belle et agréable imagination, et qui plaît à la raison. On va bien
régulièrement d'une ligne à l'autre... Il en est de l'astrologie comme
de l'art des sophistes, _de decem prædicamentis realiter distinctis_;
tout est faux et artificiel; mais dans cette œuvre vaine et fictive,
il y a un admirable ensemble; dans tant de siècles et parmi tant de
sectes, thomistes, albertistes, scotistes, ils sont restés fidèles aux
mêmes règles.
»La science, qui a pour objet la matière, est incertaine. Car la
matière est sans forme, et dépourvue de qualités et propriétés. Or,
l'astrologie a pour objet la matière, etc.
»Ils avaient dit qu'il y aurait un déluge en 1524, et la chose n'arriva
qu'en 1525, époque du soulèvement des paysans. Déjà le bourgmestre
Hendorf avait fait monter au haut de sa maison un quart de bière pour y
attendre le déluge.»
Maître Philippe disait que l'empereur Charles devait vivre jusqu'à
quatre-vingt-quatre ans; le docteur Luther répondit: «Le monde ne
durera pas si long-temps. Ézéchiel y est contraire. Si nous chassons
le Turc, la prophétie de Daniel est accomplie, et certainement le jour
du jugement est à la porte.»
Une grande étoile rouge, qui avait paru dans le ciel, et qui forma
ensuite une croix en 1516, reparut plus tard; «mais alors, dit Luther,
la croix parut brisée; car l'Évangile était obscurci par les sectes
et les révoltes. Je ne trouve rien de certain dans de tels signes; ce
sont communément des signes diaboliques et trompeurs. Nous en avons vu
beaucoup ces quinze dernières années.»
_Imprimerie._—«L'imprimerie est le dernier et suprême don, le _summum
et postremum donum_, par lequel Dieu avance les choses de l'Évangile.
C'est la dernière flamme qui luit avant l'extinction du monde. Grâce à
Dieu, elle est venue à la fin. _Sancti patres dormientes desiderârunt
videre hunc diem revelati Evangelii._»
Comme on lui montrait un écrit des Fugger, orné de lettres d'une forme
bizarre, que personne ne pouvait le lire, il dit: «C'est une invention
d'hommes habiles et prévoyans. Mais c'est la marque d'une époque bien
corrompue. Nous lisons que Jules César employait de pareilles lettres.
On dit que l'Empereur, se défiant de ses secrétaires, les fait écrire,
dans les affaires les plus importantes, de deux manières qui se
contredisent; et ils ne savent point auxquels des deux écrits il doit
mettre son sceau.»
_Banque[a61]._—«Un cardinal, évêque de Brixen, étant mort fort riche à
Rome, on ne trouva point d'argent chez lui, mais seulement un petit
billet dans sa manche. Le pape Jules II se douta bien que c'était
une lettre de change; il envoya sur-le-champ chercher le facteur
des Fugger, à Rome, et lui demanda s'il ne connaissait point cet
écrit? Oui, répondit-il, c'est la reconnaissance de ce que Fugger et
compagnie doivent au cardinal; cela fait trois cent mille florins. Le
pape demanda s'il pouvait lui payer tout cet argent. A toute heure,
répondit l'autre. Le pape fit venir ensuite les cardinaux de France et
d'Angleterre, et leur demanda si leurs rois pourraient trouver en une
heure trois tonnes d'or? Ils répondirent que non. Eh bien! dit-il, un
bourgeois d'Augsbourg peut le faire.
»Fugger devant un jour donner au conseil d'Augsbourg l'estimation de
ses biens, il répondit qu'il ne savait pas ce qu'il avait, car son
argent était dans tout le monde, en Turquie, en Grèce, à Alexandrie,
en France, en Portugal, en Angleterre, en Pologne, etc., mais qu'il
pouvait bien donner l'estimation de ce qu'il avait à Augsbourg.»[a62]
CHAPITRE V.
De la prédication.—Style de Luther.—Il avoue la violence de
son caractère.
«Oh combien je tremblais lorsque, pour la première fois, il me fallut
monter en chaire[r73]! mais on me forçait de prêcher. Il fallait
d'abord prêcher les frères...»
[r73] _Ibid._ 181.
«J'ai bien, sous ce même poirier où nous sommes, opposé au docteur
Staupitz quinze argumens contre ma vocation à la prédication. Je lui
dis enfin: «Seigneur docteur Staupitz, vous voulez me tuer; je ne
vivrai pas trois mois.» Il me répondit: «Eh bien! notre Seigneur a de
grandes affaires; on a besoin de gens habiles là-haut.»
»Je n'apporte guère de zèle et d'ardeur à la distribution de mes
œuvres en tomes; j'ai une faim de Saturne, je les voudrais tous
dévorer. Car il n'y a pas un de mes livres dont je sois satisfait, si
ce n'est peut-être le _Traité du serf arbitre_ et le _Catéchisme_.» (9
juillet 1537.)
«Je n'aime pas que Philippe assiste à mes leçons ou prédications, mais
je mets la croix devant moi, et je me dis: Philippe, Jonas, Pomer, tous
les autres, ne font rien à la chose; et je m'imagine alors qu'il ne
s'est assis dans la chaire personne de plus habile que moi[r74].»
[r74] _Ibid._ 197.
Le docteur Jonas lui disait: «Seigneur docteur, je ne puis du tout vous
suivre dans la prédication[r75].»—Le docteur Luther répondit: «Je ne
le puis moi-même, car souvent c'est ma propre personne ou quelque chose
de particulier qui me donne l'occasion d'un sermon, selon le temps,
les circonstances, les auditeurs. Si j'étais plus jeune, je voudrais
retrancher beaucoup dans mes prédications, car j'y ai mis trop de
paroles.»
[r75] _Ibid._ 113.
«Je veux que l'on enseigne bien au peuple le Catéchisme; je me fonde
sur lui dans tous mes sermons, et je prêche aussi simplement que
possible[r76]. Je veux que les hommes du commun, les enfans, les
domestiques, me comprennent. Ce n'est point pour les savans que l'on
monte en chaire; ils ont les livres.»
[r76] _Ibid._ 116.
Le docteur Erasmus Alberus, prêt à partir pour la Marche, demandait
au docteur Luther comment il fallait prêcher devant le prince[r77].
«Tes prédications, dit-il, doivent s'adresser, non aux princes, mais
au simple et grossier peuple. Si, dans les miennes, je songeais à
Mélanchton et aux autres docteurs, je ne ferais rien de bon; mais je
prêche tout simplement pour les ignorans, et cela plaît à tous. Si je
sais du grec, de l'hébreu, du latin, je le réserve pour nos réunions
de savans. Alors nous en disons de si subtiles que Dieu même en est
étonné.»
[r77] _Ibid._ 184.
«Albert Dürer, le fameux peintre de Nuremberg, avait coutume de dire
qu'il ne prenait aucun plaisir aux peintures chargées de couleurs, mais
à celles qui étaient faites avec le plus de simplicité. J'en dis autant
des prédications[r78].»
[r78] _Ibid._ 425.
«Oh que j'eusse été heureux, lorsque j'étais au cloître d'Erfurt, si
j'avais pu une fois, une seule fois, entendre prêcher un pauvre petit
mot sur l'Évangile ou sur le moindre des psaumes[r79]!»
[r79] Luth. Werke, t. IX, 245.
«Rien n'est plus agréable et plus utile au commun des auditeurs, que de
prêcher la loi et les exemples[r80]. Les prédications sur la Grâce
et sur l'article de la justification sont froides pour leurs oreilles.»
[r80] Tischreden, 182.
Parmi les qualités que Luther exige d'un prédicateur, il veut qu'il
soit beau de sa personne, et tel que les bonnes femmes et les petites
filles puissent l'aimer[r81].
[r81] _Ibid._ 183.
Dans le _Traité sur les vœux monastiques_, Luther demande
pardon au lecteur de dire bien des choses qu'on a coutume de
taire[r82].—«Pourquoi n'oser dire ce que le Saint-Esprit, pour
instruire les hommes, a dicté à Moïse? Mais nous voulons que nos
oreilles soient plus pures que la bouche du Saint-Esprit.»
[r82] Seckendorf, livre I, 202.
_A J. Brentius._ «Je ne veux point te flatter, je ne te trompe pas, je
ne me trompe pas moi-même, quand je dis que je préfère tes écrits aux
miens. Ce n'est point Brentius que je loue, mais l'Esprit saint, qui
en toi est plus doux, plus tranquille; tes paroles coulent plus pures,
plus limpides. Mon style, à moi, inhabile et inculte, vomit un déluge,
un chaos de paroles; turbulent et impétueux comme un lutteur toujours
aux prises avec mille monstres qui se succèdent; et si j'ose comparer
de petites choses aux grandes, il me semble qu'il m'a été donné quelque
chose de ce quadruple esprit d'Élie, rapide comme le vent, dévorant
comme le feu, qui renverse les montagnes et brise les pierres; à toi,
au contraire, le doux murmure de la brise légère et rafraîchissante.
Une chose me console, c'est que le divin père de famille a besoin, dans
cette famille immense, de l'un et de l'autre serviteur, du dur contre
les durs, de l'âpre contre les âpres, comme d'un mauvais coin contre de
mauvais nœuds. Pour purger l'air et rendre la terre plus fertile, ce
n'est point assez de la pluie qui arrose et pénètre, il faut encore les
éclats de la foudre.» (20 août 1530.)
«Je suis loin de me croire sans défaut; mais je puis au moins me
glorifier avec saint Paul, de ne pouvoir être accusé d'hypocrisie et
d'avoir toujours dit la vérité, peut-être, il est vrai, un peu trop
rudement. Mais j'aime mieux pécher par la dureté de mes paroles, en
jetant la vérité dans le monde, que de la retenir honteusement captive.
Si les grands seigneurs s'en trouvent blessés, qu'ils se mêlent de
leurs affaires sans plus se soucier des miennes et de nos doctrines.
Est-ce que je leur ai fait quelque tort, quelque injustice? Si je
pèche, ce sera à Dieu de me pardonner.» (5 février 1522.)
_A Spalatin._ «Je ne puis nier que je ne sois plus violent qu'il ne
faudrait[a63]; mais ils le savaient, c'était à eux de ne pas irriter le
dogue. Tu peux savoir par toi-même combien c'est une chose difficile
que de modérer son feu et de contenir sa plume. Et voilà pourquoi j'ai
toujours haï de paraître en public; mais plus je le hais, plus j'y suis
forcé malgré moi.» (février 1520.)
Le docteur Luther disait souvent[r83]: «J'ai trois mauvais chiens,
_ingratitudinem, superbiam et invidiam_ (l'ingratitude, l'orgueil et
l'envie). Celui qu'ils mordent est bien mordu.»
[r83] Tischreden, 105.
«Si je meurs, les papistes verront quel adversaire ils ont eu en
moi[r84]. D'autres prédicateurs n'auront pas la même mesure, la même
modération. On l'a déjà éprouvé avec Münzer, avec Carlostad, Zwingli et
les anabaptistes.»
[r84] _Ibid._ 356.
«Dans la colère mon tempérament se retrempe, mon esprit s'aiguise, et
toutes les tentations, tous les ennuis se dissipent. Je n'écris et ne
parle jamais mieux qu'en colère[r85].»
[r85] _Ibid._ 145.
_A Michel Marx._ «Tu ne saurais croire combien j'aime à voir mes
adversaires s'élever chaque jour davantage contre moi. Je ne suis
jamais plus superbe et plus audacieux que lorsque j'apprends que je
leur déplais. Docteurs, évêques, princes, que m'importe? Il est écrit:
_Tremuerunt gentes et populi meditati sunt inania. Adstiterunt reges
terræ, et principes convenerunt in unum adversùs Deum et adversùs
Christum ejus._
»J'ai un tel dédain pour ces satans, que si je n'étais retenu ici,
j'irais tout droit à Rome, en haine du diable et de toutes ces furies.»
«Il faut que j'aie de la patience avec le pape, avec mes disciples,
avec mes domestiques, avec Catherine de Bora, avec tout le monde, et ma
vie n'est autre chose que de la patience.»
LIVRE V.
CHAPITRE PREMIER.
Mort du père de Luther, de sa fille, etc.
«Il n'est pas d'alliance ni de société plus belle, plus douce et
plus heureuse, qu'un bon mariage[r86]. C'est une joie de voir deux
époux vivre unis et en paix. Mais aussi, rien n'est plus amer et plus
douloureux que quand ce lien se déchire. Après cela vient la mort des
enfans. Cette dernière douleur je la connais, hélas!»
[r86] _Ibid._ 331.
—«Je suis triste en t'écrivant, car j'ai reçu la nouvelle de la mort
de mon père, ce vieux Luther, si bon et si aimé. Et bien que par moi
il ait eu un si facile et si pieux passage en Christ, et que, délivré
des monstres d'ici-bas, il repose dans la paix éternelle, cependant mes
entrailles se sont émues, car c'est par lui que Dieu m'a fait naître et
m'a élevé.»—Dans une lettre du même jour à Mélanchton: «... Je succède
à son nom; voici maintenant que je suis pour ma famille le vieux
Luther. C'est mon tour, c'est mon droit de le suivre par la mort dans
ce royaume que Christ nous a promis à nous tous qui, à cause de lui,
sommes les plus misérables des hommes, et l'opprobre du monde... Je me
réjouis cependant qu'il ait vécu dans ce temps, et qu'il ait pu voir la
lumière de la vérité. Dieu soit béni dans tous ses actes, dans tous ses
desseins!» (5 juin 1530.)
«La nouvelle étant venue de Freyberg que maître Hausman était mort,
nous la cachâmes au docteur Luther, et lui dîmes d'abord qu'il était
malade, puis qu'il était au lit, puis qu'il s'était bien doucement
endormi dans le Christ[r87]. Le docteur se mit à pleurer bien fort,
et dit: «Voici des temps bien périlleux; Dieu balaie son aire et sa
grange. Je le prie de ne pas laisser vivre long-temps après ma mort
ma femme et mes enfans.» Il resta assis tout le jour; il pleurait
et s'affligeait. Il était avec le docteur Jonas, maître Philippe
(Mélanchton), maître Joachim Camerarius, et Gaspard de Keckeritz, et,
au milieu d'eux, il était assis, tout affligé et en larmes.» (1538.)
[r87] _Ibid._ 274.
«Lorsqu'il perdit sa fille Magdalena, âgée de quatorze ans, la femme du
docteur pleurait et se lamentait. Il lui dit: «Chère Catherine, songe
pourtant où elle est allée. Elle a certes fait un heureux voyage. La
chair saigne, sans doute, c'est sa nature; mais l'esprit vit et se
trouve selon ses souhaits. Les enfans ne disputent point; comme on leur
dit, ils croient. Chez les enfans tout est simple. Ils meurent sans
chagrin ni angoisses, sans disputes, sans tentations de la mort, sans
douleur corporelle, tout comme s'ils s'endormaient.»
»Comme sa fille était fort malade, il disait: «Je l'aime bien! Mais, ô
mon Dieu! si c'est ta volonté de la prendre d'ici, je veux la savoir
sans regret auprès de toi.» Et comme elle était au lit, il lui disait:
«Ma chère petite fille, ma petite Madeleine, tu resterais volontiers
ici auprès de ton père, et tu irais pourtant volontiers aussi à ton
autre père.» Elle répondit: «Oui, mon cher père, comme Dieu voudra.»
«Chère petite fille! ajouta-t-il, l'esprit veut, mais la chair est
faible.» Il se promena en long et en large et dit: «Oui, je l'ai aimée
bien fort. Si la chair est si forte, que sera-ce donc de l'esprit.»
»Il disait entre autres choses: «Dieu n'a pas donné depuis mille ans à
aucun évêque d'aussi grands dons qu'à moi; car on doit se glorifier des
dons de Dieu. Eh! bien, je suis en colère contre moi-même de ce que je
ne puis m'en réjouir de cœur, ni rendre grâce; je chante bien de temps
en temps à notre Seigneur un petit cantique, et le remercie un peu.
»Eh bien! que nous vivions ou que nous mourions, _Domini sumus_ au
génitif ou au nominatif. Allons, seigneur docteur, tenez ferme.»
»La nuit qui précéda la mort de Magdalena, la femme du docteur avait eu
un songe; il lui semblait voir deux beaux jeunes garçons bien parés,
qui voulaient prendre sa fille et la mener à la noce[r88]. Lorsque
Philippe Mélanchton vint le matin dans le cloître, et demanda à la
dame: «Que faites-vous de votre fille?» elle lui raconta son rêve. Il
en fut bien effrayé, et dit aux autres: «Les jeunes garçons sont les
saints anges qui vont venir pour mener la vierge à la véritable noce du
royaume céleste.» Et en effet le même jour elle mourut.
[r88] _Ibid._ 360.
»Lorsque la petite Magdalena était à l'agonie et allait mourir, le père
tomba à genoux devant son lit, pleura amèrement, et pria Dieu qu'il
voulût bien la sauver. Elle expira et s'endormit dans les bras de son
père. La mère était bien dans la même chambre, mais plus loin du lit, à
cause de son affliction. Le docteur répétait souvent: «Que la volonté
de Dieu soit faite! ma fille a encore un père dans le ciel.» Alors
maître Philippe se mit à dire: «L'amour des parens est une image de la
divinité imprimée au cœur des hommes. Dieu n'aime pas moins le genre
humain que les parens leurs enfans.» Lorsqu'on la mit dans la bière, le
père dit: «Pauvre chère petite Madeleine, te voilà bien maintenant?»
Il la regarda ainsi étendue, et dit: «O cher enfant, tu ressusciteras,
tu brilleras comme une étoile! Oui, comme le soleil!... Je suis joyeux
en esprit, mais dans la chair je suis bien triste. C'est une chose
merveilleuse de savoir qu'elle est certainement en paix, qu'elle est
bien, et cependant d'être si triste.»
»Et lorsque le peuple vint pour aider à emporter le corps, et que,
selon le commun usage, ils lui disaient qu'ils prenaient part à son
malheur, il leur dit: «Ne vous chagrinez pas, j'ai envoyé une sainte
au ciel. Oh! puissions-nous avoir une telle mort! Une telle mort, je
l'accepterais sur l'heure!»—Lorsque l'on chanta: Seigneur, qu'il ne
vous souvienne pas de nos anciens péchés! il ajouta: «Non-seulement des
anciens, mais de ceux d'aujourd'hui. Car nous sommes avides, usuriers,
etc.; le scandale de la messe existe encore dans le monde!»
»Au retour, il disait entre autres choses: «On doit s'inquiéter du sort
de ses enfans, et surtout des pauvres filles. Je ne plains pas les
garçons; un garçon vit partout pourvu qu'il sache travailler. Mais le
pauvre petit peuple des filles doit chercher sa vie un bâton à la main.
Un garçon peut aller aux écoles, et devenir un habile garçon (ein
feiner man). Une petite fille ne peut en faire autant. Elle
tourne facilement au scandale et devient grosse. Aussi je donne bien
volontiers celle-ci à notre Seigneur.»
_A Jonas._ «La renommée t'aura, je pense, informé de la renaissance de
ma fille Madeleine au royaume du Christ; et bien que moi et ma femme
nous dussions ne songer qu'à rendre de joyeuses actions de grâces pour
un si heureux passage et une fin si désirable, par où elle a échappé
à la puissance de la chair, du monde, du Turc et du Diable, cependant
la force τῆς στοργῆς est si grande que je ne puis le supporter sans
sanglots, sans gémissement, disons mieux, sans une véritable mort du
cœur. Dans le plus profond de mon cœur sont encore gravés ses traits,
ses paroles, ses gestes, pendant sa vie et sur son lit de mort; mon
obéissante et respectueuse fille! La mort même du Christ (et que
sont toutes les morts en comparaison?) ne peut me l'arracher de la
pensée, comme elle le devrait.... Elle était, comme tu sais, douce de
caractère, aimable et pleine de tendresse.» (23 septembre 1542.)
CHAPITRE II.
De l'équité, de la Loi.—Opposition du théologien et du juriste.
«Il vaut mieux se gouverner _d'après la raison naturelle que d'après
la loi écrite_, car la raison est l'âme et la reine de la loi[r89].
Mais où sont les gens qui ont une telle intelligence? on en peut à
peine trouver un par siècle. Notre gracieux seigneur, l'électeur
Frédéric, était un tel homme. Il y a eu encore son conseiller le
seigneur Fabian de Feilitsch, un laïc, qui n'avait point étudié et
qui répondait sur _apices et medullam juris_ mieux que les juristes
d'après leurs livres.—Maître Philippe Mélanchton enseigne les arts
libéraux, de manière qu'il en tire moins de lumière qu'il ne leur en
prête lui-même. Moi aussi, je porte mon art dans les livres, je ne
l'en tire point. Celui qui voudrait imiter les quatre hommes dont je
viens de parler, ferait aussi bien d'y renoncer; il faut plutôt qu'il
apprenne et qu'il écoute. De tels prodiges sont rares. La loi écrite
est pour le peuple et l'homme du commun. La raison naturelle et la
haute intelligence sont pour les hommes dont j'ai parlé.»
[r89] _Ibid._ 347.
«Il y a un éternel combat entre les juristes et les théologiens; c'est
la même opposition qu'entre la loi et la grâce.»
«Le droit est une belle fiancée, pourvu qu'elle reste dans son lit
nuptial[r90]. Si elle monte dans un autre lit et veut gouverner la
théologie, c'est une grande p...... Le droit doit ôter sa barrette
devant la théologie.»
[r90] _Ibid._
_A Mélanchton._ «Je pense comme autrefois sur le droit du glaive; je
pense avec toi que l'Évangile n'a rien enseigné ni conseillé sur ce
droit, et que cela ne devait être en aucune façon, parce que l'Évangile
est la loi des volontés et des libertés, qui n'ont rien à faire avec
le glaive ou le droit du glaive. Mais ce droit n'y est pas aboli, il y
est même confirmé et recommandé; ce qui n'a lieu pour aucune des choses
simplement permises.»
«Avant moi, il n'y a aucun juriste qui ait su ce qu'est le droit,
relativement à Dieu[r91]. Ce qu'ils ont, ils l'ont de moi. Il n'est
point mis dans l'Évangile que l'on doive adorer les juristes. Si notre
Seigneur Dieu veut juger, que lui importent les juristes? Pour ce qui
regarde le monde, je les laisse maîtres. Mais dans les choses de Dieu
ils doivent être sous moi. Mon psaume à moi, c'est celui-ci: _Rois
soyez châtiés_, etc. S'il faut qu'un des deux périsse, périsse le
droit, règne le Christ!
[r91] _Ibid._ 402.
»_Principes convenerunt in unum._ David le dit lui-même, _contre son
fils se dresseront la puissance, la sagesse, la multitude du monde, et
il doit être seul contre beaucoup, insensé contre les sages, impuissant
contre les puissans_. Certes, c'est là une merveilleuse conduite des
choses. Notre Seigneur Dieu ne manque de rien que de gens sages, mais
derrière sonne le terrible _Et nunc, reges, intelligite; erudimini qui
judicatis terram_ (Comprenez maintenant, ô rois; instruisez-vous, juges
de la terre).
»Si les juristes ne prient point pour le pardon de leurs péchés et
n'acceptent point l'Évangile, je veux les confondre, de sorte qu'ils
ne sachent plus comment se tirer d'affaire. Je n'entends rien au
droit, mais je suis seigneur du droit dans les choses qui touchent la
conscience.
»Nous sommes redevables aux juristes d'avoir enseigné et d'enseigner
au monde tant d'équivoques, de chicanes, de calomnies, que le langage
est devenu plus confus que dans une Babel. Ici, nul ne peut comprendre
l'autre, là, nul ne veut comprendre. O sycophantes, ô sophistes, pestes
du genre humain. Je t'écris tout en colère, et je ne sais si, de
sang-froid, j'enseignerais mieux.» (6 février 1546.)
La veille d'un jour où on allait faire un docteur en droit, Luther
disait: «Demain on fera une nouvelle vipère contre les théologiens.»
«On a raison de dire: _un bon juriste est un mauvais chrétien_. En
effet, le juriste estime et vante la justice des œuvres, comme si
c'était par là qu'on est juste devant Dieu. S'il devient chrétien, il
est considéré parmi les juristes comme un animal monstrueux, il faut
qu'il mendie son pain, les autres le regardent comme séditieux.
»Qu'on frappe la conscience des juristes, ils ne savent ce qu'ils
doivent faire. Münzer les attaquait avec l'épée; c'était un fou.
»Si j'étudiais seulement deux ans en droit, je voudrais devenir plus
savant que le docteur C.; car je parlerais des choses, selon qu'elle
sont véritablement justes ou injustes. Mais lui, il chicane sur les
mots.
»La doctrine des juristes n'est rien qu'un _nisi_, un _excepté_. La
théologie ne procède pas ainsi, elle a un ferme fondement.
»L'autorité des théologiens consiste en ce qu'ils peuvent obscurcir
les universaux, et tout ce qui s'y rapporte. Ils peuvent élever et
abaisser. Si la Parole se fait entendre, Moïse et l'Empereur doivent
céder.
»Le droit et les lois des Perses et des Grecs sont tombés en désuétude
et abolis. Le droit romain ou impérial ne tient plus qu'à un fil[a64].
Car si un empire ou un royaume tombe, ses lois et ordonnances doivent
tomber aussi.
»Je laisse le cordonnier, le tailleur, le juriste pour ce qu'ils sont.
Mais qu'ils n'attaquent point ma chaire!...
»Beaucoup de gens croient que la théologie qui est révélée aujourd'hui,
n'est rien. Si cela a lieu de notre vivant, que sera-ce après notre
mort? En récompense beaucoup d'entre nous sont gros de cette pensée
dont ils accoucheront plus tard, que le droit n'est rien.
_Sermon contre les juristes, prêché le jour des Rois._ «Voilà comme
agissent nos fiers juristes et chevaliers ès-lois de Wittemberg... Ils
ne lisent point nos livres, les appellent catoniques (pour canoniques),
ne s'inquiètent pas de notre Seigneur, et ne visitent point nos
églises[r92]. Eh bien! puisqu'ils ne reconnaissent point le docteur
Pomer pour évêque de Wittemberg, ni moi pour prédicateur de cette
église, je ne les compte plus dans mon troupeau.
[r92] _Ibid._ 403.
»Mais, disent-ils, vous allez contre le droit impérial. J'emm...e ce
droit qui fait tort au pauvre homme.»
Suit un dialogue du juriste avec le plaideur à qui il promet pour dix
thalers de faire traîner une affaire dix ans... «Bonnes et pieuses gens
comme Reinicke Fuchs, dans le poème du Renard...»
«Bon peuple, veuillez agréer les motifs pour lesquels je veux être
impitoyable envers les juristes[r93]... Ils vantent le droit
canonique, la m...e du pape, et le représentent comme une chose
magnifique, lorsque nous l'avons, avec tant de peine, repoussé et
chassé de nos églises... Je te le conseille, juriste, laisse dormir le
vieux dogue[a65]. Une fois éveillé, tu ne le ramènerais pas aisément à
la loge.
[r93] _Ibid._ 407.