dimanche, pendant six mois, mais il ne prêchait point dans l'église.
«Je le fais, dit-il au docteur Jonas, pour acquitter ma conscience et
remplir mon devoir de père de famille. Mais je sais et je vois bien que
la parole de Dieu ne sera pas plus considérée ici que dans l'église.
»C'est vous qui prêcherez après moi, docteur Jonas, songez-y et
acquittez-vous-en bien[r168].»
[r168] _Ibid._ 195, verso.
Il sortit un jour de l'église, indigné de ce que l'on causait[r169].
(1545.)
[r169] _Ibid._ 189, verso.
Le 16 février 1546, Luther disait qu'Aristote n'avait écrit aucun
meilleur livre que le cinquième des _Ethica_; qu'il y donnait cette
belle définition: _Quod justitia sit virtus consistens in mediocritate,
pro ut sapiens eam determinat_[r170]. [Cet éloge de la modération est
très remarquable dans la dernière année de Luther.]
[r170] _Ibid._ 414.
Le chancelier du comte de Mansfeld qui revenait de la diète de
Francfort, dit à la table de Luther, à Eisleben, que l'Empereur et
le pape procédaient brusquement contre l'évêque de Cologne, Herman;
et songeaient à le chasser de son électorat[r171]. Alors il parla
ainsi: «Ils ont perdu la partie; ils ne peuvent rien faire contre nous
avec la parole de Dieu et la sainte Écriture; _ergo volunt sapientiâ,
violentiâ, astutiâ, practicâ, dolo, vi et armis pugnare_. Que dit à
cela notre Seigneur? Il voit bien qu'il est un pauvre écolier, et il
dit: Qu'allons-nous devenir mon fils et moi?... Pour moi, quand ils me
tueraient, il faut auparavant qu'ils mangent ce que... J'ai un grand
avantage; mon seigneur s'appelle _Schefflemini_; c'est lui qui dit:
_Ego suscitabo vos in novissimo die_; et il dira alors: Docteur Martin,
docteur Jonas, seigneur Michel Cœlius, venez à moi; et il vous nommera
tous par vos noms, comme le Seigneur Christ dit dans saint Jean: _Et
vocat eos nominatim_. Eh bien! soyez donc sans peur.
[r171] _Ibid._ 19.
»Dieu a un beau jeu de cartes qui n'est composé que de rois, de
princes, etc.[r172] Il bat les cartes, par exemple le pape avec
Luther; et ensuite il fait comme les enfans, qui, après avoir tenu
quelque temps les cartes en vain, se lassent du jeu, et les jettent
sous la table.»
[r172] _Ibid._ 32, verso.
«Le monde est comme un paysan ivre[r173]. Si on le remet en selle
d'un côté, il tombe de l'autre. On ne peut le secourir de quelque façon
qu'on s'y prenne. Le monde veut appartenir au diable.»
[r173] _Ibid._ 448, verso.
Luther disait souvent que s'il mourait dans son lit, ce serait une
grande honte pour le pape[r174]. «Vous tous, pape, diable, rois,
princes et seigneurs, vous devez être ennemis de Luther, et cependant
vous ne pouvez lui faire mal. Il n'en a pas été de même pour Jean Huss.
Je tiens que depuis cent ans, il n'y a pas eu un homme que le monde
haït plus que moi. Je suis aussi ennemi du monde; je ne sais rien _in
totâ vitâ_ à quoi j'aie plaisir; je suis tout-à-fait fatigué de vivre.
Que notre Seigneur vienne donc vite, et m'emmène. Qu'il vienne surtout
avec son jugement dernier, je tendrai le cou; qu'il lance le tonnerre
et que je repose...» Ensuite, il se console de l'ingratitude du monde,
par l'exemple de Moïse, de Samuel, de saint Paul, du Christ.
[r174] _Ibid._ 449.
Un des convives dit que si le monde subsistait cinquante ans, il
viendrait encore bien des choses[r175]. Luther répondit: «A Dieu ne
plaise! ce serait pis que par le passé. Il s'élèverait encore bien des
sectes qui sont aujourd'hui cachées dans le cœur des hommes. Vienne
donc le Seigneur! qu'il coupe court à tout cela avec le jugement
dernier; car il n'y a plus d'amélioration.
[r175] _Ibid._ 295.
»Il fera si mauvais à vivre sur la terre, que l'on criera de tous
les coins du monde: Bon Dieu! viens avec le jugement dernier[r176].» Et
comme il tenait en main un chapelet d'agates blanches, il ajouta: «O
Dieu! veuille que ce jour vienne bientôt. Je mangerais aujourd'hui ce
chapelet pour que ce fût demain.»
[r176] _Ibid._ 15.
On parlait à sa table, des éclipses et de leur peu d'influence sur
la mort des rois et des grands[r177]. Le docteur répondit: «Il est
vrai, les éclipses ne veulent plus produire d'effet; je pense que notre
Seigneur en viendra bientôt aux effets véritables, et que le Jugement
en finira bientôt avec tout cela. C'est ce que je rêvais l'autre jour,
comme je m'étais mis à dormir après midi, et je disais déjà: _In pace
in id ipsum requiescam seu dormiam_. Il faut bien que le Jugement
arrive; car, que l'église papale se réforme, c'est chose impossible;
le Turc et les juifs ne se corrigeront pas non plus. Il n'y a aucune
amélioration dans l'Empire; voilà maintenant trente ans qu'on assemble
toujours les diètes sans décider rien... Je pense souvent, quand je
réfléchis en me promenant, à ce que je dois demander dans mes prières
pour la diète. L'évêque de Mayence ne vaut rien, le pape est perdu. Je
ne vois d'autre remède que de dire: Notre Père, que votre règne arrive!
[r177] _Ibid._ 304. verso.
»Pauvres gens que nous sommes! nous ne gagnons notre pain que par nos
péchés[r178]. Jusqu'à sept ans, nous ne faisons rien que manger,
boire, jouer et dormir. De là jusqu'à vingt et un ans, nous allons
aux écoles trois ou quatre heures par jour; nous suivons nos caprices,
nous courons, nous allons boire. C'est alors seulement que nous
commençons à travailler. Vers la cinquantaine, nous avons fini, nous
redevenons enfans. Ajoutez que nous dormons la moitié de notre vie. Fi
de nous! sur notre vie, nous ne donnons pas même la dîme à Dieu; et
nous croirions avec nos bonnes œuvres mériter le ciel! Qu'ai-je fait,
moi? J'ai babillé deux heures, mangé pendant trois, resté oisif pendant
quatre. _Ah! Domine, ne intres in judicium cum servo tuo._»
[r178] _Ibid._ 46.
Après avoir détaillé toutes ses souffrances à Mélanchton: «Plaise à
Christ d'enlever mon âme dans la paix du Seigneur. Par la grâce de
Dieu, je suis prêt et désireux de partir. J'ai vécu et achevé la course
que Dieu m'avait marquée... Que mon âme fatiguée de si longue route,
monte maintenant au ciel.» (18 avril 1541.)
«Je n'ai pas le temps de beaucoup écrire, mon cher Probst, car je suis
accablé par l'âge et les fatigues, _alt, kalt, ungestalt_, comme on
dit; cependant le repos ne m'est pas encore permis, obsédé comme je
le suis par tant de raisons, tant de nécessités d'écrire. J'en sais
plus que toi sur les fatalités de ce siècle. Le monde menace ruine:
cela est certain, tant le diable se déchaîne, tant le monde s'abrutit.
Il ne reste qu'une seule consolation, c'est que ce jour est proche.
On est rassasié de la parole de Dieu, le monde en prend un singulier
dégoût. Il s'élève moins de faux prophètes. Pourquoi susciterait-on
de nouvelles hérésies, quand on a pour la parole un mépris épicurien?
L'Allemagne a été, et elle ne sera jamais ce qu'elle a été. La noblesse
ne pense qu'à demander, les villes ne songent qu'à elles-mêmes (et avec
raison); voilà le royaume divisé avec soi-même, qui a dû tenir tête
à cette armée de démons déchaînée dans l'armée turque. Nous ne nous
soucions guère de savoir si Dieu est pour nous ou contre nous; nous
devons triompher par notre propre force des Turcs et des démons, et de
Dieu et de toutes choses. Tant est grande la confiance et la sécurité
insensées de l'Allemagne expirante! Et cependant nous autres que
ferons-nous ici? Les plaintes sont vaines, les pleurs sont vains. Il ne
vous reste qu'à dire cette prière: Que ta volonté soit faite.» (26 mars
1542.[6])
[6] Il semble qu'on retrouve ces tristes pensées dans le beau
portrait de Luther mort, qui se trouve dans la collection du
libraire Zimmer à Heidelberg; ce portrait exprime aussi la
continuation d'un long effort.
«Je vois chez tout le monde une cupidité indomptable, et c'est un des
signes qui me persuade que le dernier jour est proche; il semble que
le monde dans sa vieillesse et son dernier paroxisme, tombe en délire,
comme il arrive quelquefois aux mourans.» (8 mars 1544.)
«Je crois que nous sommes cette trompette suprême qui prépare et
devance la venue du Christ. Ainsi, quelque faibles que nous soyons,
quelque petit son que nous fassions entendre devant le monde, nous
sonnons fort dans l'assemblée des anges du ciel, qui reprendront après
nous et se chargeront d'achever. Amen.» (6 août 1545.)
Dans les dernières années de sa vie, ses ennemis répandirent plusieurs
fois le bruit de sa mort. Ils y ajoutèrent les circonstances les
plus extraordinaires et les plus tragiques. Pour les réfuter, Luther
fit imprimer en 1545, en allemand et en italien, un écrit intitulé:
_Mensonges des Welches sur la mort du docteur Martin Luther_.
«Je l'ai dit d'avance au docteur Pomer[r179]: celui qui après ma mort
méprisera l'autorité de cette école et de cette église, celui-là sera
un hérétique et un pervers. Car c'est d'abord ici que Dieu a purifié sa
parole et l'a de nouveau révélée... Qui pouvait quelque chose, il y a
vingt-cinq ans? Qui était de mon côté, il y a vingt et un ans?
[r179] _Ibid._ 416.
»Je compte souvent et j'approche de plus en plus des quarante années au
bout desquelles, je pense, tout ceci doit prendre fin. Saint Paul n'a
prêché que quarante ans. De même le prophète Jérémie et saint Augustin.
Et lorsque furent écoulées les quarante années pendant lesquelles on
avait prêché la parole de Dieu, elle a cessé de se faire entendre, et
une grande calamité est venue ensuite.»
La vieille Électrice, à la table de laquelle il se trouvait, lui
souhaitait quarante ans de vie[r180]. «Je ne voudrais point du
paradis, dit-il, à condition de vivre quarante ans.... Je ne consulte
pas les médecins. Ils ont arrangé que je devais vivre encore un an; je
ne veux point rendre ma vie triste, mais, au nom de Dieu, manger et
boire ce qu'il me plaît.
[r180] _Ibid._ 361-2.
»Je voudrais que nos adversaires me tuassent, car ma mort serait plus
utile à l'église que ma vie[r181].»
[r181] _Ibid._ 147.
16 février 1546[r182]: Comme on parlait beaucoup de mort et de
maladie à la table de Luther, pendant son dernier voyage à Eisleben, il
dit: «Si je retourne à Wittemberg, je me mettrai dans la bière et je
donnerai à manger aux vers un docteur bien gras.» Deux jours après il
mourut à Eisleben.
[r182] _Ibid._ 362.
Impromptu de Luther sur la fragilité de la vie[r183].
Dat vitrum vitro Jonæ (vitrum ipse) Lutherus,
Se similem ut fragili noscat uterque vitro.
[r183] _Ibid._ 358.
Nous laissons ces vers en latin, ils auraient perdu leur mérite dans
une traduction.
Billet écrit par Luther à Eisleben, deux jours avant sa mort: «Personne
ne comprendra Virgile dans les _Bucoliques_, s'il n'a été cinq ans
pasteur.
»Personne ne comprendra Virgile dans les _Géorgiques_, s'il n'a été
cinq ans laboureur.
»Personne ne peut comprendre Cicéron dans ses _Lettres_, s'il n'a été
durant vingt ans mêlé aux affaires d'un grand état.
»Que personne ne croie avoir assez goûté des saintes Écritures, s'il
n'a pendant cent années gouverné les églises, avec les prophètes Élie
et Élisée, avec Jean-Baptiste, Christ et les apôtres.
»Hanc tu ne divinam Æneida tenta,
»Sed vestigia pronus adora.
»Nous sommes de pauvres mendians. Hoc est verum, 16 februarii, anno
1546.»
«Prédiction du révérend père le docteur Martin Luther, écrite de sa
propre main, et trouvée après sa mort dans sa bibliothèque, par ceux
que le très illustre électeur de Saxe, Jean Frédéric Ier, avait chargé
de la fouiller[r184].
[r184] Opera latina, Iena, 1612, Ier vol. après la table des matières.
«Le temps est arrivé auquel, selon l'ancienne prédiction, doivent
venir après la révélation de l'Antichrist, des hommes qui vivraient
sans Dieu, chacun selon ses désirs et ses illusions. Le pape était
un dieu au-dessus de Dieu, et maintenant tous veulent se passer de
Dieu, surtout les papistes. Les nôtres, maintenant qu'ils sont libres
des lois du pape, veulent encore l'être de la loi de Dieu, ne suivre
que des mobiles politiques, et ne les suivre encore que selon leurs
caprices.—Nous nous figurons qu'ils sont bien loin ceux dont on a
prédit de telles choses; ils ne sont autres que nous-mêmes.—Il y en a
parmi ceux-ci, qui désirant le jour de l'homme, ont commencé à chasser
de l'Église le décalogue et la Loi. Parmi eux se trouvent maître
Eisleben (Agricola), contre lequel, etc.—Je ne suis pas inquiet des
papistes; ils flattent le pape par haine pour nous, et pour devenir
puissans, jusqu'à ce qu'ils soient formidables au pauvre pape.... Je
sens une grande consolation, quand je vois les adulateurs du pape lui
tendre des embûches plus terribles que moi-même, qui suis son ennemi
déclaré. Il en est de même chez nous: les nôtres me donnent plus
d'affaires et de périls que toute la papauté, qui désormais ne pourra
rien contre nous. Tant il est vrai que si un empire doit se détruire,
c'est plutôt par ses propres forces. Celui de Rome
Mole ruit suâ....
... Corpus magnum populumque potentem
In sua victrici conversum viscera dextrâ.»
Vers la fin de sa vie, Luther prit en dégoût le séjour de Wittemberg.
Il écrivit à sa femme, en juillet 1545, de Leipzig où il se trouvait:
«Grâce et paix, chère Catherine! Notre Jean te racontera comment nous
sommes arrivés. Ernst de Schonfeld nous a très bien reçus à Lobnitz,
et notre ami Scherle encore mieux ici. Je voudrais bien m'arranger de
manière à ne plus avoir besoin de retourner à Wittemberg. Mon cœur
s'est refroidi pour cette ville, et je n'aime plus à y rester. Je
voudrais que tu vendisses la petite maison, avec la cour et le jardin;
je rendrais à mon gracieux seigneur la grande maison dont il m'a fait
présent, et nous nous établirions à Zeilsdorf. Avec ce que je reçois
pour salaire, nous pourrions mettre notre terre en bon état, car je
pense bien que mon seigneur ne refusera pas de me le continuer, du
moins pour cette année, que je crois fermement devoir être la dernière
de ma vie. Wittemberg est devenu une véritable Sodome, et je ne veux
pas y retourner. Après-demain je me rendrai à Mersebourg, où le comte
George m'a vivement prié de venir. J'aimerais mieux passer ainsi ma
vie sur les grandes routes, ou à mendier mon pain, que de tourmenter
mes pauvres derniers jours par la vue des scandales de Wittemberg, où
toutes mes peines et toutes mes sueurs sont perdues. Tu peux faire
savoir ceci à Philippe et à Pomer, que je prie de bénir la ville en mon
nom. Pour moi, je ne peux plus y vivre.»
Il ne fallut rien moins que les instantes prières de ses amis, de toute
l'académie et de l'Électeur, pour le faire renoncer à cette résolution.
Il revint à Wittemberg le 18 août.
Luther ne put mourir tranquille; ses derniers jours furent employés à
la tâche pénible de réconcilier les comtes de Mansfeld, dont il était
né le sujet[a78]. «Huit jours de plus ou de moins, écrit-il au comte
Albrecht, en lui promettant de se rendre à Eisleben, huit jours de
plus ou de moins, ne m'arrêteront pas, quoique je sois bien occupé
d'ailleurs. Je pourrai me coucher dans le cercueil avec joie, quand
j'aurai vu auparavant mes chers seigneurs se réconcilier et redevenir
amis.» (6 décembre 1545.)
(De Eisleben.) «_A la très savante et très profonde dame Catherine
Luther, ma gracieuse épouse._ Chère Catherine! nous sommes bien
tourmentés ici, et nous ne serions pas fâchés de pouvoir retourner chez
nous. Cependant il nous faudra, je pense, rester encore une huitaine
de jours. Tu peux dire à maître Philippe qu'il ne fera pas mal de
corriger sa _postille_ sur l'Évangile, car, en l'écrivant, il ne savait
guère pourquoi le Seigneur, dans l'Évangile, appelle les richesses
des épines. C'est ici l'école où l'on apprend ces choses. La sainte
Écriture menace partout les épines du feu éternel, cela m'effraie et me
rend de la patience, car je dois faire tous mes efforts, Dieu aidant,
pour mener la chose à bonne fin...» (6 février 1546.)
«_A la gracieuse dame Catherine Luther, ma chère épouse, qui se
tourmente beaucoup trop._ Grâce et paix dans le Seigneur. Chère
Catherine! tu devrais lire saint Jean et ce que le Catéchisme dit de
la confiance que nous devons avoir en Dieu. Tu te tourmentes vraiment
comme si Dieu n'était pas tout-puissant, et qu'il ne pût produire de
nouveaux docteurs Martin par dixaines, si l'ancien se noyait dans la
Saale ou périssait d'une autre manière. J'ai Quelqu'un qui a soin de
moi, mieux que toi et les anges vous ne pourriez jamais faire. Il
est assis à la droite du Père tout-puissant. Tranquillise-toi donc.
Amen... J'avais aujourd'hui l'intention de partir _in irâ meâ_; mais le
malheur où je vois mon pays natal, m'a encore retenu. Le croirais-tu?
je suis devenu légiste? Cependant cela ne servira pas à grand'chose.
Il vaudrait mieux qu'ils me laissassent théologien. Il serait grand
besoin pour eux d'humilier leur superbe. Ils parlent et agissent comme
s'ils étaient des dieux, mais je crains bien qu'ils ne deviennent des
diables, s'ils continuent ainsi. Lucifer aussi a été précipité par son
orgueil, etc... Fais voir cette lettre à Philippe, je n'ai pas eu le
temps de lui écrire séparément.» (7 février 1546.)
«_A ma douce et chère épouse, Catherine Luther de Bora._ Grâce et paix
dans le Seigneur. Chère Catherine! Nous espérons retourner chez vous
cette semaine, si Dieu le veut. Il a montré la puissance de sa grâce
dans cette affaire. Les seigneurs se sont accordés sur tous les points,
à l'exception de deux ou trois, entre autres sur la réconciliation des
deux frères, les comtes Gebhard et Albrecht. Je dînerai aujourd'hui
avec eux, et je tâcherai de les faire redevenir frères. Ils ont écrit
l'un contre l'autre avec beaucoup d'amertume, et ne se sont encore
rien dit pendant les conférences.—Du reste, nos jeunes seigneurs sont
pleins de gaîté; ils vont en traîneaux avec les dames, et font sonner
les clochettes de leurs chevaux. Dieu a exaucé nos prières.
»Je t'envoie des truites, dont la comtesse Albrecht m'a fait
présent. Cette dame est bien heureuse de voir renaître la paix dans
sa famille... Le bruit court ici que l'Empereur s'avance vers la
Westphalie, et que le Français enrôle des landsknechts, de même
que le Landgrave, etc. Laissons-les dire et forger des nouvelles:
nous attendrons ce que Dieu voudra faire. Je te recommande à sa
protection.—Martin LUTHER.» (14 février 1546.)
Luther était arrivé le 28 janvier à Eisleben, et quoique déjà malade,
il assista aux conférences jusqu'au 17 février. Il prêcha aussi quatre
fois, et révisa le réglement ecclésiastique du comté de Mansfeld. Le
17, il fut si malade que les comtes le prièrent de ne pas sortir. Au
souper, il parla beaucoup de sa mort prochaine, et quelqu'un lui ayant
demandé si nous nous reconnaîtrions les uns les autres dans l'autre
monde, il répondit qu'il le pensait. En rentrant dans sa chambre avec
maître Cœlius et ses deux fils, il s'approcha de la croisée et y resta
long-temps en prières. Ensuite il dit à Aurifaber qui venait d'arriver:
«Je me sens bien faible, et mes douleurs augmentent.» On lui donna un
médicament, et on tâcha de le réchauffer par des frictions. Il adressa
quelques mots au comte Albrecht, qui était venu aussi, et se mit sur
un lit de repos en disant: «Si je pouvais seulement sommeiller une
petite demi-heure, je crois que cela me soulagerait.» Il s'endormit
en effet, et ne se réveilla qu'une heure et demie après, vers onze
heures. En se réveillant, il dit aux assistans: «Vous voilà encore
assis à côté de moi, ne voulez-vous pas aller reposer vous-mêmes?» Il
se remit alors à prier, et dit avec ferveur: _In manus tuas commendo
spiritum meum; redemisti me, Domine, Deus veritatis_. Il dit aussi aux
assistans: «Priez tous, mes amis, pour l'Évangile de notre Seigneur,
pour que son règne s'étende, car le concile de Trente et le pape le
menacent grandement.» Il dormit ensuite jusque vers une heure, et quand
il se réveilla, le docteur Jonas lui demanda comment il se trouvait. «O
mon Dieu! répondit-il, je me sens bien mal. Mon cher Jonas, je pense
que je resterai ici, à Eisleben, où je suis né.» Il marcha pourtant
un peu dans la chambre et se remit sur son lit de repos, où on le
couvrit de coussins. Deux médecins et le comte avec sa femme arrivèrent
ensuite. Luther leur dit: «Je meurs, je resterai ici, à Eisleben;» et
le docteur Jonas lui ayant exprimé l'espoir que la transpiration le
soulagerait peut-être, il répondit: «Non, cher Jonas, c'est une sueur
froide et sèche, le mal augmente.» Il se remit alors à prier, et dit:
«O mon père! Dieu de notre Seigneur Jésus-Christ, toi le père de toute
consolation, je te remercie de m'avoir révélé ton fils bien-aimé, en
qui je crois, que j'ai prêché et reconnu, que j'ai aimé et célébré,
et que le pape et les impies persécutent. Je te recommande mon âme, ô
mon Seigneur Jésus-Christ! Je quitterai ce corps terrestre, je vais
être enlevé de cette vie, mais je sais que je resterai éternellement
auprès de toi.» Il répéta encore trois fois: _In manus tuas commendo
spiritum meum; redemisti me, Domine veritatis_. Soudain il ferma les
yeux, et tomba évanoui. Le comte Albrecht et sa femme, ainsi que les
médecins, lui prodiguèrent leurs secours pour le rendre à la vie. Ils
n'y parvinrent qu'avec peine. Le docteur Jonas lui dit alors: «Révérend
père, mourez-vous avec constance dans la foi que vous avez enseignée?»
Il répondit par un oui distinct, et se rendormit. Bientôt il pâlit,
devint froid, respira encore une fois profondément, et mourut.
Son corps fut transféré dans un cercueil d'étain, à Wittemberg, où
il fut inhumé le 22 février avec les plus grands honneurs. Il repose
dans l'église du château, au pied de la chaire. (Ukert I, p. 327, sqq.
_Extrait de la relation de Jonas et de Cœlius._)
_Testament de Luther, daté du 6 janvier 1542._—Je soussigné, Martin
Luther, docteur, reconnais avoir, par les présentes, donné comme
douaire à ma chère et fidèle épouse Catherine, pour qu'elle en jouisse
toute sa vie, comme bon lui semblera: la terre de Zeilsdorf, telle que
je l'ai achetée et fait disposer depuis; la maison _Brun_ que j'ai
achetée sous le nom de Wolf; les gobelets et autres choses précieuses,
telles que bagues, chaînes, médailles en or et en argent, de la valeur
de mille florins environ.
»J'ai fait ceci, premièrement parce qu'elle a toujours été ma pieuse
et fidèle épouse, qui m'a aimé tendrement, et qui, par la bénédiction
du ciel, m'a donné et élevé cinq enfans heureusement encore en vie.
Secondement, pour qu'elle se charge de mes dettes, montant à quatre
cent cinquante florins environ, au cas où je ne pourrais les acquitter
avant ma mort. Troisièmement, et surtout, parce que je ne veux pas
qu'elle soit dans la dépendance de ses enfans, mais plutôt que les
enfans dépendent d'elle, l'honorent et lui soient soumis, comme Dieu
l'a commandé; car j'ai vu bien souvent comme le Diable excite les
enfans, même les enfans pieux, à désobéir à ce commandement, surtout
quand les mères sont veuves, que les fils ont des épouses, et les
filles des maris. Je pense, au reste, que la mère sera la meilleure
tutrice de ses enfans, et qu'elle ne fera pas usage de ce douaire au
détriment de ceux qui sont sa chair et son sang, de ceux qu'elle a
portés sous son cœur.
»Quoi qu'il puisse advenir d'elle après ma mort (car je ne puis limiter
les desseins de Dieu), j'ai cette confiance qu'elle se conduira
toujours comme une bonne mère envers ses enfans, et qu'elle partagera
consciencieusement avec eux ce qu'elle possèdera.
»En même temps, je prie tous mes amis d'être témoins de la vérité et
de défendre ma chère Catherine, s'il allait arriver, comme il serait
possible, que de mauvaises langues l'accusassent de garder pour elle
quelque somme d'argent cachée, et de ne pas en faire part aux enfans.
Je certifie que nous n'avons ni argent comptant, ni trésor d'aucune
espèce. En cela rien d'étonnant, si l'on veut considérer que nous
n'avons eu d'autre revenu que mon salaire et quelques présens, et que
cependant nous avons bâti, et porté les charges d'un grand ménage. Je
regarde même comme une grâce particulière de Dieu, et je l'en remercie
sans cesse, que nous ayons pu y suffire, et que nos dettes ne soient
pas plus considérables........