le crut menacé d'une attaque d'apoplexie[r145]. Mélanchton et Rorer,
assis près de son lit, ayant parlé de la joie que la nouvelle de sa
mort causerait sans doute aux papistes, il leur dit avec assurance: «Je
ne mourrai pas encore, je le sais certainement. Dieu ne confirmera
point à présent l'abominable papisme par ma mort. Il ne voudra point
après celle de Zwingli et d'Œcolampade, accorder aux papistes un
nouveau sujet de triomphe. Satan, il est vrai, ne songe qu'à me
tuer; il ne me quitte d'un pas. Mais ce n'est pas sa volonté qui
s'accomplira: ce sera celle du Seigneur.»
[r145] Ukert, t. I, 320.
«Ma maladie, qui consiste dans des vertiges et autres choses, n'est
point naturelle; ce que je puis prendre ou faire ne me sert à rien,
quoique j'observe avec soin les conseils de mon médecin[r146].»
[r146] Tischreden, 210.
En 1536, il maria à Torgau le duc Philippe de Poméranie à la sœur de
l'Électeur[r147]. Au milieu de la cérémonie, l'anneau nuptial échappa
de sa main et roula par terre. Il eut un mouvement de terreur, mais se
rassura aussitôt en disant: «Écoute, diable, cela ne te regarde pas,
c'est peine perdue,» et il continua de prononcer les paroles de la
bénédiction.
[r147] Ukert, t. I, 322.
Pendant que le docteur Luther causait à table avec quelques-uns, sa
femme sortit et tomba en défaillance[r148]. Lorsqu'elle revint à
elle, le docteur lui demanda quelles pensées elle avait eues. Elle
raconta comme elle avait éprouvé des tentations toutes particulières
qui sont les signes certains de la mort, et qui frappent au cœur
plus sûrement qu'une balle ou une flèche... «Celui qui éprouve de
telles tentations, dit-il, je lui donnerai un bon conseil, c'est de
penser à quelque chose de gai, de boire un bon coup, de jouer et de
prendre quelque passe-temps, ou bien de s'attacher à quelque occupation
honorable. Mais le meilleur remède, c'est de croire en Jésus-Christ.»
[r148] Tischreden, 229.
«Quand le diable me trouve oisif et que je ne pense point à la parole
de Dieu, alors il me fait venir un scrupule, comme si je n'avais pas
bien enseigné, comme si c'était moi qui eusse renversé et détruit
les autorités, et causé par ma doctrine tant de scandales et de
troubles[r149]. Mais quand je ressaisis la parole de Dieu, alors j'ai
gagné la partie. Je me défends contre le diable et je dis: Qu'importe
à Dieu tout le monde, quelque grand qu'il puisse être? Il en a établi
son Fils seigneur et roi. Si le monde veut le renverser du trône,
Dieu le bouleversera et le mettra en cendre; car il dit lui-même:
«C'est mon fils, vous devez l'écouter.» Maintenant, ô rois, apprenez;
disciplinez-vous, juges de la terre (l'_erudimini_ de la Vulgate est
moins fort).
[r149] _Ibid._ 8.
»Le diable s'efforce surtout de nous arracher du cœur l'article de la
rémission des péchés. _Quoi!_ dit-il, _vous prêchez ce qu'aucun homme
n'a enseigné dans tant de siècles! si cela déplaisait à Dieu?_...
»La nuit, quand je me réveille, le diable vient bientôt, dispute avec
moi et me donne d'étranges pensées, jusqu'à ce que je m'anime et que je
lui dise: Baise mon c..! Dieu n'est pas irrité comme tu le dis[r150].
[r150] _Ibid._ 218.
»Aujourd'hui, comme je m'éveillai, le diable vint, voulut disputer,
et il me disait: «Tu es un pécheur[r151].»—Je répliquai: Dis-moi
quelque chose de nouveau, démon; je savais déjà cela... J'ai assez
de péchés réels, sans ceux que tu inventes...—Il insistait encore:
«Qu'as-tu fait des cloîtres dans ce monde?»—A quoi je répondis: Que
t'importe? Tu vois bien que ton culte sacrilége subsiste toujours.»
[r151] _Ibid._ 220.
Un jour que l'on parlait à souper du sorcier Faust, Luther dit
sérieusement[r152]: «Le diable n'emploie pas contre moi le secours
des enchanteurs. S'il pouvait me nuire par là, il l'aurait fait depuis
long-temps. Il m'a déjà souvent tenu par la tête; mais il a pourtant
fallu qu'il me laissât aller. J'ai bien éprouvé quel compagnon c'est
que le diable; il m'a souvent serré de si près que je ne savais si
j'étais mort ou vivant. Quelquefois il m'a jeté dans le désespoir au
point que j'ignorais même s'il y avait un Dieu, et que je doutais
complètement de notre cher Seigneur. Mais avec la parole de Dieu, etc.
[r152] _Ibid._ 12.
»Le diable me fait regarder la loi, le péché et la mort. Il me présente
cette trinité, et s'en sert pour me tourmenter[r153].
[r153] _Ibid._ 220.
»Le diable nous a juré la mort, mais il mordra dans une noix
creuse[r154].
[r154] _Ibid._ 362.
»La tentation de la chair est petite chose; la moindre femme dans
la maison peut guérir cette maladie[r155]. Eustochia aurait guéri
saint Jérôme. Mais Dieu nous garde des grandes tentations qui touchent
l'éternité! Alors on ne sait point si Dieu est le diable, ou si le
diable est Dieu. Ces tentations ne sont point passagères.
[r155] _Ibid._ 318.
»Si je tombe en pensées qui ne touchent que le monde ou la maison, je
prends un psaume ou quelques mots de Saint-Paul, et je dors par-dessus;
mais celles qui viennent du diable me coûtent davantage; je ne puis
m'en tirer qu'avec quelque bonne farce[r156].
[r156] _Ibid._ 226.
»Le grain d'orge a beaucoup à souffrir des hommes[5]. D'abord on le
jette dans la terre pour qu'il y pourrisse; ensuite, quand il est mûr,
on le coupe, on le bat en grange et on le sèche, on le fait cuire pour
en tirer de la bière, et le faire avaler aux ivrognes[r157]. Le
lin est aussi martyr à sa manière. Quand il est mûr, on l'arrache,
on le rouit, on le sèche, on le bat, on le teille, on le sérance, on
le file, on le tisse, on en fabrique de la toile pour en faire des
chemises, des souquenilles, etc. Quand celles-ci sont déchirées, l'on
en fait des torchons, ou l'on y met des emplâtres pour être appliquées
sur les plaies, les abcès; l'on en fait des mèches, ou bien on les
vend au papetier qui les broie, les dissout, et en fait du papier. Ce
papier sert à écrire, à imprimer, à faire des jeux de cartes; enfin il
est déchiré et employé aux plus vils usages. Ces plantes, ainsi que
d'autres créatures qui nous sont très utiles, ont beaucoup à souffrir;
les chrétiens bons et pieux ont de même beaucoup à endurer des méchans
et des impies.»
[5] Voyez la belle ballade anglaise sur le martyre de
_Barleycorn_.
[r157] _Ibid._ 216.
«Quand le diable vient me trouver la nuit, je lui tiens ce
discours[r158]: Diable, je dois dormir maintenant; car c'est le
commandement et l'ordre de Dieu que nous travaillions le jour, et que
nous dormions la nuit. S'il m'accuse d'être un pécheur, je lui dis pour
lui faire dépit: _Sancte Satane, ora pro me!_ ou bien: _Medice, cura te
ipsum_.»
[r158] _Ibid._ 227.
«Si vous prêchez celui qui est tenté, il vous faut tuer Moïse et le
lapider. Si au contraire il revient à lui et oublie la tentation, qu'on
lui prêche la loi. _Alioqui afflicto non est addenda afflictio._
»... La meilleure manière de chasser le diable, si on ne peut le faire
avec les paroles de la sainte Écriture, c'est de lui adresser des mots
piquans et pleins de moquerie.»
«On peut consoler les gens affligés de tentations en leur donnant à
manger et à boire; mais le remède ne réussirait pas pour tous, surtout
pour les jeunes gens[r159]. Pour moi qui suis vieux, un bon coup
pourrait chasser les tentations et me faire dormir un somme.»
[r159] _Ibid._ 231.
«La meilleure médecine contre les tentations, c'est de parler d'autre
chose, de Marcolphe, d'Eulenspiegel, et d'autres farces de ce genre,
etc.—Le diable est un esprit triste, la musique le fait fuir bien
loin[r160].»
[r160] _Ibid._ 238.
Le morceau important qu'on va lire est en quelque sorte le récit de la
guerre opiniâtre que Satan aurait faite à Luther pendant toute sa vie.
_Préface du docteur Martin Luther, écrite par lui avant sa
mort[r161]._—«Quiconque lira avec attention l'histoire ecclésiastique,
les livres des saints Pères, et particulièrement la Bible, verra
clairement que depuis le commencement de l'Église les choses se sont
toujours passées de la même manière. Toutes les fois que la Parole
s'était fait entendre et que Dieu s'était rassemblé un petit troupeau,
le diable s'est bien vite aperçu de la lumière divine, et s'est mis
à siffler, souffler, tempêter de tous les coins, essayant de toutes
ses forces s'il pourrait l'éteindre. On avait beau boucher un ou deux
trous, il en trouvait un autre, soufflait toujours et faisait rage. Il
n'y a encore eu aucune fin à cela, et il n'y en n'aura pas jusqu'au
jour du Jugement.
[r161] Luth. Werke, t. II, 1.
»Je tiens qu'à moi seul (pour ne point parler des anciens) j'ai essuyé
plus de vingt ouragans, vingt assauts du diable. D'abord j'ai eu contre
moi les papistes. Tout le monde, je crois, sait à peu près combien de
tempêtes, de bulles et de livres le diable a lâchés par eux contre moi,
de quelle façon lamentable ils m'ont déchiré, dévoré, mis à rien. Il
est vrai que moi-même je soufflais quelque peu contre eux; mais cela ne
servait de rien; les enragés soufflaient encore plus, et vomissaient
feu et flammes. Il en a été ainsi jusqu'à ce jour sans interruption.
»J'avais un instant cessé de craindre cette tempête du diable,
lorsqu'il se fit jour par un nouveau trou, par Münzer et sa révolte
qui faillit m'éteindre la lumière. Le Christ bouche encore ce trou-là,
et le voilà qui par Carlostad casse des carreaux à ma fenêtre, le
voilà qui mugit et tourbillonne, au point de me faire croire qu'il
allait emporter lumière, cire et mèche à la fois. Mais Dieu fut en
aide à sa pauvre lumière; il ne permit point qu'elle fût éteinte.
Alors vinrent les sacramentaires et les anabaptistes, qui brisèrent
portes et fenêtres pour en finir de cette lumière, et qui la mirent de
nouveau dans le plus grand danger. Dieu merci, leur volonté fut trompée
également.
»D'autres encore ont tempêté contre les anciens maîtres, contre le pape
et contre Luther à la fois, tels que Servet, Campanus..... Quant à ceux
enfin qui ne m'ont point assailli publiquement par des livres imprimés,
mais dont il m'a fallu essuyer en particulier les écrits et discours
remplis de venin, je ne les mettrai pas ici en ligne de compte. Il
me suffit de montrer que j'ai dû apprendre par expérience (je n'en
voulais pas croire les histoires) que l'Église, pour l'amour de sa
chère Parole, de sa bienheureuse lumière, ne peut avoir de repos, mais
qu'elle doit attendre incessamment de nouvelles tempêtes du diable,
comme cela s'est vu depuis le commencement.
»Et quand je devrais vivre encore cent ans, quand j'aurais apaisé les
tempêtes d'autrefois et d'aujourd'hui, quand je pourrais encore apaiser
celles qui viendront, je vois clairement que cela ne donnerait pas
le repos à nos descendans, aussi long-temps que le diable vivra et
régnera. C'est pourquoi je prie Dieu de m'accorder une petite heure
d'état de grâce; je ne demande pas de rester en vie plus long-temps.
»Vous qui viendrez après nous, priez Dieu aussi avec ferveur, pratiquez
assidument sa parole, conservez bien la pauvre chandelle de Dieu; car
le diable ne dort ni ne chôme, et il ne mourra pas non plus avant le
jugement dernier. Toi et moi, nous mourrons, et quand nous serons
morts, lui il n'en restera pas moins tel qu'il a toujours été, toujours
tempêtant contre l'Évangile...
»Je le vois de loin qui gonfle ses joues à en devenir tout rouge, qui
souffle et qui fait fureur; mais notre Seigneur Jésus-Christ, qui, dès
le commencement, lui a donné un coup de poing sur cette joue gonflée,
le combat maintenant encore, et le combattra toujours. Il ne peut pas
en avoir menti, quand il dit: «Je serai auprès de vous jusqu'à la fin
du monde,» et «Les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre mon
Église;» et dans saint Jean: «Mes brebis ne périront jamais; personne
ne les arrachera de ma main»; et dans saint Mathieu, X: «Tous les
cheveux de votre tête sont comptés; c'est pourquoi ne craignez pas ceux
qui tuent le corps.»
«Néanmoins, il nous est commandé de veiller et de garder sa lumière
tant qu'il est en nous. Il est dit: «_Vigilate_; le diable est un lion
rugissant qui tourne autour et qui veut nous dévorer.» Tel il était
quand saint Pierre disait cela, et tel il sera encore jusqu'à la fin du
monde.....»
(Luther revient ensuite à parler du secours de Dieu sans lequel tous
nos efforts seraient vains, et il continue ainsi:) «Toi et moi nous
n'étions rien il y a mille ans, et cependant l'Église a été sauvée sans
nous: elle l'a été par celui de qui il est dit: _Heri et hodiè_. De
même à présent ce n'est pas nous qui conservons l'Église, car nous ne
pouvons atteindre le diable qui est dans le pape, les séditieux et les
mauvaises gens; elle périrait sous nos yeux, et nous-mêmes avec elle,
n'était quelqu'autre qui conserve tout. Il nous faut laisser faire
celui de qui nous lisons: _Qui erit, ut hodiè_.....
»C'est une chose lamentable de voir notre orgueil et notre audace
après les terribles et honteux exemples de ceux qui, dans leur vanité,
avaient cru que l'Église était bâtie sur eux. Comment a fini ce Münzer
(pour ne parler que de ce temps), lui qui pensait que l'Église ne
pouvait exister s'il n'était là pour la porter et la gouverner? Et
tout récemment encore, les anabaptistes n'ont-ils pas été pour nous
un avertissement assez terrible pour nous rappeler combien un diable
plus subtil encore est près de nous, combien nos belles pensées sont
dangereuses, et comme il est nécessaire (selon le conseil d'Isaïe) que
nous regardions dans nos mains quand nous ramassons quelque chose, pour
voir si c'est Dieu ou une idole, si c'est de l'or ou de l'argile?
»Mais tous ces avertissemens sont perdus; nous vivons en pleine
sécurité. Oui, sans doute le diable est loin de nous; nous n'avons rien
de cette chair, qui était même en saint Paul, et dont il ne pouvait
se défendre malgré tous ses efforts (Rom. VII). Nous, nous sommes des
héros, nous n'avons pas à nous mettre en peine de la chair et de la
pensée; nous sommes de purs esprits, nous tenons captifs la chair et
le diable à la fois, et tout ce qui nous vient dans la tête, c'est
immanquablement inspiration du Saint-Esprit; aussi cela tourne-t-il si
bien à la fin que le cheval et le cavalier se cassent le cou.
»Les papistes, je le sais, me diront ici: «Eh bien! tu le vois; c'est
toi-même qui te plains des troubles et des séditions? Qui en est
cause, si ce n'est toi et ta doctrine?» Voilà le bel artifice par
lequel ils pensent renverser de fond en comble la doctrine de Luther.
Il n'importe! Qu'ils calomnient, qu'ils mentent tant qu'ils voudront;
il faudra bien qu'ils se taisent. D'après ce grand argument, tous les
prophètes auraient été également des hérétiques et des séditieux,
car ils furent tenus pour tels par leur propre peuple; comme tels ils
furent persécutés, et la plupart mis à mort.
»Jésus-Christ lui-même, notre Seigneur, fut obligé de s'entendre dire
par les Juifs, et en particulier par les pontifes, les pharisiens,
les scribes, etc., par ceux qui étaient les plus hauts en pouvoir,
qu'il avait le diable en lui, qu'il chassait les diables par d'autres
diables, qu'il était un samaritain, le compagnon des publicains et des
pécheurs. Il fut même à la fin condamné à mourir sur la croix comme
blasphémateur et séditieux. «Lequel d'entre les prophètes, disait saint
Étienne aux Juifs qui allaient le lapider, lequel vos pères n'ont-ils
pas persécuté et tué? Et vous, leurs descendans, vous avez vendu et tué
le juste dont ces prophètes avaient annoncé la venue.»
»Les apôtres et les disciples n'ont pas été plus heureux que leur
maître; les prédictions qu'il leur avait faites se sont accomplies...
»S'il en est ainsi, et l'Écriture en fait foi, pourquoi donc nous
étonner de ce que nous aussi qui, dans ces temps terribles, prêchons
Jésus-Christ et nous reconnaissons pour ses fidèles, nous soyons, à son
exemple, persécutés et condamnés comme hérétiques, comme séditieux?
Que sommes-nous à côté de ces génies sublimes, éclairés par le
Saint-Esprit, ornés de tant de dons admirables, et doués d'une foi si
forte?
»N'ayons donc pas honte des calomnies et des outrages dont nos
adversaires nous poursuivent. Que tout cela ne nous effraie point.
Mais regardons comme notre plus grande gloire de recevoir du monde le
même salaire que dès le commencement tous les saints en ont reçu pour
leurs fidèles services. Réjouissons-nous en Dieu de ce que nous aussi,
pauvres pécheurs et gens méprisés, nous avons été jugés dignes de
souffrir l'ignominie pour le nom du Christ...
»Les papistes, avec leur grand argument, ressemblent à un homme qui
dirait que si Dieu n'avait pas créé de bons anges, il n'y aurait pas eu
de diables; car c'est des bons anges que ceux-ci sont venus. De même,
Adam accusa Dieu de lui avoir donné une femme, car si Dieu n'avait
pas créé Adam et Ève, ils n'auraient pas péché. Il résulterait de ce
beau raisonnement que Dieu seul fût pécheur, et qu'Adam et ses enfans
fussent tous purs, pieux et saints.»
«Il est sorti de la doctrine de Luther beaucoup d'esprits de trouble et
de révolte, disent-ils. Donc la doctrine de Luther vient du diable.»
Mais saint Jean dit aussi (I, 2.): «Ils sont sortis d'entre nous, mais
ils n'étaient point des nôtres.» Judas était parmi les disciples de
Jésus-Christ; donc (d'après leur argument), Jésus-Christ est un diable.
Jamais hérétique n'est sorti d'entre les païens; ils sont tous venus de
la sainte Église chrétienne; l'Église serait donc l'ouvrage du diable.
»Il en fut de même de la Bible sous le pape; on l'appelait publiquement
un livre d'hérétiques, et on l'accusait de prêter appui aux opinions
les plus condamnables. Encore aujourd'hui ils crient: «L'Église,
l'Église, contre et par-dessus la Bible!» Emser, l'homme sage, ne sut
même trop dire s'il était bon que la Bible fût traduite en allemand;
peut-être ne savait-il pas non plus s'il était bon qu'elle eût été
jamais écrite en hébreu, en grec ou en latin; elle et l'Église ne sont
pas en trop bon accord.
»Si donc la Bible, le livre et la parole du Saint-Esprit, a de telles
choses à endurer d'eux, pourquoi nous, ne supporterions-nous pas à plus
forte raison qu'ils nous imputent toutes les hérésies et les séditions
qui éclatent? L'araignée tire son poison de la belle et aimable rose où
l'abeille ne trouve que miel; est-ce la faute de la fleur, si son miel
devient du poison dans l'araignée?
»C'est, comme dit le proverbe: «Chien qu'on veut battre a mangé du
cuir», ou, comme dit finement Ésope: «La brebis que le loup veut
manger a troublé l'eau, quoiqu'elle soit au bas du courant.» Eux, qui
ont rempli l'Église d'erreur et de sang, de mensonge et de meurtre,
ce ne sont pas eux qui ont troublé l'eau. Nous, nous résistons aux
séditions et aux erreurs des hérétiques, et c'est nous qui l'avons
troublée. Eh bien! loup, mange, mange, mon ami, et qu'un os te reste
au travers du gosier... Ils ne peuvent faire autrement; tel est le
monde et son Dieu. S'ils ont appelé Belzébut le maître de la maison,
traiteront-ils mieux les serviteurs? Et si la sainte Écriture est
appelée un livre d'hérétiques, comment nos livres pourraient-ils être
honorés? Le Dieu vivant est notre juge à nous tous; il mettra un jour
tout cela au clair, si nous devons en croire ce livre d'hérétiques,
qu'on appelle la sainte Écriture, qui tant de fois en a témoigné.
»Veuille Jésus-Christ, notre Dieu bien-aimé et le gardien de nos âmes
qu'il a rachetées par son sang précieux, conserver son petit troupeau
fidèle à sa sainte parole, afin qu'il augmente et croisse en grâce, en
lumière, en foi. Puisse-t-il daigner le soutenir contre les tentations
de Satan et du monde, et prendre enfin en pitié ses gémissemens
profonds et l'attente pleine d'angoisses dans laquelle il soupire vers
l'heureux jour de la glorieuse venue de son Sauveur, en sorte que
les fureurs et les morsures meurtrières des serpens cessent enfin, et
que pour les enfans de Dieu commence la révélation de la liberté et
béatitude qu'ils espèrent et qu'ils attendent en patience. Amen. Amen.»
CHAPITRE VII.
Maladies.—Désir de la mort et du jugement.—Mort, 1546.
«Le mal de dents et le mal d'oreilles sont bien cruels; j'aimerais
mieux la peste et le mal français[r162]. Lorsque j'étais à Cobourg,
en 1530, je souffrais d'un bruit et d'un sifflement dans les oreilles:
c'était comme du vent qui me sortait de la tête... Le diable est pour
quelque chose là-dedans.
[r162] Tischreden, 356.
»Il faut manger et boire du vin quand on est malade.» Il se traita
ainsi à Smalkalde, en 1537.
Un homme se plaignait de la gale; Luther lui dit[r163]: «Je voudrais
bien changer avec vous; je vous donnerais dix florins de retour.
Vous ne savez pas combien c'est une chose pénible que le vertige.
Aujourd'hui je ne puis lire de suite une lettre entière, pas même deux
ou trois lignes du Psautier. Le bourdonnement recommence dans les
oreilles, au point que souvent je suis près de tomber sur mon banc. La
gale, au contraire, est chose utile, etc.»
[r163] _Ibid._ 357.
Après avoir prêché à Smalkalde, et dîné ensuite, il éprouva les
douleurs de la pierre[a76], et pria avec ardeur[r164]: «O mon Dieu, mon
seigneur Jésus! tu sais avec quel zèle j'ai enseigné ta parole. _Si
est pro gloriâ nominis tui_, viens à mon secours; sinon, ferme-moi les
yeux. _Ego moriar inimicus inimicis tuis._ Je meurs dans la haine de ce
scélérat de pape, qui s'est élevé au-dessus du Christ.» Et il composa à
l'instant, sur ce sujet, quatre vers latins.
[r164] _Ibid._ 362.
«Ma tête est si variable et si faible que je ne puis rien écrire ni
lire, surtout à jeun.» (9 février 1543. Voyez aussi le 16 août.)
«Je suis faible et fatigué de vivre, et je songe à dire adieu au monde,
qui est maintenant tout au malin. Que le Seigneur m'accorde une bonne
heure et un heureux passage. Amen.» (14 mars.)
_A Amsdorf._—«Je t'écris après souper, car à jeun je ne puis sans
danger jeter les yeux sur un livre; je m'étonne fort de cette maladie,
et ne sais si c'est un soufflet de Satan ou si ce n'est que faiblesse
de nature.» (18 août 1543.)
«Je crois que ma véritable maladie, c'est la vieillesse, ensuite la
violence des travaux et des pensées, mais surtout les coups de Satan;
c'est ce dont toute la médecine du monde ne me guérira pas[a77].» (7
novembre 1543.)
_A Spalatin._—«Je t'avoue que, dans toute ma vie et dans toutes les
affaires de l'Évangile, je n'ai jamais eu d'année plus troublée que
celle qui vient de finir. J'ai une terrible affaire avec les juristes,
au sujet des mariages clandestins; ceux que j'avais cru devoir être
de fidèles amis de l'Évangile, je trouve en eux des ennemis cruels.
Penses-tu que ce ne soit pas pour moi un supplice, je te le demande,
mon cher Spalatin?» (30 janvier 1544.)
«Je suis paresseux, fatigué, froid, c'est-à-dire vieux et inutile. J'ai
achevé ma route; reste seulement que le Seigneur me réunisse à mes
pères, et rende à la pourriture et aux vers ce qui leur appartient.
Me voilà rassasié de vie, si cela peut s'appeler de la vie. Prie
pour moi, afin que l'heure de mon passage soit agréable à Dieu, et à
moi salutaire. Je ne m'occupe plus de l'Empereur et de l'Empire, que
pour les recommander à Dieu dans mes prières. Le monde me semble être
venu à sa dernière heure et avoir vieilli comme un vêtement, selon
l'expression du psalmiste; voici l'heure qu'il en faut changer.» (5
décembre 1544.)
«Si j'avais su au commencement que les hommes fussent si ennemis de
la parole de Dieu, je me serais tu certainement et tenu tranquille.
J'imaginais qu'ils ne péchaient que par ignorance[r165].»
[r165] _Ibid._ 6.
Il disait une fois[r166]: «La noblesse, les bourgeois, les paysans,
je dirais presque tout homme, pense connaître beaucoup mieux l'Évangile
que le docteur Luther ou que saint Paul même. Ils méprisent les
pasteurs, ou plutôt le Seigneur et Maître des pasteurs...
[r166] _Ibid._ 5.
»Les nobles veulent gouverner, et cependant ils ne peuvent rien
comprendre. Le pape sait et peut gouverner par le fait. Le plus petit
papiste est plus capable de gouverner que dix des nobles qui sont à la
cour, ne leur en déplaise.»
On disait un jour à Luther que, dans l'évêché de Wurtzbourg, il y avait
six cents riches cures qui étaient vacantes[r167].—«Il ne résultera
rien de bon de tout cela, dit-il. Il en sera de même chez nous, si
nous continuons de mépriser la parole de Dieu et ses serviteurs... Si
je voulais devenir riche, je n'aurais qu'à ne point prêcher... Les
visiteurs ecclésiastiques demandaient aux paysans pourquoi ils ne
voulaient point nourrir leurs pasteurs? eux qui pourtant entretenaient
des gardeurs de vaches et de porcs. «Oh! répondirent-ils, nous avons
besoin d'un berger; nous ne pourrions pas nous en passer.» Ils
croyaient pouvoir se passer de pasteurs.»
[r167] _Ibid._ 5, verso.