«Le docteur Staupitz nous parlait un jour d'André Zacharias qui, à

ce qu'on prétend, a vaincu Jean Huss dans la dispute[r59]. Il nous

racontait que le docteur Proles, de Gotha, voyant dans un couvent

Zacharias peint avec une rose à son bonnet, dit à ce sujet: Dieu me

garde de porter une telle rose, car il a vaincu Jean Huss injustement,

et au moyen d'une bible falsifiée. Il y a dans le XXXIVe chapitre

d'Ézéchiel: _C'est moi qui vais visiter et punir mes pasteurs_; mais on

y avait ajouté ces mots: _et non point le peuple_; ceux du concile lui

montrèrent ce texte dans sa propre bible falsifiée comme les autres, et

conclurent ainsi: Tu vois que tu ne dois point punir le pape, que Dieu

s'en charge lui-même. Ainsi le saint homme a été condamné et brûlé.

[r59] _Ibid._ 385.

»Maître Jean Agricola lisait un écrit de Jean Huss, plein d'esprit,

de résignation et de ferveur, où l'on voyait comme dans sa prison il

souffrait le martyre des douleurs de la pierre, et se voyait rebuté par

l'empereur Sigismond. Le docteur Luther admirait tant d'esprit et de

courage... C'est bien injustement, disait-il, que nous sommes appelés

hérétiques, Jean Huss et moi...

»Jean Huss est mort, non comme un anabaptiste, mais comme un

chrétien[r60]. On voit en lui la faiblesse chrétienne; mais en même

temps s'éveille dans son âme la force de Dieu qui le relève. Le combat

de la chair et de l'esprit, dans le Christ et dans Huss, est doux et

aimable à voir... Constance est aujourd'hui une pauvre misérable ville.

Je crois que Dieu l'a punie... Jean Huss a été brûlé; et moi aussi,

je pense que je serai tué, s'il plaît à Dieu. Il a arraché quelques

épines de la vigne du Christ, en attaquant seulement les scandales de

la papauté. Mais moi, docteur Martin Luther, je suis venu dans un champ

déjà noir et bien labouré, j'ai attaqué la doctrine du pape, et l'ai

terrassé.

[r60] _Ibid._ 386.

»Jean Huss était la semence qui doit mourir et être enfoncée dans la

terre, pour sortir ensuite, et croître avec force[r61].»

[r61] _Ibid._ 127.

Luther improvisa un jour à table le vers suivant:

Pestis eram vivens, moriens ero mors tua, Papa.

«La tête de l'Anti-Christ, c'est à la fois le pape et le Turc[r62].

Le pape en est l'esprit, le Turc la chair.

[r62] _Ibid._ 241.

»C'est ma pauvre et infirme condition (pour ne point parler de la

justice de ma cause) qui a fait le malheur du pape[r63]. «Si j'ai

défendu ma doctrine contre tant de rois et d'empereurs, se disait-il,

comment craindrais-je un simple moine?» S'il m'avait estimé un ennemi

dangereux, il aurait pu m'étouffer dès l'origine.

[r63] _Ibid._ 249.

»J'avoue que j'ai souvent été trop violent, mais jamais à l'égard de la

papauté. Il devrait y avoir contre celle-ci une langue à part dont tous

les mots fussent des coups de foudre.

»Les papistes sont confondus et vaincus par les témoignages de

l'Écriture[r64]. Dieu merci, je connais leur erreur sous toutes ses

faces, de l'_alpha_ à l'_oméga_. Cependant aujourd'hui même qu'ils

avouent que l'Écriture est contre eux, la splendeur et la majesté

du pape m'éblouissent quelquefois et c'est avec tremblement que je

l'attaque...

[r64] _Ibid._ 255.

»Le pape se dit: «Céderais-je à un moine qui veut me dépouiller de ma

couronne et de ma majesté? Bien fou qui céderait[r65].» Je donnerais

mes deux mains pour croire en Jésus-Christ aussi fermement, aussi

sûrement, que le pape croit que Jésus-Christ n'est rien.

[r65] _Ibid._ 259.

»D'autres ont attaqué les mœurs des papes, comme Érasme et Jean

Huss[r66]. Mais moi, j'ai renversé les deux piliers sur lesquels

reposait la papauté: les vœux et les messes particulières.»

[r66] _Ibid._ 192.

_Des Conciles._—«Les conciles ne doivent point ordonner de la foi,

mais de la discipline[r67].»

[r67] _Ibid._ 371-76.

Le docteur Martin Luther levait un jour les yeux vers le ciel; il

soupira, et dit: «Ah! un concile général, libre, et vraiment chrétien!

Dieu saura bien le faire; la chose est sienne; il connaît et il a dans

sa main tous les conseils les plus secrets.»

»Lorsque Pierre-Paul Vergerius, légat du pape, vint à Wittemberg, l'an

1533, et que je montai au château où il était, il nous cita, et nous

somma d'aller au concile. J'irai, lui dis-je, et j'ajoutai: Vous autres

papistes, vous travaillez inutilement. Si vous tenez un concile, vous

n'y traitez point des sacremens, de la justification par la foi, des

bonnes œuvres, mais seulement de babioles et d'enfantillage, comme de

fixer la longueur des habits, ou la largeur des ceintures des prêtres,

ou la dimension de la tonsure, etc. Il se détourna de moi, appuya sa

tête sur sa main, et dit à son compagnon: «Celui-ci touche vraiment le

fond des choses, etc.»

On demandait quand le pape convoquerait le concile. «Il me semble,

dit le docteur Martin Luther, qu'il n'en sera rien avant le jugement

dernier. C'est alors que notre Seigneur Dieu tiendra lui-même un

concile.»

Luther conseillait de ne point refuser d'aller au concile, mais

d'exiger qu'il fût libre; «si on le refuse, il n'y a pas de meilleure

excuse pour nous.»

_Des biens ecclésiastiques[a53]._ Luther voudrait qu'ils fussent

appliqués à l'entretien des écoles et des pauvres théologiens[r68].

Il déplore la spoliation des églises. Il prédit que les princes vont

bientôt se disputer les dépouilles des églises. «Le pape prodigue

maintenant les biens ecclésiastiques aux princes catholiques pour se

faire des amis et des alliés.

[r68] _Ibid._ 380.

»Ce ne sont point tant nos princes de la confession d'Augsbourg qui

pillent les biens ecclésiastiques, c'est plutôt Ferdinand, l'Empereur,

et l'archevêque de Mayence. Ferdinand a rançonné tous les monastères.

Les Bavarois sont les plus grands voleurs des biens ecclésiastiques;

ils ont de riches abbayes. Mon gracieux seigneur et le Landgrave n'ont

que de pauvres monastères d'ordres mendians. On voulait à la diète,

mettre les monastères à la disposition de l'Empereur, qui y aurait

établi ses gouvernemens militaires. Je donnai le conseil suivant:

_Il faut auparavant réunir tous les monastères en un même lieu. Qui

voudrait souffrir dans sa terre les gens de l'Empereur?_ Tout cela a

été poussé par l'archevêque de Mayence.»

Dans la réponse à la lettre où le roi de Danemarck lui demandait

ses conseils, Luther désapprouve l'article de la réunion des biens

ecclésiastiques à la couronne. «Voyez, dit-il, au contraire notre

prince Jean Frédéric, comme il applique les biens de l'Église à

l'entretien des pasteurs et des professeurs.»

«Le proverbe a raison: _Biens de prêtres ne profitent pas_ (pfaffengut

raffengut)[r69]. Burchard Hund, conseiller de l'électeur de Saxe, Jean,

avait coutume de dire: Nous autres de la noblesse, nous avons réuni les

biens des cloîtres à nos biens nobles, et les biens des cloîtres ont

dévoré les biens nobles, de sorte que nous n'avons plus ni les uns ni

les autres.» Luther ajoute la fable du renard qui venge ses petits en

brûlant l'arbre et les petits de l'aigle.

[r69] _Ibid._ 60.

Un ancien précepteur du fils de Ferdinand, roi des Romains, nommé

Severus, contait à Luther l'histoire du chien qui défendait la viande

et qui pourtant, quand les autres la lui arrachaient, en prenait sa

part. C'est ce que fait maintenant l'Empereur, dit Luther, pour les

biens ecclésiastiques (Utrecht et Liége).

_Des cardinaux et des évêques[a54]._ «En Italie, en France, en

Angleterre, en Espagne, les évêques sont ordinairement les conseillers

des rois; c'est qu'ils sont pauvres[r70]. Mais en Allemagne où ils sont

riches, puissans, et où ils ont une grande considération, les évêques

gouvernent en leur propre nom.

[r70] _Ibid._ 275.

»Je veux mettre tous mes soins pour que les canonicats et les petits

évêchés subsistent, de sorte qu'on puisse avec ce revenu établir des

prédicateurs et des pasteurs dans les villes. Les grands évêchés seront

sécularisés.»

Le jour de l'Ascension le docteur Martin Luther dîna avec l'électeur

de Saxe, et l'on résolut que les évêques conserveraient leur autorité,

à condition qu'ils abjureraient le pape. «Nos gens les examineront, et

les ordonneront, par l'imposition des mains. C'est ainsi que je suis

évêque à présent.»

Dans les disputes d'Heidelberg, on demandait d'où venaient les

moines[r71]. Réponse: «Dieu ayant fait le prêtre, le diable voulut

l'imiter; mais il fit la tonsure trop grande, de là les moines.

[r71] _Ibid._ 271.

»La moinerie ne se rétablira point aussi long-temps que l'article de la

justification restera pur[r72].

[r72] _Ibid._ 272.

»Autrefois les moines étaient en si grande considération que le pape

les redoutait plus que les rois et les évêques. Car ils avaient le

commun peuple dans leurs mains. Les moines étaient les meilleurs

oiseleurs du pape[a55]. Le roi d'Angleterre a beau ne plus reconnaître

le pape pour le chef suprême de la chrétienté. Il ne fait rien que

tourmenter le corps, en fortifiant l'âme de la papauté.» (Henri VIII

n'avait pas encore supprimé les monastères.)

CHAPITRE III.

Des écoles et universités, et des arts libéraux.

«On doit tirer des écoles des pasteurs qui édifient et soutiennent

l'Église. Des écoles et des pasteurs, cela vaut mieux que des conciles,

comme je l'ai dit déjà.

»J'espère que si le monde dure encore, les universités d'Erfurth et de

Leipzig se relèveront et prendront des forces, pourvu qu'elles adoptent

la saine théologie, à quoi elles semblent déjà disposées. Mais il

faut que quelques-uns s'endorment auparavant.—Je m'étonnais d'abord

qu'une université eût été fondée ici, à Wittemberg.—Erfurth est situé

au mieux pour cela: là il doit y avoir une ville, quand même celle

qui existe serait brûlée, ce que Dieu veuille empêcher. L'université

d'Erfurth était jadis si renommée, que toutes les autres en comparaison

étaient considérées comme de petites écoles. Maintenant cette gloire et

cette majesté ont disparu, et l'université d'Erfurth est tout-à-fait

morte.

»Autrefois, on avançait les maîtres, on les honorait; on portait devant

eux des flambeaux. Je trouve qu'il n'y a jamais eu en ce monde de joie

comparable à celle-là. C'était aussi une grande fête quand on faisait

des docteurs. On allait à cheval autour de la ville; on s'habillait

avec plus de soin, on se parait. Tout cela ne se fait plus, mais je

voudrais bien que l'on fît revivre ces bonnes coutumes.

»Malheur à l'Allemagne qui néglige les écoles, qui les méprise et les

laisse tomber! Malheur à l'archevêque de Mayence et d'Erfurth qui

pourrait d'un mot relever les universités de ces deux villes, et qui

les laisse désolées et désertes! Un seul coin de l'Allemagne, celui

où nous sommes, fleurit encore, grâce à Dieu, par la pureté de la

doctrine et la culture des arts libéraux[a56]. Les papistes voudront

rebâtir l'étable, lorsque le loup aura mangé les brebis.—La faute en

est à l'évêque de Mayence, c'est un fléau pour les écoles et pour toute

l'Allemagne. Aussi en est-il déjà justement puni. Il a sur son visage

une couleur de mort, comme de la boue mêlée de sang.

»C'est à Paris, en France, que se trouve la plus célèbre et la plus

excellente école. Il y a une foule d'étudians, dans les vingt mille

et au-delà. Les théologiens y ont à eux le lieu le plus agréable de

la ville, une rue particulière fermée de portes aux deux bouts; on

l'appelle la _Sorbonne_. Peut-être, à ce que j'imagine, tire-t-elle ce

nom de ces fruits de cormiers (_sorbus_) qui viennent sur les bords

de la mer Morte, et qui présentent au dehors une agréable apparence;

ouvrez-les, ce n'est que cendres au-dedans. Telle est l'université de

Paris, elle présente une grande foule, mais elle est la mère de bien

des erreurs. S'ils disputent, ils crient comme des paysans ivres, en

latin, en français. Enfin on frappe des pieds pour les faire taire. Ils

ne font point de docteurs en théologie à moins qu'on n'étudie dix ans

dans leur sophistique et futile dialectique. Le répondant doit siéger

un jour entier et soutenir la dispute contre tout venant, de six heures

du matin à six heures du soir.

»A Bourges en France, dans les promotions publiques de docteurs en

théologie qui se font dans l'église métropolitaine, on leur donne à

chacun un filet, apparemment pour qu'ils s'en servent à prendre les

gens.

»Nous avons, grâce à Dieu, des universités qui ont embrassé la parole

de Dieu. Il y a encore beaucoup de belles écoles particulières qui

se disposent bien, telles que Zwickaw, Torgaw, Wittemberg, Gotha,

Eisenach, Deventer, etc.

_Extrait du traité de Luther sur l'éducation._—L'éducation domestique

est insuffisante.—Il faut que les magistrats veillent à l'instruction

des enfans. Établir des écoles est un de leurs principaux soins.

Les fonctions publiques ne doivent même être confiées qu'aux plus

doctes.—Importance de l'étude des langues. Le diable redoute cette

étude, et cherche à l'éteindre. N'est-ce pas par elle que nous avons

retrouvé la vraie doctrine? La première chose que Christ ait donnée à

ses apôtres, c'est le don des langues.—Luther se plaint de ce que,

dans les monastères, on ne sait plus le latin, à peine l'allemand.

«Pour moi, si j'ai jamais des enfans, et que ma fortune me le permette,

je veux qu'ils deviennent habiles dans les langues et dans l'histoire;

qu'ils apprennent même la musique et les mathématiques.» Suit un éloge

des poètes et des historiens.

Qu'on envoie au moins les enfans une heure ou deux par jour à l'école;

qu'ils emploient le reste à soigner la maison et à apprendre quelque

métier.

Il doit aussi y avoir des écoles pour les filles.—On devrait fonder

des bibliothèques publiques. D'abord des livres de théologie, latins,

grecs, hébreux, allemands, puis des livres pour apprendre la langue,

tels que les orateurs, les poètes, peu importe qu'ils soient chrétiens

ou païens; les livres qui traitent des arts libéraux et des arts

mécaniques; les livres de jurisprudence et de médecine; les annales,

les chroniques, les histoires, dans la langue où elles ont été écrites,

doivent tenir la première place dans une bibliothèque, etc.»

_Des langues._—«Les Grecs, comparés aux Hébreux, ont bien de bonnes et

agréables paroles, mais n'ont point de _sentences_. La langue hébraïque

est la plus riche; elle ne mendie point, comme le grec, le latin et

l'allemand. Elle n'a pas besoin de recourir aux mots composés.

»Les Hébreux boivent à la source, les Grecs au ruisseau, les Latins au

bourbier.»

«J'ai peu d'usage de la langue latine, élevé, comme je le fus, dans la

barbarie des doctrines scolastiques.» (12 novembre 1544.)

«Je ne suis point de dialecte particulier en allemand. J'emploie

la langue commune, de manière à être entendu dans la haute et dans

la basse Allemagne. Je parle d'après la chancellerie de Saxe, que

tous suivent, en Allemagne, dans leurs actes publics, rois, princes,

villes impériales. Aussi, est-ce le langage le plus commun. L'empereur

Maximilien et l'électeur Frédéric de Saxe ont ainsi ramené les

dialectes allemands à une langue certaine. La langue des Marches est

encore plus douce que celle de Saxe.»

_De la grammaire._—«Autre chose est la grammaire, autre chose est la

langue hébraïque. La langue hébraïque, puis la grammaire positive, a

péri en grande partie chez les Juifs; elle est tombée avec la chose

même, et avec l'intelligence, comme dit Isaïe (XXIX). Il ne faut donc

rien accorder aux rabbins dans les choses sacrées; ils torturent et

violentent les étymologies et les constructions, parce qu'ils veulent

forcer la chose par les mots, soumettre la chose aux mots, tandis que

ce sont les choses qui doivent commander.

»On voit de semblables débats entre les Cicéroniens et les autres

Latinistes. Pour moi, je ne suis ni latin, ni grammairien, encore moins

cicéronien; cependant, j'approuve ceux qui aiment mieux prétendre à ce

dernier nom. De même, dans la littérature sacrée, j'aimerais à être

simplement mosaïque, davidique ou isaïque, s'il se pouvait, plutôt

qu'un Hébreu kumique, ou semblable à tout autre rabbin.» (1537.)

«Je regrette de n'avoir pas plus de temps à donner à l'étude des poètes

et des rhéteurs[a57]: j'avais acheté un Homère pour devenir Grec.» (29 mars

1523.)

«Si je devais écrire sur la dialectique, j'exprimerais tout en

allemand; je rejetterais tous ces mots étrangers: _propositio_,

_syllogismus_, _enthymema_, _exemplum_...

»Ceux qui introduisent de nouveaux mots, doivent aussi introduire

de nouvelles choses, comme Scot avec sa _réalité_, son _hiccité_;

comme les anabaptistes et les prédicateurs de troubles, avec leurs

_besprengung_, _entgrobung_, _gelassenheit_. Qu'on se garde donc de

tous ceux qui s'étudient à trouver des mots nouveaux et inusités.»

Luther citait la fable de la cour du lion, et disait, «qu'après la

Bible, il ne connaissait pas de meilleur livre que les _Fables d'Ésope_

et les écrits de Caton; de même que Donat lui semblait le meilleur

grammairien. Ce n'est point un seul homme qui a fait ces fables;

beaucoup de grands esprits y ont travaillé à chaque époque du monde[a58].»

_Des savans._—«Avant peu d'années, on manquera entièrement de savans.

On aurait beau creuser pour en déterrer, rien ne servira; on pèche trop

contre Dieu.»

_A un ami_: «Ne te laisse pas aller à la crainte que l'Allemagne ne

devienne plus barbare qu'elle ne l'a jamais été, par la chute des

lettres que causerait notre théologie.» (29 mars 1523.)

CHAPITRE IV.

Drames.—Musique.—Astrologie.—Imprimerie.—Banque, etc.

_Des représentations théâtrales._—Luther ne désapprouve point un

maître d'école qui jouait les comédies de Térence. Il énumère les

diverses utilités de la comédie. Si on s'abstenait de la comédie, parce

qu'il s'agit souvent d'amour, on n'oserait non plus lire la Bible.

«—Notre cher Joachim m'a demandé mon jugement sur ces représentations

d'histoires saintes, que blâment plusieurs de vos ministres. Voici,

en peu de mots, mon opinion. Il a été commandé à tous les hommes de

répandre et de propager le Verbe de Dieu, par tous les moyens, non pas

seulement par la parole, mais par écritures, peintures, sculptures,

psaumes, chansons, instrumens de musique, comme dit le psaume: _Laudate

eum in tympano et choro, laudate eum chordis et organo_. Et Moïse dit:

_Ligabis ea quasi signum in manu tuâ, eruntque et movebuntur inter

oculos tuos, scribesque ea in limine et ostiis domûs tuæ_. Moïse veut

que la parole se meuve devant les yeux, et comment cela se pourrait-il

faire mieux et plus clairement que par des représentations semblables,

mais graves et modestes, et non par des farces, comme autrefois

sous la papauté? De tels spectacles frappent les yeux du peuple, et

l'émeuvent souvent bien plus que des prédications publiques. Je sais

que dans la basse Allemagne, où l'on a interdit la profession publique

de l'Évangile, des drames, tirés de la Loi et de l'Évangile, en ont

converti un grand nombre.» (5 avril 1543.)

_De la musique._—«La musique est un des plus beaux et des plus

magnifiques présens de Dieu. Satan en est l'ennemi. Par elle on

repousse bien des tentations et de mauvaises pensées. Le diable ne

tient pas contre.

»Quelques-uns de la noblesse, et des courtisans, pensent que mon

gracieux seigneur pourrait épargner en musique trois mille florins par

an; et l'on dépense, en choses inutiles, trente mille florins.

»Le duc George, le landgrave de Hesse, et l'électeur de Saxe,

Jean-Frédéric, entretenaient des chanteurs et des musiciens.

Aujourd'hui, c'est le duc de Bavière, l'empereur Ferdinand et

l'empereur Charles.»

En 1538, 17 décembre, Luther ayant des musiciens pour hôtes, et les

ayant entendus, dit avec admiration: «Si notre Seigneur nous accorde de

si nobles dons dans cette vie même, qui n'est qu'ordure et misère, que

sera-ce donc dans la vie éternelle? En voici un commencement.

»Chanter est le meilleur exercice[a59]. Il n'a rien à voir avec le

monde... Aussi je me réjouis de ce que Dieu a refusé aux paysans (_sans

doute aux paysans révoltés_), un don et une consolation si grande; ils

n'entendent point la musique, et n'écoutent point la parole.»

Il disait un jour à un joueur de harpe: «Mon ami, joue-moi un air,

comme faisait David. Je crois que, s'il revenait aujourd'hui, il serait

bien étonné de trouver les gens si habiles.

»Comment se fait-il pourtant que nous ayons tant de belles choses dans

le genre mondain, et que, dans le spirituel, nous n'ayons rien que de

froid et de mauvais (et il répétait quelques chansons allemandes). Pour

ceux qui méprisent la musique, comme font tous les rêveurs et les

mystiques; je ne puis m'accorder avec eux.

»... Je demanderai au prince qu'avec cet argent il établisse une

musique.» (avril 1541.)

Le 4 octobre 1530, il écrit à Ludovic Senfel, musicien de la cour de

Bavière, pour lui demander de lui mettre en musique le: _In pace in id

ipsum_. «L'amour de la musique m'a fait surmonter la crainte d'être

repoussé, lorsque vous verrez un nom qui vous est sans doute odieux.

Ce même amour me donne aussi l'espérance que mes lettres ne vous

attireront aucun désagrément. Qui pourrait, fût-il le Turc, vous en

faire un sujet de reproches?... Après la théologie, il n'y a aucun art

que l'on puisse mettre à côté de la musique.»

Luther recommande à son ami Amsdorf, un peintre nommé Sébastien,

et ajoute: «Je ne sais si vous aurez besoin de lui. Je désirerais

cependant que ton habitation fût plus ornée et plus élégante, à

cause de la chair à qui reviennent aussi quelques soins et quelques

recréations, lorsqu'elles sont sans péché et sans faute.» (6 février

1542.)

_Peinture[a60]._—Les pamphlets de Luther contre le pape, étaient

presque toujours accompagnés de gravures symboliques.—«Quant à

ces trois furies, dit-il, dans l'explication d'une de ces gravures

satiriques, je n'avais autre chose dans l'esprit, lorsque j'en faisais

l'application au pape, que d'exprimer l'atrocité de l'abomination

papale par ces expressions les plus énergiques, les plus atroces de la

langue latine; car les Latins ignorent ce que c'est que Satan ou le

diable, comme l'ignorent aussi les Grecs et toutes les nations.» (8 mai

1545.)

C'était Lucas Cranach qui en avait fait les figures.—Luther écrit:

«Maître Lucas est un peintre peu délicat. Il pouvait épargner le sexe

féminin en considération de nos mères et de l'œuvre de Dieu. Il

pouvait peindre d'autres formes plus dignes du pape, je veux dire plus

diaboliques.» (3 juin 1545.)

«Je ferai tous mes efforts, si je vis, pour que le peintre Lucas

substitue à cette peinture obscène une image plus honnête.» (15 juin.)

Luther professait pour Albert Dürer une grande admiration. Lorsqu'il

apprit sa mort, il écrivit: «Il est douloureux sans doute de l'avoir

perdu. Rejouissons-nous cependant de ce que Christ, par une fin si

heureuse, l'a tiré de cette terre de misères et de troubles, qui,

peut-être bientôt, sera déchirée par des troubles plus grands encore.

Dieu n'a pas voulu que celui qui était né pour un siècle heureux, vît

de si tristes choses; qu'il repose en paix avec ses pères.» (avril

1528.)

_De l'astronomie et de l'astrologie._—«Il est vrai que les astrologues

peuvent prédire l'avenir aux impies, et leur annoncer la mort qui les

attend, car le diable sait les pensées des impies, et il les a en sa

puissance.»

On fit mention d'un nouvel astronome, qui voulait prouver que c'est

la terre qui tourne, et non point le firmament, le soleil et la lune;

il en est de même, disait-il, pour les habitans de la terre que pour

ceux qui sont dans un chariot ou dans un vaisseau, et qui croient

voir le rivage ou les arbres fuir derrière eux[4]. «Ainsi va le monde

aujourd'hui; quiconque veut être habile, ne doit pas se contenter de

ce que font et savent les autres. Le sot veut changer tout l'art de

l'astronomie; mais, comme le dit la sainte Écriture, Josué commanda au

soleil de s'arrêter, et non à la terre.»

[4] Sans doute Copernic qui termina vers 1530 son livre

_De orbium cœlestium revolutionibus_, imprimé, en 1543, à

Nuremberg, avec une dédicace au pape Paul III. Dès 1540, une

lettre de son disciple Rheticus fit connaître le nouveau

système.

«Les astrologues ont tort d'attribuer aux étoiles la mauvaise influence

qui appartient en effet aux comètes.

»Maître Philippe tient fort à cela, mais il n'a jamais pu me

persuader. Il prétend que l'art est réel, mais qu'il n'y a point de

maître qui s'y entende.»

Mémoires de Luther écrits par lui-même, Tome II · 第 5 / 18 段