«Les paysans ne sont pas dignes de tant de fruits que porte la

terre[r120]. Je remercie plus notre Seigneur pour un arbre que

tous les paysans pour tous leurs champs. Ah! _domine doctor_, dit

Mélanchton, exceptez-en quelques-uns, tels qu'Adam, Noë, Abraham,

Isaac.»

[r120] _Ibid._ 52.

«Le docteur Jonas disait à souper: Ah! comme saint Paul parle

magnifiquement de sa mort. Je ne puis pourtant le croire[r121].—Il

me semble aussi, dit le docteur Luther, que saint Paul lui-même ne

pouvait penser sur cette matière avec autant de force qu'il parlait;

moi-même, malheureusement, je ne puis sur cet article croire aussi

fortement que prêcher, parler et écrire, aussi fortement que d'autres

gens s'imaginent que je crois. Et il ne serait peut-être pas bon que

nous fissions tout ce que Dieu commande, car c'en serait fait de sa

divinité; il se trouverait menteur, et ne pourrait rester véridique

dans ses paroles.»

[r121] _Ibid._ 137.

«Un méchant et horrible livre contre la sainte Trinité ayant été publié

par l'impression, en 1532, le docteur Martin Luther dit[r122]: «Ces

esprits chimériques ne croient pas que d'autres gens aient eu aussi des

tentations sur cet article. Mais pourquoi opposer ma pensée à la parole

de Dieu et au Saint-Esprit (_opponere meam cogitationem verbo Dei, et

spiritui sancto_)? Cette opposition ne soutient pas l'examen.»

[r122] _Ibid._ 70.

La femme du docteur lui disait[r123]: «Seigneur docteur, d'où vient

que sous la papauté nous priions si souvent et avec tant de ferveur,

tandis qu'aujourd'hui notre prière est tout-à-fait froide, et nous

prions rarement?» Le docteur répondit: «Le diable pousse sans cesse

ses serviteurs à pratiquer diligemment son culte.»

[r123] _Ibid._ 150.

Le docteur Martin Luther exhortait sa femme à lire et écouter avec soin

la parole de Dieu, particulièrement le psautier[r124]. Elle répondit

qu'elle l'écoutait suffisamment, et en lisait chaque jour; qu'elle

pourrait même, s'il plaisait à Dieu, en répéter beaucoup de choses.

Le docteur soupira et dit: «Ainsi commence le dégoût de la parole de

Dieu. C'est le signe d'un mal futur. Il viendra de nouveaux livres, et

la sainte Écriture sera méprisée, jetée dans un coin, et comme on dit:

sous la table.»

[r124] _Ibid._

Luther demandait à sa femme si elle aussi croyait qu'elle fût sainte?

Elle s'en étonna, et dit: «Comment puis-je être sainte, je suis une

grande pécheresse.» Il dit alors: «Voyez pourtant l'horreur de la

doctrine papale, comme elle a blessé les cœurs et préoccupé tout

l'homme intérieur. Ils ne sont plus capables de rien voir, hors la

piété et la sainteté personnelle et extérieure des œuvres que l'homme

même fait pour soi.»

«Le _Pater noster_ et la foi, me rassurent contre le diable[r125].

Ma petite Madeleine et mon petit Jean prient en outre pour moi, ainsi

que beaucoup d'autres chrétiens... J'aime ma Catherine, je l'aime plus

que moi-même, car je voudrais mourir plutôt que de lui voir arriver du

mal à elle et à ses enfans; j'aime aussi mon Seigneur Jésus-Christ qui,

par pure miséricorde, a versé son sang pour moi; mais ma foi devrait

être beaucoup plus grande et plus vive. O mon Dieu! ne juge point ton

serviteur[r126]!»

[r125] _Ibid._ 135.

[r126] _Ibid._ 140.

«Ce qui ne contribue pas peu à affliger et tenter les cœurs, c'est que

Dieu semble capricieux et changeant. Il a donné à Adam des promesses et

des cérémonies, et cela a fini avec l'arc-en-ciel et l'arche de Noé.

Il a donné à Abraham la circoncision, à Moïse des signes miraculeux, à

son peuple la Loi; mais au Christ, et par le Christ, l'Évangile, qui

est considéré comme annulant tout cela. Et voilà que les Turcs effacent

cette voix divine, et disent: Votre loi durera bien quelque temps, mais

elle finira par être changée.» (Luther n'ajoute aucune réflexion.)

CHAPITRE VI.

Le diable.—Tentations.

«Une fois, dans notre cloître à Wittemberg, j'ai entendu distinctement

le bruit que faisait le diable. Comme je commençais à lire le psautier,

après avoir chanté matines, que j'étais assis, que j'étudiais et que

j'écrivais pour ma leçon, le diable vint et fit trois fois du bruit

derrière mon poêle, comme s'il en eût traîné un boisseau. Enfin, comme

il ne voulait point finir, je rassemblai mes petits livres et allai me

mettre au lit... Je l'entendis encore une nuit au-dessus de ma chambre

dans le cloître; mais comme je remarquai que c'était le diable, je n'y

fis pas attention et me rendormis.»

«Une jeune fille qui était l'amie du vieil économe à Wittemberg, se

trouvant malade, il se présenta à elle une vision comme si c'eût été

le Christ sous une forme belle et magnifique; elle y crut et se mit à

prier cette figure[r127]. On envoya en hâte au cloître chercher le

docteur Luther. Lorsqu'il eût vu la figure, qui n'était qu'un jeu et

une singerie du diable, il exhorta la fille à ne pas se laisser duper

ainsi. En effet, dès qu'elle eut craché au visage du fantôme, le diable

disparut, la figure se changea en un grand serpent qui courut à la

fille et la mordit à l'oreille, de sorte que le sang coula. Le serpent

s'évanouit bientôt. Le docteur Luther vit la chose de ses propres yeux,

avec beaucoup d'autres personnes.» (L'éditeur des Conversations ne dit

point tenir cette histoire de Luther.)

[r127] _Ibid._ 92, verso.

Un pasteur des environs de Torgau se plaignait à Luther que le

diable faisait la nuit, un bruit, un tumulte et un renversement

extraordinaires dans sa maison, qu'il lui cassait ses pots et sa

vaisselle de bois, lui jetait les morceaux à la tête, et riait ensuite.

Il faisait ce manége depuis un an, et ni sa femme, ni ses enfans ne

voulaient plus rester dans la maison[r128]. Luther dit au pasteur:

«Cher frère, sois fort dans le Seigneur, ne cède point à ce meurtrier

de diable. Si l'on n'a point invité et attiré cet hôte chez soi par

ses péchés, on peut lui dire: _Ego auctoritate divinâ hic sum pater

familias et vocatione cœlesti pastor ecclesiæ_; mais toi, diable, tu

te glisses dans cette maison comme un voleur et un meurtrier. Pourquoi

ne restes-tu pas dans le ciel? Qui t'a invité ici?»

[r128] _Ibid._ 208.

_Sur une possédée._ «Puisque ce diable est un esprit jovial, et

qu'il se moque de nous tout à son aise, il nous faut d'abord prier

sérieusement pour la jeune fille qui souffre ainsi à cause de nos

péchés. Ensuite il faut mépriser cet esprit et s'en rire, mais ne

pas aller l'éprouver par des exorcismes et autres choses sérieuses,

parce que la superbe diabolique se rit de tout cela. Persévérons dans

la prière pour la jeune fille et dans le mépris pour le diable, et

enfin, avec la grâce du Christ, il se retirera. Il serait bon aussi

que les princes voulussent réformer leurs vices, dans lesquels cet

esprit malin nous montre qu'il triomphe. Je te prie, puisque c'est une

chose digne d'être publiée, de t'informer exactement de toutes les

circonstances; pour écarter toute fraude, assure-toi si les pièces

d'or que cette fille avale sont de vraies pièces d'or, et de bon aloi.

Car j'ai été jusqu'à présent obsédé de tant de fourberies, de ruses,

de machinations, de mensonges, d'artifices, que je ne me prête plus

aisément à rien croire que je n'aie vu faire et dire.» (5 août 1536.)

«Que ce pasteur n'ait pas la conscience troublée de ce qu'il a enseveli

cette femme qui s'était tuée elle-même, si toutefois elle s'est tuée.

Je connais beaucoup d'exemples semblables, mais je juge ordinairement

que les gens ont été tués simplement et immédiatement par le diable,

comme un voyageur est tué par un brigand. Car, lorsqu'il est évident

que le suicide n'a pu avoir lieu naturellement, quand il s'agit d'une

corde, d'une ceinture ou (comme dans le cas dont tu me parles) d'un

voile pendant et sans nœud, qui ne tuerait pas même une mouche, il

faut croire, selon moi, que c'est le diable qui fascine les hommes et

leur fait croire qu'ils font toute autre chose, par exemple une prière;

et cependant le diable les tue. Néanmoins le magistrat fait bien de

punir avec la même sévérité, de peur que Satan ne prenne courage pour

s'introduire. Le monde mérite bien de tels avertissemens, puisqu'il

épicurise et pense que le démon n'est rien.» (1er décembre 1544.)

«Satan a voulu tuer notre prieur, en jetant sur lui un pan de mur. Mais

Dieu l'a miraculeusement sauvé.» (4 juillet 1524.)

«Les fous, les boiteux, les aveugles, les muets sont des hommes

chez qui les démons se sont établis. Les médecins qui traitent ces

infirmités, comme ayant des causes naturelles, sont des ignorans qui ne

connaissent point toute la puissance du démon.» (14 juillet 1528.)

»Il y a des lieux dans beaucoup de pays, où habitent les

diables[r129]. La Prusse a grand nombre de mauvais esprits. En

Suisse, non loin de Lucerne, sur une haute montagne, il y a un lac

qu'on appelle l'étang de Pilate; le diable y est établi d'une manière

terrible. Dans mon pays, il y a un étang situé de même. Si l'on y

jette une pierre, il s'élève un grand orage, et tout le pays tremble à

l'entour. C'est une habitation de diables qui y sont prisonniers.

[r129] _Ibid._ 212.

»Le diable a emporté à Sussen, le jour du vendredi saint, trois écuyers

qui s'étaient voués à lui.»(1538.)

Un jour de grand orage, Luther disait: «C'est le diable qui fait ce

temps-là; les vents ne sont autre chose que de bons ou de mauvais

esprits. Le diable respire et souffle[r130].»

[r130] _Ibid._ 219.

Deux nobles avaient juré de se tuer l'un l'autre (du temps de

Maximilien). Le diable ayant tué l'un d'eux dans son lit avec l'épée

de l'autre, le survivant fut amené sur la place publique. On enleva

la terre couverte par son ombre, et on le bannit du pays. C'est ce

qui s'appelle _mors civilis_. Le docteur Grégoire Bruck, chancelier de

Saxe, fit ce récit à Luther.

Suivent deux histoires de gens avertis d'avance qu'ils seraient

emportés par le diable, et qui, _quoiqu'ils eussent reçu le saint

sacrement, et qu'ils fussent gardés avec des cierges par leurs amis_

en prières, n'en furent pas moins emportés au jour et à l'heure

marqués[r131]. «Il a bien crucifié notre Seigneur lui-même. Mais,

pourvu qu'il n'emporte pas l'âme, tout va bien.»

[r131] _Ibid._ 214.

«Le diable promène les gens dans leur sommeil de côté et d'autre, de

sorte qu'ils font toute chose comme s'ils veillaient[r132]. Autrefois

les papistes, comme gens superstitieux, disaient que de tels hommes

devaient ne pas avoir été bien baptisés, ou qu'ils l'avaient peut-être

été par un prêtre ivre.»

[r132] _Ibid._ 213.

«Aux Pays-Bas et en Saxe, un chien monstrueux sent les gens qui doivent

mourir, et rôde autour[r133]...

[r133] _Ibid._ 221.

»Les moines conduisaient chez eux un possédé[r134]. Le diable qui

était en lui, dit aux moines: «O mon peuple, que t'ai-je fait!» _Popule

meus, quid feci tibi?_»

[r134] _Ibid._ 222.

On racontait à la table de Luther qu'un jour, dans une cavalcade de

gentilshommes, l'un d'eux s'était écrié en piquant des deux: «Au diable

le dernier!» Comme il avait deux chevaux, il en lâcha un; et celui-ci,

restant le dernier, le diable l'emporta avec lui dans les airs[r135].

Luther dit à cette occasion: «Il ne faut pas convier Satan à notre

table. Il vient sans avoir été prié. Tout est plein de diables autour

de nous; nous-mêmes, qui veillons et qui prions journellement, nous

avons assez affaire à lui.»

[r135] _Ibid._ 205.

«Un vieux curé, faisant un jour sa prière, entendit derrière lui le

diable qui voulait l'en empêcher, et qui grognait comme aurait fait

tout un troupeau de porcs[r136]. Le vieux curé, sans se laisser

effrayer, se retourna et lui dit: «Maître diable, il t'est bien advenu

ce que tu méritais; tu étais un bel ange, et te voilà maintenant un

vilain porc.» Aussitôt les grognemens cessèrent, car le diable ne peut

souffrir qu'on le méprise... La foi le rend faible comme un enfant.»

[r136] _Ibid._ 205.

«Le diable redoute la parole de Dieu. Il ne la peut mordre; il s'y

ébrèche les dents.»

«Un jeune vaurien, sauvage et emporté, buvait un jour avec quelques

compagnons dans un cabaret. Quand il n'eut plus d'argent, il dit

que s'il se trouvait quelqu'un qui lui payât un bon écot, il lui

vendrait son âme. Peu après, un homme entra dans le cabaret, se mit à

boire avec le vaurien, et lui demanda s'il était véritablement prêt

à vendre son âme. Celui-ci répondit hardiment oui, et l'homme lui

paya à boire toute la journée. Sur le soir, quand le garçon fut ivre,

l'inconnu dit aux autres qui étaient dans le cabaret: «Messieurs, qu'en

pensez-vous? si quelqu'un achète un cheval, la selle et la bride ne lui

appartiennent-elles pas aussi?» Les assistans s'effrayèrent beaucoup à

ces mots, et ne voulurent d'abord pas répondre, mais, comme l'étranger

les pressait, ils dirent à la fin: «Oui, la selle et la bride sont

aussi à lui.» Aussitôt le diable (car c'était lui), saisit le mauvais

sujet et l'emporta avec lui à travers le plafond, de sorte que l'on n'a

jamais su ce qu'il est devenu.»

Une autre fois, Luther raconta l'histoire d'un soldat, qui avait déposé

de l'argent chez son hôte, dans le Brandebourg[r137]. Cet hôte,

quand le soldat lui redemanda son argent, nia d'avoir rien reçu. Le

soldat furieux se jeta sur lui, et le maltraita, mais le fourbe le fit

arrêter par la justice et l'accusa d'avoir violé la _paix domestique_

(_hausfriede_). Pendant que le soldat était en prison, le diable vint

chez lui et lui dit: «Demain tu seras condamné à mort et exécuté. Si tu

me vends ton corps et ton âme, je te délivre.» Le soldat n'y consentit

point. Alors le diable lui dit: «Si tu ne veux pas, écoute au moins

le conseil que je te donne. Demain, quand tu seras devant les juges,

je me tiendrai près de toi, en bonnet bleu avec une plume blanche.

Demande alors aux juges qu'ils me laissent plaider ta cause, et je te

tirerai de là. Le lendemain, le soldat suivit le conseil du diable, et

comme l'hôte persistait à nier, l'avocat en bonnet bleu lui dit: «Mon

ami, comment peux-tu ainsi te parjurer? L'argent du soldat se trouve

dans ton lit, sous le traversin. Seigneurs échevins, envoyez-y et vous

verrez que je dis vrai.» Quand l'hôte entendit cela, il s'écria avec un

gros jurement: «Si j'ai reçu l'argent, je veux que le diable m'enlève

sur l'heure.» Mais les sergens envoyés à l'auberge trouvèrent l'argent

à la place indiquée, et l'apportèrent devant le tribunal. Alors l'homme

au bonnet bleu dit en ricanant: «Je savais bien que j'aurais l'un

des deux, le soldat ou l'aubergiste.» Il tordit le cou à celui-ci et

l'emporta dans les airs.—Luther, ayant conté l'histoire, ajouta qu'il

n'aimait pas qu'on jurât par le diable, comme faisaient beaucoup de

gens, «car, disait-il, le mauvais drôle n'est pas loin; l'on n'a pas

besoin de le peindre sur les murs pour qu'il soit présent.»

[r137] _Ibid._ 205.

«Il y avait à Erfurth deux étudians, dont l'un aimait si fort une jeune

fille, qu'il en serait devenu bientôt fou[r138]. L'autre, qui était

sorcier, sans que son camarade en sût rien, lui dit: «Si tu promets de

ne point lui donner un baiser et de ne point la prendre dans tes bras,

je ferai en sorte qu'elle vienne te trouver. Il la fit venir en effet.

L'amant, qui était un beau jeune homme, la reçut avec tant d'amour, et

il lui parlait si vivement, que le sorcier craignait toujours qu'il ne

l'embrassât; enfin il ne put se contenir. A l'instant même elle tomba

et mourut. Quand ils la virent morte, ils eurent grand'peur, et le

sorcier dit: «Employons notre dernière ressource.» Il fit si bien, que

le diable la reporta chez elle, et qu'elle continua de faire tout ce

qu'elle faisait auparavant dans la maison; mais elle était fort pâle et

ne parlait point. Au bout de trois jours, les parens allèrent trouver

les théologiens, et leur demandèrent ce qu'il fallait faire. A peine

ceux-ci eurent-ils parlé fortement à la fille, que le diable se retira

d'elle; le cadavre tomba raide avec une grande puanteur[a73].»

[r138] _Ibid._ 215.

«Le docteur Luc Gauric, le sorcier que vous avez fait venir d'Italie,

m'a souvent avoué que son maître conversait avec le diable[r139].»

[r139] _Ibid._ 216.

«Le diable peut se changer en homme ou en femme pour tromper, de telle

manière qu'on croit être couché avec une femme en chair et en os, et

qu'il n'en est rien; car, suivant le mot de saint Paul, le diable est

bien fort avec les fils de l'impiété[r140]. Comme il en résulte

souvent des enfans ou des diables, ces exemples sont effrayans et

horribles. C'est ainsi que ce qu'on appelle le _nix_, attire dans l'eau

les vierges ou les femmes pour créer des diablotins. Le diable peut

aussi dérober des enfans; quelquefois dans les six premières semaines

de leur naissance, il enlève à leur mère ces pauvres créatures pour en

substituer à leur place d'autres, nommés _supposititii_, et par les

Saxons, _kilkropff_.

[r140] _Ibid._ 216.

«Il y a huit ans, j'ai vu et touché moi-même à Dessau un enfant qui

n'avait pas de parens, et qui venait du diable. Il avait douze ans, et

était tout-à-fait conformé comme un enfant ordinaire. Il ne faisait que

manger, et mangeait autant que quatre paysans ou batteurs en grange. Il

faisait aussi tous ses besoins. Mais quand on le touchait, il criait

comme un possédé; s'il arrivait quelque accident malheureux dans la

maison, il s'en réjouissait et riait; si, au contraire tout allait

bien, il pleurait continuellement. Je dis aux princes d'Anhalt avec

qui j'étais: Si j'avais à commander ici, je ferais jeter cet enfant

dans la Moldau, au risque de m'en faire le meurtrier. Mais l'électeur

de Saxe et les princes n'étaient pas de mon opinion. Je leur dis

alors de faire prier Dieu dans l'église pour qu'il enlevât le démon.

On répéta ces prières tous les jours pendant une année, et après ce

temps l'enfant mourut.» Quand le docteur eut raconté cette histoire,

quelqu'un lui demanda pourquoi il aurait voulu jeter cet enfant à

l'eau. C'est, répondit-il, que les enfans de cette espèce ne sont autre

chose, à mon sens, qu'une masse de chair, sans âme. Le diable est

bien capable de produire de ces choses; tout ainsi qu'il anéantit les

facultés des hommes, quand il les possède corporellement, de manière à

leur enlever la raison et à les rendre sourds et aveugles pour quelque

temps, de même il habite dans ces masses de chair et est lui-même

leur âme.—Il faut que le diable soit bien puissant pour tenir ainsi

nos esprits prisonniers. Origène, ce me semble, n'a pas assez compris

cette puissance; autrement il n'aurait point pensé que le diable pourra

obtenir grâce au Jugement dernier. Quel horrible péché de se révolter

ainsi sciemment contre son Dieu, son créateur!

»En Saxe, près de Halberstadt, il y avait un homme qui avait un

_kilkropff_. Cet enfant pouvait épuiser sa mère et cinq autres femmes

en les tétant, et il dévorait outre cela tout ce qu'on lui présentait.

On donna à l'homme le conseil de faire un pélerinage à Holckelstadt,

de vouer son _kilkropff_ à la Vierge Marie, et de le faire bercer en

cet endroit. L'homme suivit cet avis, et il emporta son enfant dans

un panier; mais, en passant sur un pont, un autre diable, qui était

dans la rivière, se mit à crier: _Kilkropff! kilkropff!_ L'enfant, qui

était dans le panier, et qui n'avait jamais encore prononcé un seul

mot, répondit: Oh! oh! oh! Le diable de la rivière lui demanda ensuite:

Où vas-tu? L'enfant du panier répondit: Je m'en vais à Holckelstadt, à

notre Mère bien-aimée, pour me faire bercer. Le paysan, très effrayé,

jeta l'enfant et le panier dans la rivière; sur quoi les deux diables

se mirent à s'envoler ensemble. Ils crièrent: Oh! oh! oh! firent

quelques cabrioles l'un par-dessus l'autre et s'évanouirent.»

Luther, en sortant un dimanche de l'église du château où il avait

prêché, rencontra un landsknecht qui s'adressa à lui, se plaignant des

tentations continuelles qu'il avait à essuyer de la part du diable,

disant qu'il venait souvent à lui et le menaçait de l'enlever dans les

airs. Pendant qu'il parlait ainsi, le docteur Pomer, qui passait par

ce chemin, s'approcha aussi de lui et aida Luther à le consoler. «Ne

désespérez pas, lui disaient-ils, car malgré ces tentations du diable,

vous n'êtes point à lui. Notre Seigneur Jésus-Christ a aussi été tenté

par lui, mais il l'a surmonté par la parole de Dieu. Défendez-vous de

même par la parole de Dieu et par la prière.» Luther ajouta: «Si le

diable te tourmente et te menace de t'emmener, réponds-lui: «Je suis

à Jésus-Christ, qui est mon Seigneur; c'est en lui que je crois, et

c'est auprès de lui que je serai un jour. Il a dit lui-même qu'aucune

puissance ne pourra enlever les chrétiens de sa main.» Pense plutôt

à Dieu qui est au ciel qu'au diable, et cesse de t'effrayer de ses

ruses. Je sais bien qu'il serait fort aise de t'enlever, mais il ne le

peut. Il est comme le voleur qui voudrait bien mettre la main sur le

coffre-fort du riche; la volonté ne lui manque pas, mais le pouvoir.

De même Dieu ne permettra pas au diable de te faire du mal. Écoute

fidèlement la parole divine, prie avec ferveur, travaille, ne sois pas

trop souvent seul, et tu verras que Dieu te délivrera de Satan et te

conservera dans son troupeau.»

Un jeune ouvrier, maréchal ferrant de son état, prétendait être

poursuivi par un spectre à travers toutes les rues de la ville.

Luther le fit venir chez lui et l'interrogea en présence de plusieurs

personnes doctes. Le jeune homme disait que le spectre qui le

poursuivait lui avait reproché comme un sacrilége d'avoir communié sous

les deux espèces, et qu'il lui avait dit: «Si tu retournes dans la

maison de ton maître, je te tords le cou.» C'est pourquoi il n'était

pas rentré depuis plusieurs jours. Le docteur, après l'avoir beaucoup

interrogé, lui dit: «Prends garde, mon ami, de ne pas mentir. Crains

Dieu, écoute sa parole avec attention; retourne chez ton maître, fais

ton travail, et si Satan revient, dis-lui: «Je ne veux pas t'obéir.

Je n'obéirai qu'à Dieu qui m'a appelé à ce métier: je resterai ici à

mon travail, et un ange même viendrait, que je ne m'en laisserais pas

détourner.»

Le docteur Luther, devenu plus âgé, éprouva peu de tentations de la

part des hommes; mais le diable, comme il le reconnaît lui-même,

allait promener avec lui dans le dortoir du cloître; il le vexait

et le tentait. Il avait un ou deux diables qui l'épiaient, et s'ils

ne pouvaient parvenir au cœur, ils saisissaient la tête et la

tourmentaient[r141][a74].

[r141] _Ibid._ 222.

«... Cela m'est arrivé souvent[r142]. Quand je tenais un couteau

dans les mains, il me venait de mauvaises pensées; souvent je ne

pouvais prier, et le diable me chassait de la chambre. Car nous autres

nous avons affaire aux grands diables qui sont docteurs en théologie.

Les Turcs et les papistes ont de petits diablotins qui ne sont point

théologiens, mais seulement juristes.

[r142] _Ibid._ 220.

»Je sais, grâce à Dieu, que ma cause est bonne et divine; si Christ

n'est point dans le ciel et Seigneur du monde, alors mon affaire est

mauvaise[r143]. Cependant le diable me serre souvent de si près dans

la dispute, qu'il m'en vient la sueur. Il est éternellement irrité,

je le sens bien, je le comprends. Il couche avec moi plus près que ma

Catherine. Il me donne plus de trouble qu'elle de joie... Il me pousse

quelquefois: La Loi, dit-il, est aussi la parole de Dieu; pourquoi

l'opposer toujours à l'Évangile?—«Oui, dis-je à mon tour; mais elle

est aussi loin de l'Évangile que le ciel l'est de la terre, etc.»

[r143] _Ibid._ 224.

»Le diable n'est pas, à la vérité, un docteur qui a pris ses

grades[a75], mais du reste il est bien savant, bien expérimenté[r144].

Il n'a pourtant fait son métier que depuis six mille ans. Si le diable

est sorti quelquefois des possédés, lorsqu'il était conjuré par les

moines et les prêtres papistes, en laissant après lui quelque signe, un

carreau cassé, une fenêtre brisée, un pan de mur ouvert, c'était pour

faire croire aux gens qu'il avait quitté le corps, mais en effet pour

posséder l'esprit, pour les confirmer dans leurs superstitions.»

[r144] _Ibid._ 202.

Mémoires de Luther écrits par lui-même, Tome II · 第 8 / 18 段