des gens doctes, sages et ingénieux, ont voulu
montrer ce que doit être un chrétien (_christoforos_, qui porte le
Christ). Il en est de même du chevalier saint George. La légende de
sainte Catherine est contraire à toute l'histoire romaine, etc.»
[a49] Page 89, ligne 16.—_Les prophètes._
«Je sue sang et eau pour donner les prophètes en langue vulgaire. Bon
Dieu! quel travail! comme ces écrivains juifs ont de la peine à parler
allemand. Ils ne veulent pas abandonner leur hébreu pour notre langue
barbare. C'est comme si Philomèle, perdant sa gracieuse mélodie, était
obligée de chanter toujours avec le coucou une même note monotone.»
(14 juin 1528.)—Il dit ailleurs qu'en traduisant la Bible, il mettait
souvent plusieurs semaines à chercher le sens d'un mot. (Ukert, II, p.
337.)
A Jean Frédéric, duc de Saxe, en lui envoyant sa traduction du prophète
Daniel. «... Les historiens racontent avec éloge que le grand Alexandre
portait toujours Homère sur lui et le mettait même la nuit sous sa
tête: combien serait-il plus juste que le même honneur, ou un plus
grand encore, fût rendu à Daniel par tous les rois et princes de la
terre! Ils ne devraient pas le mettre sous leur tête, mais le déposer
dans leur cœur, car il enseigne des choses bien plus hautes.» (février
ou mars 1530.)
[a50] Page 92, ligne 10.—_Psaumes..._
A l'abbé Frédéric, de Nuremberg, en lui dédiant la traduction du psaume
CXVIII: «... C'est mon psaume à moi, mon psaume de prédilection. Je
les aime bien tous; j'aime toute l'Écriture sainte, qui est toute ma
consolation et ma vie; cependant je me suis attaché particulièrement
à ce psaume, et j'ai en vérité le droit de l'appeler mien. Il a aussi
bien mérité de moi; il m'a sauvé de mainte grande nécessité d'où ni
Empereur, ni rois, ni sages, ni saints, n'eussent pu me tirer. C'est
mon ami, qui m'est plus cher que tous les honneurs, toute la puissance
de la terre. Je ne le donnerais pas en échange, si l'on m'offrait tout
cela.
»Mais, dira-t-on, ce psaume est commun à tous; personne n'a le droit
de le dire sien. Oui, mais le Christ est bien aussi commun à tous, et
pourtant le Christ est mien. Je ne suis pas jaloux de ma propriété; je
voudrais la mettre en commun avec le monde entier... Et plût à Dieu que
tous les hommes revendiquassent ce psaume comme étant à eux! Ce serait
la querelle la plus touchante, la plus agréable à Dieu, une querelle
d'union et de charité parfaite.» (Cobourg, 1er juillet 1530.)
[a51] Page 94, ligne 12.—_Des Pères..._
Dès le commencement de l'année 1519, il écrivait à Jérôme Düngersheim
une lettre remarquable sur l'importance et l'autorité des Pères de
l'Église. «L'évêque de Rome est au-dessus de tous par sa dignité. C'est
à lui qu'il faut s'adresser dans les cas difficiles et dans les grandes
nécessités. J'avoue cependant que je ne saurais défendre contre les
Grecs cette suprématie que je lui accorde.
»Si je reconnaissais au pape le pouvoir de tout faire dans l'Église,
je devrais, comme conséquence de cette doctrine, traiter d'hérétiques,
Jérôme, Augustin, Athanase, Cyprien, Grégoire et tous les évêques
d'Orient qui ne furent pas établis par lui ni sous lui. Le concile
de Nicée ne fut pas réuni par son autorité; il n'y présida ni par
lui-même, ni par un légat. Que dirai-je des décrets de ce concile? Les
connaît-on bien? Sait-on lesquels d'entre eux il faut reconnaître?...
C'est votre coutume à toi et à Eck, d'accepter les paroles de tout
le monde, de modifier l'Écriture par les Pères, comme s'il fallait
plutôt croire en eux. Pour moi, je fais tout autrement. Comme Augustin
et saint Bernard, en respectant toutes les autorités, je remonte des
ruisseaux jusqu'au fleuve qui leur donne naissance.»—Suivent plusieurs
exemples des erreurs dans lesquelles les Pères sont tombés. Luther
les critique en philologue, montrant qu'ils n'ont pas compris le
texte hébreu. «De combien d'autorités Jérôme n'abuse-t-il pas contre
Jovinien? Augustin contre Pélage?—Ainsi Augustin dit que ce verset de
la Genèse: Faisons l'homme à notre image, est une preuve de la Trinité,
mais il y a dans le texte hébreu: Je ferai l'homme, etc.—Le Maître
des sentences a donné un bien funeste exemple en s'efforçant de faire
accorder les paroles de tous les Pères. Il résulte de là que nous
devenons la risée des hérétiques, quand nous nous présentons devant eux
avec ces phrases obscures ou à double sens. Eck se fait le champion de
toutes les opinions diverses et contraires. C'est là-dessus que roulera
notre dispute.» (1519.)
—«J'admire toujours comment après les apôtres, Jérôme a pu mériter le
nom de Docteur de l'Église, Origène celui de Maître des Églises... On
ne pourrait faire un seul chrétien avec leurs livres... tant ils sont
séduits par la pompe des œuvres. Augustin lui-même ne vaudrait pas
davantage, si les Pélagiens ne l'avaient rudement exercé, et contraint
de défendre la foi.» (26 août 1530.)
—«Celui qui a osé comparer le monachat au baptême était complètement
fou; c'était plutôt une bûche qu'une bête. Eh! quoi, crois-tu donc
Jérôme, lorsqu'il parle d'une manière si impie contre Dieu, lorsqu'il
veut qu'immédiatement après soi-même, ce soient ses parens que l'on
considère le plus? Écouteras-tu Jérôme, tant de fois dans l'erreur,
tant de fois dans le péché? croiras-tu un homme enfin, plutôt que
Dieu lui-même? Va donc, et crois avec Jérôme qu'il faut passer sur le
corps à ses parens pour fuir au désert.» (Lettre à Severinus, moine
autrichien; 6 octobre 1527.)
[a52] Page 97, ligne 19.—_Les Scolastiques..._
Grégoire de Rimini a convaincu les scolastiques d'une doctrine pire
que celle des pélagiens... Car bien que les pélagiens pensent que l'on
peut faire une bonne œuvre sans la grâce, ils n'affirment pas qu'on
puisse sans la grâce obtenir le ciel. Les scolastiques parlent comme
Pélage, lorsqu'ils enseignent que sans la grâce on peut faire une
bonne œuvre, et non une œuvre méritoire. Mais ils enchérissent sur
les pélagiens, en ajoutant que l'homme a l'inspiration de la droite
raison naturelle à laquelle la volonté peut se conformer naturellement,
tandis que les pélagiens avouent que l'homme est aidé par la loi de
Dieu. (1519.)
[a53] Page 102, ligne 14.—_Biens ecclésiastiques..._
Luther écrivit au roi de Danemarck (2 décembre 1536), pour approuver la
suppression de l'épiscopat, et pour engager ce prince à faire un bon
usage des biens ecclésiastiques, c'est-à-dire (comme il l'écrivait le
18 juillet 1529 au margrave George de Brandebourg), à les appliquer à
des fondations d'écoles et d'universités.
«L'Empereur dissimule, et cependant il prend, il dévore les évêchés,
Utrecht, Liége, etc. Ceux de la noblesse devraient y prendre garde. Je
me suis durement travaillé pour que les fondations ecclésiastiques et
les possessions des princes abbés ne fussent point dispersées, mais
conservées aux pauvres de la noblesse. Malheureusement cela n'aura pas
lieu.» (Tischreden, p. 351.)
[a54] Page 104, ligne 7.—_Des cardinaux et évêques..._
«Maître Philippe louait devant le docteur Luther la haute intelligence
et l'esprit rapide du cardinal, évêque de Saltzbourg, Mathieu Lang. Il
disait qu'en 1530, il s'était trouvé six heures avec lui à Augsbourg,
et qu'ils avaient causé de la religion. Le cardinal lui avait dit à la
fin: «Mon cher _domine Philippe_, nous autres prêtres, nous n'avons
encore jamais rien valu. Nous savons bien que votre doctrine est bonne;
mais ignorez-vous donc que jusqu'ici on n'a jamais rien pu gagner sur
les prêtres? Ce n'est pas vous qui commencerez.» «Ce cardinal était
fils d'un messager d'Augsbourg. Son père était d'une bonne et ancienne
famille, mais réduit à l'état de serviteur par sa pauvreté.—Ce fut
le premier cardinal qu'il y ait eu en Allemagne. Appuyé par sa sœur,
il se fit connaître à la cour de Maximilien, fut ensuite envoyé à
Rome auprès du pape, et plus tard nommé coadjuteur de l'évêché de
Salzbourg.» (Tischreden, p. 272.)
«J'ai, jusqu'ici, prié pour cet évêque, _categoricè, affirmativè,
positivè_, de cœur, pour que Dieu voulût le convertir. J'ai essayé
aussi par écrit de l'amener à la pénitence. Maintenant je prie pour
lui _hypotheticè_ et _desperabundè_... Celui-là n'est point _frater
ignorantiæ, sed malitiæ_.
»Il m'a souvent écrit amicalement, et m'a fait espérer qu'il prendrait
femme, comme je lui en avais donné le conseil par écrit.
»Il s'est moqué de nous jusqu'à la diète d'Augsbourg. Là, j'ai appris à
le connaître. Cependant il veut encore être mon ami au point qu'il me
réclame pour arbitre dans l'affaire de...» (Tischreden, p. 274.)
«A la diète d'Augsbourg, l'évêque de Saltzbourg disait: «Il y a quatre
moyens pour réconcilier les deux partis: ou que nous cédions ou qu'ils
cèdent; or, ni les uns ni les autres n'en veulent rien faire; ou bien
encore, il faut que l'on oblige d'autorité un des partis à céder, et
comme il en doit résulter un grand soulèvement, reste le quatrième
moyen, savoir: qu'un parti extermine l'autre, et que le plus fort mette
le plus faible dans le sac.» Voilà de beaux plans d'unité pour un
évêque chrétien.» (Ibidem, p. 19.)
[a55] Page 105, ligne 8.—_Moines..._
«Les seuls mendians sont divisés en sept partis ou ordres, et les
mineurs à leur tour en sept espèces de mineurs. Toutes ces sectes, le
très saint père les nourrit et les entretient lui-même, tant il a peur
qu'elles ne viennent à s'unir.» (Lettre à la diète de Prague, 15 juillet
1522.)
[a56] Page 107, ligne 22.—_Un seul coin de l'Allemagne,
celui où nous sommes, fleurit encore par la culture des arts
libéraux..._
Luther écrivit à l'Électeur, le 20 mai 1530, pour relever son courage
et le consoler des chagrins que lui causait la Réforme: «Voyez comme
Dieu a fait éclater sa grâce et sa bonté dans les états de votre
Altesse! n'est-ce pas là que son Évangile a le plus de ministres pieux
et fidèles, ceux qui l'enseignent avec le plus de pureté, de zèle et de
fruit? Vous voyez grandir autour de vous toute une jeunesse aimable, de
bonnes mœurs et qui sera bientôt savante dans la sainte Écriture. Cela
me ravit le cœur de voir nos jeunes enfans, garçons et petites filles,
connaître mieux aujourd'hui Dieu et le Christ, avoir une foi plus pure
et savoir mieux prier, qu'autrefois toutes les écoles épiscopales et
les couvens les plus célèbres.
»Cette jeunesse vous a été accordée comme un signe de faveur et de
miséricorde divine. Dieu vous dit en quelque sorte: Cher duc Jean, je
te confie mon plus précieux trésor; sois le père de ces enfans. Je veux
que tu les gouvernes, que tu les protéges; sois le jardinier de mon
paradis, etc.»
Le duc ne paraît pas avoir tenu grand compte de cette recommandation,
car Luther dit dans plusieurs de ses lettres qu'il y avait à Wittemberg
grand nombre d'étudians qui ne vivaient guère que de pain et d'eau.
[a57] Page 112, ligne 4.—_Je regrette de n'avoir pas plus de
temps à donner à l'étude des poètes et des orateurs...._
_A Wenceslas Link de Nuremberg._ «Si cela ne vous donne pas trop de
peines, mon cher Wenceslas, je vous prie de faire rassembler pour moi
tous les dessins, livres, cantiques, chants de Meistersanger et bouts
rimés, qui auront été composés en allemand et imprimés cette année chez
vous; envoyez-en autant que vous en pourrez trouver. Je désirerais
vivement les avoir. Nous savons ici composer des ouvrages latins; mais
pour les livres allemands, nous ne sommes que des apprentis. Toutefois,
avec l'ardeur que nous y mettons, j'espère que nous réussirons bientôt
de manière à vous satisfaire.» (20 mars 1536.)
[a58] Page 112, ligne 23.—_Ce n'est point un seul homme qui a
fait ces fables..._
En 1530, Luther traduisit un choix des fables d'Ésope. Dans la préface
il dit qu'il n'y a peut-être jamais eu d'homme de ce nom, et que ces
fables ont vraisemblablement été recueillies de la bouche du peuple.
(Luth. Werke IX, 455.)
[a59] Page 116, ligne 13.—_Chanter est le meilleur exercice..._
Heine, _Revue des deux Mondes_, 1er mars 1834: «Ce qui n'est pas moins
curieux et significatif que ces écrits en prose, ce sont les poésies
de Luther, ces chansons qui lui ont échappé dans le combat et dans la
nécessité. On dirait une fleur qui a poussé entre les pierres, un rayon
de la lune qui éclaire une mer irritée. Luther aimait la musique, il a
même écrit un traité sur cet art, aussi ses chansons sont-elles très
mélodieuses. Sous ce rapport, il a aussi mérité son surnom de Cygne
d'Eisleben. Mais il n'était rien moins qu'un doux cygne dans certains
chants où il ranime le courage des siens, et s'exalte lui-même jusqu'à
la plus sauvage ardeur. Le chant avec lequel il entra à Worms, suivi
de ses compagnons, était un véritable chant de guerre. La vieille
cathédrale trembla à ces sons nouveaux, et les corbeaux furent
effrayés dans leurs nids obscurs, à la cime des tours. Cet hymne, la
Marseillaise de la réforme, a conservé jusqu'à ce jour sa puissance
énergique, et peut-être entonnerons-nous bientôt dans des combats
semblables ces vieilles paroles retentissantes et bardées de fer:»
Notre Dieu est une forteresse,
Une épée et une bonne armure;
Il nous délivrera de tous les dangers
Qui nous menacent à présent.
Le vieux méchant démon
Nous en veut aujourd'hui sérieusement,
Il est armé de pouvoir et de ruse,
Il n'a pas son pareil au monde.
Votre puissance ne fera rien,
Vous verrez bientôt votre perte;
L'homme de vérité combat pour nous,
Dieu lui-même l'a choisi.
Veux-tu savoir son nom?
C'est Jésus-Christ,
Le seigneur Sabaoth.
Il n'est pas d'autre Dieu que lui,
Il gardera le champ, il donnera la victoire.
Si le monde était plein de démons,
Et s'ils voulaient nous dévorer,
Ne nous mettons pas trop en peine,
Notre entreprise réussira cependant.
Le prince de ce monde,
Bien qu'il nous fasse la grimace,
Ne nous fera pas de mal.
Il est condamné,
Un seul mot le renverse.
Ils nous laisseront la parole,
Et nous ne dirons pas merci pour cela:
La parole est parmi nous
Avec son esprit et ses dons.
Qu'ils nous prennent notre corps,
Nos biens, l'honneur, nos enfans.
Laissez-les faire,
Ils ne gagneront rien à cela;
A nous restera l'empire.
[a60] Page 117, ligne 25.—_Peinture..._
«Le docteur parla un jour de l'habileté et du talent des peintres
italiens. «Ils savent imiter la nature si parfaitement, dit-il,
qu'indépendamment de la couleur et de la forme convenables, ils
expriment encore les gestes et les sentimens de manière à faire croire
que leurs tableaux sont choses vivantes.—La Flandre suit la trace de
l'Italie. Ceux des Pays-Bas, et surtout les Flamands ont l'esprit
éveillé, ils ont aussi de la facilité pour apprendre les langues
étrangères. C'est un proverbe que si l'on portait un Flamand dans un
sac à travers l'Italie ou la France, il n'en apprendrait pas moins la
langue du pays.» (Tischreden, p. 424 verso.)
[a61] Page 122, ligne 3.—_Banque..._
Il dit dans son traité _de Usuris_: «J'appelle usuriers ceux qui
prêtent à cinq et six pour cent. L'Écriture défend le prêt à intérêt;
on doit prêter de l'argent comme on prête un vase à son voisin. Les
lois civiles même défendent l'usure. Ce n'est pas faire acte de charité
que d'échanger une chose avec quelqu'un en gagnant sur l'échange; c'est
voler. Un usurier est un voleur digne de la potence. Aujourd'hui, à
Leipsig, celui qui prête cent florins en reçoit au bout d'une seule
année quarante pour l'intérêt de son argent.—On ne doit pas observer
les promesses faites aux usuriers; ils ne peuvent être admis aux
sacremens ni ensevelis en terre sainte.—Voici le dernier conseil que
j'aie à donner aux usuriers; ils veulent de l'argent, de l'or; eh bien!
qu'ils s'adressent à quelqu'un qui ne leur donnera pas dix ou vingt
pour cent, mais cent pour dix. Celui-là a de quoi satisfaire à leur
avidité; ses trésors sont inépuisables; il peut donner sans s'appauvrir
(Oper. lat. Luth. Witt. t. VII, p. 419-37.)
Le docteur Henning proposait cette question à Luther: «Si j'avais
amassé de l'argent, que je ne voulusse pas en disposer, et qu'un homme
vînt me prier de le lui prêter; pourrais-je en bonne conscience lui
répondre: Je n'ai point d'argent?—Oui, dit Luther, on peut le faire
en conscience. C'est comme si on disait: Je n'ai point d'argent dont
je veuille disposer... Christ, en ordonnant de donner, ne dit pas de
donner à tous les prodigues et dissipateurs... Dans cette ville, il
n'y a personne de plus nécessiteux que les étudians. La pauvreté y est
grande à la vérité, mais la paresse encore plus... Je ne veux point
ôter le pain de la bouche à ma femme et à mes enfans pour donner à ceux
à qui rien ne profite (Tischred. p. 64).
[a62] Page 122, à la fin du chapitre IV.
On peut attacher à la fin de ce chapitre diverses paroles de Luther sur
les papes, les rois, les princes.
«Il n'y a jamais eu de plus rusé trompeur sur la terre que le pape
Clément (Clément VII)[r185]. C'est qu'il était de Florence, etc.»
[r185] Tischreden, 243.
«Le pape Jules, deuxième du nom, était un homme excellent pour le
gouvernement et la guerre[r186]..... Lorsqu'il apprit que son armée
avait été battue à Ravenne, il blasphéma Dieu dans le ciel; il lui
disait: Au nom de mille diables, es-tu donc devenu si bon Français?
est-ce ainsi que tu protéges ton Église? Il tourna les yeux vers la
terre, et dit: Saints Suisses, priez pour nous! Et il envoya aussitôt
le cardinal de Saltzbourg, Mathieu Lang, pour traiter avec l'empereur
Maximilien.»
[r186] _Ibid._ 242.
«Si j'avais été de ce temps-là, on m'aurait fait venir à Paris avec
grand honneur, mais j'étais encore trop jeune et Dieu ne le voulait
point, de crainte que l'on ne pensât que c'était la puissance du roi de
France, etc.»[r187]
[r187] _Ibid._ 243.
«Le pape Jules II, un homme plein d'audace et d'habileté, un
vrai diable incarné, avait définitivement résolu de réformer les
Franciscains[r188]. Mais ils recoururent aux rois et aux princes, les
firent agir et envoyèrent au pape quatre-vingt mille couronnes. Le pape
dit: Comment résister à des gens si bien cuirassés?»
[r188] _Ibid._ 269.
«L'an 1532, l'astrologue Gauric raconta au margrave de Brandebourg,
Joachim, que, comme on faisait à Clément VII le reproche d'être bâtard,
il répondit: Et Jésus-Christ? Dès-lors le Margrave devint favorable à
Luther.»[r189]
[r189] _Ibid._ 341.
«Lorsque ceux de Bruges tenaient prisonnier l'empereur Maximilien, et
voulaient lui couper la tête, ils écrivirent au sénat de Venise pour
demander conseil[r190]. Les Vénitiens répondirent: _Homo mortuus
non facit guerram_... Les Vénitiens firent faire une farce contre
Maximilien. Le doge paraissait d'abord, puis venait le Français
qui avait une poche au côté; il y prenait des couronnes (pièces de
monnaie), et les couronnes débordaient la poche. Derrière venait
l'Empereur, peint en habit gris, avec un petit cor de chasse. Il avait
aussi une poche, mais quand il y mettait la main, les doigts passaient
à travers.—Les Florentins en firent autant. Ils représentèrent le
Français assis sur un siége percé, et.... de l'argent. L'empereur
Maximilien ramassait. Mais ils ont eu depuis une bonne leçon. Le
petit-fils de l'empereur Maximilien, l'empereur Charles, leur a bien
appris à vivre. Dieu applique volontiers aux orgueilleux le verset que
l'on chante au Magnificat: _Deposuit patentes de sede_.»
[r190] _Ibid._ 448.