Au premier jour de l'an[r30], un petit enfant du docteur pleurait et

criait, au point que personne ne pouvait le calmer: le docteur avec

sa femme en fut triste et chagriné une grande heure, ensuite il dit:

«Tels sont les désagrémens et les charges du mariage... C'est pour cela

qu'aucun des Pères n'a rien écrit de remarquablement bon à ce sujet.

Jérôme a parlé assez salement, je dirais presque anti-chrétiennement,

du mariage, etc. Au contraire saint Augustin...»

[r30] _Ibid._ 314 _bis_.

Après qu'il eut joué avec sa petite Magdalena[r31], sa femme lui

donna le plus jeune de ses enfans, et il dit: «Je voudrais être mort à

l'âge de cet enfant; j'aurais bien renoncé à tout l'honneur que j'ai

et que je puis obtenir encore en ce monde.» Et comme l'enfant l'eut

sali, il dit: «Oh! combien notre Seigneur doit en souffrir de nous plus

qu'une mère de son enfant!»

[r31] _Ibid._ 47.

Il disait à son petit enfant[r32]: «Tu es l'innocent petit fou de

notre Seigneur, sous la grâce et non sous la loi. Tu es sans crainte,

sans inquiétude; tout ce que tu fais est bien fait.»

[r32] _Ibid._ 49 _bis_.

«Les enfans sont les plus heureux[r33]. Nous autres vieux fous nous

nous tourmentons et nous affligeons par nos éternelles disputes sur

la parole. «Est-ce vrai? Est-ce possible? Comment est-ce possible?»

nous demandons-nous sans cesse... Les enfans, dans la simplicité et la

pureté de leur foi, ont la certitude et ne doutent en rien de ce qui

fait leur salut... Pour être sauvés, nous devons, à leur exemple, nous

en remettre à la simple parole. Mais le diable, pour nous empêcher,

nous jette sans cesse quelque chose en travers. C'est pourquoi le mieux

c'est de mourir sans différer et de nous en aller vite sous terre.»

[r33] _Ibid._ 134.

Une autre fois que son petit enfant Martin prenait le sein de sa mère,

le docteur dit[r34]: «Cet enfant, et tout ce qui m'appartient, est

haï du pape et du duc George, haï de leurs partisans, haï des diables.

Cependant tous ces ennemis n'inquiètent guère le cher enfant, il ne

s'inquiète pas de ce que tant et de si puissans seigneurs lui en

veulent, il suce gaîment la mamelle, regarde autour de lui en riant

tout haut, et les laisse gronder tant qu'ils veulent.»

[r34] _Ibid._ 134 _bis_.

Comme maître Spalatin et maître Lenhart Beier, pasteur de Zwickaw,

étaient chez le docteur Martin Luther[r35], il jouait bonnement avec

son petit enfant Martin, qui babillait et caressait tendrement sa

poupée. Le docteur dit: «Telles étaient nos pensées dans le Paradis,

simples et naïves; innocentes, sans méchanceté ni hypocrisie; nous

eussions été véritablement comme cet enfant quand il parle de Dieu et

qu'il en est si sûr.»

[r35] _Ibid._ 45 _bis_.

«Quels ont dû être les sentimens d'Abraham, lorsqu'il a consenti à

sacrifier et égorger son fils unique[r36]? Il n'en aura rien dit à

Sara. La chose lui eût trop coûté. Vraiment, je disputerais avec Dieu,

s'il m'imposait et m'ordonnait une telle chose.» Alors la femme du

docteur prit la parole et dit: «Je ne puis croire que Dieu demande à

personne qu'il égorge son enfant.»

[r36] _Ibid._ 47.

«Ah, combien mon cœur soupirait après les miens, lorsque j'étais

malade à la mort dans mon séjour à Smalkalde. Je croyais que je ne

reverrais plus ma femme ni mes petits enfans[a43]; que cette séparation

me faisait de mal!... Il n'est personne assez dégagé de la chair pour

ne pas sentir ce penchant de la nature. C'est une grande chose que le

lien et la société qui unissent l'homme et la femme!»

Il est touchant de voir comme tout ramenait Luther à des réflexions

pieuses sur la bonté de Dieu, sur l'état de l'homme avant sa chute,

sur la vie à venir[r37]. Ainsi une belle branche chargée de cerises

que le docteur Jonas met sur table, la joie de sa femme qui sert des

poissons du petit étang de leur jardin, la simple vue d'une rose, etc.

Le 9 avril 1539, le docteur se trouvait dans son jardin et regardait

attentivement les arbres tout brillans de fleurs et de verdure[r38].

Il dit avec admiration: «Gloire à Dieu qui de la créature morte fait

ainsi sortir la vie au printemps. Voyez ces rameaux, comme ils sont

forts et gracieux; ils sont déjà tout gros de fruits. Voilà une belle

image de la résurrection des hommes. L'hiver est la mort et l'été la

résurrection. Alors tout revit, tout est verdoyant.»

[r37] _Ibid._ 42-43 _passim_.

[r38] _Ibid._ 363.

«Philippe et moi, nous sommes accablés d'affaires et d'embarras. Moi

qui suis vieux et _emeritus_, j'aimerais mieux maintenant prendre un

plaisir de vieillard dans les jardins, à contempler les merveilles

de Dieu dans les arbres, les fleurs, les herbes, les oiseaux, etc.;

c'est ce plaisir et ce loisir qui me reviendraient, si mes péchés ne

m'avaient mérité d'en être privé par ces affaires importunes et souvent

inutiles.» (8 avril 1538.)

Le 18 avril 1539, sur le soir, il y eut un orage très fort, suivi

d'une pluie bienfaisante qui rendit la verdure à la terre et aux

arbres[r39]. Le docteur Martin dit en regardant le ciel: «Voilà

un beau temps! Tu nous l'accordes, ô mon Dieu! à nous qui sommes si

ingrats, si pleins de méchanceté et d'avarice. Tu es un Dieu de bonté.

Ce n'est pas là une œuvre de Satan; non, c'est un tonnerre bienfaisant

qui ébranle la terre et l'ouvre pour lui faire porter des fruits et

répandre un parfum semblable à celui que répand la prière du chrétien

pieux.»

[r39] _Ibid._ 423.

Un autre jour, sur la route de Leipzig, le docteur voyant la plaine

couverte de blés superbes, se mit à prier avec ferveur; il disait: «O

Dieu de bonté, tu nous donnes une année heureuse! Ce n'est pas à cause

de notre piété; c'est pour glorifier ton saint nom. Fais, ô mon Dieu,

que nous nous amendions et que nous croissions dans ta parole! Tout

en toi est miracle. Ta voix fait sortir de la terre, et même du sable

aride, ces plantes et ces épis si beaux qui réjouissent la vue. O mon

père, donne à tous tes enfans leur pain quotidien!»

«Supportons les difficultés qui accompagnent nos fonctions, avec

égalité d'âme, et attendons secours du Christ[r40]. Considère, dans

ces violettes et ces pensées que tu foules en te promenant sur la

lisière de nos jardins, un emblème de notre condition. Nous consolons

le peuple (?) lorsque nous remplissons l'Église; il y a là la robe

de pourpre, la couleur des afflictions, mais au fond la fleur d'or

rappelle la foi qui ne se flétrit pas.»

[r40] Lettre V, 726.

Un soir le docteur Martin Luther voyait un petit oiseau perché sur

un arbre et s'y posant pour passer la nuit[r41]; il dit: «Ce petit

oiseau a choisi son abri et va dormir bien paisiblement; il ne

s'inquiète pas, il ne songe point au gîte du lendemain; il se tient

bien tranquille sur sa petite branche, et laisse Dieu songer pour lui.»

[r41] Tischr. 43 _bis_.

Vers le soir, vinrent deux oiseaux qui faisaient un nid dans le jardin

du docteur[r42]. Ils étaient souvent effrayés dans leur vol par ceux

qui passaient. Il se mit à dire: «Ah! cher petit oiseau, ne fuis point,

je te souhaite du bien de tout mon cœur; si tu pouvais seulement me

croire! C'est ainsi que nous refusons de nous confier en Dieu, qui bien

loin de vouloir notre perte, a donné pour nous son propre fils.»[a44]

[r42] _Ibid._ 24 _bis_.

CHAPITRE II.

La Bible.—Les Pères.—Les Scolastiques.—Le Pape.—Les

Conciles.

Le docteur Martin Luther avait écrit avec de la craie, sur le mur qui

se trouvait derrière son poêle, les paroles suivantes (Luc, XVI): «Qui

est fidèle dans la plus petite chose, sera fidèle dans la plus grande.

Qui est infidèle dans le petit sera infidèle dans le grand.»

«Le petit enfant Jésus (il le montrait peint sur la muraille), dort

encore dans les bras de Marie, sa mère[r43]. Il se réveillera un jour

et nous demandera compte de ce que nous avons fait.»

[r43] Tischred. 32, verso.

Luther se faisant un jour couper les cheveux et faire la barbe en

présence du docteur Jonas, dit à celui-ci: «Le péché originel est en

nous comme la barbe. On la coupe aujourd'hui, nous avons le visage

frais, et demain elle repousse et ne cesse de pousser jusqu'à ce que

nous soyons sous terre. De même le péché originel ne peut être extirpé

en nous; il remue tant que nous vivons. Néanmoins nous devons lui

résister de toutes nos forces et le couper sans relâche.»

«La nature humaine est si corrompue qu'elle n'éprouve pas même le

désir des choses célestes. Elle est comme l'enfant nouveau-né à qui

l'on aurait beau promettre tous les trésors et tous les plaisirs de la

terre: il n'en a nul souci et ne connaît que le sein de sa mère. De

même, quand l'Évangile nous parle de la vie éternelle que Jésus-Christ

nous a promise, nous sommes sourds à ses paroles divines, nous nous

engourdissons dans la chair, et nous n'avons que des pensées frivoles

et périssables. La nature humaine n'a pas l'intelligence, pas même le

sentiment, de ce mal mortel qui l'accable.»

«Dans les choses divines, le Père est la _grammaire_, car il donne

les mots, il est la source d'où coulent les bonnes, pures et belles

paroles que l'on peut prononcer[r44]. Le Fils est la _dialectique_:

il donne la disposition, la manière de placer les choses dans un bel

ordre, de sorte qu'elles suivent et résultent les unes des autres. Le

Saint-Esprit est la _rhétorique_: Il sait bien exposer, pousser les

choses et les étendre, donner la vie et la force, de manière à faire

impression et saisir les cœurs.

[r44] _Ibid._ 69.

»La Trinité se retrouve dans toute la création. Dans le soleil, il y a

la substance, l'éclat et la chaleur; dans les fleuves, la substance,

le cours et la puissance. De même dans les arts. Dans l'astronomie,

le mouvement, la lumière et l'influence; dans la musique, les trois

notes _re_, _mi_, _fa_, etc. Les scolastiques ont négligé ces signes

importans, pour s'attacher à des niaiseries.

»Le décalogue est la _doctrina doctrinarum_[a45], le symbole

l'_historia historiarum_, le pater _oratio orationum_, les sacremens

_ceremoniæ ceremoniarum_[r45].»

[r45] _Ibid._ 112, verso.

On demandait au docteur Martin Luther si pendant la domination du pape,

les gens qui n'ont pas connu cette doctrine de l'Évangile que nous

avons aujourd'hui, grâce à Dieu, avaient pu être sauvés[r46]. Il

répondit: «Je n'en sais rien; à moins que je ne pense que le baptême

a pu produire cet effet. J'ai vu beaucoup de moines auxquels on a

présenté la croix de Christ à leur lit de mort, comme c'était alors

l'usage. Ils peuvent avoir été sauvés par leur foi en ses mérites et

ses souffrances.

[r46] _Ibid._ 362.

»Cicéron est bien supérieur à Aristote dans sa morale[r47]. Cicéron

était un homme sage et laborieux qui a beaucoup fait et beaucoup

souffert. J'espère que notre Seigneur sera clément pour lui et pour

ceux qui lui ressemblent, quoiqu'il ne nous appartienne pas d'en parler

avec certitude. Que Dieu ne puisse faire des exceptions et établir une

distinction entre les païens, c'est ce qu'on ne pourrait dire. Il y

aura un nouveau ciel et une nouvelle terre bien plus larges et plus

vastes que ceux d'aujourd'hui[a46].»

[r47] _Ibid._ 425.

On demandait à Luther si l'offensé devait aller jusqu'à demander pardon

à l'offenseur[r48]. Il répondit: «Non, Jésus-Christ ne l'a pas fait

lui-même, il ne l'a pas commandé. Il suffit qu'on pardonne les offenses

dans son cœur, qu'on les pardonne, publiquement, s'il y a lieu, et

qu'on prie pour celui qui les a commises. J'étais moi-même allé une

fois demander pardon à deux personnes qui m'avaient offensé, M. E. et

D. H. S. (maître Eisleben [Agricola] et le docteur Jérôme Schurf?);

mais par hasard ni l'un ni l'autre ne fut chez lui, et depuis je n'y

suis pas retourné. Je remercie Dieu maintenant qu'il ne m'ait point

permis de faire comme je voulais.»

[r48] _Ibid._ 106.

Le docteur Martin Luther soupirait un jour en pensant aux perturbateurs

et aux sectaires qui méprisaient la parole de Dieu[r49]. «Ah!

disait-il, si j'étais un grand poète, je voudrais écrire un chant, un

poème magnifique sur l'utilité et l'efficacité de la parole divine.

Sans elle..... Pendant plusieurs années je lisais la Bible deux fois

par an; c'est un grand et puissant arbre dont chaque parole est un

rameau, je les ai secoués tous, tant j'étais curieux de savoir ce que

chaque branche portait, ce qu'elle pouvait donner, et j'en faisais

tomber chaque fois une couple de poires ou de pommes.

[r49] _Ibid._ 11, verso.

»Autrefois sous la papauté, on faisait des pélerinages[a47] pour

visiter les saints[r50][a48]. On allait à Rome, à Jérusalem, à

Saint-Jacques de Compostelle, pour l'expiation de ses péchés.

Aujourd'hui nous pouvons faire des pélerinages chrétiens dans la foi.

Quand nous lisons avec soin les prophètes[a49], les psaumes et les

évangiles, nous allons, non pas par la ville sainte, mais par nos

pensées et nos cœurs, jusqu'à Dieu. C'est là visiter la véritable

terre promise et le paradis de la vie éternelle.»

[r50] _Ibid._ 311.

«Que sont les saints en comparaison du Christ[r51]? rien de plus que

les petites gouttes de la rosée des nuits sur la tête de l'Époux et

dans les boucles de sa chevelure.»

[r51] Cochlæus, Vie de Luther, 226.

Luther n'aimait pas qu'on insistât sur les miracles. Il regardait ce

genre de preuves comme secondaire. «Les preuves convaincantes sont

dans la parole de Dieu. Nos adversaires lisent la Bible traduite

beaucoup plus que les nôtres. Je crois que le duc George l'a lue avec

plus de soin que tous ceux de la noblesse qui tiennent pour nous. Il

dit à quelqu'un: «Pourvu que le moine achève de traduire la Bible, il

peut partir ensuite quand il voudra.»

Le docteur Luther disait que Mélanchton l'avait forcé de traduire le

Nouveau Testament.

«Que nos adversaires s'emportent et fassent rage[r52]. Dieu n'a pas

opposé un mur de pierre aux vagues de la mer, ni une montagne d'acier.

Il a suffi d'un rivage, d'une digue de sable.

[r52] Tischred. 447.

»J'ai beaucoup lu la Bible dans ma jeunesse pendant que j'étais moine.

Mais cela ne servait à rien, je faisais simplement du Christ un Moïse.

Maintenant nous l'avons retrouvé, ce cher Christ. Rendons grâce et

tenons-nous-y ferme, et souffrons pour lui ce que nous devons souffrir.

»Pourquoi enseigne-t-on et observe-t-on les dix commandemens[r53]?

C'est que les lois naturelles ne se trouvent nulle part si bien

rangées et décrites que dans Moïse. Je voudrais même qu'on lui fît

d'autres emprunts dans les choses temporelles, telles que les lois sur

la _lettre de divorce_, le jubilé, l'année d'affranchissement, les

dîmes, etc. Le monde en serait mieux gouverné... C'est ainsi que les

Romains ont pris leurs Douze Tables chez les Grecs... Quant au sabbat

ou dimanche, ce n'est pas une nécessité de l'observer, et si nous

l'observons, nous devons le faire, non pas à cause du commandement de

Moïse, mais parce que la nature aussi nous enseigne à nous donner de

temps en temps un jour de repos, afin qu'hommes et animaux reprennent

des forces, et que l'on aille entendre le sermon et la parole de Dieu.»

[r53] Luth. Werke, t. II, 16.

«Puisque, dans ce siècle, on commence à restituer toutes choses, comme

si déjà c'était le jour de la restauration universelle, il m'est venu

dans l'esprit d'essayer si on ne pourrait pas aussi restituer Moïse et

rappeler les rivières à leur source. J'ai eu soin d'abord de traiter

toutes choses le plus simplement du monde, et de ne pas me laisser

entraîner aux explications mystiques, comme on les appelle... Je ne

vois pas d'autre raison pour que Dieu ait voulu former le peuple

juif par ces cérémonies, sinon qu'il a vu le penchant du peuple à se

laisser prendre à ces choses extérieures. Afin que ce ne fussent pas

des fantômes vides et de purs simulacres, il a ajouté sa parole pour y

mettre du poids et de la substance, de sorte qu'elles devinssent choses

sérieuses et graves.

»J'ai ajouté à chaque chapitre de courtes allégories, non que j'en

tienne beaucoup de compte, mais afin de prévenir la manie de plusieurs

à traiter l'allégorie. Ainsi, dans Jérôme, Origène et autres anciens

écrivains, nous voyons une malheureuse et stérile habitude d'imaginer

des allégories qui ramènent tout à la morale et aux œuvres, tandis

qu'il faudrait tout ramener à la parole et à la foi.» (avril 1525.)

«Le _Pater noster_ est ma prière[r54]; c'est celle que je dis, et j'y

mêle en même temps quelque chose des Psaumes pour que les faux docteurs

soient confondus et couverts de honte[a50]. Le _Pater_ n'a aucune

prière qui lui soit comparable; je l'aime mieux qu'aucun psaume[3].»

[r54] Tischreden, 153.

[3] C'est aussi ce que dit Montaigne dans ses _Essais_.

«J'avoue franchement que j'ignore si je possède ou non le sens légitime

des psaumes, bien que je ne doute pas de la vérité de celui que je

donne.—L'un se trompe en quelques endroits, l'autre en plusieurs; je

vois des choses que n'a pas vues saint Augustin; et d'autres, je le

sais, verront bien des choses que je ne vois pas.

»Qui oserait prétendre que personne ait complètement entendu un

seul psaume? Notre vie est un commencement et un progrès, et non

une consommation; celui-là est le meilleur, qui approche le plus de

l'esprit. Il y a des degrés dans la vie et l'action, pourquoi n'y

en aurait-il pas dans l'intelligence? L'Apôtre dit que nous nous

transformons de lumière en lumière.»

Du _Nouveau Testament_. «L'Évangile de saint Jean est le vrai et pur

Évangile, l'Évangile principal, parce qu'il renferme le plus de paroles

de Jésus-Christ[r55]. De même, les épîtres de saint Paul et de saint

Pierre sont bien au-dessus des évangiles de saint Mathieu, de saint

Marc et de saint Luc. En somme, l'évangile de saint Jean et sa première

épître, les épîtres de saint Paul, notamment celles aux Romains, aux

Galates, aux Éphésiens, et la première de saint Pierre, voilà les

livres qui te montrent Jésus-Christ, et qui t'enseignent tout ce qu'il

t'est nécessaire et utile de savoir, quand même tu ne verrais jamais

d'autre livre.»

[r55] Ukert, 18.

Il ne regardait comme apostoliques ni l'épître aux Hébreux, ni celle de

saint Jacques. Il s'exprime de la manière suivante sur celle de saint

Jude: «Personne ne peut nier que cette épître ne soit un extrait ou une

copie de la seconde épître de saint Pierre; les mots sont presque les

mêmes. Jude y parle des apôtres comme leur disciple, et comme après

leur mort. Il cite des versets et des événemens qu'on ne trouve nulle

part dans l'Écriture.»

L'opinion de Luther sur l'Apocalypse est remarquable: «Que chacun,

dit-il, juge de ce livre d'après ses lumières et son sens particulier.

Je ne prétends imposer à personne mon opinion: je dis tout simplement

ce que j'en pense. Je ne le regarde ni comme apostolique, ni comme

prophétique...» Et ailleurs: «Beaucoup de Pères ont rejeté ce livre,

et chacun peut en penser ce que son esprit lui inspirera. Pour moi, je

ne puis me faire à cet ouvrage. Une seule raison suffirait pour m'en

détourner: c'est que Jésus-Christ n'y est adoré ni enseigné tel que

nous le connaissons.»

Des _Pères_[a51]. «On peut lire Jérôme pour l'étude de l'histoire:

quant à la foi et à la bonne vraie religion et doctrine, il n'y en a

pas un mot dans ses écrits. J'ai déjà proscrit Origène. Chrysostôme n'a

point d'autorité chez moi. Basile n'est qu'un moine; je n'en donnerais

pas un cheveu. L'apologie de Philippe Mélanchton est au-dessus des

écrits de tous les docteurs de l'Église, sans excepter Augustin.

Hilaire et Théophylacte sont bons. Ambroise aussi; il marche bien sur

l'article le plus essentiel, le pardon des péchés[r56].

[r56] Tischreden, 383.

»Bernard est au-dessus de tous les docteurs dans ses prédications;

mais, quand il dispute, il devient un tout autre homme; alors il

accorde trop à la loi et au libre arbitre.

»Bonaventure est le meilleur des théologiens scolastiques.

»Parmi les Pères, Augustin a sans contredit la première place, Ambroise

la seconde, Bernard la troisième. Tertullien est un vrai Carlostad.

Cyrille a les meilleures sentences. Cyprien le martyr est un faible

théologien. Théophylacte est le meilleur interprète de saint Paul.»

(Pour prouver que l'antiquité n'ajoute pas à l'autorité): «Nous voyons

combien saint Paul se plaint avec douleur des Corinthiens et des

Galates. Parmi les apôtres mêmes, le Christ trouva un traître dans

Judas.

»Les livres que les Pères ont écrits sur la Bible n'ont jamais rien de

concluant; ils laissent le lecteur suspendu entre le ciel et la terre.

Lisez Chrysostôme, le meilleur rhéteur et parleur de tous.»

Il remarque que les Pères ne disaient rien de la justification par

la grâce pendant leur vie, mais y croyaient à leur mort. Cela était

plus prudent pour ne point encourager le mysticisme, ni décourager les

bonnes œuvres.

«Les chers Pères ont mieux vécu qu'écrit.»

Il fait l'éloge de l'histoire de saint Épiphane et des poésies de

Prudence.

«Augustin et Hilaire, entre tous, ont écrit avec le plus de clarté et

de vérité; les autres doivent être lus _cum judicio_.

»Ambroise a été mêlé aux affaires du monde, comme nous le sommes

aujourd'hui. Nous sommes obligés de nous occuper au consistoire

d'affaires de mariage plus que de la parole de Dieu...

»On a nommé Bonaventure le séraphique, Thomas l'angélique, Scot le

subtil; Martin Luther sera nommé l'archi-hérétique.»

Saint Augustin était peint dans un livre avec un capuchon de moine.

Luther dit, en voyant cette image[r57]: «Ils font tort au saint

homme, car il a mené une vie commune, comme tout autre homme du pays;

il se servait de cuillers et de tasses d'argent; il n'a pas mené une

vie à part comme les moines.

[r57] _Ibid._ 98.

»Macaire, Antoine, Benoît, ont fait un grand et remarquable tort à

l'Église avec leur moinerie; et je crois que dans le ciel ils seront

placés bien plus bas qu'un citoyen, père de famille, pieux et craignant

Dieu.

»Saint Augustin me plaît plus que tous les autres. Il a enseigné une

pure doctrine, et soumis ses livres, avec l'humilité chrétienne, à la

sainte Écriture... Augustin est favorable au mariage; il parle bien

des évêques qui étaient les pasteurs d'alors, mais le temps et les

disputes des Pélagiens l'ont aigri et lui ont fait mal... S'il eût vu

le scandale de la papauté, il ne l'eût certes pas souffert.

»Saint Augustin est le premier père de l'Église qui ait traité du péché

originel.»

Après avoir parlé de saint Augustin, Luther ajoute: «Mais depuis que

j'ai compris Paul par la grâce de Dieu, je n'ai pu estimer aucun

docteur; ils sont devenus tout-à-fait petits à mes yeux.

»Je ne connais aucun des Pères dont je sois si ennemi que de saint

Jérôme. Il n'écrit que sur le jeûne, les alimens, la virginité, etc. Il

n'enseigne rien sur la foi, etc. Le docteur Staupitz avait coutume de

dire: Je voudrais bien savoir comment Jérôme a pu être sauvé?»

«Les nominaux sont dans les hautes écoles une secte à laquelle j'ai

aussi appartenu[r58]. Ils tiennent contre les thomistes, scotistes et

albertistes. Ils s'appellent eux-mêmes occamistes. C'est la secte la

plus nouvelle de toutes, et aujourd'hui la plus puissante, nommément à

Paris.»

[r58] _Ibid._ 384.

Luther fait cas du _Maître des sentences_ de Pierre Lombard; mais il

trouve qu'en général les scolastiques donnaient trop peu à la grâce,

trop au libre arbitre[a52].

«Gerson seul, entre tous les docteurs, a fait mention des tentations

spirituelles. Tous les autres, Grégoire de Nazianze, Augustin, Scot,

Thomas, Richard, Occam, n'ont senti que les tentations corporelles. Le

seul Gerson a écrit sur le découragement. L'Église, à mesure qu'elle

est plus ancienne, doit éprouver de telles tentations spirituelles.

Nous sommes dans cet âge de l'église.

»Guillaume de Paris a aussi éprouvé quelque chose de ces tentations

spirituelles. Mais les scolastiques ne sont jamais parvenus à la

connaissance du catéchisme. Le seul Gerson sert à rassurer et relever

les consciences... Il a sauvé beaucoup de pauvres âmes du désespoir,

en amoindrissant et exténuant la loi, de manière toutefois que la loi

subsistât.—Mais Christ ne perce point le tonneau, il le défonce. Il

dit: «Tu ne dois point te confier dans la loi ni te reposer sur elle,

mais sur moi, sur le Christ. Si tu n'es pas bon, je le suis.»

Mémoires de Luther écrits par lui-même, Tome II · 第 4 / 18 段