les doctrines de Luther, en appelant sans cesse dans cette contrée de
nouvelles bandes de landsknechts, parmi lesquels se trouvaient beaucoup
de protestans. On sait que George Frundsberg, le chef des troupes
allemandes du connétable de Bourbon, jurait d'étrangler le pape avec la
chaîne d'or qu'il portait au cou.—L'auteur d'une histoire luthérienne
rapporte qu'un de ces Allemands se vantait de manger bientôt un morceau
du pape (_ut ex corpore papæ frustum devoret_). Il ajoute qu'après
la prise de Rome plusieurs hommes d'armes changèrent une chapelle en
écurie, et firent des bulles du pape une litière pour leurs chevaux,
puis, se revêtant d'habits sacerdotaux, ils proclamèrent pape un
landsknecht qui, dans son consistoire, déclara faire abandon de la
papauté à Luther. (Cochlæus, p. 156).—Luther fut même solennellement
proclamé. «Un certain nombre de soldats allemands s'assemblèrent un
jour dans les rues de Rome, montés sur des chevaux et des mules. Un
d'eux, nommé Grunwald, remarquable par sa taille, s'habilla comme le
pape, se mit sur la tête une triple couronne, et monta sur une mule
richement caparaçonnée; d'autres s'étaient habillés en cardinaux, avec
une mitre sur la tête, et vêtus d'écarlate ou de blanc, suivant les
personnages qu'ils représentaient. Ils se mirent ainsi en marche au
bruit des tambours et des fifres, entourés d'une foule innombrable,
et avec toute la pompe usitée dans les processions pontificales.
Lorsqu'ils passaient devant quelques maisons où se trouvait un
cardinal, Grunwald bénissait le peuple. Il descendit ensuite de sa
mule, et les soldats, le plaçant sur un siége, le portèrent sur leurs
épaules. Arrivé au château Saint-Ange, il prend alors une large coupe
et boit à la santé de Clément, et ceux qui l'environnent suivent son
exemple. Il prête ensuite serment à ses cardinaux, et ajoute qu'il les
engage à rendre hommage à l'Empereur comme à leur légitime et unique
souverain; il leur fait promettre qu'ils ne troubleront plus la paix
de l'Empire par leurs intrigues, mais que, suivant les préceptes de
l'Écriture et l'exemple de Jésus-Christ et des apôtres, ils demeureront
soumis au pouvoir civil. Après une harangue dans laquelle il récapitula
les guerres, les parricides et les sacriléges des papes, le prétendu
pontife promit solennellement de transférer, par voie de testament,
son autorité et sa puissance à Martin Luther. Lui seul, disait-il,
pouvait abolir tous ces abus et réparer la barque de saint Pierre, de
sorte qu'elle ne fût plus le jouet des vents et des flots. Élevant
alors la voix, il dit aux assistans: «Que tous ceux qui sont de cet
avis, le fassent connaître en levant la main.» Aussitôt la multitude
des soldats leva la main en s'écriant: «_Vive le pape Luther!_» Toute
cette scène se passait sous les yeux de Clément VII. (Macree, Réf. en
Italie, p. 66-7.)
Les ouvrages de Zwingli étant écrits en langue latine, circulaient plus
facilement en Italie que ceux des réformateurs du nord de l'Allemagne,
qui n'écrivaient point toujours dans la langue savante et universelle.
Cette circonstance est sans doute une des causes du caractère que prit
la réforme italienne, particulièrement dans l'académie de Vicence,
où naquit le socinianisme. Cependant les livres de Luther passèrent
de bonne heure les Alpes. Le 14 février 1519, le premier magistrat
lui écrit: «Blaise Salmonius, libraire de Leipzig, m'a présenté
quelques-uns de vos traités; comme ils ont eu l'approbation des
savans, je les ai livrés à l'impression, et j'en ai envoyé six cents
exemplaires en France et en Espagne. Ils se vendent à Paris, et mes
amis m'assurent que même, dans la Sorbonne, il y a des gens qui les
lisent et les approuvent. Des savans de ce pays désiraient aussi depuis
long-temps voir traiter la théologie avec indépendance. Calvi, libraire
de Pavie, s'est chargé de faire passer une grande partie de l'édition
en Italie. Il nous promet même un envoi de toutes les épigrammes
composées en votre honneur par les savans de son pays. Telle est la
faveur que votre courage et votre habileté ont attirée sur vous et sur
la cause de Christ.»
Le 19 septembre 1520, Burchard Schenk écrit de Venise à Spalatin:
«J'ai lu ce que vous me mandez du seigneur Martin Luther; il y a déjà
long-temps que sa réputation est arrivée jusqu'à nous, mais on dit par
la ville qu'il se garde du pape! Il y a deux mois, dix de ses livres
furent apportés dans notre ville, et aussitôt vendus... Que Dieu le
conduise dans la voie de la vérité et de la charité.» (Seckendorf, p.
115.)
Quelques ouvrages de Luther pénétrèrent même dans Rome, et jusque
dans le Vatican, sous la sauve-garde de quelque pieux personnage
dont le nom remplaçait en tête du livre celui de l'auteur hérétique.
C'est ainsi que plusieurs cardinaux eurent à se repentir d'avoir loué
hautement le _Commentaire sur l'Épître aux Romains_, et le _Traité sur
la justification_ d'un certain cardinal Fregoso, qui n'était autre que
Luther. Il en advint de même pour les _Lieux communs_ de Mélanchton.
(Maccree, Réforme italienne, p. 39.)
«Je m'occupe, dit Bucer dans une lettre à Zwingli, d'une interprétation
des psaumes. Les instances de nos frères de la France et de l'Allemagne
intérieure, me décident à les publier sous un nom étranger, afin
que les libraires puissent les vendre. Car c'est un crime capital
d'introduire dans ces deux pays des livres qui portent nos noms. Je me
donnerai donc pour un Français, et je ferai paraître mon livre sous le
nom d'Aretius Felinus.»—Il dédia ce livre au Dauphin. (Lugduni
iii idus julii anno MDXXIX.)
[a30] Page 56, ligne 5.—_Les catholiques et les protestans
réunis un instant contre les anabaptistes..._
Pour repousser les reproches des catholiques qui attribuaient aux
prédicateurs protestans la révolte des anabaptistes, les Réformés
de toutes les sectes cherchèrent encore une fois à se réunir. Une
conférence eut lieu à Wittemberg (1536). Bucer, Capiton et plusieurs
autres s'y rendirent au mois de mai, pour conférer avec les théologiens
saxons. La conférence dura du 22 au 25, jour où fut signée la _Formule
de concorde_ rédigée par Mélanchton. Le 28, Luther et Bucer prêchèrent
à Wittemberg, et proclamèrent l'union qui venait de se conclure entre
les deux partis. (Ukert, I, 307.)
Avant de signer la formule de concorde, Luther voulut qu'elle fût
approuvée explicitement par les réformés de la Suisse, «de peur,
dit-il, que par des réticences, cette _Concorde_ ne donne lieu dans la
suite à des discordes encore plus fâcheuses.» (janvier 1535.) Cette
approbation fut donnée. «Les Suisses, écrit-il au duc Albert de Prusse,
les Suisses, qui jusqu'ici n'étaient pas d'accord avec nous sur la
question du saint Sacrement, sont en bon chemin; Dieu veuille ne pas
nous abandonner! Bâle, Strasbourg, Augsbourg, Berne et plusieurs autres
villes, se sont rangées de notre côté. Nous les recevons comme frères,
et nous espérons que Dieu finira le scandale, non pas à cause de nous,
car nous ne l'avons pas mérité, mais pour glorifier son nom et faire
dépit à cet abominable pape. La nouvelle a beaucoup effrayé ceux de
Rome. Ils sont dans la terreur et n'osent assembler un concile.» (6 mai
1538.)
Dans le même temps, des négociations étaient entamées avec Henri,
duc de Brunswick, pour le rattacher aux doctrines luthériennes, mais
elles restèrent sans résultat.—Le 23 octobre 1539, Luther écrivit
à l'Électeur pour lui annoncer que les négociations avec les envoyés
du roi d'Angleterre étaient également infructueuses. La lettre est
signée de Luther, de Mélanchton, et de plusieurs autres théologiens de
Wittemberg.
[a31] Page 57, ligne 25.—_Les armes seules pouvaient
décider..._
«Le docteur Jean Pommer m'a dit une fois qu'à Lubeck, dans la maison
de ville, on avait trouvé dans une vieille chronique, une prophétie
d'après laquelle en l'an 1550, il s'élèverait dans l'Allemagne un grand
tumulte à cause de la religion; et que, lorsque l'Empereur s'en serait
mêlé, il perdrait tout ce qu'il avait. Mais je ne crois point que
l'Empereur commence la guerre pour la cause du pape; la guerre coûte
trop d'argent.»
L'éditeur Aurifaber ajoute que Charles-Quint, dans sa retraite de
Saint-Just, avait fait tendre les murs d'une vingtaine de tapisseries
qui représentaient les principales actions de son règne; qu'il aimait
à se promener en les regardant, et que, lorsqu'il s'arrêtait devant
celle qui représentait la prise de l'électeur de Saxe à Muhlberg, il
soupirait et disait: «Si je l'eusse laissé tel qu'il était, je serais
resté tel que j'étais.» (Tischred., p. 6.)—Ce mot que l'éditeur a
l'air de ne pas comprendre, peut-être à dessein, est fort raisonnable;
car rien ne fut plus funeste à Charles-Quint que d'avoir donné
l'électorat au jeune Maurice.
[a32] Page 58, ligne 7.—_Ratisbonne..._
«Je veux devancer tes lettres et te prédire ce qui se passe à
Ratisbonne même. Tu as été appelé par l'Empereur, il t'a dit de songer
aux conditions de la paix. Toi, tu lui as répondu en latin, tu as
fait tout ce que tu as pu, mais tu es resté au-dessous d'un si grand
sujet. Eck, selon son habitude, a vociféré: «Très gracieux Empereur, je
prétends prouver que nous avons raison et que le pape est la tête de
l'Église.» Voilà votre histoire.» (25 juin 1541.)
[a33] Page 59, ligne 3.—_Notre prince... accourut avec
Pontanus et tous deux arrangèrent la réponse à leur façon..._
La cour cherchait à exercer une sorte de contrôle, de haute
surveillance sur les ouvrages même de Luther. En 1531, il avait écrit
un livre intitulé: _Contre l'hypocrite de Dresde_, sans en avoir fait
part à l'Électeur; il lui fallut s'en excuser auprès du chancelier
Brück.
«... Si mes petits ouvrages, dit-il, étaient envoyés à la cour, avant
de paraître, ils y rencontreraient tant de critiques et de censures
qu'ils ne paraîtraient jamais, et, s'ils paraissaient, nos ennemis
soupçonneraient chaque fois une foule de gens d'y avoir pris part.
De cette manière, l'on sait et l'on voit qu'ils sont tout uniment de
Luther; et c'est à lui seul de s'en justifier.»
Dans une autre circonstance plus sérieuse, il eut encore à lutter
contre l'intervention de la cour. Albert, archevêque de Mayence, avait
fait mettre à mort l'un de ses officiers, nommé Schanz, contrairement
aux lois, et à en croire la voix publique, par haine personnelle.
Luther lui adressa à cette occasion deux lettres pleines d'indignation.
Il commençait ainsi la première (31 juillet 1535): «Je ne vous écris
plus, cardinal, dans l'espoir de changer votre cœur profondément
perverti. C'est une pensée à laquelle j'ai renoncé. Je vous écris
pour satisfaire à ma conscience devant Dieu et les hommes, et ne
pas approuver, par mon silence, l'acte horrible que vous venez de
commettre.» Dans ce qui suit, il l'appelle cardinal d'enfer, et le
menace du bourreau éternel qui viendra lui demander compte du sang
versé. Dans la seconde lettre (mars 1536), il dit: «L'écrit ci-joint
vous fera voir que le sang de Schanz ne se tait pas en Allemagne comme
dans les appartemens de votre Grâce électorale, au milieu de vos
courtisans. Abel vit en Dieu et son sang crie contre les meurtriers!...
J'ai reconnu par la lettre de votre Grâce à Antoine Schanz que vous
allez jusqu'à accuser sa famille d'être cause de sa mort. J'ai vu et
entendu raconter mainte scélératesse de cardinal, mais je n'aurais
jamais cru que vous fussiez une si cruelle et impudente vipère pour
railler encore les malheureux, après cette abominable, cette infernale
action!... J'ai recueilli les derniers cris de Schanz, au moment de sa
détresse, ses dernières protestations contre la violence, lorsque votre
Sainteté lui fit arracher les dents pour tirer de lui un faux aveu;
je publierai ces paroles, et Dieu aidant, votre Sainteté dansera une
danse qu'elle n'a jamais dansée!... Si Caïn sait dire: _Suis-je fait
pour garder mon frère?_ Dieu sait aussi lui répondre: _Sois maudit sur
la terre..._ Je vous recommande à Dieu, dit-il à la fin de la lettre,
si toutefois le chapeau de sang (le chapeau rouge de cardinal) vous
laisse désirer de lui être recommandé.»
L'électeur de Saxe et le duc Albert de Prusse, parens du cardinal,
trouvèrent trop violent l'écrit dont Luther parlait dans cette lettre.
Ils lui firent dire qu'il attaquait l'honneur de la famille dans la
personne de l'archevêque, et lui commandèrent d'user de ménagemens.
Luther n'en publia pas moins son écrit quelque temps après.
[a34] Page 59, ligne 18.—_Ils regardent toute cette affaire
comme une comédie..._
Dès le commencement des conférences, Luther avait prévu qu'elles ne
mèneraient à rien. Il se défiait même de la fermeté de Bucer et du
landgrave de Hesse. Il dit dans une lettre au chancelier Brück: «Je
crains que le Landgrave ne se laisse entraîner trop loin par les
papistes, et qu'il ne veuille nous entraîner avec lui. Mais il nous a
déjà suffisamment tiraillés et je ne me laisserai plus mener par lui.
Je reprendrais plutôt tout le fardeau sur mes épaules, et je marcherais
seul, à mes risques et périls, comme dans le commencement. Nous savons
que c'est la cause de Dieu; c'est lui qui nous a suscités, qui nous a
conduits jusqu'ici, il saura bien faire triompher sa cause. Ceux qui ne
voudront pas nous suivre, n'ont qu'à rester en arrière. Ni l'Empereur,
ni le Turc, ni tous les Démons ensemble, ne pourront rien contre cette
cause, quoi qu'il en puisse advenir de nous et de ce corps mortel.—Je
m'indigne qu'ils traitent ces affaires comme des affaires mondaines,
des affaires d'Empereur, de Turcs, de princes, dans lesquelles on
puisse transiger à volonté, avancer ou reculer. C'est une cause dans
laquelle Dieu et Satan combattent avec tous leurs anges. Ceux qui ne le
croient pas, ne peuvent pas la défendre.» (avril 1541.)
[a35] Page 59, ligne 24.—_Je suis indigné qu'on se joue ainsi
de si grandes choses..._
«Je vais à Haguenau; je verrai de près ce formidable Syrien, ce
Behemoth dont se rit, au psaume II, l'habitant du ciel... Mais ils ne
comprendront point ce rire, jusqu'au moment où finira ce chant funèbre:
Vous périrez dans la route, quand se lèvera sa colère, parce qu'ils
ont refusé un baiser au Fils (peribitis in viâ, cum exarserit
ira ejus, quia Filium nolunt osculari).—Amen, amen, que cela
arrive. Ils l'ont mérité, ils l'ont voulu.» (2 juillet 1540.)
[a36] Page 64, ligne 15.—_Fait à Wittemberg..._
On trouve dans les _Propos de table_, p. 320:
«Le mariage secret des princes et des grands seigneurs est un vrai
mariage, devant Dieu; il n'est pas sans analogie avec le concubinat
des patriarches.» (Ceci expliquerait la consultation en faveur du
Landgrave.)
[a37] Page 65, ligne 19.—_Depuis cette époque, les lettres de
Luther, comme celles de Mélanchton, sont pleines de dégoût et
de tristesse._
«L'ingratitude des hommes, c'est le cachet d'une bonne œuvre; si nos
efforts plaisaient au monde, à coup sûr ils ne seraient point agréables
à Dieu.» (6 août 1539.)
«La tristesse et la mélancolie viennent de Satan; c'est pour moi une
chose sûre. Dieu n'afflige, ni n'effraie, ni ne tue; il est le Dieu
des vivans. Il a envoyé son fils unique, pour que nous vivions par
lui, pour qu'il surmonte la mort. C'est pourquoi l'Écriture dit: Soyez
contens et joyeux, etc.» (Tischreden, p. 205, verso.)
_Sur la tristesse._—«Vous ne pouvez empêcher, disait un sage, que les
oiseaux ne volent au-dessus de votre tête; mais vous empêcherez qu'ils
ne fassent leurs nids dans vos cheveux.» (19 juin 1530.)
Jean de Stockhausen avait demandé à Luther des remèdes contre les
tentations spirituelles et la mélancolie. Luther lui conseilla dans
une lettre d'éviter la solitude et de fortifier sa volonté par une vie
active, laborieuse. Il lui recommanda, outre la prière, la lecture du
livre de Gerson: _De cogitationibus blasphemiæ_. (27 novembre 1532.)
Il donna des conseils semblables au jeune prince Joachim d'Anhalt,
«La gaîté, dit-il, et le bon courage (en tout bien et tout honneur)
sont la meilleure médecine des jeunes gens, disons mieux, de tous les
hommes. Moi-même qui ai passé ma vie dans la tristesse et les pensées
sombres, j'accepte aujourd'hui la joie partout où elle se présente,
je la recherche même. La joie criminelle vient de Satan, il est vrai,
mais la joie qu'on trouve dans le commerce d'hommes honnêtes et pieux,
celle-là plaît au Seigneur..... Montez à cheval, allez à la chasse avec
vos amis, amusez-vous avec eux. La solitude et la mélancolie sont un
poison; c'est la mort des hommes, et surtout des hommes jeunes.» (26
juin 1534.)
Mélanchton raconta un jour à la table de Luther la fable suivante:
«Un paysan traversant une forêt, rencontra une caverne où se trouvait
un serpent. Une grande pierre roulée devant, empêchait l'animal d'en
sortir. Il supplia le paysan d'enlever la pierre, lui promettant la
plus belle récompense. Le paysan se laissa tenter, délivra le serpent,
et lui demanda le prix de sa peine. A quoi le serpent répondit qu'il
allait lui donner la récompense que le monde donne à ses bienfaiteurs,
qu'il allait le tuer. Tout ce que le paysan put obtenir par ses
supplications, fut qu'ils remettraient leur différend au jugement du
premier animal qu'ils rencontreraient. Ce fut d'abord un vieux cheval
qui n'avait plus que la peau et les os. Pour toute réponse, il dit:
«J'ai consumé tout ce que j'avais de force au service de l'homme; pour
récompense, il va me tuer, m'écorcher.» Ils rencontrèrent ensuite un
vieux chien que son maître venait de rouer de coups; ce nouvel arbitre
donna même décision. Le serpent voulait alors tuer son bienfaiteur.
Celui-ci obtint qu'ils prendraient un nouveau juge, et que la sentence
de ce dernier serait décisive. Après avoir marché quelques pas, ils
virent venir à eux un renard. Dès que le paysan l'aperçut, il invoqua
son secours, et lui promit tous ses poulets, s'il rendait une décision
favorable. Le renard ayant entendu les parties, dit qu'avant de
prononcer, il fallait remettre toutes choses dans leur premier état;
que le serpent devait retourner dans la caverne pour entendre le
jugement. Le serpent consentit, et, dès qu'il y fut, le paysan boucha
le trou de son mieux. Le renard vint la nuit suivante prendre les
poulets qui lui étaient promis; mais la femme et les valets du paysan
le tuèrent.» Mélanchton ayant fini ce conte, le docteur dit: «Voilà
bien l'image de ce qu'on voit dans le monde. Celui que vous avez sauvé
de la potence vous fait pendre. Si je n'avais d'autre exemple, je
n'aurais qu'à penser à Jésus-Christ qui, après avoir racheté le monde
entier du péché, de la mort, du diable et de l'enfer, fut crucifié par
les siens mêmes.» (Tischreden, p. 56.)
Les plaisanteries, les jeux de mots qui se rencontrent si souvent
dans les lettres des années précédentes, ont disparu dans celles-ci;
la correspondance de Luther devient triste; c'est à peine si on le
voit sourire une seule fois; le récit grotesque d'une expédition
militaire de quelques bourgeois contre des brigands, peut tout au plus
le dérider: «Voici encore une nouvelle victoire de Kohlhase (fameux
brigand dont la vie est racontée dans un curieux roman historique); il
a pris et enlevé un riche meunier. Sitôt que nous avons su la chose,
nous nous sommes courageusement précipités à travers les campagnes,
pas trop loin cependant de nos murailles, et comme il convient à des
saints Christophes en peinture ou à des saints Georges de bois, nous
avons effrayé les nuées de quelques coups de fusil... Nous avons fait
transporter dans la ville nos bois, nos arbres, de peur que, la nuit,
Kohlhase n'en fasse un pont pour passer nos petits fossés. Nous sommes
tous des Hectors et des Achilles, ne craignant personne, bien que nous
soyons seuls et sans ennemis.»
[a38] Page 67, ligne 25.—_Poison..._
En 1541, un bourgeois de Wittemberg, nommé Clémann Schober, suivit
Luther l'arquebuse à la main, dans l'intention probable de le tuer. Il
fut arrêté et puni. (Ukert I, 323.)
[a39] Page 71, ligne 4.—_Famille..._
_A Marc Cordel._ «Comme nous en sommes convenus, mon cher Marc, je
t'envoie mon fils Jean, afin que tu l'emploies à exercer des enfans
dans la grammaire et la musique, et en même temps, pour que tu
surveilles et corriges ses mœurs... Si tes soins prospèrent pour ce
fils, tu en auras, de mon vivant, deux autres... Je suis en travail
de théologiens, mais je veux enfanter aussi des grammairiens et des
musiciens.» (26 août 1542.)
Le docteur Jonas avait dit un jour que la malédiction de Dieu sur les
enfans désobéissans, s'était accomplie dans la famille de Luther; le
jeune homme dont il parlait était toujours malade et souffrant. Le
docteur Luther ajouta «C'est la punition due à sa désobéissance. Il
m'a presque tué une fois, et, depuis ce temps, j'ai perdu toutes les
forces de mon corps. Grâce à lui, j'ai compris le passage où saint Paul
parle des enfans qui tuent leurs parens, non par l'épée, mais par la
désobéissance. Ils ne vivent guère, et n'ont pas de bonheur... O mon
Dieu! que le monde est impie, et dans quels temps nous vivons! Ce sont
les temps dont Jésus-Christ a dit: «Quand le fils de l'homme viendra,
croyez-vous qu'il trouvera de la foi et de la charité?» Heureux ceux
qui meurent avant de voir des temps pareils.» (Tischreden, p. 48.)
[a40] Page 71, ligne 4.—_La femme..._
«La femme est le plus précieux des trésors. Elle est pleine de grâces
et de vertus; elle garde la foi.»
—«Le premier amour est violent, il nous enivre et nous enlève la
raison. L'ivresse passée, les âmes pieuses conservent l'amour honnête;
les impies n'en conservent rien.»
—«Mon doux Seigneur! si c'est ta volonté sainte que je vive sans
femme, soutiens-moi contre les tentations; sinon, veuille m'accorder
une bonne et pieuse jeune fille, avec laquelle je passe doucement
ma vie, que j'aime et dont je sois aimé en retour.» (Tischreden, p.
329-31.)
[a41] Page 71, ligne 8.—_Asseyons-nous à sa table..._
Il y était toujours entouré de ses enfans et de ses amis, Mélanchton,
Jonas, Aurifaber, etc., qui l'avaient soutenu dans ses travaux.
Une place à cette table était chose enviée.—«J'aurais volontiers,
écrit-il à Gaspard Muller, reçu Kégel au nombre de mes pensionnaires,
pour différentes raisons; mais le jeune Porse de Jéna allant bientôt
revenir, la table sera pleine, et je ne puis pourtant congédier mes
anciens et fidèles compagnons. Si cependant il se trouve plus tard une
place vacante, comme cela pourrait arriver après Pâques, je ferai avec
plaisir ce que vous désirez, à moins que _le seigneur_ Catherine, ce
que je ne pense pas, ne veuille nous refuser sa grâce.» (19 janvier
1536.) _Dominus Ketha_, c'était le nom qu'il donnait souvent à sa
femme. Il commence ainsi une lettre qu'il lui écrit le 26 juillet 1540:
«A la riche et noble dame de Zeilsdorf[7], madame la _doctoresse_
Catherine Luther, domiciliée à Wittemberg, quelquefois se promenant à
Zeilsdorf, ma bien-aimée épouse.»
[7] Nom d'un village près duquel Luther possédait une petite
terre.
[a42] Page 77, ligne 8.—_Mariage..._
«Le mariage, que l'autorité approuve et qui n'est point contre la
parole de Dieu, est un bon mariage, quel que soit le degré de parenté.»
(Tischreden, page 321.)
Il blâmait fort les juristes qui, «contre leur propre conscience,
contre le droit naturel, divin et impérial, maintenaient comme valables
les promesses secrètes de mariage. On doit laisser chacun s'arranger
avec sa conscience. On ne peut forcer personne à l'amour.
«Les dots, présens de lendemain, biens, héritages, etc., ne regardent
que l'autorité. Je veux les lui renvoyer, afin qu'elle en charge
ses gens, ou qu'elle décide elle-même. Nous sommes pasteurs des
consciences, non des corps ou des biens.» (Tischreden, p. 315)
Consulté dans un cas d'adultère, il dit: «On doit les citer et ensuite
les séparer. De tels cas regardent proprement l'autorité, car le
mariage est une chose temporelle. Il n'intéresse l'Église qu'en ce qui
touche la conscience.» (Tischreden, p. 322.)
L'an 1539, 1er février, il disait: «Quoique les affaires relatives aux
mariages nous obligent tous les jours d'étudier, de lire, de prêcher,
d'écrire et de prier, je me réjouis que les consistoires soient
établis, surtout pour ce genre d'affaires... On trouve beaucoup de
parens, particulièrement des beaux-pères qui, sans raison, défendent
le mariage à leurs enfans. L'autorité et les pasteurs doivent y voir,
et favoriser les mariages, même contre la volonté des parens, selon
les diverses occurrences... Les enfans doivent citer à leurs parens
l'exemple de Samson. Nous ne sommes plus au temps de la papauté, où
l'on suivait la loi contre l'équité.» (Tischreden, p. 322.)
[a43] Page 81, ligne 12.—_Ma femme et mes petits enfans..._
Durant la diète d'Augsbourg, il écrivit à son fils Jean: «Grâce et paix
à toi, en Jésus-Christ, mon cher petit enfant. Je vois avec plaisir
que tu apprends bien et que tu pries sans distraction. Continue, mon
enfant, et, quand je reviendrai à la maison, je te rapporterai quelque
belle chose.