Si je ne devais pas rendre compte de leurs âmes, je ne les châtierais
point.» Il déclare pourtant ensuite[a66] qu'il n'a point parlé des
juristes pieux.[a67]
CHAPITRE III.
La Foi, la Loi.
_A Gerbellius_: «Dans cette cohue de scandales, ne te démens pas
toi-même. Je te la rends pour te soutenir, l'épouse (la foi) que tu
m'as montrée jadis; je te la rends vierge et sans tache. Mais ce qu'il
y a en elle d'admirable et d'inouï, c'est qu'elle désire et attire une
infinité de rivaux, et qu'elle est d'autant plus chaste qu'elle est
l'épouse d'un plus grand nombre.
* * * * *
»Notre rival, Philippe Mélanchton, te salue. Adieu, sois heureux avec
la fiancée de ta jeunesse.» (23 janvier 1523).
_A Mélanchton._ «Sois pécheur, et pèche fortement, mais aie encore
plus forte confiance, et réjouis-toi en Christ, qui est le vainqueur
du péché, de la mort et du monde. Il faut pécher, tant que nous
sommes ici. Cette vie n'est point le séjour de la justice; non, nous
attendons, comme dit Pierre, les cieux nouveaux et la terre nouvelle où
la justice habite.....»
«Prie grandement; car tu es un grand pécheur.»
«Je suis maintenant tout-à-fait dans la doctrine de la rémission des
péchés[r94]. Je n'accorde rien à la Loi ni à tous les Diables. Celui
qui peut croire en son cœur à la rémission des péchés, celui-là est
sauvé.»
[r94] _Ibid._ 102.
«De même qu'il est impossible de rencontrer dans la nature le point
_mathématique_, _indivisible_, de même l'on ne trouve nulle part la
justice telle que la Loi la demande. Personne ne peut satisfaire à
la Loi entièrement, et les juristes eux-mêmes, malgré tout leur art,
sont bien souvent obligés de recourir à la rémission des péchés, car
ils n'atteignent pas toujours le but, et quand ils ont rendu un faux
jugement, et que le Diable leur tourmente la conscience, ni Barthole,
ni Baldus, ni tous leurs autres docteurs ne leur servent de rien. Pour
résister, ils sont forcés de se couvrir de l'ἐπιείκεια,
c'est-à-dire de la rémission des péchés. Ils font leur possible pour
bien juger, et après cela il ne leur reste plus qu'à dire: «Si j'ai
mal jugé, ô mon Dieu, pardonne-le-moi.»—C'est la théologie seule qui
possède le point mathématique, elle ne tâtonne pas, elle a le Verbe
même de Dieu. Elle dit: «Il n'est qu'une justice, Jésus-Christ. Qui vit
en lui, celui-là est juste.»
»La Loi sans doute est nécessaire, mais non pour la béatitude, car
personne ne peut l'accomplir; mais le pardon des péchés la consomme et
l'accomplit[r95].
[r95] _Ibid._ 128.
»La Loi est un vrai labyrinthe qui ne peut que brouiller les
consciences, et la justice de la Loi est un minotaure, c'est-à-dire une
pure fiction qui ne nous conduit point à la béatitude, mais nous attire
en enfer.»
_Addition de Luther à une lettre de Mélanchton sur la Grâce et la
Loi..._—«Pour me délivrer entièrement de la vue de la loi et des
œuvres, je ne me contente pas même de voir en Jésus-Christ mon maître,
mon docteur et mon donateur, je veux qu'il soit lui-même ma doctrine et
mon don, de telle sorte, qu'en lui je possède toute chose[r96]. Il
dit: «Je suis le chemin, la vérité et la vie,» non pas: «Je te montre
ou je te donne le chemin, la vérité et la vie,» comme s'il opérait
seulement ceci en moi, et que lui-même il fût néanmoins en dehors de
moi...»—«Il n'est qu'un seul point dans toute la théologie: vraie foi
et confiance en Jésus-Christ[r97]. Cet article contient tous les
autres.—«Notre foi est un soupir inexprimable.» Et ailleurs: «Nous
sommes nos propres geôliers. (C'est-à-dire que nous nous enfermons dans
nos œuvres, au lieu de nous élancer dans la foi[r98].)
[r96] Tischreden, 133.
[r97] _Ibid._ 140.
[r98] _Ibid._ 147.
»Le diable veut seulement une justice _active_, une justice que
nous fassions nous-mêmes en nous, tandis que nous n'en avons qu'une
_passive_ et étrangère qu'il ne veut point nous laisser[r99]. Si
nous étions bornés à l'_active_, nous serions perdus, car elle est
défectueuse dans tous les hommes.»
[r99] _Ibid._ 142.
Un docteur anglais, Antonius Barns, demandait au docteur Luther si les
chrétiens, justifiés par la foi en Christ, méritaient quelque chose
pour les œuvres qui venaient ensuite[r100]. Car cette question était
souvent agitée en Angleterre. Réponse: 1º Nous sommes encore pécheurs
après la justification; 2º Dieu promet récompense à ceux qui font bien.
Les œuvres ne méritent point le ciel, mais elles ornent la foi qui
nous justifie. Dieu ne couronne que les dons mêmes qu'il nous a faits.
[r100] _Ibid._ 144.
FIDELIS ANIMÆ VOX AD CHRISTUM. _Ego sum tuum peccatum, tu mea justitia;
triumpho igitur securus_, etc.
«Pour résister au désespoir, il ne suffit pas d'avoir de vains mots
sur la langue, ni une vaine et faible opinion; mais il faut qu'on
relève la tête, que l'on prenne une âme ferme et que l'on se confie
en Christ contre le péché, la mort, l'enfer, la Loi et la mauvaise
conscience[r101].»
[r101] _Ibid._ 124.
«Quand la Loi t'accuse et te reproche tes fautes, ta conscience te
dit: Oui, Dieu a donné la Loi et commandé de l'observer sous peine
de damnation éternelle; il faut donc que tu sois damné. A cela tu
répondras: Je sais bien que Dieu a donné la Loi, mais il a aussi donné
par son fils l'Évangile qui dit: Celui qui aura reçu le baptême et qui
croira, sera sauvé. Cet Évangile est plus grand que toute la Loi, car
la Loi est terrestre et nous a été transmise par un homme; l'Évangile
est céleste et nous a été apporté par le Fils de Dieu.—N'importe, dit
la conscience, tu as péché et transgressé le commandement de Dieu; donc
tu seras damné.—_Réponse_: Je sais fort bien que j'ai péché, mais
l'Évangile m'affranchit de mes péchés, parce que je crois en Jésus, et
cet Évangile est élevé au-dessus de la Loi autant que le ciel l'est
au-dessus de la terre. C'est pourquoi le corps doit rester sur la
terre et porter le fardeau de la Loi, mais la conscience monter, avec
Isaac, sur la montagne, et s'attacher à l'Évangile, qui promet la vie
éternelle à ceux qui croient en Jésus-Christ.—N'importe, dit encore la
conscience, tu iras en enfer; tu n'as pas observé la Loi.—_Réponse_:
Oui, si le ciel ne venait à mon secours; mais il est venu à mon
secours, il s'est ouvert pour moi; le Seigneur a dit: Celui qui sera
baptisé et qui croira, sera sauvé.»
«Dieu dit à Moïse: Tu verras mon dos, mais non point mon
visage[r102]. Le dos c'est la Loi, le visage c'est l'Évangile.»
[r102] _Ibid._ 125.
«La Loi ne souffre pas la Grâce, et à son tour la Grâce ne souffre pas
la Loi. La Loi est donnée seulement aux orgueilleux, aux arrogans, à la
noblesse, aux paysans, aux hypocrites et à ceux qui ont mis leur amour
et leur plaisir dans la multitude des lois. Mais la Grâce est promise
aux pauvres cœurs souffrans, aux humbles, aux affligés; c'est eux que
regarde le pardon des péchés. A la Grâce appartiennent maître Nicolas
Hausmann, Cordatus, Philippe (Mélanchton) et moi.»
«Il n'y a point d'auteur, excepté saint Paul, qui ait écrit d'une
manière complète et parfaite sur la Loi, car c'est la mort de toute
raison de juger la Loi: l'esprit en est le seul juge.» (15 août 1530.)
«La bonne et véritable théologie consiste dans la pratique, l'usage et
l'exercice. Sa base et son fondement, c'est le Christ, dont on comprend
avec la foi, la passion, la mort et la résurrection. Ils se font
aujourd'hui, pour eux, une _théologie spéculative_ d'après la raison.
Cette _théologie spéculative_ appartient au diable dans l'enfer. Ainsi
Zwingle et les sacramentaires _spéculent_ que le corps du Christ est
dans le pain, mais seulement dans le sens spirituel. C'est aussi la
théologie d'Origène. David n'agit pas ainsi, mais il reconnaît ses
péchés et dit: _Miserere mei Domine!_»
«J'ai vu naguère deux signes au ciel. Je regardais par la fenêtre au
milieu de la nuit, et je vis les étoiles et toute la voûte majestueuse
de Dieu se soutenir sans que je pusse apercevoir les colonnes sur
lesquelles le Maître avait appuyé cette voûte. Cependant elle ne
s'écroulait pas. Il y en a maintenant qui cherchent ces colonnes et
qui voudraient les toucher de leurs mains. Mais comme ils n'y peuvent
arriver, ils tremblent, se lamentent, et craignent que le ciel ne
tombe. Ils pourraient les toucher que le ciel n'en bougerait pas.
»Plus tard je vis de gros nuages, tout chargés, qui flottaient sur ma
tête comme un océan. Je n'apercevais nul appui qui les pût soutenir.
Néanmoins, ils ne tombaient pas, mais nous saluaient tristement et
passaient. Et comme ils passaient, je distinguai dessous la courbe
qui les avait soutenus, un délicieux arc-en-ciel. Mince il était
sans doute, bien délicat, et l'on devait trembler pour lui en voyant
la masse des nuages. Cependant cette ligne aérienne suffisait pour
porter cette charge et nous protéger. Nous en voyons toutefois qui
craignent le poids du nuage, et ne se fient pas au léger soutien; ils
voudraient bien en éprouver la force, et, ne le pouvant, ils craignent
que les nuages ne fondent et ne nous abîment de leurs flots..... Notre
arc-en-ciel est faible, leurs nuages sont lourds. Mais la fin jugera de
la force de l'arc. _Sed in fine videbitur cujus toni._»[a68] (août 1530.)
CHAPITRE IV.
Des novateurs: Mystiques, etc.
«Le comment nous réussit mal, c'est la cause de la ruine d'Adam.
»Je crains deux choses: l'épicuréisme et l'enthousiasme, deux sectes
qui doivent régner encore.
»Otez le décalogue, il n'y a plus d'hérésie. L'Écriture sainte est le
livre de tous les hérétiques[a69].»
Luther nommait les esprits séditieux et présomptueux, «des saints
précoces qui, avant la maturité, étaient piqués des vers et au moindre
vent tombaient de l'arbre. Les rêveurs (schwermer) sont comme les
papillons. D'abord c'est une chenille qui se pend à un mur, s'y fait
une petite maison, éclot à la chaleur du soleil, et s'envole en
papillon. Le papillon meurt sur un arbre et laisse une longue traînée
d'œufs.»
Le docteur Martin Luther disait au sujet des faux frères et hérétiques
qui se séparent de nous, qu'il fallait les laisser faire et ne pas s'en
inquiéter; s'ils ne nous écoutent point, nous les enverrons avec tous
leurs beaux semblans en enfer[r103].
[r103] _Ibid._ 292.
«Quand je commençai à écrire contre les indulgences, je fus pendant
trois ans tout seul, et personne ne me tendait la main[r104].
Aujourd'hui ils veulent tous triompher. J'aurais bien assez de mal
avec mes ennemis sans celui que me font mes bons petits frères. Mais
qui peut résister à tous? ce sont des jeunes gens tout frais, qui
n'ont rien fait jusqu'ici; moi je suis vieux maintenant, et j'ai eu de
grandes peines, de grands travaux. Osiander peut faire le fier; il a du
bon temps; il a deux prédications à faire par semaine et quatre cents
florins par an.»
[r104] _Ibid._ 193.
«En 1521, il vint chez moi l'un de ceux de Zwickau, du nom de Marcus,
assez affable dans ses manières, mais frivole dans ses opinions et dans
sa vie[r105]. Il voulait conférer avec moi au sujet de sa doctrine.
Comme il ne parlait que de choses étrangères à l'Écriture, je lui dis
que je ne reconnaissais que la parole de Dieu, et que, s'il voulait
établir autre chose, il devait au moins prouver sa mission par des
miracles. Il me répondit: «Des miracles? ah! vous en verrez dans sept
ans. Dieu même ne pourrait m'enlever ma foi.» Il dit aussi: «Je vois de
suite si quelqu'un est élu ou non.»—Après qu'il m'eut beaucoup parlé
du _talent_ qu'il ne fallait pas enfouir, du _dégrossissement_, de
l'_ennui_, de l'_attente_, je lui demandai qui comprenait cette langue.
Il me répondit qu'il ne prêchait que devant les disciples croyans et
habiles. Comment vois-tu qu'ils sont habiles? lui dis-je.—Je n'ai qu'à
les regarder, répondit-il, pour voir leur _talent_.—Quel _talent_, mon
ami, trouves-tu en moi par exemple?—Vous êtes encore au premier degré
de la mobilité, me répondit-il, mais il viendra un temps où vous serez
au premier de l'immobilité comme moi.—Sur ce, je lui citai plusieurs
textes de l'Écriture et nous nous séparâmes. Quelque temps après, il
m'écrivit une lettre très amicale, pleine d'exhortations; mais je lui
répondis: Adieu, cher Marcus.
[r105] _Ibid._ 282.
»Plus tard, il vint chez moi un tourneur qui se disait aussi prophète.
Il me rencontra au moment où je sortais de ma maison, et me dit
d'un ton hardi: «Monsieur le docteur, je vous apporte un message
de mon Père.—Qui est donc ton père? lui dis-je.—Jésus-Christ,
répondit-il.—C'est notre père commun, lui dis-je; que t'a-t-il ordonné
de m'annoncer?—Je dois vous annoncer, de la part de mon père, que Dieu
est irrité contre le monde.—Qui te l'a dit?—Hier, en sortant par la
porte de Koswick, j'ai vu dans l'air un petit nuage de feu; cela prouve
évidemment que Dieu est irrité[a70].» Il me parla encore d'un autre
signe. «Au milieu d'un sommeil profond, dit-il, j'ai vu des ivrognes
assis à table, qui disaient: Buvons, buvons; et la main de Dieu était
au-dessus d'eux. Soudain l'un d'eux me versa de la bière sur la tête et
je m'éveillai.»—Écoute, mon ami, lui dis-je alors, ne plaisante pas
ainsi avec le nom et les ordres de Dieu; et je le réprimandai vivement.
Quand il vit dans quelles dispositions j'étais à son égard, il s'en
alla tout en colère et murmurant: «Sans doute quiconque ne pense pas
comme Luther est un fou.»
»Une autre fois encore, j'eus affaire à un homme des Pays-Bas. Il
voulait disputer avec moi _jusqu'au feu inclusivement_, disait-il.
Quand je vis son ignorance, je lui dis: «Ne vaudrait-il pas mieux que
nous disputassions sur quelques canettes de bière?» Ce mot le fâcha,
et il s'en alla. Le diable est un esprit orgueilleux; il ne saurait
souffrir qu'on le méprise.»
Maître Stiefel vint à Wittemberg, parla secrètement avec le docteur
Luther, et lui montra son opinion en vingt articles, sur le jugement
dernier[r106]. Il pensait que le jugement aurait lieu le jour de
saint Luc. On lui dit de se tenir tranquille et de n'en point parler;
ce qui le chagrina fort. «Cher seigneur docteur, dit-il, je m'étonne
que vous me défendiez de prêcher ceci, et que vous ne vouliez pas me
croire. Il est cependant sûr que je dois en parler, quoique je ne le
fasse point volontiers.» Le docteur Luther lui répliqua: «Cher maître,
vous avez bien pu vous taire dix ans sur ce sujet, pendant le règne
de la papauté; tenez-vous encore tranquille pour le peu de temps qui
reste.—Mais ce matin même, comme je me mettais en marche de bonne
heure, j'ai vu un arc-en-ciel très beau, et j'ai pensé à la venue du
Christ.—Non, il n'y aura point alors d'arc-en-ciel; d'un même coup le
feu du tonnerre consumera toute créature. Un fort et puissant son de
trompette nous réveillera tous. Ce n'est pas avec le son du chalumeau
que l'on se fera entendre sur-le-champ à ceux qui sont dans la tombe.»
(1533.)
[r106] _Ibid._ 367.
«Michel Stiefel croit être le septième ange qui annonce le dernier
jour[a71]; il donne ses livres et ses meubles, comme s'il n'en avait
plus besoin.
»Bileas est certainement damné, quoiqu'il ait eu de bien grandes
révélations, pas moindres que celles de Daniel; car il embrasse
aussi les quatre empires[r107]. C'est un terrible exemple pour les
orgueilleux. Oh! humilions-nous.»
[r107] _Ibid._ 192.
»Le docteur Jeckel est un compagnon de l'espèce de Eisleben
(Agricola)[r108]. Il faisait la cour à ma nièce Anna; mais je lui
dis: «Cela ne doit point se faire, dans toute l'éternité!» Et à la
petite fille: «Si tu veux l'avoir, ôte-toi pour toujours de devant mes
yeux; je ne veux plus te voir ni t'entendre.»
[r108] _Ibid._ 287.
Le duc Henri de Saxe étant venu à Wittemberg, le docteur Martin Luther
lui parla deux fois contre le docteur Jeckel, et exhorta le prince à
songer aux maux de l'Église. Jeckel avait prêché la doctrine suivante:
«Fais ce que tu veux, crois seulement, tu seras sauvé.—Il faudrait
dire: Quand tu seras _rené_, et devenu un nouvel homme, fais alors
ce qui se présente à toi. Les sots ne savent point ce que c'est que
la foi...» Un pasteur de Torgau vint se plaindre au docteur Luther
de l'insolence et de l'hypocrisie du docteur Jeckel, qui, par ses
ruses, avait attiré à lui tous ceux de la noblesse, du conseil, et le
prince même. Le docteur l'ayant entendu, frémit, soupira, se tut, et
se mit en prière; et le même jour, il ordonna qu'on exigeât d'Eisleben
(Agricola), qu'il fît une rétractation publique, ou qu'il fût
publiquement confondu.
«Le docteur Luther faisant reproche à Jeckel de ce qu'ayant si peu
d'expérience, étant si peu exercé dans la dialectique et la rhétorique,
il osait entreprendre de telles choses contre ses maîtres et
précepteurs, il répondit[r109]: «Je dois craindre Dieu plus que mes
précepteurs; j'ai un Dieu aussi bien que vous...» Le docteur Jeckel se
mit ensuite à table pour souper; il avait l'air sombre; et le docteur
Luther se curait les dents, ainsi que les convives venus de Freyberg.
Alors Luther se mit à dire: «Si j'avais rendu la cour aussi pieuse
que vous le monde, j'aurais bien travaillé, etc.» Et Jeckel se tenait
toujours avec un air sombre, les yeux baissés, montrant, par cette
contenance, ce qu'il avait en esprit. Enfin Luther se leva, et voulut
sortir; Jeckel aurait encore bien voulu s'expliquer et discuter avec
lui; mais le docteur ne voulut plus lui parler.»
[r109] _Ibid._ 290.
_Des Antinomiens, et particulièrement d'Eisleben
(Agricola)[r110]._—«Ah! combien cela fait mal, quand on perd un bon
ami qu'on aimait beaucoup! J'ai eu cet homme-là à ma table; il a été
mon bon compagnon, il riait avec moi, il était gai... et voilà qu'il
se met contre moi!... Cela n'est point à souffrir. Rejeter la loi sans
laquelle il n'y a ni église, ni gouvernement, cela ne s'appelle pas
percer le tonneau, mais le défoncer.... C'est le moment de combattre...
Puis-je le voir s'enorgueillir pendant ma vie, et vouloir gouverner?...
Il ne suffit pas qu'il dise, pour s'excuser, qu'il n'a parlé que du
docteur Creuziger et de maître Roerer. Le Catéchisme, l'Explication
du décalogue et la Confession d'Augsbourg, sont miens, et non point à
Creuziger ou à Roerer... Il veut enseigner la pénitence par l'amour
de la justice. Ainsi, il ne prêche qu'aux hommes justes et pieux
la révélation du courroux divin. Il ne prêche pas pour les impies.
Cependant saint Paul dit: _La Loi est donnée aux injustes_. En somme,
en ôtant la Loi, il ôte aussi l'Évangile; il tire notre croyance du
ferme appui de la conscience, pour la soumettre aux caprices de la
chair.
[r110] _Ibid._ 287.
»Qui aurait pensé à la secte des antinomiens[r111]?... J'ai surmonté
trois cruels orages: Münzer, les sacramentaires et les anabaptistes. Il
faudra donc écrire sans fin! Je ne désire pas vivre long-temps, car il
n'y a plus de paix à espérer.» (1538.)
[r111] _Ibid._ 288.
Le docteur Luther ordonna à maître Ambroise Bernd d'apprendre aux
professeurs de l'université à ne point être factieux, à ne point
préparer de schisme, et il défendit que maître Eisleben fût élu
doyen... «Dites cela à vos facultistes, et s'ils n'en font rien, je
prêcherai contre eux.» (1539.)
Le dernier jour de novembre, Luther était en joie et en gaîté avec ses
cousins, son frère, sa sœur, et quelques bons amis de Mansfeld. On
fit mention de maître Grickel, et ils le priaient pour lui. Le docteur
répondit: «J'ai tenu cet homme-là pour mon plus fidèle ami; mais il
m'a trompé par ses ruses, j'écrirai bientôt contre lui; qu'il y prenne
garde; il n'y a en lui aucune pénitence.» (1538.)
«J'ai eu tant de confiance en cet homme-là (Eisleben), que, lorsque
j'allai à Smalkalde, en 1537, je lui recommandai ma chaire, mon Église,
ma femme, mes enfans, ma maison, tout ce que j'avais de secret[r112].»
[r112] _Ibid._ 291.
Le dernier jour de janvier, 1539, au soir, le docteur Luther lut les
propositions qu'Eisleben allait soutenir contre lui; il y avait mis je
ne sais quelles absurdités de Saül et de Jonathas (J'ai mangé un peu
de miel et c'est pour cela que je meurs). «Jonathas, dit Luther, c'est
maître Eisleben qui mange le miel et prêche l'Évangile; Saül, c'est
Luther... Ah! Eisleben, es-tu donc un tel... Oh! Dieu te pardonne ton
amertume!»
«Si la Loi est ainsi renvoyée de l'Église au conseil, à l'autorité
civile, celle-ci dira à son tour: Nous sommes aussi de fidèles
chrétiens, la Loi ne nous regarde point. Le bourreau finira par en
dire autant. Il n'y aura plus que grâce, douceur, et bientôt caprices
effrénés et scélératesse. Ainsi commença Münzer.»
En 1540, Luther donna un repas auquel assistèrent les principaux
membres de l'Université[r113]. Vers la fin du repas, quand tout le
monde fut en belle humeur, un verre à cercles de couleurs fut apporté.
Luther y versa du vin et le vida à la santé des convives. Ceux-ci lui
rendirent son salut en vidant le verre chacun à son tour, à la santé de
leur hôte. Quand ce fut le tour de maître Eisleben, Luther lui présenta
le verre en disant: «Mon cher, ce qui, dans ce verre, est au-dessus du
premier cercle, ce sont les dix commandemens; de là jusqu'au second,
c'est le _credo_; jusqu'au troisième c'est le _pater noster_; le
catéchisme est au fond.» Puis il le vida lui-même, le fit remplir de
nouveau et le donna à maître Eisleben. Celui-ci n'alla point au-delà du
premier cercle, il remit le verre sur la table et ne le put regarder
sans une espèce d'horreur. Luther le vit, et il dit aux convives: «Je
savais bien que maître Eisleben ne boirait qu'aux Commandemens, et
qu'il laisserait le _credo_, le _pater noster_ et le catéchisme.»
[r113] _Ibid._ 129.
Maître Jobst étant à la table de Luther, lui montra des propositions
d'après lesquelles on ne devait point prêcher la Loi, puisque ce n'est
pas elle qui nous justifie[r114]. Luther s'emporta et dit: «Faut-il
que les nôtres commencent de telles choses, même de notre vivant.
Ah! combien nous devons honorer maître Philippe (Mélanchton), qui
enseigne avec clarté et vérité l'usage et l'utilité de la Loi. Elle se
vérifie, la prophétie du comte Albert de Mansfeld qui m'écrivait: _Il
y a derrière cette doctrine un Münzer_. En effet celui qui détruit la
doctrine de la Loi, détruit en même temps _politicam et œconomiam_.
Si l'on met la Loi en dehors de l'Église, il n'y aura plus de péché
reconnu dans le monde: car l'Évangile ne définit et ne punit le péché
qu'en recourant à la Loi.» (1541.)
[r114] _Ibid._ 124.
«Si, au commencement, j'ai dans ma doctrine parlé et écrit si durement
contre la Loi, cela est venu de ce que l'Église chrétienne était
chargée de superstitions, sous lesquelles Christ était tout-à-fait
obscurci et enterré[r115]. Je voulais sauver et affranchir de cette
tyrannie de la conscience les âmes pieuses et craignant Dieu. Mais je
n'ai jamais rejeté la Loi...»[a72]
[r115] _Ibid._ 125.
CHAPITRE V.
Tentations: Regrets et doutes des amis, de la femme; Doutes de
Luther lui-même.
Maître Philippe Mélanchton dit un jour la fable suivante à la table du
docteur Martin Luther[r116]: «Un homme avait pris un petit oiseau, et
le petit oiseau aurait bien voulu être libre, et il disait à l'homme:
O mon bon ami, lâche-moi, je te montrerai une belle perle qui vaut
bien des milliers de florins! Tu me trompes, dit l'homme. Oh non!
aie confiance, viens avec moi, je vais te la montrer. L'homme lâche
l'oiseau, qui se perche sur un arbre et lui chante: _Crede parùm, tua
serva, et quæ periêre, relinque_ (ne te confie pas trop, garde bien le
tien, laisse ce qui est perdu sans retour). C'était en effet une belle
perle qu'il lui laissait.»
[r116] _Ibid._ 445.
«Philippe me demandait une fois que je voulusse lui tirer de la Bible
une devise, mais telle qu'il ne s'en lassât point[r117]. On ne peut
rien donner à l'homme dont il ne se lasse.»
[r117] _Ibid._ 29.
«Si Philippe n'eût pas été si affligé par les tentations, il aurait des
idées et des opinions singulières[r118].»
[r118] _Ibid._ 195.
Le paradis de Luther est très grossier. Il croit que, dans le nouveau
ciel et la nouvelle terre, il y aura aussi des animaux utiles[r119].
«Je pense souvent à la vie éternelle et aux joies que l'on doit y
trouver, mais je ne puis comprendre à quoi nous y passerons le temps,
car il n'y aura aucun changement, aucun travail, ni boire, ni manger,
ni affaire; mais je pense que nous aurons assez d'objets à contempler.
Sur cela, Philippe Mélanchton dit très bien: Maître, montrez-nous le
Père; cela nous suffit.»
[r119] _Ibid._ 305.