»La question n'eût pas été difficile à résoudre au temps des apôtres,

car toutes les autorités étaient alors païennes et non chrétiennes.

Mais maintenant que tous les princes sont chrétiens ou prétendent

l'être, il est difficile de conclure, car un prince et un chrétien sont

les plus proches parens.—Qu'un chrétien puisse se défendre contre

l'autorité, il y a là matière à de grandes réflexions.—... Au fond,

c'est au pape que j'arrache l'épée, et non à l'Empereur.»

Il résume ainsi lui-même les argumens qu'il eût pu adresser aux

Allemands, s'il eût fait une exhortation à la résistance:

«1. L'Empereur n'a ni droit ni puissance pour ordonner cela; c'est

chose certaine, s'il l'ordonne, on ne doit point lui obéir. 2. Ce

n'est pas moi qui excite le trouble, je l'empêche et je m'y oppose.

Qu'ils voient s'ils n'en sont pas les auteurs, lorsqu'ils ordonnent ce

qui est contre Dieu. 3. Ne badinez pas tant. Si vous faites boire le

fou (narren Luprian), prenez garde qu'il ne vous crache au visage. Il

est, d'ailleurs, assez altéré, et ne demande pas mieux que de boire

son soûl. 4. Eh bien! vous voulez combattre; courbez vos têtes pour

recevoir la bénédiction. Ayez bon succès! Dieu vous donne joyeuse

victoire! Moi, docteur Martin Luther, votre apôtre, je vous ai parlé,

je vous ai avertis, comme c'était mon devoir!»

Il dit encore ailleurs: «Vous méprisez ma doctrine. Vous voulez prendre

le Luther dans ses paroles, comme faisaient les Pharisiens au Christ.

Mais si je voulais (je ne le veux point), j'aurais une glose pour

vous embarrasser; je dirais que cette résistance n'est point contre

l'Empereur, mais contre Dieu. D'un autre côté: qu'un politique, un

citoyen, un sujet, n'est pas un chrétien, que ce n'a pas été la pensée

de Christ de détruire les droits, la police et le gouvernement du

monde. Rends à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à César.

N'obéis point dans ce qui est contre Dieu et sa parole.

»Je condamne la révolte au péril de mon corps, de ma vie, de mon

honneur et de mes biens. Je voudrais bien vous arrêter et vous retenir.

Si vous commencez, je me tairai et périrai avec vous. Vous irez en

enfer au nom de tous les diables, et moi au ciel au nom du Christ. Ils

veulent abuser de notre doctrine, mais ils verront du moins qu'elle

n'est point erronée en soi.

»... Tuer un tyran n'est pas chose permise à l'homme qui n'est dans

aucune fonction publique, car le cinquième commandement dit: Tu ne

dois pas tuer. Mais si je surprends un homme près de ma femme ou de

ma fille, quoiqu'il ne soit point un tyran, je pourrai fort bien le

tuer. _Item_, s'il prend par force à celui-ci sa femme, à l'autre sa

fille, au troisième ses terres et ses biens, que les bourgeois et

sujets s'assemblent, ne sachant plus comment supporter sa violence et

sa tyrannie, ils pourront le tuer, comme tout autre meurtrier ou voleur

de grand chemin.» (Tischr., p. 397, verso, sqq.)

»Le bon et vraiment noble seigneur Gaspard de Kokritz m'a demandé, mon

cher Jean, que je t'écrivisse mon jugement sur le cas où César voudrait

faire la guerre à nos princes, au sujet de l'Évangile. Serait-il alors

permis aux nôtres de résister et de se défendre? J'avais déjà écrit

mon opinion sur ce sujet, du vivant du duc Jean. Aujourd'hui il est un

peu tard pour me demander mon avis, puisqu'il a été décidé parmi les

princes qu'ils peuvent et veulent résister et se défendre, et qu'on

ne s'en tiendra pas à mon dire... Ne fortifie pas le bras des impies

contre nos princes; laisse le champ libre à la colère et au jugement de

Dieu; ils l'ont cherché jusqu'à ce jour avec fureur, avec rire et avec

joie. Cependant intimide les nôtres par cet exemple, que les Machabées

ne suivirent pas ceux qui voulaient se défendre contre Antiochus, mais

que dans la simplicité de leur cœur ils se laissèrent plutôt tuer.»

(8 février 1539.)

Dans son livre _De seculari potestate_, dédié au duc de Saxe, il dit:

«En Misnie, en Bavière et en d'autres lieux, les tyrans ont promulgué

un édit pour qu'on ait à livrer partout aux magistrats les Nouveaux

Testamens. Si les sujets obéissent à l'édit, ce n'est pas un livre,

qu'ils remettent au péril de leur salut, c'est Christ lui-même qu'ils

livrent aux mains d'Hérode. Cependant, si on veut les enlever par

la violence, il faut le souffrir; on ne doit point résister à la

témérité.—Les princes sont du monde, et le monde est ennemi de Dieu.»

«On ne doit pas obéir à César s'il veut faire la guerre à notre parti.

Le Turc n'attaque pas son Alcoran, l'Empereur ne doit pas davantage

attaquer son Évangile.» (Cochlæus, p. 210.)

[a24] Page 22, ligne 30.—_Voici mon avis..._

L'Électeur avait demandé à Luther s'il serait permis de résister à

l'Empereur les armes à la main. Luther répondit négativement, en

ajoutant seulement: «Si cependant l'Empereur, non content d'être

le maître des états des princes, allait jusqu'à exiger d'eux de

persécuter, de mettre à mort, ou de chasser leurs sujets pour la

cause de l'Évangile, les princes convaincus que ce serait agir contre

la volonté de Dieu, devront lui refuser l'obéissance; autrement ils

violeraient leur foi et se rendraient complices du crime. Il suffit

qu'ils laissent faire l'Empereur, qui aura à en rendre compte, et

qu'ils ne défendent pas leurs sujets contre lui.» Plus loin il dit,

en parlant de la guerre civile: «Quel carnage et quelles lamentations

couvriraient alors la terre allemande! Un prince devrait mieux aimer

perdre trois fois ses états, ou mourir trois fois, que d'être la cause

de si horribles bouleversemens, ou seulement d'y consentir. Quelle

conscience pourrait le supporter! Le diable verrait cela avec plaisir;

Dieu veuille nous en préserver à jamais!» (6 mars 1530.)

[a25] Page 26, ligne 8.—_Que l'on m'accuse ou non d'être trop

violent..._

L'Électeur avait réprimandé Luther au sujet de deux écrits

(_Avertissement à ses chers Allemands_, et _Gloses sur le prétendu

édit impérial_) qu'il trouvait trop violens. Luther lui répondit

(16 avril 1531) qu'il n'avait fait que repousser les attaques plus

violentes encore de ses ennemis, et qu'il serait injuste de lui imposer

silence lorsqu'on laissait tout dire à ses adversaires... «Il m'a

été impossible de me taire plus long-temps dans cette affaire qui me

concerne plus que tout autre. Si je gardais le silence devant une telle

condamnation publique de ma doctrine, ne serait-ce pas l'abandonner, la

renier? Plutôt que de le souffrir, je braverais la colère de tous les

diables, celle du monde entier, sans parler de celle des conseillers

impériaux.—On dit que mes deux écrits sont tranchans et bien affilés;

l'on a raison: je ne les ai pas non plus faits pour être doux; le seul

regret que j'aie c'est qu'ils ne soient pas plus tranchans encore. Si

l'on considère la violence de mes adversaires, l'on sera forcé d'avouer

que j'ai été trop bénin... Tout le monde crie contre nous; l'on

vocifère les calomnies les plus odieuses; et moi, pauvre homme, j'élève

la voix à mon tour, et voilà que personne n'aura crié que Luther... En

somme, tout ce que nous disons et faisons est injuste, quand même nous

ressusciterions les morts; tout ce qu'ils font, eux, est juste, quand

même ils noieraient l'Allemagne dans les larmes et dans le sang.»

[a26] Page 26, ligne 16.—_Eh bien! puisqu'ils sont

incorrigibles..... je romps avec eux._ ...

«Toujours jusqu'à présent (1534), particulièrement à la diète

d'Augsbourg, nous avons humblement offert au pape et aux évêques de

recevoir d'eux la consécration et l'autorité spirituelle, et de les

aider à conserver ce droit; ils nous ont toujours repoussés. Et s'il

arrive un jour, pour la consécration sacerdotale, ce qui est arrivé

pour les indulgences, à qui sera la faute. J'ai offert aussi de me

taire sur les indulgences si l'on voulait se taire sur ce que j'avais

écrit; ils n'ont pas voulu, et aujourd'hui il n'y a plus assez de

mépris par tout le monde pour les indulgences; indulgences, lettres

papales, sceaux brisés gisent à terre. Ainsi disparaîtra le pouvoir de

consacrer et le chrême et les tonsures, de sorte qu'on ne reconnaîtra

plus où est l'évêque, où est le prêtre.» (Cochlæus, p. 245, extrait du

_De angulari missâ_, Luth., op. lat., VII, p. 220.)

[a27] Page 28, ligne 3.—_Anabaptistes._

Il y avait déjà long-temps qu'ils remuaient en Allemagne. «Nous avons

ici une nouvelle espèce de prophètes, venus d'Anvers, qui prétendent

que l'Esprit saint n'est autre chose que le génie et la raison

naturelle. (27 mars 1525.)

»Il n'y a rien de nouveau, sinon que l'on dit que les anabaptistes

augmentent et se répandent de tous côtés. (28 décembre 1527.)

»La nouvelle secte des anabaptistes fait d'étonnans progrès; ce sont

des gens qui mènent une vie d'excellente apparence, et qui meurent avec

grande audace par l'eau ou par le feu. (31 décembre 1527.)

»Il y a beaucoup de troubles en Bavière.... il ne me semble pas à

propos que tu les livres aux magistrats; ils se livreront eux-mêmes, et

alors le conseil les bannira de la ville. Je vois partout la tradition

de Münzer, sur la perdition future des impies et le règne des justes

sur la terre. C'est ce que prophétise Cellarius dans un livre qu'il

vient de publier; cet esprit est un esprit de révolte. (27 janvier

1528.)»

Le 12 mai 1528 il écrit à Link: «Tu as vu, je pense, mon

_Antischwermerum_ et ma dissertation sur la bigamie des évêques. Le

courage des anabaptistes mourans, ressemble à celui des donatistes

dont parle Augustin, ou à la fureur des juifs dans Jérusalem dévastée.

Les saints martyrs, comme notre Léonard Keiser, meurent avec crainte,

humilité, et en priant pour leurs bourreaux; l'opiniâtreté de ceux-ci

au contraire, lorsqu'ils vont à la mort, semble augmenter avec

l'indignation de leurs ennemis.»

[a28] Page 51, ligne 2.—_Exécution..._

_Extrait d'un ancien livre de chant des anabaptistes._ «Les paroles

d'Algérius sont des miracles: «Ici, dit-il, les autres gémissent et

pleurent, et moi j'y ressens de la joie. Dans ma prison, l'armée du

ciel m'apparaît; je ne sais combien de martyrs habitent avec moi tous

les jours. Dans la joie, dans les délices, dans l'extase de la grâce,

je vois le Seigneur sur son trône.»

»Mais ta patrie, lui disaient-ils, tes amis, tes parens, ta profession,

peux-tu les quitter volontiers? Il dit aux envoyés: «Nul homme ne me

bannit de ma patrie; elle est aux pieds du trône céleste, là où mes

ennemis deviendront mes amis pour chanter le même cantique.

»Médecins, artistes, ouvriers, ne peuvent ici-bas réussir; qui ne

reconnaît la force de Dieu, n'a qu'une force aveugle.» Les juges

furieux le menacèrent du feu. «Dans la puissance des flammes, dit

Algérius, vous reconnaîtrez la mienne.» (Wunderhorn, t. I.)

[a29] Page 55.—_Fin du chapitre..._

Les passages suivans de Ruchat (Réformation de la Suisse), font bien

connaître le bizarre enthousiasme des anabaptistes. «L'an 1529, neuf

anabaptistes furent saisis à Bâle, et mis en prison. On les fit venir

devant le sénat, et on appela aussi les ministres pour conférer avec

eux. D'abord Œcolampade leur expliqua en deux mots le symbole des

apôtres et celui de saint _Athanase_, et leur représenta que c'était

là la véritable et indubitable foi chrétienne, que Jésus-Christ et ses

apôtres avaient prêchée. Ensuite le bourgmeistre, Adelbert Meyer, dit

aux anabaptistes, qu'ils venaient d'entendre une bonne explication de

la foi chrétienne, et que, «puisqu'ils se plaignaient des ministres,

ils devaient présentement parler à cœur ouvert et exposer hardiment

ce qui leur faisait de la peine.» Mais il n'y en eut pas un seul qui

lui répondît un mot, ils se contentèrent de se regarder les uns les

autres. Alors le premier huissier de la chambre dit à l'un d'eux,

qui était tourneur de sa profession: «D'où vient que tu ne parles

pas présentement, après avoir tant jasé ailleurs, dans la rue, dans

les boutiques, et dans la prison?» Comme ils gardaient encore le

silence, Marc Hedelin, chef des tribus, s'adressa au principal de ces

gens-là, et lui dit: «Que réponds-tu, frère, à ce qui t'a été proposé?»

L'anabaptiste lui répondit: «Je ne vous reconnais point pour frère.»

«Comment?» lui dit ce seigneur. «Parce, dit l'autre, que vous n'êtes

point chrétien. Amendez-vous premièrement, corrigez-vous, et quittez la

magistrature.» «En quoi penses-tu donc, lui dit Hedelin, que je pèche

tant?» «Vous le savez bien,» lui répondit l'anabaptiste.

»Le bourgmeistre prit la parole, lui ordonna de répondre avec modestie

et avec douceur, et le pressa vivement de parler sur la question dont

il s'agissait. Sur quoi il répondit: «Qu'il ne croyait pas qu'un

chrétien pût être dans une magistrature mondaine, parce que celui qui

combat avec l'épée, périra par l'épée: Que le baptême des enfans est du

diable, et une invention du pape; on doit baptiser les adultes, et non

les petits enfans, selon l'ordre de Jésus-Christ.»

»Œcolampade entreprit de le réfuter, avec toute la douceur possible,

et de lui faire voir, que les passages qu'il avait cités, avaient un

autre sens, comme tous les anciens docteurs en faisaient foi. «Mes

chers amis, dit-il, vous n'entendez pas l'Écriture sainte et vous

la maniez fort grossièrement.» Et comme il allait leur montrer le

véritable sens de ces passages, l'un d'entre eux, qui était meunier,

l'interrompit, le traitant de séducteur, qui caquetait beaucoup,

et dit: «Que ce qu'il avait là allégué contre eux, ne faisait rien

au sujet. Qu'ils avaient entre les mains la pure et propre parole

de Dieu, et qu'ils voulaient s'y attacher toute leur vie, que le

Saint-Esprit parlait maintenant par lui. Il s'excusait en même temps

de ne pas parler éloquemment, disant qu'il n'avait pas étudié, qu'il

n'avait été dans aucune université, et que dès sa jeunesse il avait haï

la sagesse humaine, qui est pleine de tromperies. Qu'il connaissait

bien la ruse des scribes, qui cherchaient perpétuellement à offusquer

les yeux des simples.» Après quoi il se mit à crier et à pleurer,

disant: «Qu'après avoir ouï la parole de Dieu, il avait renoncé à sa

vie déréglée; et que maintenant que par le baptême il avait reçu le

pardon de ses péchés, il était persécuté de chacun, au lieu que dans

le temps qu'il était plongé dans toutes sortes de vices, personne ne

l'avait châtié, ni mis en prison, comme on faisait présentement. Qu'on

l'avait enfermé dans la tour, comme un meurtrier; quel était donc son

crime? etc. La conférence ayant duré jusqu'à l'heure du dîner, le sénat

se leva.

»Après dîner, le sénat s'étant rassemblé, les ministres entrèrent en

conférence avec les anabaptistes, au sujet de la magistrature. Et

comme l'un d'eux eut donné des réponses assez satisfaisantes sur les

questions qu'on lui avait proposées, cela fit chagrin aux autres,

de ce qu'il n'était pas ferme dans leur doctrine. C'est pourquoi

ils l'interrompirent. «Laisse-nous parler, lui dirent-ils, nous qui

entendons mieux l'Écriture; nous pourrons mieux répondre sur ces

articles, que toi, qui es encore un novice, et qui n'es pas capable de

défendre notre foi contre les renards.» Alors le tourneur entrant en

dispute, soutint que saint Paul (_Rom. XIII_) parlant des puissances

supérieures, n'entend point les magistrats, mais les supérieurs

ecclésiastiques. Œcolampade lui nia cela, et lui demanda en quel

endroit de la Bible il le trouvait, et comment il le prouverait?

L'autre lui dit: «Feuilletez aussi tout l'Ancien et le Nouveau

Testament, et vous y trouverez que vous devez recevoir une pension;

vous avez meilleur temps que moi, qui suis obligé de me nourrir du

travail de mes mains, pour n'être à charge à personne.» Cette saillie

fit un peu rire les assistans. Œcolampade leur dit: «Messieurs, il

n'est pas temps maintenant de rire: si je reçois de l'Église mon

entretien et ma nourriture, je puis prouver par l'Écriture, que cela

est raisonnable: ainsi ce sont là des discours séditieux. Priez plutôt

pour la gloire du Seigneur, afin que Dieu amollisse leurs cœurs

endurcis et les éclaire.»

«Après plusieurs autres discours, comme le temps de se lever

approchait, il y en eut un, qui n'avait rien dit de tout le jour,

qui se mit à hurler et à pleurer. «Le dernier jour est à la porte,

disait-il, amendez-vous, la cognée est déjà mise à l'arbre; ne

noircissez donc pas notre doctrine sur le baptême. Je vous en prie,

pour l'amour de Jésus-Christ, ne persécutez pas les gens de bien.

Certainement le juste juge viendra bientôt, et fera périr tous les

méchans.»

«Le bourgmeistre l'interrompit pour lui dire qu'on n'avait pas besoin

de cette lamentation; qu'il devait raisonner sur les articles dont il

était question. Il voulut continuer sur le même ton, mais on ne le lui

permit pas. Enfin le bourgmeistre justifia la conduite du sénat, à

l'égard des anabaptistes: il représenta qu'on les avait arrêtés, non

pas à cause de l'Évangile, ni à cause de leur bonne conduite, mais à

cause de leurs déréglemens, de leur parjure et de leur sédition. Que

l'un d'eux avait commis un meurtre; un autre avait enseigné qu'on ne

doit point payer les dîmes: un troisième avait excité des troubles,

etc. Que c'était pour ces crimes qu'on les avait saisis, jusqu'à ce

qu'on eût décidé quel traitement on leur ferait, etc.

»Dans ce moment, l'un d'entre eux se mit à crier: «Mes frères, ne

résistez point au méchant. Quand même l'ennemi serait devant votre

porte, ne la fermez pas. Laissez-les venir, ils ne peuvent rien faire

contre nous, sans la volonté du Père, puisque nos cheveux sont comptés.

Je dis bien plus: il ne faut pas même résister à un brigand dans un

bois. Ne croyez-vous pas que Dieu ait soin de vous?» On lui imposa

silence. (Ruchat, _Réforme suisse_, II, p. 498.)

_Autre dispute._—«Le ministre zwinglien leur parla amiablement et

avec douceur, leur remontrant que, s'ils enseignaient la vérité, ils

avaient tort de se séparer de l'Église, et de prêcher dans les bois,

et dans d'autres lieux écartés. Ensuite il leur exposa en peu de mots

la doctrine de l'Église. Un des anabaptistes l'interrompit, pour lui

dire: «Nous avons reçu le Saint-Esprit par le baptême, nous n'avons

pas besoin d'instruction.» Un des seigneurs députés leur dit: «Nous

avons ordre de vous dire, qu'on veut bien vous laisser aller sans autre

châtiment, pourvu que vous quittiez le pays et que vous promettiez

de n'y plus revenir, à moins que vous ne vous amendiez.» L'un des

anabaptistes lui répondit: «Quel ordre est-ce-là? le magistrat n'est

point maître de la terre pour nous ordonner de sortir ou d'aller

ailleurs. Dieu a dit: Habite le pays. Je veux obéir à ce commandement,

et demeurer dans le pays où je suis né, où j'ai été élevé, et personne

n'a le droit de s'y opposer.» Mais on lui fit bientôt éprouver le

contraire. (Ruchat, t. III, p. 102.)

«On vit à Bâle un anabaptiste nommé _Conrad in Gassen_, qui proférait

des blasphèmes étranges, par exemple: «Que Jésus-Christ n'était point

notre Rédempteur; qu'il n'était point Dieu, et qu'il n'était point

né d'une Vierge.» Il ne faisait aucun cas de la prière, et comme on

lui représentait que Jésus-Christ avait prié sur la montagne des

Oliviers, il répondait avec une brutale insolence: «Qui est-ce qui l'a

ouï?» Comme il était incorrigible, il fut condamné à avoir la tête

tranchée.—Cet impie fanatique me fait souvenir d'un autre de nos

jours, qui a séduit certaines personnes de notre voisinage, il y a

quelques années, en leur persuadant qu'il ne fallait user ni de pain

ni de vin. Et comme on lui objectait un jour à Genève, que le premier

miracle de Jésus-Christ avait été de changer l'eau en vin, il répondit:

«Que Jésus-Christ était encore jeune dans ce temps-là, et que c'était

une petite faute qu'il fallait lui pardonner.» (Ruchat, _Réforme

suisse_, t. III, p. 104.)

La Réforme, née dans la Saxe, avait promptement gagné les bords du

Rhin, et était allée, remontant le fleuve, s'associer dans la Suisse au

rationalisme vaudois; elle osa même passer dans la catholique Italie.

Mélanchton, qui entretenait correspondance habituelle avec Bembo et

Sadolet, tous deux secrétaires apostoliques, fut d'abord beaucoup plus

connu que Luther des érudits italiens. C'est à lui qu'on rapportait la

gloire des premières attaques contre Rome. Mais la réputation de Luther

grandissant avec l'importance de sa réforme, il apparut bientôt aux

Italiens comme le chef du parti protestant. C'est à ce titre qu'Altieri

lui écrit en 1542 au nom des églises protestantes du nord-est de

l'Italie:

«Au très excellent et très intègre docteur et maître dans les saintes

Écritures, le seigneur Martin Luther, notre chef (princeps) et notre

frère en Christ, les frères de l'église de Venise, Vicence et Trévise.

»Nous avouons humblement notre faute et notre ingratitude, pour avoir

tardé si long-temps à reconnaître ce que nous te devions à toi qui nous

as ouvert la voie du salut... Nous sommes exposés à toute la rage de

l'Antichrist, et sa cruauté augmente de jour en jour contre les élus

de Dieu... Errans, dispersés, nous attendons que vienne le fort du

Seigneur... Vous que Dieu a placé à la garde de son troupeau, jusqu'à

sa venue, veillez, nous vous en supplions, chassez les loups qui nous

dévorent... Sollicitez les sérénissimes princes de l'Allemagne qui

suivent l'Évangile, d'écrire pour nous au sénat de Venise, afin de

modérer et de suspendre les mesures violentes que l'on prend contre le

troupeau du Seigneur, à la suggestion des ministres du pape.... Vous

savez quel accroissement ont pris ici vos églises; combien est large

la porte ouverte à l'Évangile... travaillez donc encore pour la cause

commune.» (Seckendorf, lib. III, p. 401.)

Mémoires de Luther écrits par lui-même, Tome II · 第 12 / 18 段