Au mois de janvier 1532, Luther tomba dangereusement malade. Le médecin

le crut menacé d'une attaque d'apoplexie[r145]. Mélanchton et Rorer,

assis près de son lit, ayant parlé de la joie que la nouvelle de sa

mort causerait sans doute aux papistes, il leur dit avec assurance: «Je

ne mourrai pas encore, je le sais certainement. Dieu ne confirmera

point à présent l'abominable papisme par ma mort. Il ne voudra point

après celle de Zwingli et d'Œcolampade, accorder aux papistes un

nouveau sujet de triomphe. Satan, il est vrai, ne songe qu'à me

tuer; il ne me quitte d'un pas. Mais ce n'est pas sa volonté qui

s'accomplira: ce sera celle du Seigneur.»

[r145] Ukert, t. I, 320.

«Ma maladie, qui consiste dans des vertiges et autres choses, n'est

point naturelle; ce que je puis prendre ou faire ne me sert à rien,

quoique j'observe avec soin les conseils de mon médecin[r146].»

[r146] Tischreden, 210.

En 1536, il maria à Torgau le duc Philippe de Poméranie à la sœur de

l'Électeur[r147]. Au milieu de la cérémonie, l'anneau nuptial échappa

de sa main et roula par terre. Il eut un mouvement de terreur, mais se

rassura aussitôt en disant: «Écoute, diable, cela ne te regarde pas,

c'est peine perdue,» et il continua de prononcer les paroles de la

bénédiction.

[r147] Ukert, t. I, 322.

Pendant que le docteur Luther causait à table avec quelques-uns, sa

femme sortit et tomba en défaillance[r148]. Lorsqu'elle revint à

elle, le docteur lui demanda quelles pensées elle avait eues. Elle

raconta comme elle avait éprouvé des tentations toutes particulières

qui sont les signes certains de la mort, et qui frappent au cœur

plus sûrement qu'une balle ou une flèche... «Celui qui éprouve de

telles tentations, dit-il, je lui donnerai un bon conseil, c'est de

penser à quelque chose de gai, de boire un bon coup, de jouer et de

prendre quelque passe-temps, ou bien de s'attacher à quelque occupation

honorable. Mais le meilleur remède, c'est de croire en Jésus-Christ.»

[r148] Tischreden, 229.

«Quand le diable me trouve oisif et que je ne pense point à la parole

de Dieu, alors il me fait venir un scrupule, comme si je n'avais pas

bien enseigné, comme si c'était moi qui eusse renversé et détruit

les autorités, et causé par ma doctrine tant de scandales et de

troubles[r149]. Mais quand je ressaisis la parole de Dieu, alors j'ai

gagné la partie. Je me défends contre le diable et je dis: Qu'importe

à Dieu tout le monde, quelque grand qu'il puisse être? Il en a établi

son Fils seigneur et roi. Si le monde veut le renverser du trône,

Dieu le bouleversera et le mettra en cendre; car il dit lui-même:

«C'est mon fils, vous devez l'écouter.» Maintenant, ô rois, apprenez;

disciplinez-vous, juges de la terre (l'_erudimini_ de la Vulgate est

moins fort).

[r149] _Ibid._ 8.

»Le diable s'efforce surtout de nous arracher du cœur l'article de la

rémission des péchés. _Quoi!_ dit-il, _vous prêchez ce qu'aucun homme

n'a enseigné dans tant de siècles! si cela déplaisait à Dieu?_...

»La nuit, quand je me réveille, le diable vient bientôt, dispute avec

moi et me donne d'étranges pensées, jusqu'à ce que je m'anime et que je

lui dise: Baise mon c..! Dieu n'est pas irrité comme tu le dis[r150].

[r150] _Ibid._ 218.

»Aujourd'hui, comme je m'éveillai, le diable vint, voulut disputer,

et il me disait: «Tu es un pécheur[r151].»—Je répliquai: Dis-moi

quelque chose de nouveau, démon; je savais déjà cela... J'ai assez

de péchés réels, sans ceux que tu inventes...—Il insistait encore:

«Qu'as-tu fait des cloîtres dans ce monde?»—A quoi je répondis: Que

t'importe? Tu vois bien que ton culte sacrilége subsiste toujours.»

[r151] _Ibid._ 220.

Un jour que l'on parlait à souper du sorcier Faust, Luther dit

sérieusement[r152]: «Le diable n'emploie pas contre moi le secours

des enchanteurs. S'il pouvait me nuire par là, il l'aurait fait depuis

long-temps. Il m'a déjà souvent tenu par la tête; mais il a pourtant

fallu qu'il me laissât aller. J'ai bien éprouvé quel compagnon c'est

que le diable; il m'a souvent serré de si près que je ne savais si

j'étais mort ou vivant. Quelquefois il m'a jeté dans le désespoir au

point que j'ignorais même s'il y avait un Dieu, et que je doutais

complètement de notre cher Seigneur. Mais avec la parole de Dieu, etc.

[r152] _Ibid._ 12.

»Le diable me fait regarder la loi, le péché et la mort. Il me présente

cette trinité, et s'en sert pour me tourmenter[r153].

[r153] _Ibid._ 220.

»Le diable nous a juré la mort, mais il mordra dans une noix

creuse[r154].

[r154] _Ibid._ 362.

»La tentation de la chair est petite chose; la moindre femme dans

la maison peut guérir cette maladie[r155]. Eustochia aurait guéri

saint Jérôme. Mais Dieu nous garde des grandes tentations qui touchent

l'éternité! Alors on ne sait point si Dieu est le diable, ou si le

diable est Dieu. Ces tentations ne sont point passagères.

[r155] _Ibid._ 318.

»Si je tombe en pensées qui ne touchent que le monde ou la maison, je

prends un psaume ou quelques mots de Saint-Paul, et je dors par-dessus;

mais celles qui viennent du diable me coûtent davantage; je ne puis

m'en tirer qu'avec quelque bonne farce[r156].

[r156] _Ibid._ 226.

»Le grain d'orge a beaucoup à souffrir des hommes[5]. D'abord on le

jette dans la terre pour qu'il y pourrisse; ensuite, quand il est mûr,

on le coupe, on le bat en grange et on le sèche, on le fait cuire pour

en tirer de la bière, et le faire avaler aux ivrognes[r157]. Le

lin est aussi martyr à sa manière. Quand il est mûr, on l'arrache,

on le rouit, on le sèche, on le bat, on le teille, on le sérance, on

le file, on le tisse, on en fabrique de la toile pour en faire des

chemises, des souquenilles, etc. Quand celles-ci sont déchirées, l'on

en fait des torchons, ou l'on y met des emplâtres pour être appliquées

sur les plaies, les abcès; l'on en fait des mèches, ou bien on les

vend au papetier qui les broie, les dissout, et en fait du papier. Ce

papier sert à écrire, à imprimer, à faire des jeux de cartes; enfin il

est déchiré et employé aux plus vils usages. Ces plantes, ainsi que

d'autres créatures qui nous sont très utiles, ont beaucoup à souffrir;

les chrétiens bons et pieux ont de même beaucoup à endurer des méchans

et des impies.»

[5] Voyez la belle ballade anglaise sur le martyre de

_Barleycorn_.

[r157] _Ibid._ 216.

«Quand le diable vient me trouver la nuit, je lui tiens ce

discours[r158]: Diable, je dois dormir maintenant; car c'est le

commandement et l'ordre de Dieu que nous travaillions le jour, et que

nous dormions la nuit. S'il m'accuse d'être un pécheur, je lui dis pour

lui faire dépit: _Sancte Satane, ora pro me!_ ou bien: _Medice, cura te

ipsum_.»

[r158] _Ibid._ 227.

«Si vous prêchez celui qui est tenté, il vous faut tuer Moïse et le

lapider. Si au contraire il revient à lui et oublie la tentation, qu'on

lui prêche la loi. _Alioqui afflicto non est addenda afflictio._

»... La meilleure manière de chasser le diable, si on ne peut le faire

avec les paroles de la sainte Écriture, c'est de lui adresser des mots

piquans et pleins de moquerie.»

«On peut consoler les gens affligés de tentations en leur donnant à

manger et à boire; mais le remède ne réussirait pas pour tous, surtout

pour les jeunes gens[r159]. Pour moi qui suis vieux, un bon coup

pourrait chasser les tentations et me faire dormir un somme.»

[r159] _Ibid._ 231.

«La meilleure médecine contre les tentations, c'est de parler d'autre

chose, de Marcolphe, d'Eulenspiegel, et d'autres farces de ce genre,

etc.—Le diable est un esprit triste, la musique le fait fuir bien

loin[r160].»

[r160] _Ibid._ 238.

Le morceau important qu'on va lire est en quelque sorte le récit de la

guerre opiniâtre que Satan aurait faite à Luther pendant toute sa vie.

_Préface du docteur Martin Luther, écrite par lui avant sa

mort[r161]._—«Quiconque lira avec attention l'histoire ecclésiastique,

les livres des saints Pères, et particulièrement la Bible, verra

clairement que depuis le commencement de l'Église les choses se sont

toujours passées de la même manière. Toutes les fois que la Parole

s'était fait entendre et que Dieu s'était rassemblé un petit troupeau,

le diable s'est bien vite aperçu de la lumière divine, et s'est mis

à siffler, souffler, tempêter de tous les coins, essayant de toutes

ses forces s'il pourrait l'éteindre. On avait beau boucher un ou deux

trous, il en trouvait un autre, soufflait toujours et faisait rage. Il

n'y a encore eu aucune fin à cela, et il n'y en n'aura pas jusqu'au

jour du Jugement.

[r161] Luth. Werke, t. II, 1.

»Je tiens qu'à moi seul (pour ne point parler des anciens) j'ai essuyé

plus de vingt ouragans, vingt assauts du diable. D'abord j'ai eu contre

moi les papistes. Tout le monde, je crois, sait à peu près combien de

tempêtes, de bulles et de livres le diable a lâchés par eux contre moi,

de quelle façon lamentable ils m'ont déchiré, dévoré, mis à rien. Il

est vrai que moi-même je soufflais quelque peu contre eux; mais cela ne

servait de rien; les enragés soufflaient encore plus, et vomissaient

feu et flammes. Il en a été ainsi jusqu'à ce jour sans interruption.

»J'avais un instant cessé de craindre cette tempête du diable,

lorsqu'il se fit jour par un nouveau trou, par Münzer et sa révolte

qui faillit m'éteindre la lumière. Le Christ bouche encore ce trou-là,

et le voilà qui par Carlostad casse des carreaux à ma fenêtre, le

voilà qui mugit et tourbillonne, au point de me faire croire qu'il

allait emporter lumière, cire et mèche à la fois. Mais Dieu fut en

aide à sa pauvre lumière; il ne permit point qu'elle fût éteinte.

Alors vinrent les sacramentaires et les anabaptistes, qui brisèrent

portes et fenêtres pour en finir de cette lumière, et qui la mirent de

nouveau dans le plus grand danger. Dieu merci, leur volonté fut trompée

également.

»D'autres encore ont tempêté contre les anciens maîtres, contre le pape

et contre Luther à la fois, tels que Servet, Campanus..... Quant à ceux

enfin qui ne m'ont point assailli publiquement par des livres imprimés,

mais dont il m'a fallu essuyer en particulier les écrits et discours

remplis de venin, je ne les mettrai pas ici en ligne de compte. Il

me suffit de montrer que j'ai dû apprendre par expérience (je n'en

voulais pas croire les histoires) que l'Église, pour l'amour de sa

chère Parole, de sa bienheureuse lumière, ne peut avoir de repos, mais

qu'elle doit attendre incessamment de nouvelles tempêtes du diable,

comme cela s'est vu depuis le commencement.

»Et quand je devrais vivre encore cent ans, quand j'aurais apaisé les

tempêtes d'autrefois et d'aujourd'hui, quand je pourrais encore apaiser

celles qui viendront, je vois clairement que cela ne donnerait pas

le repos à nos descendans, aussi long-temps que le diable vivra et

régnera. C'est pourquoi je prie Dieu de m'accorder une petite heure

d'état de grâce; je ne demande pas de rester en vie plus long-temps.

»Vous qui viendrez après nous, priez Dieu aussi avec ferveur, pratiquez

assidument sa parole, conservez bien la pauvre chandelle de Dieu; car

le diable ne dort ni ne chôme, et il ne mourra pas non plus avant le

jugement dernier. Toi et moi, nous mourrons, et quand nous serons

morts, lui il n'en restera pas moins tel qu'il a toujours été, toujours

tempêtant contre l'Évangile...

»Je le vois de loin qui gonfle ses joues à en devenir tout rouge, qui

souffle et qui fait fureur; mais notre Seigneur Jésus-Christ, qui, dès

le commencement, lui a donné un coup de poing sur cette joue gonflée,

le combat maintenant encore, et le combattra toujours. Il ne peut pas

en avoir menti, quand il dit: «Je serai auprès de vous jusqu'à la fin

du monde,» et «Les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre mon

Église;» et dans saint Jean: «Mes brebis ne périront jamais; personne

ne les arrachera de ma main»; et dans saint Mathieu, X: «Tous les

cheveux de votre tête sont comptés; c'est pourquoi ne craignez pas ceux

qui tuent le corps.»

«Néanmoins, il nous est commandé de veiller et de garder sa lumière

tant qu'il est en nous. Il est dit: «_Vigilate_; le diable est un lion

rugissant qui tourne autour et qui veut nous dévorer.» Tel il était

quand saint Pierre disait cela, et tel il sera encore jusqu'à la fin du

monde.....»

(Luther revient ensuite à parler du secours de Dieu sans lequel tous

nos efforts seraient vains, et il continue ainsi:) «Toi et moi nous

n'étions rien il y a mille ans, et cependant l'Église a été sauvée sans

nous: elle l'a été par celui de qui il est dit: _Heri et hodiè_. De

même à présent ce n'est pas nous qui conservons l'Église, car nous ne

pouvons atteindre le diable qui est dans le pape, les séditieux et les

mauvaises gens; elle périrait sous nos yeux, et nous-mêmes avec elle,

n'était quelqu'autre qui conserve tout. Il nous faut laisser faire

celui de qui nous lisons: _Qui erit, ut hodiè_.....

»C'est une chose lamentable de voir notre orgueil et notre audace

après les terribles et honteux exemples de ceux qui, dans leur vanité,

avaient cru que l'Église était bâtie sur eux. Comment a fini ce Münzer

(pour ne parler que de ce temps), lui qui pensait que l'Église ne

pouvait exister s'il n'était là pour la porter et la gouverner? Et

tout récemment encore, les anabaptistes n'ont-ils pas été pour nous

un avertissement assez terrible pour nous rappeler combien un diable

plus subtil encore est près de nous, combien nos belles pensées sont

dangereuses, et comme il est nécessaire (selon le conseil d'Isaïe) que

nous regardions dans nos mains quand nous ramassons quelque chose, pour

voir si c'est Dieu ou une idole, si c'est de l'or ou de l'argile?

»Mais tous ces avertissemens sont perdus; nous vivons en pleine

sécurité. Oui, sans doute le diable est loin de nous; nous n'avons rien

de cette chair, qui était même en saint Paul, et dont il ne pouvait

se défendre malgré tous ses efforts (Rom. VII). Nous, nous sommes des

héros, nous n'avons pas à nous mettre en peine de la chair et de la

pensée; nous sommes de purs esprits, nous tenons captifs la chair et

le diable à la fois, et tout ce qui nous vient dans la tête, c'est

immanquablement inspiration du Saint-Esprit; aussi cela tourne-t-il si

bien à la fin que le cheval et le cavalier se cassent le cou.

»Les papistes, je le sais, me diront ici: «Eh bien! tu le vois; c'est

toi-même qui te plains des troubles et des séditions? Qui en est

cause, si ce n'est toi et ta doctrine?» Voilà le bel artifice par

lequel ils pensent renverser de fond en comble la doctrine de Luther.

Il n'importe! Qu'ils calomnient, qu'ils mentent tant qu'ils voudront;

il faudra bien qu'ils se taisent. D'après ce grand argument, tous les

prophètes auraient été également des hérétiques et des séditieux,

car ils furent tenus pour tels par leur propre peuple; comme tels ils

furent persécutés, et la plupart mis à mort.

»Jésus-Christ lui-même, notre Seigneur, fut obligé de s'entendre dire

par les Juifs, et en particulier par les pontifes, les pharisiens,

les scribes, etc., par ceux qui étaient les plus hauts en pouvoir,

qu'il avait le diable en lui, qu'il chassait les diables par d'autres

diables, qu'il était un samaritain, le compagnon des publicains et des

pécheurs. Il fut même à la fin condamné à mourir sur la croix comme

blasphémateur et séditieux. «Lequel d'entre les prophètes, disait saint

Étienne aux Juifs qui allaient le lapider, lequel vos pères n'ont-ils

pas persécuté et tué? Et vous, leurs descendans, vous avez vendu et tué

le juste dont ces prophètes avaient annoncé la venue.»

»Les apôtres et les disciples n'ont pas été plus heureux que leur

maître; les prédictions qu'il leur avait faites se sont accomplies...

»S'il en est ainsi, et l'Écriture en fait foi, pourquoi donc nous

étonner de ce que nous aussi qui, dans ces temps terribles, prêchons

Jésus-Christ et nous reconnaissons pour ses fidèles, nous soyons, à son

exemple, persécutés et condamnés comme hérétiques, comme séditieux?

Que sommes-nous à côté de ces génies sublimes, éclairés par le

Saint-Esprit, ornés de tant de dons admirables, et doués d'une foi si

forte?

»N'ayons donc pas honte des calomnies et des outrages dont nos

adversaires nous poursuivent. Que tout cela ne nous effraie point.

Mais regardons comme notre plus grande gloire de recevoir du monde le

même salaire que dès le commencement tous les saints en ont reçu pour

leurs fidèles services. Réjouissons-nous en Dieu de ce que nous aussi,

pauvres pécheurs et gens méprisés, nous avons été jugés dignes de

souffrir l'ignominie pour le nom du Christ...

»Les papistes, avec leur grand argument, ressemblent à un homme qui

dirait que si Dieu n'avait pas créé de bons anges, il n'y aurait pas eu

de diables; car c'est des bons anges que ceux-ci sont venus. De même,

Adam accusa Dieu de lui avoir donné une femme, car si Dieu n'avait

pas créé Adam et Ève, ils n'auraient pas péché. Il résulterait de ce

beau raisonnement que Dieu seul fût pécheur, et qu'Adam et ses enfans

fussent tous purs, pieux et saints.»

«Il est sorti de la doctrine de Luther beaucoup d'esprits de trouble et

de révolte, disent-ils. Donc la doctrine de Luther vient du diable.»

Mais saint Jean dit aussi (I, 2.): «Ils sont sortis d'entre nous, mais

ils n'étaient point des nôtres.» Judas était parmi les disciples de

Jésus-Christ; donc (d'après leur argument), Jésus-Christ est un diable.

Jamais hérétique n'est sorti d'entre les païens; ils sont tous venus de

la sainte Église chrétienne; l'Église serait donc l'ouvrage du diable.

»Il en fut de même de la Bible sous le pape; on l'appelait publiquement

un livre d'hérétiques, et on l'accusait de prêter appui aux opinions

les plus condamnables. Encore aujourd'hui ils crient: «L'Église,

l'Église, contre et par-dessus la Bible!» Emser, l'homme sage, ne sut

même trop dire s'il était bon que la Bible fût traduite en allemand;

peut-être ne savait-il pas non plus s'il était bon qu'elle eût été

jamais écrite en hébreu, en grec ou en latin; elle et l'Église ne sont

pas en trop bon accord.

»Si donc la Bible, le livre et la parole du Saint-Esprit, a de telles

choses à endurer d'eux, pourquoi nous, ne supporterions-nous pas à plus

forte raison qu'ils nous imputent toutes les hérésies et les séditions

qui éclatent? L'araignée tire son poison de la belle et aimable rose où

l'abeille ne trouve que miel; est-ce la faute de la fleur, si son miel

devient du poison dans l'araignée?

»C'est, comme dit le proverbe: «Chien qu'on veut battre a mangé du

cuir», ou, comme dit finement Ésope: «La brebis que le loup veut

manger a troublé l'eau, quoiqu'elle soit au bas du courant.» Eux, qui

ont rempli l'Église d'erreur et de sang, de mensonge et de meurtre,

ce ne sont pas eux qui ont troublé l'eau. Nous, nous résistons aux

séditions et aux erreurs des hérétiques, et c'est nous qui l'avons

troublée. Eh bien! loup, mange, mange, mon ami, et qu'un os te reste

au travers du gosier... Ils ne peuvent faire autrement; tel est le

monde et son Dieu. S'ils ont appelé Belzébut le maître de la maison,

traiteront-ils mieux les serviteurs? Et si la sainte Écriture est

appelée un livre d'hérétiques, comment nos livres pourraient-ils être

honorés? Le Dieu vivant est notre juge à nous tous; il mettra un jour

tout cela au clair, si nous devons en croire ce livre d'hérétiques,

qu'on appelle la sainte Écriture, qui tant de fois en a témoigné.

»Veuille Jésus-Christ, notre Dieu bien-aimé et le gardien de nos âmes

qu'il a rachetées par son sang précieux, conserver son petit troupeau

fidèle à sa sainte parole, afin qu'il augmente et croisse en grâce, en

lumière, en foi. Puisse-t-il daigner le soutenir contre les tentations

de Satan et du monde, et prendre enfin en pitié ses gémissemens

profonds et l'attente pleine d'angoisses dans laquelle il soupire vers

l'heureux jour de la glorieuse venue de son Sauveur, en sorte que

les fureurs et les morsures meurtrières des serpens cessent enfin, et

que pour les enfans de Dieu commence la révélation de la liberté et

béatitude qu'ils espèrent et qu'ils attendent en patience. Amen. Amen.»

CHAPITRE VII.

Maladies.—Désir de la mort et du jugement.—Mort, 1546.

«Le mal de dents et le mal d'oreilles sont bien cruels; j'aimerais

mieux la peste et le mal français[r162]. Lorsque j'étais à Cobourg,

en 1530, je souffrais d'un bruit et d'un sifflement dans les oreilles:

c'était comme du vent qui me sortait de la tête... Le diable est pour

quelque chose là-dedans.

[r162] Tischreden, 356.

»Il faut manger et boire du vin quand on est malade.» Il se traita

ainsi à Smalkalde, en 1537.

Un homme se plaignait de la gale; Luther lui dit[r163]: «Je voudrais

bien changer avec vous; je vous donnerais dix florins de retour.

Vous ne savez pas combien c'est une chose pénible que le vertige.

Aujourd'hui je ne puis lire de suite une lettre entière, pas même deux

ou trois lignes du Psautier. Le bourdonnement recommence dans les

oreilles, au point que souvent je suis près de tomber sur mon banc. La

gale, au contraire, est chose utile, etc.»

[r163] _Ibid._ 357.

Après avoir prêché à Smalkalde, et dîné ensuite, il éprouva les

douleurs de la pierre[a76], et pria avec ardeur[r164]: «O mon Dieu, mon

seigneur Jésus! tu sais avec quel zèle j'ai enseigné ta parole. _Si

est pro gloriâ nominis tui_, viens à mon secours; sinon, ferme-moi les

yeux. _Ego moriar inimicus inimicis tuis._ Je meurs dans la haine de ce

scélérat de pape, qui s'est élevé au-dessus du Christ.» Et il composa à

l'instant, sur ce sujet, quatre vers latins.

[r164] _Ibid._ 362.

«Ma tête est si variable et si faible que je ne puis rien écrire ni

lire, surtout à jeun.» (9 février 1543. Voyez aussi le 16 août.)

«Je suis faible et fatigué de vivre, et je songe à dire adieu au monde,

qui est maintenant tout au malin. Que le Seigneur m'accorde une bonne

heure et un heureux passage. Amen.» (14 mars.)

_A Amsdorf._—«Je t'écris après souper, car à jeun je ne puis sans

danger jeter les yeux sur un livre; je m'étonne fort de cette maladie,

et ne sais si c'est un soufflet de Satan ou si ce n'est que faiblesse

de nature.» (18 août 1543.)

«Je crois que ma véritable maladie, c'est la vieillesse, ensuite la

violence des travaux et des pensées, mais surtout les coups de Satan;

c'est ce dont toute la médecine du monde ne me guérira pas[a77].» (7

novembre 1543.)

_A Spalatin._—«Je t'avoue que, dans toute ma vie et dans toutes les

affaires de l'Évangile, je n'ai jamais eu d'année plus troublée que

celle qui vient de finir. J'ai une terrible affaire avec les juristes,

au sujet des mariages clandestins; ceux que j'avais cru devoir être

de fidèles amis de l'Évangile, je trouve en eux des ennemis cruels.

Penses-tu que ce ne soit pas pour moi un supplice, je te le demande,

mon cher Spalatin?» (30 janvier 1544.)

«Je suis paresseux, fatigué, froid, c'est-à-dire vieux et inutile. J'ai

achevé ma route; reste seulement que le Seigneur me réunisse à mes

pères, et rende à la pourriture et aux vers ce qui leur appartient.

Me voilà rassasié de vie, si cela peut s'appeler de la vie. Prie

pour moi, afin que l'heure de mon passage soit agréable à Dieu, et à

moi salutaire. Je ne m'occupe plus de l'Empereur et de l'Empire, que

pour les recommander à Dieu dans mes prières. Le monde me semble être

venu à sa dernière heure et avoir vieilli comme un vêtement, selon

l'expression du psalmiste; voici l'heure qu'il en faut changer.» (5

décembre 1544.)

«Si j'avais su au commencement que les hommes fussent si ennemis de

la parole de Dieu, je me serais tu certainement et tenu tranquille.

J'imaginais qu'ils ne péchaient que par ignorance[r165].»

[r165] _Ibid._ 6.

Il disait une fois[r166]: «La noblesse, les bourgeois, les paysans,

je dirais presque tout homme, pense connaître beaucoup mieux l'Évangile

que le docteur Luther ou que saint Paul même. Ils méprisent les

pasteurs, ou plutôt le Seigneur et Maître des pasteurs...

[r166] _Ibid._ 5.

»Les nobles veulent gouverner, et cependant ils ne peuvent rien

comprendre. Le pape sait et peut gouverner par le fait. Le plus petit

papiste est plus capable de gouverner que dix des nobles qui sont à la

cour, ne leur en déplaise.»

On disait un jour à Luther que, dans l'évêché de Wurtzbourg, il y avait

six cents riches cures qui étaient vacantes[r167].—«Il ne résultera

rien de bon de tout cela, dit-il. Il en sera de même chez nous, si

nous continuons de mépriser la parole de Dieu et ses serviteurs... Si

je voulais devenir riche, je n'aurais qu'à ne point prêcher... Les

visiteurs ecclésiastiques demandaient aux paysans pourquoi ils ne

voulaient point nourrir leurs pasteurs? eux qui pourtant entretenaient

des gardeurs de vaches et de porcs. «Oh! répondirent-ils, nous avons

besoin d'un berger; nous ne pourrions pas nous en passer.» Ils

croyaient pouvoir se passer de pasteurs.»

[r167] _Ibid._ 5, verso.

Mémoires de Luther écrits par lui-même, Tome II · 第 9 / 18 段